‹ La science du christianisme et l'Institution de Calvin; recherches sur la méthode de la science théologiqueChapitre 13 sur 21 · II, XI, 13. — ' II, XII · texte numérisé non relu

II, XI, 13. — ' II, XII

« voir de monter à icelle... Il a falu que le Fils de Dieu « nous fust fait Immanuel c'est-à-dire Dieu avec nous : « voire à telle condition que sa divinité et la nature des « hommes fussent unies ensemble ' . »

D'une manière générale, il est venu pour nous faire redevenir enfants de Dieu ; il s'est fait liomme pour nous communiquer ce qui était à lui, savoir la qualité d'enfant de Dieu ; le Fils de Dieu prenant un corps humain nous est un gage que nous sommes fttits enfants de Dieu : « Voilà « comment nous sommes asseurez de l'héritage céleste : « c'est que le Fils unique de Dieu, auquel l'héritage uni- « versel appartient, nous a adoptez pour ses frères et par « conséquent faits héritiers avec luy *. » « Il n'a point des- « daigné de prendre ce qui nous estoit propre, pour estre « fait un avec nous et nous faire compagnons avec soy de « ce qui lui estoit propre ^ . »

L'œuvre de Christ consiste en deux parties : la destruction du péché et la satisfaction. Pour accomplir la première, il fallait qu'il fût Dieu; autrement il n'aurait pas pu vaincre la mort, le péché et les puissances du mal*. Pour accomplir la seconde ", il devait être homme, tant en obéissant qu'en subissant la peine du péché: « En somme, « d'autant que Dieu seul ne pouvoit sentir la mort , et l'hom- « me ne la pouvoit vaincre, il a conjoinct la nature hu- « maine avec la siene, pour assujetir Tinfirmité de la « première à la mort, et ainsi nous purger et acquitter de « nos forfaits, et pour nous acquérir victoire en vertu de « la seconde, en soustenant les combats de la mort pour « nous*.*

Calvin démontre la réalité de l'existence humaine de Jé-

' II, XII, 1. - ^11, xir, 2.- s Ilml.- ' Ibid.— « II, xii, 3.- « Ibid.

sus en rappelant qu'il est né d'une femme, qu'il a eu faim, qu'il a été fatigué et en invoquant plusieurs déclarations de l'Écriture qui le disent semblable à nous ' .

Quant aux moyens par lesquels Jésus a accompli l'œuvre du salut, ils sont gi'oupés sous les trois fonctions de prophète, de roi et de prêtre *. Ces trois fonctions sont celles du Messie, car ceux qui en étaient revêtus dans l'ancienne alliance recevaient Tonction \

a) « La dignité prophétique tend là que nous sçachions « que toutes les parties de sagesse parfaite sont contenues « en la somme de doctrine qu'il a enseignée *. »

h) Christ est roi; son règne est spirituel et éternel; cela veut dire que l'Église durera à jamais et que les fidèles sont assurés de l'immortalité personnelle ; nous ne sommes pas ici-bas en possession de l'héritage éternel, mais nous recevons de Christ tout ce qui est nécessaire à notre salut, ainsi que tous les" secours dont nous avons besoin pour résister au mal ^

c) Enfin, comme prêtre % Jésus-Christ nous acquiert la faveur de Dieu par sa sainteté et offre à Dieu satisfaction pour nos péchés par son sacrifice. Il nous associe à son sacerdoce, ce qui nous permet « d'entrer franchement au « sanctuaire des Cieux, sçachans que les sacrifices de priè- <- res et louanges provenans de nous, seront agréables et « de bonne odeur en sa présence ; » « Christ s'est sanctifié à « cause de nous : pource qu'estans arrousez de sa saincte- « té, entant qu'il nous a dédiez à Dieu son Père, combien « que nous soyons autrement puans et infects , toutesfois -< nous ne laissons pas de plaire comme purs et nets, mes- « mes comme saints et sacrés ^ »

* II, XIII, 1. — * II, XV. — 3 II, XV, 2. — * Ibid. - ^ II, xv, 3-5. — « II, XV, 6. — Ubid.

