III, XIV
le feu sacré de la foi, rien de mieux ; mais si elle ne produit qu'une vaine assurance en une Bible fermée et révérée de loin, le résultat est fâcheux. Ne vaut-il pas mieux s'efforcer de trouver la place qui convient à chaque objet dans l'édifice de la foi et de la science du christianisme puis affermir la foi, seule base vivante de la science et de l'Eglise. Pour rappeler ce que nous avons déjà dit sur ce sujet, nous dirons que nous plaçons au début l'éducation qui a plusieurs facteurs essentiels : l'un d'eux est l'Écriture. Le terme de l'éducation est la régénération avec son corollaire, la certitude portant sur la relation d'amour entre Dieu et l'homme. Ce terme de l'éducation est le principe et le commencement de la science ; la science étudie Dieu et l'homme par la spéculation, l'observation et l'histoire ; ses résultats n'ont de certitude que celle qu'ils empruntent au point de départ, en suivant rigoureusement la méthode qui est propre à chacun d'eux. Pour qu'un résultat soit acquis, il faut qu'on ait rendu évident le lien qui le rattache au fait primitif de la régénération.
Telle n'est pas l'opinion de Calvin ; sans qu'elle soit nettement formulée sur le rôle de l'Écriture dans la science, on peut dire, en voyant l'usage qu^il en fait, que c'est l'Ecriture qui prête sa certitude à ses affirmations et que sa dogmatique entière est garantie par l'Écriture.
Pour achever d'élucider cette question, on nous permettra maintenant d'examiner l'expression d'autorité appliquée à l'Écriture. Que signifie le mot autorité?
Il a plusieurs sens ; le sens primitif doit être cherché dans le domaine du gouvernement. L'autorité est un pouvoir qui a le droit d'exiger l'obéissance et la force de l'obtenir. Telle est l'autorité proprement dite, telle est la définition rigoureuse, le sens propre et complet; mais.
dans l'usage, on ne s'y tient guère et dès l'abord il faut " distinguer entre l'autorité de droit et l'autorité de fait, l'une ayant le droit d'exiger l'obéissance sans avoir la puissance, l'autre possédant le pouvoir sans le droit.
Le type de l'autorité au sens propre et primitif est la Loi dont le magistrat est le représentant ; aussi parle-t-on souvent des magistrats en disant : l'autorité. Nous appellerons cette première autorité, l'autorité légale. Quels sont ses caractères ?
V Elle appartient à des personnes, la loi n'étant que l'expression d'une volonté personnelle ou collective.
2<* Elle est impérative, son ressort ne peut s'étendre qu'à des actes, car on ne peut commander ni interdire des sentiments, des pensées ou des volontés.
Il y a en outre l'autorité au sens figuré. On dit d'une personne qu'elle a de l'autorité; cela signifie non pas qu'elle a un droit légal à se faire obéir, mais qu'elle se fait écouter, qu'elle a de l'influence. C'est l'autorité morale. Elle s'étend non-seulement aux actes, mais aux pensées et aux sentiments. Elle appartient à tout ce qui peut exercer une influence ; c'est ainsi qu'on parle de l'autorité des souvenirs, de l'autorité de la mort, etc.
Il s'agit maintenant de savoir à quelle autorité la Bible peut prétendre.
La Bible n'a pas la forme d'une loi, sauf dans certaines parties de l'Ancien Testament ; le christianisme ne saurait être ramené aux proportions étroites d'une législation ; quand on emploie des expressions de cet ordre en parlant du christianisme, c'est en vertu d'une figure de rhétorique, et il serait puéril de s'y arrêter. Il n'y a donc pas lieu d'attribuer à la Bible une autorité légale, au sens propre.
L'autorité morale, au contraire, lui appartient incontestablement; la Bible a tous les droits à se faire écouter. En effet, elle est le témoin d'un fait vrai et considérable, l'œuvre de Dieu pour la régénération de l'humanité ; en second lieu, elle est l'œuvre d'hommes qui ont été placés directement sous l'action de Dieu, qui en sont à la fois les objets et les témoins ; elle a donc l'autorité morale qui appartient à la compétence.
