XIV
matérielle m est Christ; la cause instrumentale est la foi ; eniin la cause finale est la démonstration de la justice de Dieu et la glorification de sa bonté ' .
On objecte que Dieu a promis aux Juifs le salut par les œuvres*; cela est vrai, mais personne n'a satisfait à la Loi, et personne ne peut réclamer l'exécution de cette promesse ' ; nous avons besoin d'une autre justice qui est Christ*. Nous n'avons à réclamer que le bénéfice des promesses évangéliques, «lesquelles dénoncent la rémission « des péchés gratuite'. » Nos œuvres, quoiqu'imparfaites, deviennent, en vertu de ces promesses, agréables à Dieu, et même reçoivent les bénédictions promises à l'observation entière de la Loi". Cela provient de trois causes : 1° Dieu ne voit en nous que Christ ; 2" il accepte nos œuvres sans les évaluer; 3° il les accepte par sa miséricorde \
On ne peut pas dire que les œuvres justifient, parce que Dieu promet de les rétribuer par un loyer*. Ce mot de loyer ne doit pas nous faire croire que le salut est obtenu par les œuvres, car le royaume des cieux n'est pas un salaire, c'est un héritage". Quand Dieu nous a adoptés pour ses enfants, il nous présente la vie éternelle comme le loyer de nos bonnes œuvres ; mais comme c'est lui qui les produit en nous, il ne fait que glorifier ceux qu'il a préalablement sanctifiés '". « La justice des œuvres dépend et pro- « cède de ce qu'elles sont receues de Dieu avec pardon, « c'est-à-dire en miséricorde, et non pas en jugement". »
« Les promesses de Dieu ne nous profiteraient de rien, « sinon que l'alliance gratuite de sa miséricorde précédast, « sur laquelle reposast toute la certitude de nostre salut ^'. »
1 m, XIV, 17. — 2 m, XVII, 1. — 3 III, XVII, 1, 2. — * III, XVII, 2. - ^ m, XVII, 3. — « Ibid. - ' Ibicl. — » m, xvm. — » III, xviii, 2. — 10 III, XVIII, 4. — 11 III, XVIII, 5. - 12 III, XVIII, 7.
Jusqu'ici nous avons passé en revue les développements que donne Calvin de la crise qui sépare la vie de péché de la vie en Dieu ; jamais sur la terre l'épreuve ne cesse ; cependant il y a tine différence marquée entre les périodes qui sont l'une en deçà, l'autre au delà de cette crise ; après la conversion qui a été décrite plus haut, la vie prend une direction différente, elle est mieux réglée; Si on voulait donner des noms aux deux parties de l'existence que nous venons d'indiquer, on appellerait la première, la conversion et la seconde, la vie.
Calvin traite de la vie dans un certain nombre de chapitres un peu désunis (III, Yi-x; xix etxx).
Pour bien vivre, l'homme doit aimer le bien et avoir une règle ' ; à ces deux égards la Bible lui est nécessaire. En premier lieu, elle exhorte à être saint parce que Dieu est saint % elle nous offre Christ comme « un exemple d'in- « nocence duquel l'image doit estre représentée en nostre « Aie' ; » elle nous raconte tous les bienfaits de Dieu, qui nous rendraient coupables « d'une lasche ingratitude, * s'ils ne nous excitaient à nous conduire comme ses enfants *. On ne connaît vraiment Christ et l'Evangile que quand on est arrivé à se dépouiller du vieil homme pour être vêtu de Christ^ : « Ce n^est pas une doctrine de langue que « l'Évangile^ mais de vie : et ne se doit pas seulement « comprendre d'entendement et mémoire, comme les au- « très disciplines, mais doit posséder entièrement l'âme et « avoir son siège et réceptacle au profond du cœur : autre- « ment il n'est pas bien receu*. »
En second lieu, la Bible donne une règle de vie, et cette règle est simple : il faut que l'homme s'offre à Dieu
^ m, \a, 2. — 2 Ibid. — " III, VI, 3. — * Ibid. - ^ III, vi, 4. - « Ibid.