La médiation de Christ a pour but de nous faire trouver en lui et en lui seul, «absolution, vie et salut ' ;»«sans Christ, « l'ire de Dieu tient tousj ours les pécheurs saisis, jusques « à ce qu'ils soyent absous : pour ce que luy estant juste « Juge, ne peut souffrir que sa Loy soit violée, qu'il n'en « face punition, et qu'il ne se venge du mespris de sa majes- « té*. » Ici se présente une difficulté: Dieu qui éprouve de la colère contre les pécheurs, leur a cependant préparé le salut en Jésus ; comment résoudre cette contradiction ? Il faut se dire que l'Ecriture, parlant de la colère de Dieu, n'entend pas par là dire que la seule disposition de Dieu à l'égard du pécheur soit la colère ; elle veut « nous faire « tant mieux entendre combien est mallieureuse la condi- « tion de l'homme hors de Christ ; car, s'il n'estoit claire- « ment exprimé que l'ire et la veugence de Dieu et la « mort éternelle estoyent sur nous : nous n'entendrions pas « suffisamment, et comme il faut, combien nous estions « povres et malheureux sans la miséricorde de Dieu et « n'estimerions point le bénéfice qu'il nous a eslargi selon « sa dignité en nous délivrant \ »

Etudiant les faits de la vie de Jésus, Calvin se demande « comment Jésus-Christ, ayant aboli les péchez, a osté le « divorce qui estoit entre Dieu et nous *. » Et il ajoute: « On peut respondre en général, qu'il a fait et accompli « cela par tout le cours de son obéissance * . » « Toutesfois « l'Escriture, pour mieux déterminer du moyen de uostre « salut, spécifie notamment que nostre salut gist en la « mort de Jésus-Christ " ; » sa mort est comme le résumé de toute sa carrière de soumission, car le caractère marquant de cette mort est qu'elle a été soufferte « d'une fran-

1 II, XVI, 1. — « Ibid. — 3 II, XVI, 2. - * II, XVI, 5. — ^ Ibid. — « Ibid.

che affection ' . » En outre c'est un châtiment qui, au lieu de nous frapper, tombe sur lui « pource que les consciences « craintives et estonnées du jugement de Dieu, ne trouvent « repos sinon qu'il y ait sacrifice et lavement pour efikcer les « péchez * . » Pour faire bien voir que la mort de Christ est un châtiment, Dieu l'a fait prononcer par un juge ; et à ce propos il faut remarquer deux choses : la première, c'est que selon Ésaïe LUI, 12 et Marc XV, 28, il a été mis au rang des malfaiteurs; la seconde, c'est que, malgré cela, il n'était pas coupable comme Pilate l'a lui-même reconnu : « il a payé ce qu'il n'avoit point ravi'.» D'après la loi(Deutér. XXI, 23), la malédiction de Dieu frappait le supplice de la croix ; Christ a subi cette malédiction que nous méritions *, « afin que toute l'exécration qui nous estoit deue « comme à pécheurs, estant rejettée sur luy, ne nous fust « plus imputée*. » Il ajoute cette remarque très-importante : « Néantmoins il ne faut pas entendre qu'il ait telle- « ment receu nostre malédiction qu'il en ait esté couvert « et accablé ; mais au contraire, en la recevant il l'a dé- « primée, rompue et dissipée. Pourtant la foy en la dam- « nation de Christ appréhende absolution ; et en sa malé- « diction appréhende bénédiction \ »

En mourant, Jésus a vaincu la mort et nous en a délivrés : « il a eu cela divers de nous, qu'il s'est permis à la « mort, comme pour estre englouti d'icelle : non point tou- « tesfois pour estre du tout dévoré, mais plustost pour la « dévorer, afin qu'elle n'eust plus de puissance sur nous * comme elle avoit \ »

La mort de Jésus a pour nous un autre fru^t : « c'est

^ II, XVI, 5. — 2 Ibid. — 3 Ibid. - * II, XVI, 6. — " Ibid. — « Ibid.- II, XVI, 7.

« que par sa vertu elle mortifie nos membres terriens, à « ce que d'oresenavant ils ne facent plus leurs opérations : « et tue le vieil homme qui est en nous, afin qu'il n'ait « plus sa vigueur, et ne fructifie de soy-mesme * . » La sépulture de Christ a la même valeur pour nous : « asçavoir « qu'ayans la société d'icelle, nous soyons ensevelis à pé- « ché *, »

Les autres faits de la vie de Jésus que mentionne Calvin, pour y rattacher l'efficace de son œuvre, sont la descente aux enfers, la résurrection, l'ascension à la droite du Père.

