‹ La science du christianisme et l'Institution de Calvin; recherches sur la méthode de la science théologiqueChapitre 15 sur 21 · I, VI · texte numérisé non relu

I, VI

foi préexistant, une expérience vague de Dieu puisée dans notre vie et dans la contemplation de la nature.

La conception de l'Ecriture n'est pas rigoureuse, la question de l'inspiration n'est pas traitée en détail ; parfois c'est Dieu lui-même qui « daigne ouvrir sa bouche sa- « crée * ; » mais ailleurs la Bible est un récit : « Il faut ve- « nir à sa Parole et nous y ranger : là où Dieu nous est « droictement monstre et peint au vif en ses œuvres *. » Ici ce n'est plus Dieu qui parle dans la Bible, c'est la Bible qui parle de Dieu.

Mais le point capital dans la doctrine de l'Écriture, c'est ce qui concerne Faccès qu'elle a dans les âmes. Au chapitre de la foi, Calvin dit : « Il faut que l'entendement de « l'homme soit d'ailleurs illuminé et le cœur confermé de- « vant que la Parole de Dieu obtiene plene foy en nous '. » C'est dans le chapitre où il parle du témoignage du Saint-Esprit que se trouvent les déclarations les plus importantes : « L'Esprit est nommé seau et arre pour conférât mer nostre foy, d'autant que nos esprits ne font queflot- « ter en doutes et scrupules jusqu'à ce qu'ils soyent illu- « minés *. » Il ne suffit pas que Dieu soit l'auteur de la doctrine '^ , il faut encore et surtout que quelque chose nous donne confiance en l'Ecriture ; ce quelque chose, c'est le Saint-Esprit. Ici, comme dans la foi au Christ, c'est le Saint-Esprit qui est le dernier fondement. Le principe formel et le principe matériel de la Réformation, comme disent les savants, sont ramenés à un seul qui est le Saint-Esprit, Tout repose en définitive sur le contact vivant entre l'âme et Dieu, sur la relation de confiance et d'amour entre l'homme et Dieu. C'est ce que nous avons

U, VI, 1. — 2 1, VI, 3. — 8 m, II, 7. - M, VII, 4. — ^ Ibid.

appelé la Régénération avec la certitude qui en est le fruit.

4. A ces déclarations positives on peut ajouter un renseignement indirect que Calvin donne sur la source de son interprétation de l'Ecriture ; il se trouve dans la Préface du Commentaire sur les Psaumes. « Au reste, si les lec- « teurs vienent à sentir quelque fruit et proufit du labeur « que j'ay prins à escrire ces Commentaires, je veux bien « qu'ils sçaclient que V expérience que j'ay eue par les com- « bats esquels le Seigneur m'a exercé, encores qu'elle n'ait « pas esté des plus grandes, m'y a toutesfois grandement « servy : non-seulement à ce que je peusse déduire com- « ment il faut prattiquer et mettre en usage toute la doc- « trine qu'on en pouvoit recueillir, mais aussi à ce que « j'eusse plus grande ouverture à comprendre Vinteniion de « chacun de ceux qui ont composé les Pseaumes * . »

Ce passage relève la valeur historique et individuelle des Psaumes ; en outre il énonce déjà le principe d'interprétation indiqué par M. Godet (v. p. 45); c'est l'expérience de la vie et l'observation de soi-même qui sont les plus sûrs moyens d'interprétation de l'Écriture.

Ce n'est pas une seule fois que Calvin s'exprime de cette manière. Un peu plus loin, il fait une comparaison entre lui et David : « Vray est que ma cctodition est beaucoup moin- « dre et plus basse, et n'est pas besoin que je m'arreste à « le monstrer : mais comme il fût prins d'après les bestes, « et eslevé au souverain degré de dignité royale, ainsi « Dieu de mes petis et bas commencemens m'a advancé « jusques à m'appeler à ceste charge tant honorable de- « ministre et prescheur de l'Evangile^. » « Mais afin que

^ Comment, sur les Psaumes, Paris 1859, Préface, p. vn. — ' Ibid.

