PREMIÈRE PARTIE
non une sensation organique. On ne donne jamais le nom de jolies ou de charmantes aux sensations de l’odorat ou à celles du goût. Les plus exquises odeurs ne rendront pas jolie une personne qui est laide. La violette, dont la senteur est suave, n’est pas si jolie que la plus charmante pâquerette dont le parfum est nul. Des mets de fort laide apparence ont un goût délicieux, el les plus mignonnes Heurs n’ont rien à dire à notre palais. Je montrerais encore et très-aisément que, comme le sentiment du beau, le sentiment du joli ou du charmant ne se confond avec aucun autre sentiment de l’âme, qu’il n’est point jaloux, point égoïste, partant point intéressé, ou que, s’il nous inspire de l’intérêt, c’est sans nous suggérer la moindre idée de jouissance ou de profit exclusivement personnel.
Quelque agréable qu’il nous soit et quel qu’en soif le charme, le joli ne peut agir sur notre intelligence et sur notre sensibilité que dans la mesure même de sa puissance. S’il était éclatant comme le beau, notre esprit en serait illuminé : s’il était fort comme le beau, notre cœur en serait pénétré jusqu’au fond, et ces deux effets réunis produiraient ensemble le phénomène de l’admiration. Mais sa puissance n’est que moyenne, et ses effets ne sont que modérés. Sans frapper notre esprit, il le pique, il l’éveille, et lui communique sinon la force, au moins la vivacité dont il est lui-même animé. Il n'envahit pas notre cœur, il ne l’inonde pas, il ne l’emplit pas d’une émotion souveraine ; mais il le flatte, le caresse, se joue autour comme une flamme légère et y produit un doux mou-
THÉORIE
vement d”allégresse, semblable aux ondes d’un lac effleuré par la brise ou au frémissement du feuillage sur lequel passe fhaleine du matin. Moins imposant que le beau, il n’imprime pas le respect; mais il attire davantage et se laisse approcher plus volontiers ; puis il étend insensiblement autour de l’âme je ne sais quel imperceptible réseau dont les fils multiples la captivent et quelquefois lui sont plus malaisés h rompre que les chaînes d’or de la beauté. Enfin son nom le dit : il plaît, il charme, il est charmant, et certaines âmes qui lui sont analogues le sentent, l’aiment, le cherchent autant, et plus encore peut-être, que le beau lui-même \
Comme le beau, le joli ou le charmant a la vertu secrète de stimuler notre âme et de produire en elle celte activité que nous avons appelée esthétique. Le spectateur à peine attentif n’en retirera qu’une satisfaction superficielle et passagère, semblable à celle que trouve le promeneur oisif à respirer le parfum d’une fleur qu’il vient de cueillir et qu’il jette aussi-
1 Dans son vaste et remarquable ouvrage sur la philosophie au XJXe siècle , p. 228, M. F. Ravaisson a cru pouvoir m’adresser un reproche. « M. Charles Lévêque, — a-t-il-dit, — ... exclut de l’idée de la beauté véritable ce qu’il appelle le charmant. » Je distingue sans doute le beau du charmant; mais je n’enlève nullement à la beauté le charme qui lui est propre. Le chapitre où j’ai traité des effets du beau sur la sensibilité ne laissait sur ce point aucune obscurité. Le beau, avais-je dit, inonde l’âme d’une volupté pure qui est une puissante délectation. Il est évident que cette délectation, c’est, au plus haut degré, le charme. Le beau est donc plein de charme. Mais il n’est pas pour cela le charmant , parce que, dans notre langue, le charmant n’est autre chose que le joli.