l'éducation chrétienne
Nous comprenons sous le mot d'éducation toute action par laquelle une Eglise et des individus travaillent à produire dans lésâmes la régénération. Cet ensemble est vaste et complexe : on peut s'adresser à des personnes placées dans des positions très-diverses, au sauvage de l'Océanie comme au sauvage des grandes villes, au savant fort de ses théories comme au sceptique blasé sur toutes les jouissances, à l'enfant d'une famille pieuse comme à l'honnête
^ De Jésus-Christ ; divers ordres de grandeurs.
homme convaincu de sa moralité. Il ne peut rentrer dans le plan de notre travail d'étudier successivement tous les cas possibles pour déterminer ce qu'il y a à faire dans chaque occasion ; nous nous bornons à ce qui rentre plus spécialement dans l'action des Églises comme corps représentés par les directeurs qu'ils ont choisis.
Écartons dès le début une illusion trop fréquente. L'action de l'Église comme corps est peu de chose à côté de l'action individuelle. L'éducation s'adresse à ce qu'il y a de plus intime et de plus individuel dans l'homme; une œuvre officielle et générale, comme celle d'une Église, n'aura de succès que si elle s'ajoute à une œuvre personnelle qui ne trouve sa place que dans la famille. Ce sont les parents qui doivent développer de très-bonne heure dans l'âme des enfants, le sentiment de l'idéal moral. C'est ce sentiment qui les convaincra de leur péché et qui les amènerai! chercher la régénération. Nous ne pouvons nous étendre sur ce point , mais nous tenions à l'indiquer au début pour bien mettre en relief le caractère moral de l'éducation.
Nous avons déjà dit que l'homme est devenu ce qu'il est aujourd'hui, parce qu'il a cessé d'aimer Dieu. L'état actuel de l'humanité ne peut pas être éternel ; il est en contradiction avec la souveraineté absolue de Dieu, et ne peut subsister que dans le temps. Il fallait que l'homme revînt à Dieu et lui rendît son amour. Comment s'opérera cette régénération ?
Rappelons comment s'est effectuée la chute. L'homme ne saisissant plus Dieu par l'amour, l'a perdu pour son intelligence. L'intelligence le lui rendra-t-elle ? Non, car l'intelligence dépend de l'amour. Où sera le point vulnérable par où Dieu pourra rentrer dans le cœur de l'homme ?
L'homme est entièrement dépendant de Dieu, et tant
qu'il vit, il est en relation avec Dieu ; cette relation est même la condition de sa vie, le fait fondamental de son existence. L'homme qui vit, se sent vivre; l'homme qui se sent vivre sent sa relation avec Dieu. Il y a donc dans tout homme, non-seulement un point d'attache qui l'unît à Dieu, mais il y a une perception de ce point d'attache. Le péché n'a supprimé ni l'un, ni l'autre; il a seulement détruit la connaissance distincte de cette perception. La perception qui subsiste a cessé d'être transformée par Tamour en une connaissance nette et dominant toutes les autres. Pour que Dieu rentre dans l'âme de sa créature, il faut que cette perception devienne assez vive pour se distinguer de toutes les autres et reprendre son rang infiniment supérieur. C'est pour atteindre ce but que Dieu a envoyé le Christ sur la terre ; la vie de Jésus est une intervention directe et extérieure de Dieu dans l'histoire de l'humanité. 11 fallait cela pour rompre la distraction qui égarait l'homme pécheur.
Cette apparition extérieure, quoique publique et entourée d'éclat, était pourtant de telle nature qu'elle ne convainquit pas toutes les âmes. Celles qui reçurent le Christ comme le Sauveur furent les plus simples, les moins pleines de pensées et d'affections terrestres, celles qui avaient fait les plus vives expériences de la misère humaine, les malades et les humbles. Ces gens-là avaient senti en eux une puissance qui les dominait ; quand elle parut devant eux, ils la reconnurent, leur vue devint claire, ils retrouvèrent Dieu en Taimaut.
De nos jours, et jusqu'à la fin des siècles, on reviendra à Dieu de la même manière et on ne pourra pas y revenir autrement. Il sera nécessaire de connaître, peu ou beaucoup, l'histoire de ce que Dieu a fait dans l'humanité pour
la sauver; mais pour trouver, dans les événements qui remplissent la Bible, la lumière qui nous manque, il faut qu'une cause quelconque ait éveillé en nous la conscience de notre union avec Dieu. Il faut que nous ayons trouvé Dieu en nous pour que nous le voyions dans l'histoire ; pour que l'étincelle jaillisse, il faut que le Dieu de l'histoire rencontre le Dieu de la conscience.
