‹ La science du christianisme et l'Institution de Calvin; recherches sur la méthode de la science théologiqueChapitre 18 sur 21 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'éducation et la science chrétiennes.

Après les réformateurs, les Églises qui avaient été fondées par eux ont mis le plus grand soin à conserver leur doctrine ; mais cette préoccupation est devenue prédominante et exclusive ; on a ainsi commis une faute qui a eu des conséquences fâcheuses.

En premier lieu, on a perdu de vue le véritable but des Églises qui est l'édification ; j'entends par édification non pas une vague émotion à peine religieuse, mais une véritable éducation qui développe la conscience et dirige toute la vie. Il faut rendre Dieu à l'homme, car il l'a perdu ; or, il ne le retrouvera que quand il l'aimera, et il ne l'aimera que quand il l'aura senti agir en lui et dans l'histoire. Il fallait avant tout faire faire à l'iiomme une expérience et non lui donner une leçon. L'enseignement est nécessaire, comme un moyen, comme un des moyens d'édification dont nous disposons. On n'a jamais complètement oublié qu'il s'agissait d'amener l'homme à vivre avec Dieu, car on aurait ainsi entièrement quitté la bonne voie et les conséquences auraient été bien pires; mais on n'a pas eu une

conscience assez nette de cette nécessité de premier ordre et on s'est servi de mauvais moyens pour atteindre ce but.

La doctrine a prévalu ou plutôt la dogmatique; or, qu'est-ce que la dogmatique ? La dogmatique est le produit d'un certain travail de l'intelligence sur les faits extérieurs et intérieurs qui constituent le christianisme. On y distingue avec facilité deux éléments : la foi., avec les faits psychologiques du péché, de la sanctification; puis le travail intellectuel qui recueille et groupe ces faits en y joignant les faits extérieurs dont la Bible est le témoin.

Ces deux éléments ne sont pas de même ordre ; le premier est à la fois le moteur et un des objets de la science, le second est tout intellectuel. Qu'est-il arrivé? On a déplacé les termes, on a cru que le résultat de la science était l'objet de la foi, et que, pour être sauvé, il fallait croire au contenu de la dogmatique. Première faute qui voilait le véritable but à atteindre. En outre, on se persuada que le meilleur moyen de faire régner la foi, c'était de donner force de loi à la dogmatique ; elle est devenue la charte des Eglises.

En fixant ainsi la dogmatique, on prétendait inculquer la foi aux âmes et préserver la science du christianisme d'erreurs dangereuses. On a voulu atteindre deux buts très-différents par un moyen qui n'était approprié ni à l'un, ni à l'autre.

En effet, l'enseignement n'est pas le facteur essentiel de la vie ; bien loin de là : l'instruction est nécessaire à l'éducation et en fait partie, mais l'instruction est un domaine à part, elle constitue une tâche que tous ne peuvent pas entreprendre ; on peut donner une excellente éducation à ses enfants sans se charger de leur instruction, tout comme on peut leur donner beaucoup de leçons sans

s'inquiéter le moins du monde de les élever. L'éducation s'adresse au cœur, l'instruction à l'esprit ; l'éducation a pour moyen l'influence morale, l'instruction a la mémoire, l'intelligence, l'attention ; l'éducation est de tous les instants, l'instruction a ses heures où elle se renferme. Personne ne conteste cette distinction, mais comme la dogmatique est^ sans nul doute, un enseignement, elle pourra instruire mais elle ne sera pas un bon instrument d'éducation religieuse. Elle ne peut donner que ce qu'elle contient, c'est-à-dire des idées et des faits de l'ordre invisible ; si on néglige l'éducation qui a précisément pour but de faire apercevoir les choses invisibles, la dogmatique paraîtra un musée de fantômes et une collection de récits fabuleux.

Dans l'ordre scientifique, le règne de la dogmatique fut aussi un fait fâcheux. La dogmatique prétendait à une fixité qui n'est pas conciliable avec le caractère de l'esprit humain. Si la dogmatique est un produit de l'esprit humain, et nul ne peut le contester, elle ne peut pas se soustraire à l'imperfection et à la nécessité de progresser. Vouloir la fixer dans certains cadres et dans certaines doctrines, c'est empêcher la science du christianisme de s'améliorer, c'est condamner l'esprit humain à ne pas mieux connaître l'œuvre de Dieu.

La dogmatique avait la prétention de maintenir la foi et d'assurer une connaissance exacte du christianisme. L'Église a aujourd'hui encore la double tâche de faire des chrétiens vivants et de connaître toujours mieux le christianisme. Comment s'en acquitter ? On ne peut obtenir une Église vivante que si on a des individus chrétiens ; or les individus ne sont chrétiens que s'ils ont fait, chacun personnellement, l'expérience du retour à Dieu, ce qui impli-

que l'expérience du péché et de ses suites. Autrement on aura des paroles, des apparences, des confessions de foi sur le papier , des Bibles fermées ; mais l'Église sera morte.

Pour connaître le christianisme, il faut étudier Dieu, l'homme et ce que Dieu fait pour l'homme ; il y aura toujours des progrès à faire dans la science du christianisme, tant qu'on aura quelque chose à apprendre sur l'un ou l'autre de ces sujets. A supposer même que la Bible soit la seule source de la théologie, nous n'avons pas encore épuisé son contenu, en matière psychologique, historique et même religieuse.

