L'anthropologie
1. Le Péché. Le péché d'Adam a été une désobéissance où se succédèrent l'incrédulité, l'ambition, l'orgueil et l'ingratitude ^ Par ce péché l'homme a été séparé de Dieu, voué à la malédiction de Dieu et à la mort ®. Le premier péché avec toutes ses conséquences est le fait non d'Adam seul, mais de toute sa postérité : « Certainement, il nous « faut avoir cela pour résolu, qu'Adam n'a pas seulement « esté père de l'humaine nature, mais comme souche ou
1 I, XV, 7. — « Ibid. — 8 I, XV, 8. - * Ibid. - * Ibid. — « Ibid. — ' II; I, 4. - 8 II, I, 5.
« racine; et pourtant qu'en la corruption d'iceluy, le genre « humain par raison a esté corrompu ' . »
L'humanité a été par là privée de libre arbitre *. Calvin définit cet état : « Comme j'ay desjà dit, ceste sentence « commune qu'on a tirée de sainct Augustin me plaist bien : « c'est que les dons naturels ont esté corrompus en l'homme « par le péché et que les supernaturels ont esté du tout « abolis \ » Les dons surnaturels, entièrement perdus sont la « clairté de foy, l'intégrité et droicture appartenante à « la vie céleste et à la félicité éternelle *. » Les dons naturels^ c'est-à-dire la raison et la volonté, subsistent, mais seulement pour les « choses terriennes % » c'est-à-dire la politique, les arts, les sciences. Calvin n'hésite pas à dire : « Quand nous voyons aux écrivains payens ceste admirable * lumière de vérité, laquelle apparoist en leurs livres, cela « nous doit admonester que la nature de Thomme, combien « qu'elle soit descheute de son intégrité et fort corrompue, « ne laisse point toutesfois d'estre ornée de beaucoup de « dons de Dieu. Si nous recognoissons l'Esprit de Dieu « comme une fontaine unique de vérité, nous ne contem- « nerons point la vérité partout où elle apparoistra, sinon « que nous vueillions faire injure à l'Esprit de Dieu : car « les dons de l'Esprit ne se peuvent vilipender sans le « contemnement et opprobre d'iceluy ■^ »
La connaissance des « choses célestes >■> se répartit sous trois chefs, « asçavoir de cognoistre Dieu, sa volonté pater- « nelle envers nous et sa faveur en laquelle gist nostre salut, « et comment il nous faut reigler notre vie selon la reigle « de la Loy '. » Sur le premier point, l'existence de Dieu%
- 1 II, I, 6. — 2 II, II. 3 ji^ ij^ 12. — * Ibid. — '" II, II, 13. - ^ II, II, 15. - ' II, II, 18. — » Ibid.
l'homme n'a que des lueurs ; sur le second ', le salut, il ne sait rien; sur le troisième, la loi*, il ne sait que juste assez pour être inexcusable : « L'homme, après avoir assis « un bon jugement universel, enveloppant puis sa personne « avec la chose, oublie la reigle qu'il suivoit au paravant, « pendant qu'il n'avoit esgard à soi-même '. »
Dans les choses célestes, la volonté est tout à fait incapable*. Saint Paul dit que nous ne pouvons pas même penser par nous-mêmes (2 Cor. III, 5), et que Dieu produit en nous le vouloir et le faire (Phil. II, 13).
L'homme est donc assujetti à la chair ; la chair n'est pas seulement l'homme sensuel, mais tout ce qui n'est pas l'esprit, lequel vient de Dieu '. La volonté de l'homme étant asservie au péché, il fait le mal, non par contrainte, mais par nécessité de nature \ Rien de bien ne se fait que par Dieu. C'est Dieu qui commence en nous la vie spirituelle et qui l'achève \ Il donne un cœur nou veau (Ézéch. XXXYI, 26, 27) : « Tout ce qui est de nostre propre volonté est « aboly,tout ce qui succède est de Dieu*.» «Le Seigneur « commence en nous son œuvre, inspirant à nos cœurs « l'amour, le désir et estude de bien et de justice...., mais « il parachève son œuvre, en nous conformant à persévé- « rance'. »
L'action de Dieu sur nous est irrésistible '" .