Ce principe est capital pour qui veut travailler à l'édification des âmes. Cherchons non pas tant à instruire qu'à faire faire une expérience, ou plutôt à rendre consciente une expérience qu'on ne démêle pas, parce que l'on se laisse distraire. Les enfants qui ont reçu une éducation chrétienne ont vu Dieu dans la vie de leurs parents et dans la leur bien avant de lire la Bible ; les adultes qui naissent à la vie chrétienne après avoir vécu dans l'indifférence, retrouvent dans leurs souvenirs des impressions longtemps, oubliées qui leur ouvrent la Bible ; pour ceux-là même qui reçoivent une Bible sans avoir été préparés par aucune éducation, s'ils parviennent à y trouver l'instrument de leur renaissance, c'est que quelque parole biblique donne l'éveil à des expériences obscures de dépendance et de culpabilité. Pour faire des chrétiens, il faut non pas mettre Dieu dans la conscience des hommes, mais leur faire voir qu'il y est.
L'enseignement lui-même pourra être plus ou moins bien présenté. L'enseignement dogmatique est de tous le plus mal choisi pour les débuts, car Dieu n'y est qu'une idée, et son action dans le monde est réduite à des généralisations sans vie. L'enseignement historique est trèssupérieur, parce qu'il est concret, vivant et éveille des impressions. Mais avant de discuter les méthodes d'enseignement,il faut parler de l'esprit qui dirige cet enseignement.
On enseignera en vain si l'enfant ou le catéchumène de tout âge ne voit pas Dieu dans celui qui lui parle. On l'y verra si sa vie est réglée par la pensée de Dieu ; et rien ne sera, à cet égard, plus éloquent que l'amour. Dieu est amour, et l'homme ne fait jamais briller plus vivement l'image de Dieu en lui que quand il aime. Quel droit, d'ailleurs, nous permettrait d'imposer nos idées, notre philosophie, notre culte, ou seulement notre conversation, à qui n'en veut pas? Pour pouvoir exiger qu'on nous écoute, il faut que nous produisions nos titres d'ambassadeurs de Dieu; or, nous n'en avons pas d'autres que notre amour. L'amour exclut toute idée de domination, il ne songe qu'à faire du bien ; quand on veut aider les hommes à aller à Dieu, il ne faut pas avoir l'air de leur dire : Je suis bien plus avancé que vous, néanmoins je condescens par charité à vous tendre la main pour vous élever jusqu'à ma hauteur. Aimer, c'est dire : Nous sommes de la même famille; en nous isolant nous nous privons les uns des autres, nous sommes des frères qui ne se connaissent pas. Si on réussit à faire entendre ce langage sans le prononcer, on ne peut manquer de tourner les regards vers celui qui est le Père de la famille désunie, vers celui qui est seul capable de fortifier ces êtres qui se croient orphelins, vers celui dont l'amour est le fo3'er du nôtre.
En mettant au premier rang l'éducation qui agit directement sur l'âme, nous ne prétendons pas, cela s'entend, dire que l'enseignement soit inutile. Il est indispensable, car si l'homme n'apprend à voir Dieu qu'en lui-même, la connaissance qu'il acquiert ainsi de Dieu et de lui-même, lui fait voir son péché et lui fait redouter Dieu. Il faut alors qu'il trouve le Dieu historique ; celui qu'il a connu jusqu'ici, c'est le Dieu absolu, cause universelle, maître
suprême, ou si l'ou veut conserver un terme reçu, c'est le Dieu transcendant ; l'homme qui sent son péché a besoin de connaître le Dieu de l'histoire, le Dieu de la grâce.
Le seul fait que Dieu se fasse sentir dans la conscience est une garantie du salut final, car l'humanité ne pourrait périr que si Dieu l'abandonnait. Une intervention empreinte de sévérité, un châtiment est déjà une œuvre de grâce; le sentiment de la justice de Dieu, la crainte n'est pas le désespoir. Le désespoir naît non pas du sentiment de la colère de Dieu, mais de l'incrédulité; il se produit dans une âme qui croit que Dieu n'existe pas, ou qui a de Dieu des notions froides et sans vie. Rencontrer Dieu dans sa vie, fût-ce dans un remords, c^est déjà renaître à l'espérance, car Dieu est la vie, et aucun être spirituel ne saurait périr que si Dieu lui-même cessait d'exister.