« je n'ennuyé point de paroles inutiles les lecteurs, il me « suffira de réitérer en brief ce que j'ay touché un peu de- « vant, qu'en considérant tout le discours de la vie de Da- « vid, il me sembloit qu'à chacun pas il me monstroit le « chemin, et que cela m'a esté un merveilleux soulage- « ment ' . » « Quand je me suis veu sans cause estre assail- « ly des haines de ceux lesquels me devoyent aider et sou- « lager, ce m'a esté une grande consolation de me confor- « mer à l'exemple d'un tel personnage et si excellent. Et « mesmes cette cognoissance et expérience m'a de beau- « coup servy ^owr entendre les pseaumes, afin que je ne m'y « trouvasse trop nouveau comme en un pays incognu *. » Il faut un introducteur pour entrer dans l'Écriture, cet introducteur est l'expérience des réalités spirituelles qui sont retracées dans l'Écriture.

5. Dans le cours même de son ouvrage, Calvin invoque souvent l'expérience pour appuyer son affirmation, et c'est le plus souvent l'expérience intérieure ; il fait appel au souvenir de ses lecteurs qui doivent y trouver des faits du même ordre que ceux qu'il cite. Ailleurs il invoque l'expérience extérieure, l'observation des faits qui se passent hors de l'observateur lui-même.

On pourrait citer un grand nombre d'exemples, nous en choisirons quelques-uns.

Ainsi, parlant de la Providence, il dit : « Les hommes « sentent comme Dieu besongne merveilleusement en eux, « fet Vexpérience leur monstre quelle variété de dons ils « possèdent de sa libéralité ^ »

Parlant de la connaissance de Dieu : « En après que ses « vertus nous sont racontées, par lesquelles il nous est dé-

^ Comment, sur les Psaumes, Préface, p. x. — ^ Ibid., p. xi et xn. — « I, V, 4.

« monstre non pas quel il est en soy-mesme, mais tel qu'il « est envers nous : tellement que ceste cognoissance con- « siste plus en vive expérience qu'en vaine spéculation * . »

Le Chapitre de la Foi présente mi grand nombre de ces appels à l'expérience : « Ce pendant je n'ay pas oublié ce « que j'ay dit ci-dessus et dont la mémoire nous est ra- « fraischie sans fin et sans cesse par expérience, c'est que « la foy est agitée de 'beaucoup de doutes, solicitudes et « destresses, en sorte que les âmes des fidèles ne sont guè- « res en repos *. »

Ailleurs c'est de l'action de Dieu dans les âmes qu'il s'agit : « Vueillons ou non, V expérience journelle nous con- « traindra d'estimer que nostre cœur est plustost conduit « par le mouvement de Dieu que par son élection et li- « berté ^ ; » ou du Saint-Esprit : « La meilleure probation « comme j'ay dit, sera de nostre expérience familière *. »

Ces passages parlent de l'expérience personnelle, il en est d'autres qui mentionnent l'observation extérieure : « Si « Dieu permettoit à tous hommes de suivre leurs cupiditez « à brides avallées, il n'y en aurait nul qui ne démonstrast « par expérience que tous les vices dont Sainct-Paul con- « damne la nature humaine seroyent en luy * . » — « Puis « qu'il est tant et plus notoire par V expérience qu'il y de- -< meure tousjours quelques reliques de péché aux justes, « il faut bien qu'ils soyent justifiez d'une autre façon qu'ils « ne sont régénérez en nouveauté de vie *. » — « Comme « Vexpérience monstre qu'il y a une semence de religion « plantée en tous par inspiration secrète de Dieu, aussi « d'autre part en trouvera-on à grand'peine de cent

» I, X, 2. — « m, n, 37. — » n, IV, 7. - * I, xin, 14. - ^ U, m, 3.

-«m, XI, 11.

