Les obstacles a la méthode scientifique
Les remarques faites dans le paragraphe précédent et les déclarations empruntées à Calvin lui-même, nous permettent d'établir que la méthode scientifique est en principe dans l'Institution chrétienne ; on pouvait soutenir à pi'iori que cela devait être, puisque la méthode scientifique n'est pas autre chose que la marche suivie naturellement par l'esprit humain pour connaître le christianisme, en abandonnant toute idée conventionnelle.
Il nous reste à expliquer pourquoi la méthode scientifique n'est pas plus apparente dans l'Institution. On peut résumer sa réponse à cette question, en disant que l'Institution n'est pas une œuvre scientifique au sens actuel du mot. Son auteur ne se propose pas exclusivement pour but de décrire le christianisme, il veut instruire ; sans doute, la science veut aussi instruire, mais indirectement, et avant d'instruire elle veut connaître à fond, elle n'instruit que quand elle a délimité le champ de son étude et quand elle l'a soigneusement exploré. Calvin ne pose pas des questions, il donne des affirmations; il veut atteindre un but pratique, il vise à un résultat immédiat et déterminé : il veut former des chrétiens ; son intention est plus éducative
que scientifique. Pour établir cette thèse, nous attirerons l'attention sur les trois points suivants :
P Le plan de l'Institution,
2** Les préoccupations pratiques qui se font jour à chaque instant,
3" L'indétermination du point précis sur lequel porte la certitude.
1. On a souvent dit que l'Institution chrétienne était construite sur le plan du symbole des apôtres, les quatre livres qui la composent traitant successivement du Père, du Fils, du Saint-Esprit et de l'Église. Ce modèle peut avoir été devant les yeux de Calvin, mais son ouvrage montre une préoccupation d'un autre ordre. Kôstlin ' indique le plan suivant :
1** Dieu et l'homme avant le péché (I" Livre) ;
2" Révélation historique et activité de Dieu pour le salut des pécheurs :
a) Fondement du salut dans le Fils, devenu homme et préparé par l'ancienne alliance (II™" Livre) ;
h) Don du salut par le Saint-Esprit : «) dans l'individu par la révolution intérieure de la conversion (III"** Livre) ; — jS) par les moyens extérieurs dont dispose l'Église (IV'"* Livre).
L'ouvrage devient ainsi une histoire de l'humanité , dominée par l'antithèse morale et historique du Péché et du Salut. Une œuvre aussi originale, qui a jailli de l'expérience personnelle, eût-elle même été organisée suivant un plan traditionnel et pris du dehors, a dû transformer ce
* Studien und Kritiken, 1868, I, p. 57.
plan spéculatif en le remplissant de l'histoire tragique de l'humanité aux divers âges de sa vie.
Ce plan historique est dans une certaine mesure conforme à la méthode scientifique, ainsi que nous l'avons fait remarquer tout à l'heure ' ; mais il a le tort de ne pas distinguer suffisamment les données diverses suivant leur origine et leur méthode, et de faire entrer toute la dogmatique dans une unité plus apparente que réelle et en tout cas plus commode que. scientifique .
2. La méthode scientifique est voilée, en second Heu, par des préoccupations pratiques. Il va sans dire que nous ne faisons pas à Calvin un reproche de ces pensées d'utilité immédiate ; rien n'est plus naturel chez un homme d'action qui écrivait, ainsi qu'il le dit lui-même, au milieu des nécessités pressantes d'une époque tourmentée.
Il écrit en 1535 au roi de France : « Mais voyant que « la fureur d'aucuns iniques s'estoit tant eslevée en vostre « Royaume, qu'elle n'avoit laissé lieu aucun à toute saine « doctrine, il m'a semblé estre expédient de faire servir « ce présent livre, tant d'instruction à ceux que première- « ment j'avoye délibéré d'enseigner, qu'aussi de confes- « sion de foy envers vous : dont vous cognoissiez quelle « est la doctrine contre laquelle d'une telle rage furieuse- * ment sont enfiambez ceux qui par feu et par glaive trou- « blent aujourd'hui vostre Royaume *. »
En 1559, il écrit encore en tête de l'édition augmentée de son ouvrage : « Or mon but a esté de tellement prépa- « rer et instruire ceux qui se voudront adonner à l'estude « de Théologie, à ce qu'ils ayent facile accès à lire l'Escri-
1 Ch. IV, § 1, n° 7.
^ Au Roy de France. — Institut, chrét. Paris 1859, tome I, p. xli.