Malgré cela, la première expérience de Dieu est mêlée d'amertume, car il apparaît alors comme le garant de la Loi, et il inspire la frayeur ; l'homme pécheur ne sait pas voir Dieu tout entier à la fois, il n'arrive à le connaître que peu à peu. La frayeur ne peut cesser que devant les faits historiques qui font éclater l'amour de Dieu dans le pardon, devant le Christ qui dit : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice. »
Dans l'instruction religieuse on est obligé de présenter pêle-mêle à l'enfant les faits qui lui révèlent son péché et ceux qui lui présentent son pardon. Cependant, on devrait toujours s'efforcer de montrer le péché comme un fait de conscience et le pardon comme un fait de révélation.
Il faudrait aussi que l'instruction fût mieux réglée. On devrait commencer par donner aux enfants la connaissance fragmentaire, mais vivante des faits bibliques, au lieu de leur offrir de la dogmatique simplifiée et de la morale abs-
traite. On ne saurait oublier que la dogmatique est une généralisation que l'enfant ne peut pas saisir ; s'il la retient, c'est sans fruit. La morale peut développer le besoin de sainteté chez quelques natures élevées , mais sans le satisfaire ; les âmes ordinaires ne seront qu'ennuyées. Dieu, qui aurait pu nous sauver par une action directe sur nos âmes, a jugé bon d'opérer le relèvement de l'humanité par des faits extérieurs qui frappent les yeux, par la vie et la mort de Christ. Les enfants doivent de même recevoir une instruction qui mette en relief et en mouvement ce qui a été visible autrefois ; il faut qu'ils éprouvent des impressions vives, capables de lutter avec celles qui naîtront des événements de leur propre vie.
Les enfants n'ont pas de critique ; ils ne se demandent pas si la cause de leurs impressions est une réalité ou une affirmation sans fondement ; c'est ce qui les rend impressionnables ; il faut en profiter pour provoquer en eux des expériences de l'action de Dieu, par les récits de l'Ancien et du Nouveau Testament. Toutes les impressions religieuses sont des expériences de l'action de Dieu. Il importe de produire ces impressions avant que la science soit venue jeter des doutes sur la crédibilité des récits bibliques.
La science ne fait de mal que quand elle ne rencontre pas dans les âmes, des expériences religieuses personnelles qui garantissent à l'esprit l'existence de Dieu et restreignent ainsi le rôle de la science à ses justes limites. Il y a des doctrines qui nient l'autorité de la famille ; elles ne trouveront ni écho ni accueil chez ceux qui ont aimé et respecté leurs parents ; de même la science religieuse ne troublera que les âmes qui n'ont pas su voir en elles-mêmes l'œuvre de Dieu. Celles qui, au contraire, auront aimé et adoré Dieu avant d'analyser, n'accorderont pas à la science
le pouvoir de tout détruire ; elles lui reconnaîtront le pouvoir d'examiner ce qui est et de rejeter les idées qui ne sont pas d'accord avec des faits positifs. Par contre, s'il y a des faits qui affirment Dieu, il faudra bien en tenir compte, et s'il se trouve une science qui nie ces faits, il faudra corriger cette science.
Les faits historiques que renferme la Bible ne seront jamais à l'abri du doute ; ils ne peuvent prétendre qu'à une certitude historique, c'est-à-dire approximative ; on pourra toujours refuser d'affirmer leur réalité, si on veut n'être qu'historien et ne vivre que par l'intelligence . Mais si on veut vivre dans les conditions qui sont faites à l'humanité, il faudra bien reconnaître que nous tenons pour assurées une foule de vérités dont nous n'avons pas pris la peine de scruter les bases. Nous croyons à l'existence des personnes qui nous entourent, sans avoir analysé l'opération intellectuelle qui nous conduit à cette foi ; pourquoi demander davantage à la foi religieuse ? Nous ne percevons pas Dieu de la même manière que nous percevons les objets matériels, cela est vrai; mais ces objets matériels ne nous sont pas connus dans leur essence ; nous admettons leur existence, lors même que nous ne percevons que leur surface; et nous tenons cette surface pour réelle, quoique nous n'en percevions que les qualités et les rapports. La vie serait impossible si la certitude dépendait d'une analyse achevée de ses facteurs. Il faut, dans les conditions accidentelles oii nous sommes placés ici-bas, se contenter d'une analyse suffisante.
