‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 94 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

indéfinies, ma raison sait et dit que l’Océan est une chose finie.

Ce n’est pas tout : au milieu de l’Océan, et toujours du haut de mon navire, mes sens n’embrassent pas l’unité de l’Océan, ni les diversités que présentent ses couleurs sous certaines zones, ni ses vagues plus ou moins hautes ici ou là, ni les proportions de la forme que dessinent ses rivages : en un mot, l’ordre de l’Océan disparaît pour moi dans son immensité. S’il est bouleversé par une formidable tempête, je saisis encore moins son unité, sa variété, ses proportions, ses harmonies. Mais que, comme tout à l’heure, ildevienne lac, ou seulement qu’il s’enfonce en un golfe fermé à son ouverture par une île : alors, du haut d’une colline, je le vois refléter la couleur azurée du ciel, décrire autourdeses rivages d élégantes découpures, jeter autour des rochers une écharpe d’écume argentée, et marier ses eaux à la terre dans un harmonieux embrassement. Ainsi, du lac et du golfe, j’aperçois, par mes organes, l imité, la variété, la proportion, l’harmonie; mais le lac, ou le golfe, n’est plus sublime comme l’Océan : il n’est que beau.

Cependant, tandis que la forme ordonnée de l'Océan m’est dérobée, quand il est tranquille, par son immensité, et quand il est courroucé, sous l’apparent désordre de sa colère, ma raison, spontanément instruite de la stabilité des lois de la nature, conçoit et affirme que l’Océan, calme ou irrité, est en ordre.

De ce premier exemple, ne concluons rien encore. Laissons là l’Océan, et considérons maintenant un chêne battu par l’ouragan sur une haute montagne.

THÉORIE

Quelque immense que soit ce géant des forêts, mon regard cependant le mesure; sa grosseur, je l’évalue aussi. Mais sa force de résistance, à quoi est-elle égale, cà quoi supérieure? Je l’ignore. Ce que je sais seulement, c’est que l’invisible ennemi qui l’assiège, c’est que le vent qui lui livre bataille a le pouvoir de renverser des colonnes, des murailles, des tours de granit; ce que je sais, c’est que cette force de l’ouragan me parait indéfinie, et que pourtant le chêne la brave et en triomphe. La vigueur du chêne me parait donc, de son côté, indéfinie, puisqu’elle surpasse celle de l’ouragan. Mais que mon imagination métamorphose le chêne en un peuplier svelte et élégant, qui, dans une étroite vallée et au bord d’un ruisseau, développe sans obstacle son riche branchage, et dont je mesure la puissance bornée à celle des vents tempérés qui le caressent : l'arbre ainsi transformé est d’une charmante beauté, mais il n’est pas sublime.

Pourtant, le chêne de tout à 1 heure, dont la force dépassait h mes yeux la puissance de tout arbre en pleine beauté, ma raison me disait que sa force, toute grande qu’elle était, avait des limites.

En outre, le chêne battu par l’ouragan est en désordre. Sa tête fière est violemment abaissée; ses rameaux magnifiques, qui s’étendaient tout à l’heure librement au gré de leur croissance, sont tous poussés en sens unique; ses feuilles volent, ses branches se brisent, son tronc ploie et craque et ne se redresse avec rage que pour ployer de nouveau. Ses proportions, l’harmonie de ses formes, tout est troublé. Voila ce que mes sens me montrent, et ma raison

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