en sacrifice vivant, en d'autres termes qu'il renonce à luimême'. A vrai dire, l'homme ne s'appartient pas à luimême : « il faut certes que l'homme chrestien soit telle- « ment disposé qu'il pense avoir affaire à Dieu en toute sa « vie*. »
Les deux obstacles qui sont mis à notre sainteté d'après saint Paul (Tite II, 11, 12) sont l'impiété, c'est-à-dire tout ce qui est contraire à la vraie crainte de Dieu, et les cupidités mondaines, c'est-à-dire les affections de la chair ^
Toute la sainteté se résume sous trois chefs : la sobriété, qui concerne nos rapports avec les biens, la justice, qui regarde nos rapports avec le prochain, et la piété, qui nous unit à Dieu*. Il faut donc que nous renoncions à nous-mêmes vis-à-vis du prochain et vis-à-vis de Dieu\ Pour le prochain, nous ne pouvons lui rendre tout ce que nous lui devons que par « une vraye affection d'amitié \ »
— D'autre part, nous subissons un attrait puissant pour tout ce qui est considéré dans le monde, et cette séduction nous éloigne de Dieu; pour lutter contre cet entraînement, il faut se souvenir « que tout moyen de prospérer « gist en la seule bénédiction de Dieu et que sans icelle « toute misère et calamité nous attend.... nostre office est « de regarder tousjours en Dieu, afin que par sa conduite « nous soyons menez à telle condition que bon lui sem- « blera '. » Ainsi, nous ne désirerons rien qui soit contre sa volonté, et dans le malheur nous verrons toujours la main de Dieu nous menant où il veut*. De même que Christ a vécu dans la souffrance avant de triompher, de même nous devons traverser des épreuves pénibles pour arriver à la
^ III, VII, 1. - 2 III, VII, 2. — 3 m, vu, 3. - * Ibid. - ^ UI, vn, 4.
— 8 m, VII, 7. — ' m, VII, 9. — « III, VII, 9, 10.
vie éternelle * ; rafflictioii nous est bonne parce qu'elle nous humilie', elle nous fait toucher du doigt notrefaiblesse et notre dépendance pour nous pousser dans les bras de Dieu. En second lieu elle nous apprend à obéir, « les fidèles apprenent par cela de ne vivre pas à * leur souhait, mais au plaisir de Dieu ' ; » ils voient dans leur malheur un châtiment et sont ainsi amenés à obéir à Dieu à l'avenir. Enfin, l'affliction, en nous ramenant à Dieu, nous sépare du monde et de sa condamnation *.
Ce qui distingue la soumission chrétienne de la résignation du philosophe, c'est qu'elle se fonde non pas uniquement sur la considération de la puissance de Dieu, mais sur la connaissance de sa justice et du « soin qu'il a de « nostre salut ^» Le chrétien supporte l'affliction avec patience, parce qu'il y voit un châtiment mérité par ses fautes ; il la supporte même avec joie, parce que ce châtiment lui est bon et le ramène à Dieu. Pour le chrétien, comme pour Christ, la souffrance est le chemin du triomphe, de la gloire éternelle*.
Comme la vie actuelle n'est pas le seul horizon où nous soyons renfermés, nous devons avoir sans cesse devant les yeux la vie à venir'. Nous sommes toujours enclins à nous laisser éblouir par les biens terrestres et rien ne peut nous en détourner que les malheurs et les privations de toutes sortes qui nous les enlèvent*. La vie est cependant un don de Dieu qu'il n'est pas permis de mépriser : « elle doit « estre aux fidèles tesmoignage de la bénévolence du Sei- « gueur, veu qu'elle est destinée du tout à advancer leur « salut " . » Il faut vivre comme saint Paul qui désire re-
^ III, VIII, 1. — 2 m, VIII, 2, 3. — 3 III, viii, 4. — * III, VIII, 6. —
^ III, VIII, 11. — « m, VIII, 1. — ' III, IX. — 8 III, IX, 1. - 9 m, IX, 3.
tourner vers Christ, mais qui accepte l'œuvre que Dieu lui donne à faire sur la terre (Phil. I, 23 ss.). Comment les fidèles qui doivent souffrir n'attendraient-ils pas avec espérance « ce jour dernier, auquel ils sçauront que le « Seigneur doit recueillir ses fidèles au repos de son
« royaume, les exalter en sa liautesse, en somme les
« faire participans de sa félicité ' . «
En attendant, acceptons les conditions qui nous sont faites par Dieu lui-même : « il nous faut aussi user des « aides nécessaires à la vie. Et mesmes nous ne nous pou- « vous abstenir des choses qui semblent plus servir à plai- « sir qu'à nécessité ^ » Quelques hommes, voyant l'abus qu'on fait des biens matériels, n'ont permis à l'homme d'en user que s'il ne pouvait faire autrement ; ils ont ainsi exagéré et « fait une chose fort dangereuse : c'est qu'ils « ont lié les consciences plus estroitement qu'elles n'estoyent « liées par la Parole de Dieu\ » D'autres, au contraire, disent qu'il n'y a aucune modération à garder. Entre ces deux extrêmes se trouve la voie à suivre : « l'usage des « dons de Dieu n'est point desreiglé, quand il est réduit à la « fin à laquelle Dieu nous les a créez et destinez*. » Or nous trouverons que bien souvent il a voulu pourvoir « non-seulement à nostre nécessité, mais aussi à nostre « plaisir et récréation ^ » Ne perdons pas de vue cette intention de Dieu, mais évitons d'exciter « la concupiscence « de notre chair, laquelle se desborde sans mesure, si elle « n'est tenue sous bride ^ » Réprimons-la au contraire en regardant Vautour de tout bien et en lui rendant grâces.