La certitude suffisante que nous avons de Dieu, tout en laissant le champ libre aux investigations de la science sur les documents bibliques et sur leur contenu, nous garantit la réalité du fond de l'histoire qu'ils racontent, savoir l'in-
tervention de Dieu dans l'humanité. On dira, si l'on veut, qu'il y a là un cercle vicieux, l'intervention de Dieu raffermissant la foi fondée sur l'expérience quand elle chancelle, et la foi de l'expérience garantissant la réalité de l'intervention historique de Dieu.
Le cercle n'est vicieux que dans un raisonnement qui se renferme dans un terrain étroit ; mais tout raisonnement peut aboutir à la question des questions, celle de la réalité de l'univers ; or dès qu'on arrive au fond des choses, le raisonnement disparait pour faire place à l'analyse. Quand on se trouve en face de l'affirmation la plus haute et la plus générale qui comprend toutes les autres, on ne peut l'appuyer que sur les affirmations partielles qui la composent, et ces affirmations partielles ne s'appuyent que sur l'affirmation générale ou sur les autres affirmations partielles. Que faisons-nous ici ? Nous parlons de la certitude religieuse; on peut dire, si l'on veut, que nous démontrons la réalité des récits bibliques par les expériences religieuses et la réalité des expériences religieuses par les récits bibliques. Mais il serait plus exact de dire que nous les associons les uns aux autres, parce qu'ils concourent ensemble à fonder la certitude. Faire reposer la certitude religieuse ou la foi sur l'une de ces bases à l'exclusion de l'autre, serait mal satisfaire l'esprit qui pressent qu'elles sont nécessaires toutes deux. Si on ne lui en fait voir qu'mie seule, il ne peut s'empêcher d'en reconnaître l'insuffisance; mais dès qu'on les lui offre toutes les deux, il est satisfait ; c'est ainsi qu'on peut dire improprement mais avec une certaine vérité, que ces deux ordres de faits se démontrent l'un par l'autre.
Après cette digression qui nous a paru nécessaire, revenons à l'instruction religieuse. Celle qui se donne aux ca-
téchumènes entre 15 et 17 ans marquera un pas nouveau; elle ne sera pas exclusivement dogmatique, bien loin de là ; il y aura cependant une différence fondamentale entre l'enseignement de l'enfance et celui des catéchumènes. Au lieu d'être fragmentaire et anecdotique, il deviendra systématique.
Il ne s'agit plus simplement de produire des impressions, mais de les rassembler en un faisceau, de les transformer en idées conscientes et bien jointes, de leur donner la force qui naît de l'association. Le jeune homme est exposé à l'incrédulité parce qu'il entre dans la vie extérieure ; là il est frappé par des faits d'expérience journalière qui le détournent de Dieu, parce que l'aspect extérieur du monde, et surtout du monde bruyant et apparent, ne montre pas Dieu. Il faut le reconnaître, et c'est une conséquence du désordre qui a troublé toutes choses, le spectacle du monde extérieur semble incompatible avec l'idée de Dieu; le mal, l'injustice, la souffrance paraissent triompher. -Ajoutez à cela l'effet produit par les théories courantes qui ne tiennent aucun compte de Dieu ni de la vie morale, et il sera facile de comprendre que les impressions de la vie indépendante du jeune homme aient assez de puissance pour le détourner de Dieu.
Comment parer ce coup terrible ? Il faut avant tout le fond d'expériences provoquées pendant l'enfance ; mais cela ne suffit pas; à l'âge où la réflexion s'éveille, il est nécessaire de transformer ces expériences en idées solides, par un double travail intellectuel. Le premier les rendra conscientes et bien ordonnées; le second les appuyera d'une histoire suivie de l'action de Dieu dans le monde.
Le premier enseignement partira des expériences générales que tout homme fait de Dieu et groupera les faits hu-
mains autour des idées de vie sans Dieu et de vie en Dieu. On pourra y rattacher des conseils de morale pratique ; mais l'essentiel sera de faire voir, dans le monde, les conséquences et la reproduction des mêmes expériences que l'enfant aura faites en lui.
