‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 93 sur 183 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Du sublime.

Comparaison du sublime avec le beau. — En quoi le sublime ressemble au beau et en quoi il en diffère. — Définition du sublime. — Du sublime dans ses rapports avec l’intelligence, la sensibilité et l’activité de l’homme,

Prenons donc nous-mêmes notre élan, et retournons au beau pour le comparer non plus cette fois avec ce qui lui est inférieur, mais avec ce qui est généralement considéré comme supérieur au beau, avec le sublime.

Ici notre lâche devient ardue. Le sublime éblouit 'le regard qui le contemple ; il est rebelle à l’analyse et aux formules. Ne nous décourageons pas toutefois. Le sublime est certainement de la famille du beau : il lui doit donc ressembler par plus d’un trait essentiel. Guidés par la lumière dont le beau s’est éclairé à nos yeux, cherchons attentivement et tachons de reconnailre, selon nos forces, la nature du sublime.

Le sublime affecte des formes tantôt immenses et infinies, tantôt multiples et fuyantes, tantôt même désordonnées, sous lesquelles se dissimulent proton-

THÉORIE

dément ses éléments essentiels. Essayons d’enchainer ce Protée. Choisissons dans chaque genre d’êtres des exemples où le sublime se rencontre incontestablement, et faisons effort pour en saisir le côté permanent et lixe.

Du haut de la proue d’un vaisseau, ne voyant de toutes parts à l’horizon que l’eau et le ciel, je contemple l’Océan, et soit apaisé, soit furieux, il excite en moi l’idée et le sentiment du sublime. Or, à ce moment, mes yeux n’aperçoivent pas les bornes de l’Océan , et son étendue me parait sans limites; ma vue n’en sonde pas les abîmes, et il me parait sans fond; s’il se soulève, mes regards ne rencontrent rien qui puisse défier sa puissance, et cette puissance me paraît sans mesure. ïoutà coup, par la pensée, je resserre l’Océan et le ramène aux proportions d’un lac enfermé dans un cercle de montagnes; ces montagnes circonscrivent le lac de tous côtés, et d’un coup d’œil j’en embrasse la courbe; ce lac est peu profond et limpide, et ma vue aperçoit le lit de sable fin et de plantes verdoyantes sur lequel reposent ses eaux ; ces eaux sont unies, et quand le vent les irrite, leur plus grand courroux ne va qu’à renverser de légers esquifs. Aussitôt, en comparaison de l’Océan, ce lac me semble petit, mais beau. L’Océan, lui aussi, est un lac, mais il m’a semblé sublime. Comment cesserait-il de l’être pour moi ? Si son étendue, sa profondeur et sa puissance cessaient d’être à mes yeux indéfinies, indéterminées, au delà de toute mesure.

Toutefois, alors même qu’à mes yeux l’Océan est d’une étendue, d’une profondeur et d’une puissance

Page 1