CHAPITRE IV
Examen de la dogmatique de Calvin au point de vue de la méthode scientifique.
Après avoir exposé la dogmatique de Calvin d'après la méthode scientifique, il nous reste à l'apprécier à ce point de vue ; dans ce but, nous allons successivement :
1° Mettre en relief les éléments de la méthode scientifique que renferme l'Institution chrétienne ;
2" Indiquer les causes qui empêchent cette méthode de se faire jour et de présider à l'ordonnance de l'ouvrage entier.
§ 1. Les Éléments scientifiques.
Il faut distinguer dans la méthode scientifique, le point de départ de la science et la science elle-même avec ses divisions. Le point de départ est la certitude qui est née de la régénération et qui a pour objet la relation d'amour rétablie entre l'homme et Dieu. La science elle-même est le travail par lequel on groupe les faits révélés par Fobservation et le témoignage ou bien les idées découvertes par l'analyse.
Il n'y a science constituée et consciente d'elle-même que si on distingue le point de départ des résultats divers et spéciaux du travail intellectuel. Le point de départ est certain parce qu'il est un fait de conscience ; on ne peut le contester qu'en contestant la science tout entière, et on ne peut le renverser que par une action sur la volonté qui n'est plus de l'ordre scientifique mais de l'ordre moral. Les résultats bénéficient de la certitude du point de départ, mais pour qu'ils soient considérés comme acquis à la science, il faut que le lien qui les unit au point de départ soit, non pas admis d'emblée ou vaguement indiqué, mais rendu manifeste par une démonstration suivie jusqu'au bout.
En dehors de ces conditions, il n'y a pas une science au sens rigoureux, mais il y a des connaissances éparses qui constituent une science imparfaite ou latente. Ces conditions ne sont pas réalisées dans l'Institution, ce n'est donc pas une œuvre scientifique proprement dite ; mais on y découvre sans peine un certain nombre d'éléments qui peuvent prendre place dans une description scientifique du christianisme. Nous allons relever avec quelques développements :
1° La notion du christianisme,
2" Le fondement de la certitude,
3" Le témoignage du Saint-Esprit,
4** Un renseignement sur l'interprétation de l'Ecriture,
5° La place donnée à l'expérience,
Q" Le caractère des doctrines de l'Institution,
7** Les divisions de l'ouvrage.
Les six premières observations concernent le point de départ de la science ; la septième seule touche à la science
elle-même. On peut voir par là que l'indétermination de la base a empêché la science de se constituer suivant sa méthode propre. C'est d'ailleurs la recherche du point de départ qui nous préoccupe surtout dans ce travail.
1" Calvin ne donne nulle part une définition en forme du christianisme, nous ne nous souvenons même pas d'avoir rencontré le mot dans l'Institution, mais il est facile de trouver des données indirectes qui suppléent à ce déficit. Dès la première ligne de l'ouvrage^ nous rencontrons une pensée très-propre à nous satisfaire : « Toute la somme pres- « que de nostre sagesse, laquelle, à tout conter, mérite d'es- « tre réputée vraye et entière sagesse, est située en deux « parties: c'est qu'en cognoissant Dieu, chacun de nous aussi « se cognoisse. Au reste, combien qu'elles soy eut unies l'une * à l'autre par beaucoup de liens, si n'est-il pas toutesfois « aisé à discerner laquelle va devant et produit l'autre ' . » Voilà le but et le champ de la science nettement posés dans des termes qui n'ont rien de scolastique ni de conventionnel ; ils sont même plus pratiques que proprement scientifiques : tout ce que nous avons besoin de connaître, c'est Dieu et nous-mêmes. Dieu et l'homme; et ces deux connaissances sont inséparables ; on ne peut se connaître sans connaître Dieu, et on ne peut s'examiner sans être renvoyé à Dieu *. Ce n'est pas explicitement la définition que nous avons donnée du christianisme, mais des termes mêmes employés par Calvin, on peut induire que pour lui l'essentiel dans la vie de l'homme, c'est sa relation avec Dieu.
En continuant à lire le même chapitre et en lisant les suivants, on voit en quoi consiste cette relation : « Il ne « suffira point de sçavoir en confus qu'il y ait quelque Dieu
« qui mérite d'estre seul adoré, si nous ne sommes aussi « persuadez et résolus que le Dieu que nous adorons est la « fontaine de tous biens, afin de ne rien chercher hors de « luy ' . » La connaissance de Dieu n'est donc pas une idée mais une relation vivante par laquelle nous apprenons à tout attendre de lui, à tout lui rapporter et a « le tenir de « luy avec action de grâces * . » « Jusques à ce que les « hommes ayent ceci bien imprimé au cœur, qu'ils doivent « tout à Bieu, quiils sont tendrement nourris sous son soin « paternel : brief qu'ils le tienent autheur de tout bien, « en sorte qu'ils n'appètent rien que luy, jamais ils ne « s'assujetiront d'une franche dévotion à luy : qui plus est, * s'ils ne mettent en luy toute leur félicité^ jamais ne s'y « adonneront en vérité et rondeur ' . » N'y a-t-il pas dans ces paroles l'équivalent de ce que nous avons exposé sur le rapport de dépendance et d'amour qui unit à Dieu l'homme régénéré?
2. Il y a davantage. Calvin traite avec abondance un point capital que nous devons rappeler ici, c'est la foi. Reprenons la définition qu'il en donne et que nous avons déjà transcrite plus haut : * C'est une ferme et certaine « cognoissance de la bonne volonté de Dieu envers nous : « laquelle estant fondée sur la promesse gratuite donnée « en Jésus-Christ, est révélée à nostre entendement et « scellée en nostre cœur par le sainct Esprit *. »
Une telle définition ne peut être tirée que de l'expérience personnelle ; quand Calvin la donne, il se dépeint lui-même ; il a lui-même cette assurance de la bonne volonté de Dieu à son égard ; plus loin il ajoute en effet : « Yci gist le principal point de la foy : que nous ne pen-
1 1, II, 1. — 2 Ibid. - 8 Ibid. — * m, n, 7.