Nous ne coopérons pas à notre salut, et voici ce que Calvin répond à ceux qui affirment cette coopération : » S'ils entendent qu'après avoir esté réduits par la vertu « de Dieu en obéissance de justice, nous suivons volontai- « rement la conduite de sa grâce, je leur confes5;e. Car il
' II, II, 19-21. — » II, II, 22 ss. — " II, II, 23. — * II, ii, 26-27. — II, m, 1.- « II, m, 5.- ' U, m, 6.— « Ibid.- » Ibid. — '^ II, m, 10.
« est très-certain que là où règne la grâce de Dieu, il y a « une telle promptitude d'obtempérer; mais dont est-ce que « cela vient, sinon d'autant que l'Esprit de Dieu estant « conforme à soy-mesme, nourrit et conferme en nous « l'atfection d'obéissance, laquelle il a engendrée dès le « commencement? Au contraire, s'ils veulent dire que « l'homme a cela de sa propre vertu, qu'il coopère avec la « grâce de Dieu, je dy que c'est un erreur pestilent » (II, m, 11) .
Le chapitre III du II"® livre est intitulé : « Que la na- « ture de l'homme corrompue ne produit rien qui ne mé- « rite condamnation,» mais cette condamnation n'est nulle part définie, et le chapitre traite plutôt de l'état moral de l'homme pécheur que de la nature de sa condamnation.
IL La Régénération. Calvin commence son livre III en disant que « cependant que nous sommes hors de Christ « et séparez d'avec luy, tout ce qu'il a fait ou souffert pour « le salut du genre humain, nous est inutile et de nulle « importance; il faut... qu'il soit fait nostre et habite en «nous'.» Comment s'opère cette communion? par le Saint-Esprit : « Le Sainct-Esprit est comme le lien par le- « quel le Fils de Dieu nous unit à soy avec efficace *.» « Il « nous est racine et semence de la vie céleste % » et nous communique tous les dons de Dieu ; le principal est la foi*, « par laquelle il ameine à la clairté de l'Evangile. »
Suit un long chapitre " qui définit la foi en grand détail. La foi a Dieu pour objet ; mais on n'arrive à Dieu que par Jésus-Christ*, la foi n'est pas enveloppée, comme le veulent les théologiens catholiques; car, ainsi qualifiée, elle
1 m, 1, 1. - 2 ibid. - 3 m, 1, 2. - * m, i, 4. - ^ m, n. — « m, n, i.
devient une simple soumission à l'enseignement de l'Église, qui ne change pas le cœur; « nous obtenons salut.... en « tant que nous cognoissons Dieu nous être Père bien « vueillant, pour la réconciliation qui a esté faite en Christ : « et pource que nous recevons Christ, comme à nous donné « en justice, sanctification et vie'. » Plus loin Calvin donne une notion complète de la foi : « Nous avons une « entière définition de la foy, si nous déterminons que c'est « une ferme et certaine cognoissance de la bonne volonté « de Dieu envers nous : laquelle estant fondée sur la pro- « messe gratuite donnée en Jésus-Christ, est révélée à « nostre entendement, et scellée en nostre cœur par le « Sainct-Esprit*. »
Le mot de connaissance n'a pas le sens intellectualiste d'une « appréhension telle qu'ont les hommes des choses « qui sont submises à leur sens, car elle surmonte telle- « ment tout sens humain qu'il faut que l'esprit monte par « dessus soy pour atteindre à icelle. Et mesmes y estant « parvenu, il ne comprend pas ce qu'il entend; mais ayant « pour certain et tout persuadé ce qu'il ne peut comprendre, « il entend plus par la certitude de ceste persuasion, que « s'il comprenoit quelque chose humaine selon sa capa- « cité ^ ; » « l'intelligence de la foy consiste plus en certi- « tude qu'en appréhension ^ »
La Parole est nécessaire pour former la foi, car elle nous offre les promesses de Dieu et ses actes en notre faveur * ; toutes les promesses de Dieu sont réunies en Christ \
La simple déclaration de la Parole de Dieu ne suffit pas pour nous convaincre de la véracité de Dieu ; « la Parole