Il existe dans l'usage courant un sens de l'autorité de la Bible qu'il convient d'examiner; il est un peu flottant, mais c'est une raison de plus pour chercher à le saisir et éviter ainsi des abus. On entend ainsi par l'autorité de la Bible le droit qu'elle aurait d'exiger qu'on crût et admît tout ce qu'elle enseigne sans examen ni travail d'assimilation. Que faut-il penser de cette idée nouvelle ? Cette autorité veut être à la fois légale et morale, puisqu'elle veut commander et que ses commandements portent sur des pensées. C'est dire qu'elle n'est pas admissible.
En effet, l'obéissance qu'elle réclame est impossible ; on demande ici non pas des actes, mais des opinions; car, quand on parle de foi, c'est Isifides quce creditur qu'on entend, ce sont les articles de foi, les doctrines. Or, il n'est au monde aucun pouvoir qui soit en état de forcer un esprit à admettre des thèses. On n'obtiendra jamais d'un homme que, par pure obéissance, il croie vraie une affirmation qui lui est proposée. Il la répétera peut-être, et il croira peut-être l'avoir admise ; mais ce n'est qu'une vaine apparence. S'il y a eu vraiment acceptation spirituelle, c'est qu'au commandement impératif s'est ajouté l'autorité morale, l'influence qui a agi sur la conscience et le cœur.
Une telle autorité ne saurait être le paVtage de la Bible qui^ d'ailleurs, ne la réclame pas.
Dira-t-on, enfin, que si une Église décide que la Bible sera la règle de l'enseignement religieux, la Bible acquerra, par cela même, force de loi et deviendra une autorité légale? A cette manière de voir nous pouvons opposer deux remarques :
1"* Il n'appartient à personne de changer par un décret la nature de la Bible ; or il répugne absolument à la nature de la Bible d'exercer une autorité légale ; elle n'est pas un texte de loi, elle veut agir sur les cœurs et non sur les corps; elle veut inspirer une vie et non imposer des actes.
2° Il n'appartient à personne de changer par un décret la nature de l'homme ; or les doctrines qui sont des affirmations de l'intelligence ne peuvent être répandues par voie de commandement.
On remarquera que nous n'avons rien dit de l'inspiration ; c'est à dessein ; la notion de l'inspiration est trop peu précise pour éclairer une discussion scientifique ; on ne peut, sans arbitraire, donner à ce mot un autre sens que celui de présence de Dieu. Dieu est, sans nul doute, présent et actif dans la Bible, mais nous ne voyons pas qu'on puisse rien tirer de cette présence qui puisse invalider les observations que nous avons faites et fonder l'autorité légale de la Bible.
Après avoir réservé à la science le soin de former une idée rigoureuse de la Bible et de sa composition, hâtonsnous d'ajouter que la Bible doit être à la base de toute éducation religieuse, qu'une Église sans la Bible serait impossible et ne durerait pas longtemps. L'idée d'Église est aujourd'hui tellement encombrée d'idées étrangères qu on n'en peut pas parler sans soulever des passions et des équivoques; si on aborde ce sujet, ce doit être pour le traiter dans toute son étendue et sous toutes ses faces : le
plan de ce travail ne comporte pas de tels développements. Il nous suffira de dire ici que puisque Dieu a jugé bon d'opérer la régénération de l'humanité par des manifestations extérieures, par des événements et des personnages historiques, il faut bien que ces faits soient présentés aux générations qui n'ont pu en être les témoins oculaires. En outre, la Bible nous conserve les paroles du Christ et des apôtres, que les méditations de l'homme n'épuiseront jamais.
Si on admet la valeur des trois observations que nous venons de développer, on comprendra facilement que l'Institution chrétienne ne fasse pas droit à toutes les exigences d'une exposition rigoureusement scientifique.