Le second enseignement fera connaître dans son développement historique l'action divine dans le monde ; si le monde actuel vu à la surface ne montre pas Dieu et parait même réfuter sans réplique ceux qui en parlent, il faut savoir qu'il y a une histoire qui se passe sur la terre et dont Dieu est le principal acteur. Il faudra, en particulier, s'étendre sur la vie du Christ et faire voir son rôle dans l'histoire de l'humanité. Jésus est un personnage historique, dont le caractère dominant pour les hommes est la parfaite sainteté; il est le juste souffrant, et à ce titre il est une révélation du péché de l'homme autant qu'une révélation de l'amour de Dieu ; aux yeux de l'homme qui a déjà une idée de son péché, il dévoile toutes ses profondeurs et ses conséquences, et, au milieu de cette sinistre révélation, brille toujours davantage l'amour divin, puisque cet. être qui souffre des fautes humaines se dit le Fils de Dieu, envoyé par Dieu pour apporter, non pas la condamnation, mais le pardon et la vie éternelle. Son œuvre n'est pas seulement une révélation du péché et de la grâce, c'est aussi et surtout un acte réparateur dans lequel Jésus s'unit à l'humanité tout entière pour la représenter par anticipation et la faire marcher à sa suite dans l'expiation, puis datis la gloire. Il faut faire voir dans la vie de Jésus la carrière que l'humanité doit parcourir après lui en s' unissant à lui qui est le trait d'union entre Dieu et l'homme.
Cette double étude ne pourra être faite exactement de
la même manière pour tous. Dans certains cas, il sera nécessaire d'examiner les sources, et d'indiquer les périodes diverses de cette histoire ; on pourra aussi arriver à une conception philosophique de l'univers. La nature des esprits à instruire indiquera ce qu'il est possible de faire, mais ce seront toujours les mêmes éléments : histoire et psychologie, puis dans certains cas philosophie spéculative.
Il va de soi que cet édifice, même s'il est construit avec science et habileté, reposera sur un sable mouvant si le jeune homme n'a pas encore su ou ne sait plus voir en lui les expériences de la présence de Dieu. Mais dans bien des cas on rencontrera des âmes encore jeunes qu'on pourra armer pour l'avenir, ou des esprits déjà inquiets qu'on pourra éclairer.
L'Église peut-elle encore agir sur les adultes et sur les membres vivants de l'association ecclésiastique ?
Elle le peut et le doit par l'instruction proprement dite, la prédication et le culte. Nous ne parlerons pas ici du culte et des sacrements qui exigeraient une grande attention et nécessiteraient de longs développements. Ils rentrent d'ailleurs dans la partie de V Institution chrétienne que nous n'avons pas examinée. Nous n'avons que quelques mots à ajouter sur l'instruction et l'a prédication.
Il serait bon, en premier lieu, de distinguer avec plus de soin l'une de l'autre. On instruirait mieux si on ne voulait pas instruire en prêchant, car il est impossible de donner des notions exactes en chaire ; il faut diminuer la précision en y mêlant de la rhétorique et on obtient une sorte d'éloquence froide et solennelle qui déplaît aux esprits vifs et cultivés. Pour pouvoir glisser cette faible dose d'instruction dans des sermons, il suffit d'être soi-même à demi instruit, et ce mélange illégitime se fait aux dé-
pens de l'édification, comme de l'instruction. L'Église est tenue d'instruire ses membres ; qu'elle le fasse à part, dans des cours ou des livres qui mettent à la portée de tous, les résultats généraux de la science, et surtout qui fassent comprendre aux laïques que la science n'est ni l'adversaire de l'Évangile, ni la base de l'Église. Cette double erreur existe souvent dans les mêmes esprits ; c'est celle que nous avons signalée en parlant du règne de la dogmatique.
La prédication doit tendre à l'édiiication par une autre voie ; elle doit reproduire les effets de la première éducation, c'est-à-dire les impressions religieuses. Elle ne doit pas tant faire penser que faire agir ; on ne vient pas au temple pour s'instruire, mais pour vivre avec Dieu; on nous dit souvent dans les prières de déposer à la porte les préoccupations terrestres, pour voir Dieu agir en nous. Ce n'est pas se recueillir que d'entendre une étude de théologie quelque peu vague qui vous distrait de Dieu autant par ses qualités que par ses déficits. Le culte protestant n'est déjà que trop réduit aux limites de la prédication ; l'inconvénient s'aggraverait beaucoup si le discours était surtout didactique. Le véritable rôle de la prédication est de rendre vivante l'idée de Dieu, et sensible la présence de Dieu.