« ture saincte et à proufiter et se bien advancer à l'enten- « dre, et tenir le bon chemin et droict sans choper *. »
Ces paroles écartent forcément l'idée rigoureuse de la science. Nous avons déjà dit que le savant ne peut se désintéresser de la vie et devenir indifférent à la réalité, et nous aurons l'occasion de toucher encore ce point ; mais si les progrès de la science théologique sont salutaires à l'Eglise, cela ne veut pas dire que les résultats du travail scientifique dirigé avec méthode doivent être modifiés ou dissimulés dans un intérêt pratique prochain ; cela ne veut pas dire non plus que l'essor de la recherche théorique doive être ralenti par crainte d'un trouble jeté dans l'Église. Bien au contraire, l'intérêt de l'harmonie générale dans le progrès exige que la science soit, dans son domaine, parfaitement indépendante des préoccupations pratiques de l'éducation.
Quelle a été l'attitude de Calvin vis-à-vis de la science ? Il n'a pas, le sachant et le voulant, tenu la science en tutelle, mais il n'en a pas eu la "notion distincte. Elle se confond pour lui avec l'enseignement ecclésiastique ; il écrit non pour les savants, mais pour les fidèles ; l'idée même de la science et de la méthode naturelle lui est étrangère aussi bien qu'à son siècle.
Sa préoccupation pratique se présente sous deux formes qui sont l'intention d'édification, et Fintention conservatrice.
La première se fait jour abondamment dans le I" Livre sur Dieu et dans le III""^ sur la vie chrétienne ; dans l'un et l'autre il y a autant d'exhortations que de descriptions. Les titres des chapitres sont à cet égard très-significatifs. Lorsque Calvin parle de la connaissance de Dieu, il indique
^ Instit. chrét., p. xxxix.
en même temps « à quelle fin tend ceste cognoissance * . » Quand il expose les caractères que l'Écriture attribue à Dieu, il ne le fait pas d'une manière objective, mais « pour « corriger toute superstition % » pour montrer « qu'il n'est « licite d'attribuer à Dieu aucune figure visible : et que tous « ceux qui se dressent des images se révoltent du vray « Dieu ^ » Au chapitre sur la Providence il en ajoute un second qui fait voir « quel *est le hut de ceste doctrine pour « en bien faire nostre proufit *. »
Le III""* Livre reçoit dans son entier une couleur pratique de son sommaire : « Troisième Livre qui est de la « manière de participer à la grâce de Jésus-Christ, des « fruits qui nous en reviennent et des effets qui s'en en- * suyvent. » Et plus loin, chap. VI : « De la vie de l'homme « chrestien : et premièrement quels sont les argumens de « l'Escriture pour nous y exhorter. » Chap. X : « Comment « Ufaut user de la vie présente. » Chap. XII: « Qu'il nous « convient eslever nos esprits au siège judicial de Dieu « pour estre persuadez à bon escient de la justification « gratuite. » Chap. XX: « D'oraison, laquelle est le prin- « cipal exercice de foy, et par laquelle nous recevons jour- « nellement les bénéfices de Dieu. »
Un chapitre entier expose l'intérêt pratique de la doctrine de la justification par la foi : « Qu'il est requis de « considérer deux choses en la justification gratuite. » Et il commence : « Nous avons yci deux choses principales à « regarder : c'est que la gloire de Dieu soit conservée en « son entie% et que nos consciences puissent avoir repos « et asseurance devant son jugement ^ »
^ I, n, titre du chapitre. — ^ I, x. — ^ I, xi, — * I, xvi et xvii. — m, xm, 1.
