‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 98 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

du mystère dont le couvre l’indétermination ou l’incomplète détermination de sa puissance et de ses proportions, les effets qu’il produit sur l’âme, quoique semblables a ceux de la beauté, en diffèrent néanmoins à quelques égards.

Puissant comme il l’est, le sublime ne peut agir sur la sensibilité sans imprimer à l’àme une forte secousse. Ebranlée parce pouvoir indéfini, mal connu, mystérieux, immense, l’âme se seul petite toujours, quelquefois menacée. Si le sentiment de son néant ou du danger qu elle court la remplit exclusivement, si la raison ne vient pas tempérer ou détruire cette impression d’humiliation et de terreur, ou détourner vivement son attention en lui parlant éloquemment de l’ordre magnifique qui se déploie sous le déchaînement et le désordre apparent de la force, l’âme n’éprouve rien qui ressemble à une émotion esthétique. Pour l’aveugle ignorance ou pour la peur plus aveugle encore, 1 aspect de la tempête, les roulements du tonnerre, la voix du canon, n’ont rien de sublime et ne sont qu’épouvantables. Ce serait donc se tromper que de soutenir que le sentiment du sublime se fonde principalement sur l’instinct de la conservation de soi-mème et sur la crainte.

On ne va pas, il est vrai, jusque-là. On dit seulement que dans l’âme placée en présence du sublime, une impression de terreur se inèle à une tranquillité relative, de façon à produire une sorte d’horreur délicieuse. C’est encore trop prétendre. Un ciel étoilé esl un spectacle assurément sublime, puisqu’il suggère l'idée d’une étendue sans bornes et d'une puissance

infinie ; et pourtant, lorsque je le contemple dans un religieux recueillement, je n’éprouve ni terreur tranquille, ni horreur délicieuse. La mer en fureur est sublime pour qui est en sûreté sur le rivage; je cesse de la trouver sublime, si je sens avec terreur ma vie menacée, et je ne sais par quel prodige cette terreur me deviendrait délicieuse. La mer n’est pas non plus sublime à mes yeux, lors même que je suis en sûreté, si je vois de malheureux marins luttant vainement contre une mort certaine ; car alors ma pensée est toute à ces infortunés et nullement aux délices de ma sécurité personnelle. Ce que je ressens à cette vue, ce n’est pas l’impression, ou plutôt l’émotion esthétique du sublime, c’est un sentiment de douloureuse sympathie pour mon semblable. Que si cette émotion n’est pas sans quelque secrète jouissance, c’est ou bien parce que mon égoïsme se félicite de n’avoir rien à craindre pour lui-même, ou bien parce que je goûte le plaisir délicat qui est au fond de toute affection sympathique. Mais ni la pitié pour nos semblables, ni la satisfaction de n’être pas en danger de mort n’ont rien de commun avec le sentiment du sublime; autrement je devrais appeler sublime la tuile qui, tombée d’un toit, a tué mon voisin et épargné ma tête.

Tout autre est le sentiment du sublime. Remarquons d’abord soigneusement que le sublime n’est senti en tant que sublime que tout autant qu’il a été connu en tant que tel. On fera aussi rapprochés que l’on voudra le moment où il est connu et le moment où il est senti; on les confondra même avec raison en

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