Nous ne pouvons aborder ici ni le fond ni la forme de la prédication, mais son esprit. L'auditeur doit voir dans le prédicateur le témoin de Dieu et de son œuvre ; un témoin n'est pas un messager qui répète un discours qu'il a entendu, c'est un homme qui raconte ce qu'il a vu lui-même, ce que Dieu a fait pour lui et pour tous les hommes. Que le prédicateur exhorte ou expose, il faut qu'on sente l'action de Dieu en lui, et qu'il soit encore plus un exemple qu'un témoin. On ne peut parler au nom de Dieu que si on force
ses auditeurs à voir Dieu agir pendant qu'on parle. Le prédicateur doit être un homme qui se dit non pas : Je vais apprendre à mes paroissiens tout ce que contient mon sermon, ni plus ni moins ; mais : Je sais que Dieu aime tous les hommes et je veux le faire voir à ceux qui ne s'en soucient ou ne s'en doutent pas. S'il est plein de cette conviction et de cette volonté, quand même il poursuivrait un but spécial et moins élevé dans son sermon, il arriverait aussi à leur faire voir de loin peut-être^ mais clairement, le but dernier auquel il tend sans cesse. Une prédication n'est bonne que si elle tourne vers Dieu ; elle est mauvaise si elle laisse l'homme en lui-même, dans la contemplation de ses mérites, de ses idées ou de ses péchés.
Il faut ajouter ici quelques mots sur l'édification personnelle. Si nous avons dit au début qu'au-dessus de tous les procédés d'éducation il faut placer l'amour personnel, nous désirons terminer ce sujet en disant que toute l'œuvre ecclésiastique pour aider l'individu, n'est rien sans l'action individuelle de chacun pour se régénérer lui-même. Et c'est là que se place la vraie autorité de la Bible, La Bible est la base de l'instruction religieuse, comme récit de l'œuvre de Dieu; elle doit être la base de l'édification personnelle comme livre édifiant par excellence. Ces pensées que la science cherche laborieusement à pénétrer pour en déterminer l'enchaînement logique, sont pour le cœur pieux et pour la conscience droite des stimulants incomparables. Nous avons là sous les yeux les fruits de la vie chrétienne la plus intense qui nous gagne par le seul contact ; nous lisons des paroles qui expriment les plus hautes vérités sur la nature et l'œuvre de Dieu en nous et qui jettent dans nos esprits des clartés vivifiantes. D'où vient que le plus grand nombre des personnes pieuses s'indi-
giient ou s'effrayent quand on leur parle des difficultés exégé tiques que présentent les épîtres de saint Paul, sinon de ce qu'elles y cherchent non pas des idées, mais la compagnie, de l'apôtre lui-même dont l'esprit se communique à elles. Là est la source à laquelle on peut sans cesse revenir, pour s'exciter à cette contemplation des réalités suprêmes qu'un philosophe recherchait comme le souverain bien et trop rarement accessible ' , et à la prière qui est la réalisation la plus parfaite sur la terre de la relation d'amour entre l'homme et Dieu.
Nous arrivons enfin à notre dernière question : Comment faut-il procéder pour connaître toujours mieux le christianisme ?
Rappelons les motifs qui nous obligent à étudier et à décrire toujours mieux le christianisme :
1° L'homme est doué de facultés qui le rendent capable de connaître l'univers. Si l'ordre n'avait pas cessé de régner, la connaissance aurait marché de front avec la vie ; ou bien elle aurait été pleine dès l'abord, ou bien son développement aurait été régulier et pondéré. Il n'en a pas été ainsi : la connaissance ou la science est devenue un domaine distinct de la vie, si bien que ceux-là même y peuvent travailler qui sont le moins d'accord avec le principe de la vie. Il arrive aussi que la science peut, dans tel cas, nuire au développement de la vie en jetant dans le monde
• Maine de Biran, sa vie et ses pensées, p. 323 et suiv.
des idées fausses ou incomplètes. Est-ce une raison pour entraver la science ? Nullement. L'homme est fait pour penser et connaître; s'il ne fait pas de bonne science, il en fera de mauvaise; entraver le progrès de la science, c'est propager la mauvaise science.
2° Si la science du christianisme n'est pas faite par des chrétiens, elle sera entreprise par des esprits étrangers aux expériences chrétiennes, et cela aura un double inconvénient ; elle aura une tendance hostile au christianisme, qui lui ôtera son impartialité ; en second lieu, la clef du christianisme étant dans ces expériences, ceux qui ne les auront pas faites seront hors d'état de le comprendre.