L'intention conservatrice apparaît tout particulièrement dans la seconde partie du II"*® Livre, qui traite de l'œuvre du Christ. Calvin rattache ses thèses^ souvent très-profondes et très- vivantes, à des termes reçus trop généraux et assez obscurs, comme la Médiation et les trois fonctions messianiques. Au chap. XVI, il suit le symbole des Apôtres. Sans doute il est difficile, souvent même impossible de tout renouveler, mais il y a inconvénient pour la clarté à mêler un travail original aux restes d'un travail antérieur qui n'est plus vivant et qui a été dirigé par un autre esprit. L'usage même de termes bibliques n'est pas à l'abri de tout reproche. Le même mot peut être pris dans plusieurs sens ; l'écrivain moderne qui se sert d'une expression biblique n'est pas sûr de lui donner la même valeur que son auteur; et il se peut fort bien qu'elle n'exprime pas exactement sa propre idée. Le terme scripturaire devient alors une sorte de compromis entre deux pensées ; la clarté et la précision en souffrent. On recourt aux phrases de l'Écriture parce qu'on estime ne pouvoir mieux parler qu'elle ; mais ce scrupule est trompeur parce qu'on n'a pas toujours pris la peine d'ej^aminer si on veut dire précisément ce qu'a dit saint Paul ou saint Jean.
3. Le dernier point est de beaucoup le plus important. Il nous amène à discuter une opinion très-répandue, juste dans une certaine mesure et quand on n'examine pas les choses dans le détail, suffisante pour se rendre compte en gros de la formation de la foi, mais imparfaite pour un examen rigoureux, et inacceptable pour la scienc#. Cette opinion affirme que la théologie en général et spécialement la dogmatique reposent sur l'autorité de l'Ecriture. Nous ne contredirions pas si ces expressions ne péchaient par
une grande obscurité ; mais avant d'examiner la question d'une manière générale, revenons à Calvin.
Quelle que soit l'idée de Calvin sur l'inspiration des Ecritures, ce sont les Ecritures qui forment son arsenal d'arguments, c'est sur elle qu'il s'appuie ; il y puise tantôt des exemples historiques ' , tantôt des passages qui formulent sa propre pensée*, tantôt des arguments positifs avancés juridiquement ^ L'Écriture est pour lui l'autorité qui donne une base et par conséquent une certitude à ses affirmations ; les innombrables citations qu'il lui emprunte le montrent assez.
Cette opinion ne nous paraît pas reposer sur une étude attentive et complète du phénomène de la foi ; tant qu'on reste sur le terrain d'une conception générale, on peut dire que la foi et la doctrine protestantes reposent sur l'Écriture par opposition h l'Église ; mais dès que cette thèse veut devenir scientifique, elle cesse d'être rigoureusement vraie, car elle néglige plus d'un trait que révèle l'observation.
Il n'est pas difficile de s'expliquer comment cette opinion a pu se présenter à l'esprit des réformateurs et devenir populaire. Plusieurs causes ont concouru à produire ce résultat ; les unes sont d'un ordre plus purement psychologique^ les autres d'un ordre plus historique.
Indiquons d'abord celles-ci. — L'Église catholique a de tout temps invoqué l'autorité de la^Bible ; les réformateurs n'ont fait qu^insister sur cette autorité et l'opposer à toute autre autorité, surtout à celle de l'Église. Ils l'ont fait instinctivement ; et ici encore ils ont été guidés par ce fait
^ III, II, 5, etc.— ^ Par ex., III, n, 4, 6 citent Philip, m, 15; Éph. iv, 20, 21. — ^ Par ex., I, xiii, pour prouver la divinité du Fils.
d'expérience que la Bible avait été pour eux l'instrument de leur paix et de leur victoire. Il est vrai qu'ils ont tiré de ce fait une conséquence qui n'y est pas renfermée, ils ont confondu le récit de l'œuvre de Dieu avec la formule définitive et absolue de cette œuvre, avec un arsenal d'arguments propres à confondre leurs adversaires. Cela est-il bien surprenant? L'homme n'est pas conduit dans ce monde par l'analyse ; surtout dans les grandes crises, il cède à des instincts et à des besoins ; dans ces moments, il n'a pas le loisir ni le calme nécessaires pour démêler exactement ce qui se passe en lui, et pour sonder jusqu'au fond la valeur des moyens qu'il emploie ; il se contente d'une vue générale.