1 m, II, 2. - 2 m, II, 7. — » m, n, u. - * ibid. - ^ m, n, si.—
8 III, n, 32.
« nue ne proufite de rien sans illumination du Sainct- « Esprit * . » Le Saint-Esprit agit en faisant entrer les promesses de Dieu, non-seulement dans notre intelligence, mais dans notre cœur. « S'il est vray que la vraye intelli- « gence de nostre esprit soit illumination de l'Esprit de « Dieu, sa vertu apparoist beaucoup plus évidemment en « une telle confirmation du cœur : asçavoir, d'autant qu'il « y a plus de desfiance au cœur que d'aveuglement en l'es- « prit : et qu'il est plus difficile de donner asseurance au « cœur que d'instruire l'entendement ^ »
La foi est inséparable de la pénitence \ Il faut distinguer trois points dans la pénitence :
1° C'est une conversion.de la vie à Dieu *, non-seulement des actes, mais de l'âme qui perd sa vieille nature et produit des fruits dignes de sa rénovation.
2" « Elle procède d'une droicte crainte de Dieu * ; » c'est la crainte du jugement de Dieu.
3° « Elle consiste en deux parties : en la mortification de la chair et la vivification de l'Esprit". » La chair est l'homme déchu, l'esprit est l'homme régénéré. Ces deux parties de la pénitence sont accomplies en nous par « la « communicatioh que nous avons avec Christ, car si nous « sommes vrayement participans de sa mort par la vertu « d'icelle, nostre vieil homme est crucifié et la masse de « péché qui réside en nous est mortifiée, à ce que la cor-
* ruption de nostre première nature n'ait plus de vigueur. « Si nous sommes participans de sa résurrection, par
* icelle nous sommes ressuscitez en nouveauté de vie la- « quelle respond à la justice de Dieu. Pour parler donc
1 m, II, 33.-2 iii^ „^ 3g, 3 m, i„, 1. * m, m, 5, g. — = III, m, 7. — ^ III, m, 8.
* en un mot, je di que pénitence est une régénération « spirituelle : de laquelle le but est, que l'image de Dieu « qui avoit esté obscurcie et quasi effacée en nous par la « transgression d'Adam soit restaurée ' . » Cette restauration n'est pas l'affaire d'un instant, et il reste toujours du mal dans l'homme régénéré, tant qu'il est sur cette terre *. La pénitence n'est pas une déclaration extérieure faite à des hommes, c'est une déclaration faite à Dieu devant ses anges ; il y a dans cet entretien avec Dieu une sorte de publicité. La pénitence est le sentiment et l'aveu de notre péché; elle doit être continuelle, mais plus spéciale à l'occasion des fautes .graves ^
La pénitence est réunie à la rémission des péchés pour former la somme de l'Évangile*. Jean-Baptiste et Jésus lui-même ont prêché l'une et l'autre * .
Au chapitre XI, Calvin arrive à la * justification de foy» qui est, dit-il, « le principal article de la religion chres- « tienne".» Être justifié signifie non pas être rendu juste, mais être déclaré, réputé juste devant Dieu ': « nous sommes « justes en tant que Dieu nous répute tels de sa grâce ^ » La justification s'accomplit par la rémission des péchés %
Osiander prétend à tort que nous sommes rendus justes par une infusion de l'essence divine '° ; la justification et la sanctification sont inséparables, mais différentes " . La foi ne justifie pas par elle-même, mais par Christ, car elle est toujours faible ' * ; « elle justifie d'autant qu'elle reçoit la jus- « tice offerte en l'Évangile".» L'homme est justifié quand, cessant de regarder à ses œuvres, il n'espère qu'en la miséricorde de Dieu et en la sainteté de Christ'*.
1 m, m, 9. — 2 Ibid. — » III, m, 18. — * III, m, 19. — ° Ibid. — « III, XI, 1. — ' III, XI, 2, ss. — 8 III, XI, 4. — » Ibid.— " III, xi, 5. - ''III, XI, 6. - '2 III, XI, 7. - »3 III, XI, 17. — '* Iir, XI, 16.