L'article du symbole qui mentionne la descente aux enfers a été introduit tardivement : « quoy qu'il soit, cela est « indubitable qu'il a esté prins de ce que doyvent tenir et « sentir tous vrais fidèles '. » Le vrai sens de cet article est que Jésus a souffert « les torments espovantables que « doyvent sentir les damnez et perdus *; » mais il les a soufferts pour en triompher « afin que nous ne craignions « plus en la mort, les choses que nostre Prince a abolies « et anéanties ^ . »

La résurrection achève l'œuvre de la mort, « car comme * Christ, en ressuscitant, s'est monstre vainqueur de la « mort, ainsi la victoire de nostre mort consiste en sa ré- « surrection ^ » La résurrection nous fait voir que Christ a vaincu la mort ' : « Nous partissons tellement la substance « de nostre salut entre la mort de Christ et sa résurrection « que nous disons par la mort, le péché avoir esté destruit « et la mort effacée ; par la résurrection, la justice establie ^ et la vi4^ remise au-dessus : et en telle sorte, que c'est par

^ II, XVI, 7, — 2 Ibid. - 3 II, xYi, 8. — * II, xvi, 10. — ^ II, xvi, 11. — «II, XVI, 13. - Mbid.

« le moyen de la résurrection que la mort a son efficace*. * « Toutesfois et quantes qu'il est fait mention seulement delà « mort, ce qui est propre à la résurrection y est comprins ' . *

La résurrection de Christ a pour nous une conséquence correspondante à celle de sa mort, c'est que nous y sommes associés pour que notre vie devienne nouvelle et soit consacrée à Dieu ^ ; enfin, elle est un gage de notre résurrection future * .

Après sa résurrection, Jésus est monté au ciel, il est retourné vers son Père et « il a vrayement lors exalté son « règne ^;» n'étant plus sur la terre, il a pris en main le gouvernement de son royaume, répandant les grâces de son esprit; il est assis à la droite de Dieu, c'est-à-dire « qu'il « a esté ordonné Seigneur du ciel et de la terre, et qu'il « en a prins solennellement la possession*. » De cette élévation de Christ « revienent divers proufits à nostre « foy '. » En entrant au Ciel « en nostre chair,» il nous y a « fait ouverture, » il intercède pour nous; il tient ses adversaires captifs et « nous vivifie en vie spirituelle \ *

Ce gouvernement de Christ est « encores obscurcy et « caché sous l'humilité de la chair ' , » mais Christ rendra sa présence visible au dernier jour. Il apparaîtra pour juger le monde et séparer les élus des réprouvés. Cette attente doit nous consoler, car nous savons que nous serons jugés par celui qui nous sauve *".

Tout le salut est donc en Christ * * .

A l'œuvre historique de Jésus se rattache ce que Calvin dit des deux natures, leur union étant la condition de son œuvre.

» lï, XVI, 13. — * Ibid. - 3 Ibid. - " Ibid. - " U, xvi, 14. — « II, XVI, 15. — ' II, XVI, 16. — » Ibid. — » II, xvi, 17. - ^^ II, xvi, 17-18. - "n, XVI, 19

Nous avons vu précédemment ' que, d'après Calvin, l'œuvre médiatrice de Christ exigeait qu'il fût à la fois Dieu et homme ; il arrive, au chapitre XIV du Livre II, à exposer le mode de cette union des deux natures.

