‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 95 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

n’en peut disconvenir. Mais en même temps ma raison sait et affirme que tout ce chaos est l’accomplissement et la manifestation de l’ordre même de la nature.

Au-dessus du chêne dont nous parlons plane un aigle à l’immense envergure. Chassé par la tempête, il prend son essor, monte, monte encore, il ne s’arrête pas de voler. Bientôt il n’est plus dans la nue que comme un point noir. Encore un instant et il a disparu. Je dis alors que le vol de cet aigle est sublime. En quoi?

Je ne saurais mesurer du regard l’espace qu il a traversé; celui qu’il parcourra encore, je ne le mesure pas davantage. Il s’est élevé à une hauteur indéfinie, indéterminée. Combien de temps volera -t-il? Je ne sais ; mais sa puissance de voler serait sans limites, si j’en croyais mes yeux. Or, qu’il redescende à une dizaine de toises, que je le contemple balancé dans les airs sur ses ailes déployées, que je distingue son bec crochu, ses serres nerveuses et crispées, les nuances et les rayures de son plumage fauve : dès ce moment il n’est plus sublime, il n’est que beau. Rapproché de lui. je reconnais que malgré sa taille et sa vigueur, sa puissance de voler a des limites. Mais tout h l’heure quand il était dans le ciel, sur la foi de mes sens et sans la voix de la raison, j’eusse estimé celte puissance illimitée.

De même, à une faible distance, toute sa forme m’est présente et distincte. J’y remarque l’unité qui relie toutes les parties de son corps en un même tout ; je constate que sou corps est en proportion avec

THÉORIE

sa tête, ses ailes avec son corps, la dimension des plumes avec celle des ailes ; en un mot, je saisis le plan et l’ordre selon lesquels cet oiseau superbe a été créé. Tout à l’heure, au contraire, et là-haut, lorsque son vol était sublime, je soupçonnais, je devinais cette unité et cette harmonie ; ma raison comprenait qu’elles n’avaient point péri : mais je ne les voyais plus ; l’ordre plastique, le dessin de la forme étaient pour moi perdus dans l’infini de la distance et dans le vague de l'éther.

Enfin, de l’animal, passons à l’homme.

Après avoir lu le Phédon, il n’est personne qui ne proclame sublime la mort de Socrate. A l’heure où il but la ciguë, son âme, déjà si grande, grandit encore et devint plus qu’humaine. Tant de foi dans la justice divine et dans la vie immortelle; tant d’éloquence dans l'expression de cette foi; tant d’inaltérable sérénité en présence des épouvantes de la mort ; une fermeté qui ne consola pas, mais qui soutint ses disciples; une douceur qui pénétra même le cœur du bourreau ; ce dernier soupir, qui fut à la fois un sourire et une prière : voilà de quoi nous confondre; voilà une mort au prix de laquelle toute autre mort d’homme, toute autre mort que celle des martyrs chrétiens, toute mort, enfin, qui ne serait que belle me parait presque ordinaire. A quelle hauteur morale s’était envolé Socrate en cet instant solennel, nous ne saurions l’imaginer, ni le dire. A mesurer cette hauteur, nos termes de comparaison sont insuffisants : elle est indéfinie, indéterminée. Il faut que notre raison intervienne ici et prononce que, après tout, entre

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