‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 96 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

cet indéfini de grandeur d’âme et l’infini, la distance est encore infinie.

Puis, si nous consultons les apparences que nos sens nous apportent, et si nous n’écoutons que nos faibles cœurs, n’y a-t-il point dans cette attitude de Socrate, dans cette invincible tranquillité, dans celte austérité qui congédie les enfants et les femmes sans témoignages de suprême affection, qui ne se permet nul regret et qui n’en permet point aux autres, n’y a-t-il pas comme une sorte d insensibilité, triste antécédent de la dureté stoïcienne? Les droits d’une partie de Paine n’y sont-ils pas méconnus et froissés: enfin, n est-ce point trop, et dans cette âme, l’harmonie nécessaire :i l’ordre moral n’esl-elle point rompue? Peut-être, répond la sensibilité troublée par un si imposant spectacle. Non, non, crie la raison, il n’y a dans la mort de Socrate aucune affectation théâtrale, aucune roideur, aucun excès. De ses facultés, aucune n’était sacrifiée, toutes étaient montées au même ton: de nouvelles proportions avaient en lui produit une nouvelle harmonie : harmonie supérieure, aimable, naturelle, pleine d’onction, qui est, à son plus haut degré, l’ordre même de l'âme.

Jetons maintenant un regard en arrière. En ces exemples si divers s’est montrée, toujours la même, la nature propre du sublime dans les êtres créés. Si I on réunit les caractères fixes, les éléments invariables mis en lumière par notre analyse, on arrive à la définition suivante :

1° Quant à la puissance : le sublime, dans les êtres créés, est une force dont la puissance surpasse toute

THÉORIE

mesure des sens ou de l'imagination, — fait paraître petite toute force de même espèce belle au plus haut degré, — et n’est limitée que par une affirmation de la raison.

2° Quant à l’ordre : le sublime est une force dont la puissance agit selon un ordre qui se dérobe aux sens, soit par sa grandeur indéterminée, soit par l’apparence du désordre, soit par l’un et l’autre à la fois, et que cependant la raison affirme réaliser un ordre certain et supérieur à celui dont nos sens sont témoins.

Le sublime dans les choses finies porte infailliblement notre pensée vers Dieu. Pourquoi? Parce que, indéfini et indéterminé, le sublime est une image, quoique infiniment imparfaite, de la nature divine, laquelle se dérobe à nos facultés par son infinitude, et trompe les efforts de notre raison par des perfections qui, encore qu’admirablement définies en ellesmêmes, débordent toutes les déterminations que nous leur voulons imposer. Le sublime en Dieu est l’infini de la puissance dans l’infini de l’harmonie et de l’ordre.

Si tel est le sublime dans les choses créées, et le sublime en Dieu, en quoi diffère-t-il du beau et en quoi lui ressemble-t-il? En lui-même, que lui manque-t-il pour être beau? Est-ce la puissance? Non, puisqu’il la possède à un très-haut degré dans la création, à un degré infini dans la nature divine. Est-ce l’ordre qui lui manque? Pas davantage, puisque la raison affirme que le sublime réalise, dans la création un ordre certain, en Dieu l’ordre éternel. Jusque-là donc

Page 1