La règle générale pour bien vivre est de « contemner la « vie présente et méditer l'immortalité céleste \ » Ce qui
' m, IX, 6. - 2 m, X, 1. - 3 ibid. - * III, X, 2. - ^ ibid.- « m, x, s.
précède montre qu'il ne faut pas donner au mot conte mner un sens absolu, mais l'entendre de telle sorte que la vie présente soit considérée comme infiniment inférieure à la vie à venir. En suivant cette règle, on ne s'asservira pas aux biens terrestre^ qu'on possède, et on saura supporter l'absence de ceux que l'on n'a pas. Chacun, du reste, doit suivre sa vocation', c'est-à-dire la voie que Dieu lui trace. Il pourra ainsi agir avec joie et courage.
Plus loin, après avoir parlé de la justification par la foi, Calvin arrive à la liberté chrétienne*, qu'il appelle « un accessoire de la justification ^ » Il entend par là la condition de l'homme sur la terre. Il sait bien que l'homme, quoique justifié, est encore au milieu des tentations et des incertitudes de la vie, qu'il peut perdre de vue son appui ferme qui n'est qu'en Dieu. Il importe donc qu'il soit bien instruit de sa relation avec Dieu, qu'il sache qu'il possède une liberté chrétienne et en quoi elle consiste. « C'est une « chose très-nécessaire, et sans la cognoissance de laquelle « à grand'peine les consciences osent entreprendre chose « quelconque sinon en doute : souvent hésitent et s'arres- « tent, tousjours tremblent et chancellent*. »
Elle consiste en trois points :
1 " Quand l'homme est porté à chercher l'assurance de sa justification, il ne doit pas penser à la loi, mais recourir à la miséricorde de Dieu et à Jésus-Christ'. C'est ce qu'expose saint Paul aux Galates.
2** La loi subsiste, mais ce n'est plus une contrainte qui lie les consciences et leur interdit de se présenter devant Dieu, tant qu'ils ne lui ont pas obéi en tous points \ Nous
nil, X, 6. - * III, XIX.- 3 III, XIX, 1.- * Ibid.- * III, xix, 2,3.— III, XIX, -1-G.
savons que Dieu nous aime quand même nous ne sommes pas délivrés de tout péché et nous osons aller à lui, comptant sur son amour.
3° Il ne faut pas s'inquiéter des actes extérieurs qui, en soi, sont indifférents*. Calvin entend par là tant les cérémonies extérieures du culte que les cas de conscience*. La liberté des chrétiens est spirituelle, aussi ne peuventils pas, sous prétexte que les choses extérieures sont indifférentes, agir sans discernement. La vérité est, selon saint Paul, que tout est pur pour les purs, mais que pour les impurs tout est souillé'. Ce qui importe donc, c'est que le cœur appartienne à Dieu. La liberté existe, mais nous la restreignons nous-mêmes volontairement, pour ne pas donner de scandale, et encore il faut distinguer les faibles qui peuvent être entraînés à pécher, des Pharisiens qui ne veulent que blâmer en toute occasion. Les premiers doivent 'être épargnés; on ne doit pas tenir compte des seconds*.
Cette liberté de l'homme vis-à-vis de la loi ne concerne nullement les lois civiles % dont il est question au IV*"** Livre de rinstitution. Il ne s'agit ici que de la conscience, c'est-à-dire « un sentiment du jugement de Dieu, qui leur « est comme un second tesmoin, lequel ne souffre point « d'ensevelir leurs fautes, mais les adjourne devant le « siège du grand Juge et les tient comme enferrez *. » « C'est « comme une chose moyenne entre Dieu et les hommes \» Nos oeuvres regardent les hommes, notre conscience a rapport à Dieu^ Notre conscience peut donc être libre vis-à-vis de Dieu, c'est-à-dire peut ne pas nous condamner,
^ III, XIX, 7. — 2 III, XIX, 8. — ^ III, XIX, 9. — * m, XIX, 11, 12. m, XIX, 15. - 6 Ibid. - ' Ibid. — ^ III, XIX, 16.
tout en nous ordonnant d'avoir assez de charité pour ne pas scandaliser nos frères*.
L'homme est par kii-même dénué de tout bien, il faut, pour qu'il subsiste, qu'il sorte de lui-même. Dieu nous offre tout ce qui nous manque, en Jésus-Christ, et nous entrons en possession de ces trésors par la prière * . Calvin développe avec abondance les dispositions dans lesquelles la prière doit être faite et* commente l'oraison dominicale ; il ajoute que^ comme nous ne prions jamais dans des conditions parfaites. Christ intercède pour nous^