Les deux natures se trouvent en Christ, mais de telle manière que l'unité de la personne subsiste : « Celuy qui « estoit Fils de Dieu a esté fait fils d'homme non point par « confusion de substance, mais par unité de personne : c'est - « à-dire qu'il a tellement conjoinct et uni sa divinité avec « l'humanité qu'il a prinse, qu'une chacune des deux na- * tures a retenu sa propriété : et néantmoins Jésus-Christ « n'a point deux personnes distinctes, mais une seule ^ » On peut comparer cette diversité dans l'unité à la double substance de l'âme et du corps qui existe dans tout homme sans diviser sa personne'. L'Ecriture parlant de Christ attribue à toute sa personne, tantôt « ce qui ne se peut « rapporter qu'à l'humanité, » tantôt ce qui ne convient qu'à la divinité, tantôt ce qui s'applique à toutes deux. Il lui arrive aussi d'attribuer à l'une des deux natures ce qui appartient à l'autre : « laquelle forme de parler a esté « nommée par les anciens Docteurs, communication des « propriétez*. »

C'est touchant la nature divine que FEcriture dit que Christ était avant Abraham, qu'il était premier-né de toutes créatures, qu'il avait sa gloire auprès du Père avant la création du monde et qu'il travaille dès le commencement avec le Père\ C'est sa nature humaine qui permet à d'autres et à lui-même de l'appeler serviteur du Père, de dire qu'il croissait en âge et en sagesse, qu'il ignore le moment de la fin de ce monde, qu'on l'a vu et

1 II, XII, 3 (v. p. 94). — 2 II, XIV, 1. - « Ibid. — * II, xiv, 2. - ^ Ibid.

touché ' . La communication des propriétés est manifeste dans plusieurs passages, ainsi : Dieu s'est acquis l'Eglise par son sang (Actes XX, 28) ; Le Seigneur de gloire a été crucifié (1 Cor. II, 8) ; Dieu a exposé sa vie pour nous (1 Jean III, 16). Là c'est la nature divine qui reçoit les attributs de l'humanité ; l'inverse a lieu dans le passage suivant : Nul n'est monté au ciel sinon le fils de l'homme qui était au ciel (Jean III, 13) *. Dans la plupart des cas, il s'agit des deux natures unies en une personne ; l'Écriture parle alors de la mission nîédiatrice de Christ ; c'est ce qu'on lit souvent dans l'Évangile de Jean. Ainsi Jésus pardonne les péchés, ressuscite les morts, donne justice, sainteté et salut, il est assis à la droite du Père, etc '.

§ 4. Observations.

Sans entrer dans la discussion des doctrines que nous ne voulons pas aborder dans ce travail, nous désirons placer à la fin de cette exposition quelques remarques sur l'opération que nous avons fait subir à l'œuvre de Calvin.

En premier lieu, nous croyons pouvoir dire que le résultat obtenu n'a rien d'artificiel ; chaque affirmation de Calvin rentre naturellement dans la section à laquelle nous l'avons attribuée.

En second lieu, il faut reconnaître que le travail de Calvin ne remplit pas en entier le cadre de la science du christianisme, et ne résout pas les questions en ramenant chacune d'elles à sa méthode propre.

En effet, la première partie emprunte presque tous ses

1 II, XIV, 2. - 2 Ibid. — 3 II, XIV, 3.

résultats à la Bible, et Calvin n'attribue pas la même origine aux doctrines que nous avons réunies sous ce chef.

La partie anthropologique n'étudie que l'individu, l'homme intérieur, laissant de côté les manifestations extérieures de la vie. Au point de vue de la méthode, elle n'est pas uniquement descriptive mais prend souvent les allures de l'exhortation.

La troisième partie, qui devrait être purement historique, ne présente que deux grandes périodes, l'ancienne et la nouvelle alliance et néglige de faire sentir les étapes du progrès dans chacune d'elles. La Loi est présentée dans sa valeur profonde et éternelle, plutôt que dans son rôle historique et avec le sens qu'elle avait au moment où elle était en vigueur.

Ce qui fait l'unité de la dogmatique de Calvin, c'est la Bible ; car Calvin s'en sert comme d'un canevas sur lequel il place son travail ; les éléments de ce travail sont empruntés à l'une ou à l'autre des sources de connaissance que nous avons indiquées. La Bible est considérée et employée non pas tant comme un document historique que comme un secours pour la vie et pour l'esprit.

Sans développer ces observations nous les posons ici, car elles naissent d'elles-mêmes quand on jette un regard sur l'exposition qui précède. Elles font voir déjà que la science n'est pas constituée formellement dans l'Institution, mais qu'elle y est enveloppée dans les habitudes et les idées d'un homme pratique, vivant dans un siècle de luttes.

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