La gratuité entière de la justification n'apparaît que quand nous nous plaçons en face de Dieu qui doit nous juger, et il faut se le représenter, non pas tel que notre esprit l'imagine, mais tel qu'il est dépeint dans l'Écriture, surtout au livre de Job ' : « Il est facile à un chacun de « gazouiller en un anglet d'escîiole quelle dignité ont les « œuvres pour justifier l'homme ; mais quand on vient de- « vant la face de Dieu, il faut laisser là tous ces fatras *. »
Pour recourir à la grâce de Dieu et la laisser agir en nous, il faut avoir pensé au jugement de Dieu: « car toutes « les consciences qui sont bien exercitées en la crainte de « Dieu, trouvent qu'il n'y a point d'autre retraite en la- « quelle elles se puissent seurement reposer, quand il est « question de conter avec Dieu \ » La vraie humilité est mieux que de la modestie : « c'est une déjection de nostre « cœur, sans feintise, procédante d'undroict sentiment de « nostre misère et povreté, dont nostre cœur soit ainsi « abatu *. » Le péager de la parabole est donné comme exemple par opposition au Pharisien ; celui-ci reconnaît qu'il tient sa justice de la grâce de Dieu, « mais pource « qu'il se confie être juste par œuvres, il s'en retourne « abominable à Dieu : au contraire, le publicain est justi- « fié par la cognoissance de son iniquité. Nous pouvons « veoir de cela combien est plaisante à Dieu nostre humilité, « tellement qu'un cœur n'est point capable.de recevoir la « miséricorde de Dieu qu'il ne soit vuide de toute opinion « de sa propre dignité : de laquelle il ne peut estre occupé, « que l'entrée ne soit fermée h la grâce de Dieu " . »
La doctrine de la justification gratuite ne peut être exposée exactement que si on a soin de conserver dans
1 m, xn, l.-Mbid.- « III, xii, 4. — * III, xii, 6. — ^ III, xii, 7.
son entier la gloire de Dieu, et de donner une pleine assurance aux consciences ' . Or, nous ne rendrons pleinement gloire à Dieu que si nous renonçons à toute gloire propre * , et si nous reconnaissons que toute notre justice et toute notre force sont en Dieu '.
La paix de la conscience ne peut exister tant que nous la cherchons en nous-mêmes : « que les plus parfaits donc- « ques descendent en leur conscience, et ameinent leurs « œuvres à conte : quelle issue auront-ils? se pourront-ils « reposer et avoir liesse de cœur, comme ayans fait avec « Dieu? ne seront-ils pas plustost deschirez d'horribles « torments, sentans toute matière de damnation estre ré- « sidente en eux, s'ils sont estimez par leurs œuvres*.» «Il « ne faut chercher paix ailleurs qu'aux espovantemens et « frayeurs de Christ notre rédempteur * . »
Il y a quatre espèces d'hommes : les idolâtres, les chrétiens de nom, les hypocrites et les régénérés ; les premiers n'ont pas «un seul grain de bien %» ou, si on doit reconnaître en eux des vertus, ce sont des dons de Dieu ' ; d'ailleurs elles ne sont pas vraiment bonnes, elles sont toujours entachées de quelque vice^ Ceux de^deux catégories suivantes ne sont pas régénérés et n'ont pas de foi, donc ils ne sont pas justifiés '. Pour les derniers eux-mêmes, « la meilleure « œuvre qu'ils puissent mettre en avant est tousjours souil- « lée et corrompue de quelque p.ollution de la chair '°. »
Les œuvres ne peuvent être la cause de notre salut, car il n'est aucune des quatre causes que distinguent les philosophes qui puisse leur convenir; en effet, la cause efficiente de notre salut est la miséricorde de Dieu ; la cause
1 m, xm, 1. — 2 m, xm, 2. — ^ Ibid. — * III, xni, 3. — ° III, xni, 4.
— » m, XIV, 1. — ' m, XIV, 2. — « m, xiv, 3. — » m, xiv, 7. — 1° m,