3" La science a une méthode stricte, tandis que la dogmatique est un produit hâtif de la réflexion qui né se donne pas le temps de distinguer les domaines, de multiplier les observations et de mûrir les solutions ; aussi n'a-t-elle aucun crédit auprès des personnes étrangères au christianisme ; elle prend à leurs yeux l'apparence fâcheuse d'une cabalistique sans valeur, faite pour de crédules initiés.
4° Si la science est mieux distinguée de l'expérience, on rendra plus difficile l'illusion fréquente^ par laquelle plus d'une personne se flatte de posséder la foi au Sauveur et de vivre avec Dieu, parce qu'elle a admis implicitement une dogmatique. On laissera la science aux savants, et on sentira la nécessité de vivre avec Dieu pour pouvoir se dire chrétien.
On pourrait ajouter d'autres considérations, mais il nous suffit d'avoir indiqué celles-ci; entrons maintenant dans le champ de travail qui s'ouvre devant tout esprit capable de penser.
Le point de départ de la science du christianisme, nous ne
nous lasserons pas de le répéter, c'est l'expérience de la régénération. Il faut que celui qui entreprend l'étude scientifique du christianisme se sente dans une relation d'amour avec Dieu. C'est cette expérience qui donnera une base inébranlable à Fédifice qu'il veut construire, c'est elle qui communiquera sa certitude à l'idée de Dieu, Être absolu, qui jettera la lumière à la fois sur la vie du régénéré et sur la vie du pécheur et qui donnera la clef de l'œuvre de Dieu dans le monde. L'introduction à la science du christianisme sera une description sommaire de la vie de l'homme régénéré, et de la relation dans laquelle il vit avec Dieu.
1 . La Spéculation. — L'ensemble de ce que nous percevons et de ce que nous avons perçu en détail, nous conduit à des idées générales qui embrassent, chacune dans son unité, une classe de faits particuliers. En prenant pour point de départ ces idées générales bien définies, on en tire par l'analyse tout ce qu'elles contiennent. Dans cette opération l'esprit se replie sur lui-même et au lieu de remonter des faits concrets qui tombent sous le sens aux idées générales comme il le fait dans la vie active, il ne sort pas de luimême ; il analyse son propre contenu, résultant d'une opération antérieure et spontanée, par laquelle il a pris connaissance des faits particuliers et de leur unité. Il y a ainsi deux opérations inverses, l'induction qui monte du particulier au général, et la déduction qui descend .du général au particulier ; l'une fait connaître à l'homme ce qui est hors de lui, l'autre lui apprend comment il a connu ce qui est hors de lui; elles doivent arriver à se rencontrer, puisqu'elles suivent la même route et marchent en sens inverses.
Il arrive souvent que l'idée générale, obtenue par un travail inconscient, ou révélée par une affirmation extérieure, se trouve isolée et comme vide dans l'esprit ; l'homme ne sachant pas la joindre à la chaîne des inductions qui l'unit à la réalité sensible, la prend pour un fantôme et l'abandonne. Ce fait se produit surtout pour l'idée la plus générale et la plus haute. Dieu. L'idée de Dieu existe dans tous les esprits pensants, évoquée soit par le spectacle de l'ordre universel dans la nature ou par des faits de conscience ou par des affirmations extérieures ; mais beaucoup ne s'y arrêtent pas, ou ne savent même pas la découvrir en eux, parce qu'ils ne parviennent pas à construire tout entière l'immense pyramide qui, dans l'esprit, représente l'univers. Beaucoup d'intermédiaires leur manquent et un certain nombre de faits leur paraissent irréductibles à l'unité et, par conséquent, inconciliables avec Dieu qui est essentiellement un.
La déduction qui part de l'idée de Dieu est sujette à beaucoup d'erreurs, parce qu'il se peut fort bien que l'idée de Dieu ne soit pas saisie dans tous ses traits, ni surtout dans ses traits essentiels ; en d'autres termes, il est fort difficile de partir d'une définition satisfaisante de Dieu. En sentant toute notre incapacité à nous mouvoir à une telle hauteur, nous essayerons toutefois d'indiquer quelques traits d'une définition de Dieu. Nous avons déjà dit que Dieu est l'Être^solu. L'Être absolu est spirituel, il a un esprit qui conçoit tout ce qui existe et un cœur qui l'aime. De même que la vie normale de l'homme est dirigée par l'amour pour Dieu, de même le principe directeur de l'activité de Dieu est un amour absolu pour ses créatures.
