‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 97 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

le sublime est identique au beau. Mais il cesse d’être beau, non |»oui* rester en deçà, mais pour passer au delà, lorsque nous tenions de le déterminer ou de le comprendre en une mesure ou sous une forme limitée. Ainsi donc, en lui-même, il est beau. Ce n’est que relativement à nous, ce n’esi que par rapport à nos facultés de comprendre qu’il est sublime. Au fond, le sublime n’est que la beauté très-grande, ou la beauté infinie, que. nous affirmons sans pouvoir ni la limiter au juste, ni l’embrasser. Si Dieu égalait tout à coup la portée de nos facultés aux proportions du sublime, soudain le sublime cesserait d’exister, et il n’y aurait plus dans ! univers que du beau. Socrate mourant s’estimait-il sublime? Je ne le crois pas. Son intelligence égalait sans doute alors la grandeur de son âme, et le prestige qu’il exerçait sur les autres, luimême il ne le subissait pas. De là cette incomparable simplicité des âmes sublimes qui accomplissent des miracles de dévouement et d’héroïsme, et qui pensent n’êlre que dans la juste limite du devoir. Même aux yeux de Dieu la beauté est toujours la beauté; mais qu’il y ait du sublime aux yeux de Dieu, cela ne se peut, puisqu’il n’est rien au monde que Dieu ne puisse déterminer, saisir, embrasser tout entier dans 1 ensemble et dans les détails. Et Dieu pour lui-même n’est pas sublime; car comment l’être infiniment intelligent n’aurait-il pas sa propre mesure? Il y a plus, nous-mêmes, nous chétifs, à proportion que nous dissipons les nuages dont s’enveloppent les lois du monde, à proportion que nous perçons les mystères de la création, nous voyons le sublime décroître ei peu

THÉO RIE

à peu céder sa place au beau. Enfin, lorsque notre raison prosternée devant l’infini le contemple et l’étudie autant que le lui permettent ses forces bornées, tout en continuant de le trouver sublime, elle le conçoit de plus en [dus comme infiniment beau; parce que si Dieu nous demeure sublime par î immensité de ses puissances où se perd la pensée, l'inelïable harmonie de ces puissances nous en révèle invinciblement la suprême beauté.

Le sublime n’est donc que la beauté indéfinie ou l’infinie beauté. Nous venons de dire en quels rapports il est avec notre intelligence. Bien loin de l’atteindre en lui-même, nos facultés expérimentales n’en embrassent même pas tous les signes sensibles. Aux empiriques qui nient l’invisible, la forme du beau reste encore; mais il 11e leur reste du sublime que son indéfinie grandeur ou son apparent désordre qui ne sauraient charmer leurs yeux, et dont leur sensualité n’a que faire.

Mais s’il ne Halte pas nos sens, le sublime apporte à notre sensibilité d’austères et pures jouissances. On s’est trompé plus d’une fois sur la nature du sentiment que nous fait éprouver le sublime. Ce sentiment ne peut être ni absolument distingué de l’admiration, ni, surtout, confondu avec la crainte. De même que le beau et le joli, le sublime agit nécessairement sur l’âme tel qu’il est, c’est-à-dire conformément à son genre particulier de puissance et d’ordre. Or, comme il ne diffère pas essentiellement du beau, il ne peut frapper notre âme d’une atteinte essentiellement différente. Cependant, à cause de son caractère relatif et

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