‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 92 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

tôt. Les esprits vifs et ouverts en recevront un mouvement plus marqué et plus durable, qui passera dans leurs gestes, dans leurs physionomies, et qui donnera à leur conversation de l’agrément, de l’intérêt, du piquant, du charme. Quant aux hommes doués d’une intelligence line et prompte et d’heureuses facultés expressives, leur fréquente société avec ce qui est, dans tous les genres, brillant de l’éclat de cette moyenne beauté qu’on nomme le joli, excitera à un haut degré celte verve facile, chez eux toujours prête à s’allumer au moindre choc. Sous cette inlluence, et après des études moins longues et moins pénibles de beaucoup que celles que le beau impose à ses interprètes, artistes ou poètes, on les verra produire sans fatigue, quelquefois sans effort, des œuvres aimables, gracieuses, spirituelles, attirer de bonne heure l’attention, recueillir bientôt d’universels applaudissements, et, guidés par leur muse souriante et agile, arriver à la fortune plus tôt et plus sûrement que le génie.

Mais là même est le danger et l’écueil. Facile à comprendre, facile à trouver, facile à exprimer, facilement récompensé, le joli ou le charmant récrée l’àme, mais il ne sait ni l’élever, ni la fortifier. Il n’agrandit L’intelligence ni de celui qui s’en inspire, ni de celui qui le crée, ni des amateurs friands qui le payent à chers deniers. 11 nous intéresse, il nous amuse, mais jamais il ne nous laisse pleinement satisfaits. Promptement épuisé, tandis que le beau est inépuisable, il ne remplit pas nos désirs, il ne comble pas notre attente, comme s'il était chargé de nous instruire lui-même de ce qu’il estel de ce qu’il vaut.

THÉORIE

Apprenons donc du joli lui-même qu’il n’est qu’un échelon où se peut un instant reposer, après s’y être élevée, l’âme en quête du beau. Apprenons que le joli n’est pas le but de la faculté esthétique, mais seulement un point de la route qu’elle doit parcourir. La destinée de ceux qui s’arrêtent là et qui s’y attardent est bien connue. Amollis par un trop long commerce avec ce qui divertit à bon marché, incapables de réflexion et d’étude, ils n’avancent (dus ; et comme l’âme ne peut demeurer en place, ils reculent. Du joli, ils descendent au mignon et du mignon au mignard: ils tombent ensuite au petit, puis au mesquin, trop heureux, dans leur chute précipitée, de s’arrêter à ce qui est insignifiant et plat sans rouler jusqu’il ce qui est bas. Le plus certain est de traverser la région dangereuse des choses jolies, et de marcher d’un pas viril droit il la cime escarpée où réside le beau.

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