Au XV!™' siècle, il s'agissait de fonder un état de choses nouveau dans les consciences et dans les institutions, et pour cela de battre en brèche un édifice antique et puissant dont le prestige était dans son autorité. La préoccupation dominante était celle de l'autorité ; pour supplanter l'influence de l'Église dans les âmes, il fallait trouver une autorité supérieure à la sienne, il fallait en appeler non pas du pape au concile, mais de l'Église à une puissance quelconque, institution, charte ou toute autre, capable de s'imposer d'avance par la seule force de son nom et devant laquelle on s'inclinât avec soumission, avant de savoir ce qu'elle allait prononcer. On ne saurait convertir personne par ui^ prestige extérieur, mais l'homme est ainsi fait qu'il est souvent détourné de la vérité par des autorités factices qui s'arrogent un empire sur lui. C'est dans le sentiment instinctif de cette infirmité que les réformateurs ont voulu opposer d'emblée à ces feux follets une lumière qui les éteignît.
Dans ces circonstances, pouvaient-ils choisir mieux que
la Bible, le document primitif de l'œuvre de Dieu dans le monde, l'histoire du Christ, le recueil des lettres apostoliques, le livre antique appelé déjà la Parole de Dieu? Quoi déplus fort? réfuter la parole humaine par la parole de Dieu.
Mais en appliquant à la Bible entière le titre de Parole de Dieu, on n'a pas prétendu faire une définition scientifique ; pour former une conception satisfaisante de la Bible, il faut l'asseoir sur une étude calme de son histoire et de son contenu ; et dans cette étude trouverait place, chemin faisant, un examen historique du sens des mots « Parole de Dieu » dans la Bible elle-même. Rien de cela n'a été fait au XVI'"'^ siècle ; on a trouvé dans la Bible la connaissance des faits dont on avait personnellement besoin pour vivre; puis, comme on avait besoin, en outre, vis-à-vis du monde à convaincre, d'une autorité, on prit la Bible en lui appliquant sans le définir le titre de Parole de Dieu.
Qu'on nous comprenne bien : nous ne disons pas que les réformateurs cherchèrent de tous côtés une autorité et qu'ils se servirent de celle-là non parce qu'ils croyaient, mais parce qu'elle était utile. Un tel machiavélisme est aussi loin de notre pensée que de leur conduite. Nous l'avons déjàdit, l'impulsion chez eux l'emportait sur l'analyse, ils croyaient sincèrement parler au nom de Dieu quand ils citaient la Bible. Et d'ailleurs, la théorie de l'autorité de la Bible n'a pas, chez Calvin, la rigueur qu'elle a acquise plus tard ; il y avait là une pratique inspirée par l«instinct plus que par l'étude.
A ces observations, il faut ajouter celles que nous avons déjàfaitesauchap. II (p. 53, 54). Un examen attentif aurait seul pu faire voir à Calvin et aux réformateurs que la base et le contenu de leur certitude étaient à la fois dans le
fait même de leur régénération, de leur relation d'amour avec Dieu ; il leur aurait montré en même temps que cette certitude ne peut être absolue tant que la régénération n'est pas parfaite. Mais pour faire cette analyse et la pousser un peu loin, il fallait n'être pas dans la chaleur de la lutte et en avoir le loisir. Au lieu de cela ils n'ont eu que le temps de voir que la Bible avait été pour eux la source où ils avaient puisé la paix de leur conscience et la force pour lutter. Ils ont transformé un mo^^en d'édification en une base de certitude, et ils ont attribué à un livre les caractères d'un fait de conscience ; ce qui montre bien qu'ils étaient poussés par un instinct irréfléchi, c'est que quand Calvin veut indiquer les causes du salut, il en trouve quatre qui sont la miséricorde de Dieu, Christ, la foi et la .manifestation de la justice et de la bonté de Dieu '. Il va droit aux réalités vivantes et laisse de côté les intermédiaires. Quand il applique toute son attention au sujet, il voit bien que la Bible est un récit, un témoin de Dieu et de Christ pour les générations qui n'ont pas assisté aux révélations historiques, et que le rôle actif doit être attribué à Dieu lui-même.
Rien n'est plus fréquent que ces confusions sur la certitude dans le domaine théologique ; elles se sont produites au moment de la Réformation, elles se sont maintenues en vertu d'un besoin et d'une faiblesse de l'âme humaine. Elle veut une certitude, et ne trouvant pas une solidité suffisante dans sa foi, elle réclame un appui extérieur et visible. La Bible la satisfait pleinement à cet égard, elle la rassure; mais cette confiance peut être trompeuse. Si elle porte à revenir sans cesse à la Bible pour y entretenir