« l'un qui la nourrisse en son cœur pour la bien faire « germer *. »

Parfois l'expérience est invoquée à côté de l'Ecriture :

« De dire que l'intelligence soit tellement aveuglée qu'il « ne luy reste aucune cognoissance en chose du monde^ « cela seroit répugnant non-seulement à la Parole de Dieu « mais aussi à l'expérience commune^. » « Veu que l'expé- « rience et VEscriture nous monstrent que les réprouvez « sont quelques fois touchez du sentiment de la grâce de « Dieu '....*—« Ceux qui imaginent qu'ils ont je ne say « quelle semence d'élection enracinée en leurs cœurs dès « la nativité et que par cela ils sont enclins tousjours à « la crainte de Dieu n'ont nulle authorité de VEscriture « pour prouver leur opinion : et Vexpérience mesme les « rédargue *. »

6. Pour mettre en évidence la place qu'occupe l'expérience dans la dogmatique de Calvin, on peut encore faire valoir le caractère de ses doctrines principales.

Plusieurs d'entre elles ont une apparence si paradoxale qu'elles ne peuvent être acceptées que par une expérience assez forte pour faire oublier cette apparence ; telles sont celles de la perte du libre arbitre, de la prédestination et de la grâce effectuant tout en tous. La Prédestination a au moins une de ses racines dans l'expérience ; elle repose en effet non-seulement sur les déclarations que Calvin lit dans l'Ecriture, mais sur un fait d'observation intérieure et extérieure. Calvin était frappé de l'œuvre de Dieu en lui et dans un certain nombre d'hommes, tandis qu'il remarquait l'indifférence ou l'hostilité du grand nombre. Un tel spectacle ne pouvait manquer d'agir fortement sur lui et de lui

» I, IV, 1. - MI, II, 12. - » m, II, 12. — ■* m, XXIV, 10.

dicter une interprétation souvent forcée des passages qu'il citait. On a déjà remarqué que la doctrine de l'Élection est placée dans la partie anthropologique de l'Institution et non dans la partie proprement théologique.

En second lieu, la doctrine de la Justification par la foi n'a rien de paradoxal, mais elle a un caractère occasionnel. fu/^e/ÂJj Elle n'épuise pas toute l'œuvre de Dieu, elle ne marque qu'un de ses moments, celui du pardon ; or ce moment n'est ni le dernier, ni le plus important dans l'économie du salut. C'est celui qui fut le plus vivement saisi au XVI™* siècle par les consciences • angoissées et mal satisfaites des pardons vendus à prix d'or. Il faut ajouter que le pardon semblera peut-être toujours la plus précieuse des grâces divines, aux âmes délicates tourmentées par le sentiment de leur culpabilité sans cesse renouvelée. Le trait le plus caractéristique et le plus humain du péché, c'est sa culpabilité ; mais on ne doit pas oublier qu'à côté de cela, ce sont au fond la sanctification et la vie éternelle qui sont les grâces fondamentales et permanentes ; le pardon n'en est que la conséquence ou la condition. La justification fut mise en avant par Paul, l'apôtre de la lutte; la vie par Jean, l'apôtre de la victoire.

Nous ne pouvons pas insister sur les doctrines particulières, notre étude n'embrassant que la méthode et ne pouvant s'étendre jusqu'aux résultats.

7. Les divisions de la science que nous avons indiquées d'après les méthodes différentes qui doivent les diriger, ne se retrouvent pas chez Calvin à l'état distinct ; cependant on peut sans peine discerner des groupes qui les rappellent ; ainsi tout ce qui concerne l'œuvre historique de Dieu pour la Régénération est réuni dans la seconde partie du lime Livre ; le péché n'est pas traité dans la même section

que la Régénération, mais pour les rapprocher il suffirait de détacher la première partie du II""® Livre pour la joindre au III™^ La partie spéculative manque presque complètement ; le premier Livre repose sur l'observation du cœur humain et sur la Bible et non sur l'analyse de l'Être absolu.

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