Encore une fois, nous sommes ramené à cette distinction réclamée dès le début entre la science et l'art dans le domaine du christianisme. L'Eglise doit avoir devant les yeux ces deux tâches, l'éducation et la science. A vrai dire, la science rentre dans l'éducation, puisqu'elle lui est nécessaire ; on ne peut faire des chrétiens sans savoir ce qu'est le christianisme, et plus on aura serré de près la définition du christianisme, plus on pourra perfectionner les méthodes éducatives. D'autre part, la science est pour un certain nombre d'esprits une nécessité impérieuse; ils ne peuvent rester chrétiens qu'à la condition d'avoir une idée raisonnée du christianisme que la science seule peut leur donner. Cependant, il importe de présenter la science et l'éducation comme deux tâches distinctes tout en maintenant leur solidarité qu'on ne peut nier sans erreur et sans danger.

Si on réalise cette distinction, on arrivera à une vue plus nette de l'attitude qu'il convient de garder vis-à-vis des esprits étrangers au christianisme. Ils repoussent la dogmatique, au nom de la science, en disant qu'elle n'est

pas désintéressée, qu'à chaque instant on y fait appel à un parti pris de voir certaines choses d'une certaine manière et de leur attribuer certains caractères. Les chrétiens, en effet, forts de leur expérience de la régénération, prêtent au résultat insuffisant d'une étude incomplète, une certitude qui n'appartient qu'au seul fait de leur régénération personnelle. Mieux avisés, ils se convaincraient que la base de leur certitude est dans l'expérience qu'ils ont faite de leur relation avec Dieu et que les thèses scientifiques, dont le christianisme est le sujet, doivent être fondées sur une méthode parfaitement rigoureuse ; cette méthode doit ramener ces thèses à leur origine et montrer le lien qui les rattache à la certitude fondamentale.

Les thèses, devenues irréprochables à ce point de vue, rendront injuste la critique que leur adressaient tout à l'heure les personnes non chrétiennes; elles seront formées scientifiquement. On pourra encore contester à la science son point de départ, sa base. Qu'y aura-t-on gagné? On y aura gagné de voir les choses avec plus de précision et de mettre le doigt sur le point important. La science du christianisme paraît une rêverie à tous ceux qui ne sont pas chrétiens, non pas parce qu'ils rejettent certains de ses résultats, mais parce qu'ils ne sont pas chrétiens; cela doit être, cela est, il faut le reconnaître hautement. Pour nier ce fait, il faut un esprit bien peu perspicace; pour le dissimuler, il faut un esprit bien peu conséquent. Mais que faire? Prendre acte de ce fait pour s'en éclairer : s'il est vrai que, pour accepter, non pas les résultats, mais la réalité de la science du christianisme, il soit nécessaire d'être chrétien, il faut en conclure qu'on devient chrétien, non par démonstration scientifique, mais par action morale; en d'autres termes que la régénération est le produit de l'édu-

cation. Pour arriver à faire accepter à quelqu'un la science du christianisme, il faut commencer par agir sur lui au point de le régénérer; la dogmatique, au lieu de faire succéder la science à l'éducation, veut faire l'éducation par la science. On n'arrivera à convaincre un savant qu'en renonçant provisoirement à la science^ pour commencer par cette action directe sur Tâme que nous appelons l'éducation chrétienne. Les adversaires sérieux et intelligents du christianisme ne pourront contester la rigueur de la méthode, et, quant au point de départ, ils ne refuseront pas de reconnaître que les expériences de la vie influent singulièrement sur nos opinions politiques ou pratiques; nous affirmons pour notre part que cette influence de la vie doit être admise dans le domaine plus élevé des convictions religieuses .

La tâche générale des églises étant l'édification, c'està-dire la réformation de l'humanité par la régénération des individus, cette tâche se divisera en deux branches, l'édmation qui opère la régénération et met l'ordre dans les faits, la science qui décrit la régénération et met l'ordre dans les idées.

Ce qu'on appelle aujourd'hui l'apologétique est, comme science, une chimère; car elle repose sur la prétention d'introduire dans une âme le christianisme par voie démonstrative; cette prétention est déjà combattue par Calvin, qui dit : « Il y a plus de desfiance au cœur que d'aveu- « glement en l'esprit; il est plus difficile de donner asseu- « rance au cœur que d'instruire l'entendement ' . » Il faut renoncer à la science de l'apologétique pour la remplacer par l'art de l'éducation; il faut convertir les. incrédules ou

1 m, II, 36.

tout au moins leur déclarer qu'on ne saurait les instruire scientifiquement s'ils ne sont convaincus et régénérés pratiquement. Quant aux chrétiens, il faut leur montrer que la foi ne tient pas plus lieu de science théologique que de science physique ou mécanique, que c'est à la foi à travailler à l'éducation religieuse par l'influence, mais qu'elle ne saurait prétendre à la démonstration théologique sans le secours de la science. Nous ne réclamons pas pour la science une place supérieure à celle de la foi; bien au contraire, car si nous demandons qu'on reconnaisse entre la foi et la science une différence d'ordre, on devra appliquer à la foi ce que Pascal dit de la charité : « De tous les corps et es- « prits, on n'en saurait tirer un mouvement de vraie cha- « rite : cela est impossible et d'un autre ordre surnaturel ' . » Entrons maintenant dans quelques détails sur chacun de ces deux sujets, pour tirer les conséquences des principes que nous avons posés.

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