* sions point les promesses de miséricorde qui nous sont « offertes du Seigneur estre seulement vrayes hors de nous « et non pas en nous : mais plustost qu'en les recevant en « nostre cœur nous les facions nostres * . » Cette affirmation vise le fait de conscience dont nous faisons la base de la théologie scientifique ; elle montre que l'observation directe de l'individu régénéré ou de soi-même n'était pas étrangère à Calvin, car cette remarque n'est pas faite en passant, elle n'est pas perdue au milieu de beaucoup de développements étrangers, elle est placée en tête du 111"^ Livre de l'Institution qui expose « la manière de participer à la » grâce de Jésus-Christ. » C'est le point capital, la base de l'édifice ; l'exposition du système tout entier ne pourra être acceptée que par ceux qui partagent la même foi et la même certitude.
La polémique dirigée contre la foi implicite ou enveloppée de la théologie catholique est une revendication de la foi directe qui a pour objet Dieu lui-même : « Certes la
* foy ixe gist point en ignorance, mais en cognoissance : et « icelle non seulement de Dieu mais aussi de sa volonté,
<' car nous obtenons salut en tant que nous cognois-
« sons Dieu nous estre Père bien vueillant, pour la réconci- <v liation qui a esté faite en Christ, et pource que nous re- « cevons Christ comme à nous donné en justice, sanctifica- « tion et vie. C'est par ceste cognoissance et non point en « sub mettant nostre esprit aux choses incognues, que nous « obtenons entrée au royaume céleste. Car l'apôtre en di- « sant qu'on croit de cœur à justice et qu'on fait confession « de bouche à salut n'entend point qu'il suffise si quelqu'un « croit hnplicitement ce qu'il n'entend pas; mais il requiert
^ m, II, 16.
« une pure cognoissance de la bonté de Dieu, en laquelle « consiste nostre justice *. »
Nous avons cité ce passage tout au long pour souligner ces déclarations si nettes sur la nature de la foi : elle n'est pas, pour Calvin, une soumission aveugle à des thèses apportées du dehors, à une autorité conventionnelle, elle est un acte moral, complexe, une véritable expérience de la miséricorde et de l'amour constant de Dieu. Cette «cognois- « sance » n'est pas non plus un pur acte de l'intelligence, car il est dit plus loin : « L'intelligence de la foy consiste plus « en certitude qu'en appréhension *. » Autrement dit, c'est un fait de conscience qui a son autorité en lui-même.
Qu'on veuille bien aussi arrêter son attention sur ce que Calvin dit de la genèse et des facteurs de la foi ; elle est produite par « la réconciliation qui a esté faite en Christ, » par la communion avec Christ. Voilà le rôle de la Bible dans la formation de la foi, elle nous oblige à croire à l'amour de Dieu en nous racontant la vie du Christ, en nous peignant son caractère parfaitement saint, en nous unissant à lui. C'est aussi ce que dit le premier passage cité plus haut ; la connaissance de la bonne volonté de Dieu est fondée sur « la promesse gratuite donnée en Jésus-Christ. » Le témoin de l'histoire est passé sous silence ; il n'y a aucun recours à son autorité. Le seul agent invoqué est le Saint-Esprit ; c'est lui qui opère la rencontre de l'âme du croyant avec l'œuvre de Dieu et la personne du Christ. Sans doute, il n'est pas un point de la doctrine chrétienne qui soit plus négligé et étudié avec moins de soin que le Saint-Esprit ; mais une chose est claire dans ce passage, c'est que le Saint-Esprit est désigné comme le fondement
1 m, II, 2. — 2 in, II, 14.
de la certitude religieuse ; or l'action du Saint-Esprit dans l'âme est certainement un rapport direct établi entre l'homme et Dieu ; et faire appel à cette action c'est atteindre à ce qu'il y a de plus intime dans la vie religieuse.
On peut ajouter que, pour éclaircir la doctrine du Saint- Esprit, il faut étudier les sens que reçoivent ces mots dans le cours de la Bible ; mais on ne peut arriver à un résultat clair et satisfaisant qu'en observant avec attention l'iiomme lui-même dans son développement religieux.
3. On objectera peut-être que l'unique fondement sur lequel Calvin fait reposer ses affirmations est la Parole de Dieu. Nous ne pouvons admettre telle quelle une semblable thèse; elle est en contradiction avec les passages que nous venons de citer, et dont il est impossible de contester la réalité ni la haute valeur. Il est vrai que les arguments de Calvin sont puisés d'ordinaire dans la Bible, et nous aurons nous-même l'occasion de le rappeler, mais il y a pour son esprit une sorte de dualité dans le fondement de la certitude ; pour lui-même, il voit bien que la foi n'a pas besoin d'une preuve extérieure, qu'elle repose sur le Saint- Esprit, sur la relation vivante de l'âme avec Dieu ; mais quand il s'agit d'argumenter, il recourt à une autorité extérieure, la Bible. Cette dualité existe, mais il ne faut pas passer sous silence ce que Calvin dit de l'Écriture et de sa relation avec Tâme humaine.
« L'Escriture recueillant en nos esprits la cognoissance « de Dieu qui autrement seroit confuse et esparse, abolit « l'obscurité, pour nous monstrer clairement quel est le « vray Dieu ' . » Ainsi la Bible trouve en nous un germe de