Dans l'état actuel de nos connaissances qui dépend non-
seulement du péché, c'est-à-dire de l'altération du lien moral qui nous unit à Dieu, mais encore de l'épreuve à laquelle Dieu a soumis notre race en la faisant entrer dans le relatif, il ne nous est pas possible de saisir d'un seul regard tout l'univers ; il se peut fort bien que la plus grande partie de l'univers nous échappe entièrement. Notre connaissance est incomplète et manque d'unité. Il faut que notre esprit place à côté de Dieu d'autres points de départ, inférieurs et subordonnés, pour en tirer ce que nous ne pouvons pas tirer de Dieu, par un procédé logique parfait. Nous nous efforcerons de connaître toujours mieux la relation qui les unit à Dieu, et en attendant nous nous contenterons de dire que c'est une relation de dépendance.
Au-dessous de Dieu, nous plaçons le monde créé, et dans le monde créé à nous connu, notre humanité, sans dire par là qu'il n'existe pas d'autres êtres spirituels, supérieurs ou inférieurs. Dieu est la cause de tout ce qui existe, de toute matière et de tout être, de la nature organisée comme de la nature inorganique. Tout ce qui se produit dans l'univers peut être ramené à un acte de volonté en lui, aussi bien les phénomènes physiques de l'atmosphère que les mouvements les plus délicats de la vie morale. La recherche de l'unité dans les phénomènes de la nature a fait découvrir un certain nombre de lois qui les régissent, ou, pour mieux dire, qui les résument. L'existence de ces lois donne aux phénomènes physiques l'apparence d'une indépendance relative; le monde physique semble vivre d'une vie propre, qui est le jeu de ces lois.
La vie morale, qui seule nous intéresse ici directement, est soumise à des lois ; ces lois ne sont autre chose que les traces de son unité et de l'unité générale que nous avons peine à discerner au milieu du désordre qui semble la pé-
nétrer. Tout ce qui existe est soumis à des lois, parce que tout dans l'univers est lié à tout et dépend d'une cause unique. Dans le monde moral, la causalité prend le nom de souveraineté. Dieu est le maître de nos âmes ; et nous devons lui obéir ; il y a une loi morale qui est imposée à nos volontés.
Mais nous rencontrons ici un fait étrange et contradictoire à l'unité ; cette loi morale a été violée, elle est violée tous les jours. Dans la nature inorganique les lois sont toujours respectées : aucune exception, aucune suspension ne trouble la marche des phénomènes. L'indépendance apparente que nous avions remarquée dans le monde inorganique deviendrait-elle réelle dans le monde moral? Il faut le constater, l'humanité possède une certaine indépendance : il y a une loi morale et la réalité n'est pas conforme à cette loi; il y a donc une puissance capable d'agir à côté de la loi; mais cette indépendance est relative, car il faut maintenir le principe premier de la cause une, universelle et absolue. Il ne peut exister deux causes absolues, il reste à expliquer comment la loi peut être violée.
Il y a là plus que la difficulté à trouver le lien qui unit deux faits, il y a contradiction : Dieu n'est plus souverain absolu. Toutefois, ne nous pressons pas trop d'affirmer; souvenons-nous que nous sommes aujourd'hui dans une situation qui ne nous permet pas de saisir la réalité dans son entier, ni de la considérer d'un point de vue vrai ; nous sommes dans le temps et dans le relatif. Admettons (et comment s'y refuser?), admettons que dans le temps il y a opposition entre la volonté humaine et la volonté divine, éclipse de la souveraineté divine, mais n'affirmons pas que cet état de choses est éternel; le temps n'est pas l'éternité.
Cette observation ne suffit pas, car on se demande si un Dieu, qui a laissé entamer sa souveraineté, est toujours un Dieu absolu ; on ne s'explique pas comment l'absolu peut devenir relatif. Que répondre ? La condition de l'homme est telle qu'il peut et doit vivre sans comprendre entièrement la nature de sa relation avec Dieu. Nous ne connaissons que le temps, le relatif; l'absolu nous échappe; nous savons seulement qu'il est, et qu'il doit être en Dieu; si nous n'avions pas cette foi, un incurable désespoir s'emparerait de nous, à l'aspect de l'instabilité de toutes choses.
La distinction entre le relatif et l'absolu n'est pas la clef de tous les problèmes; car elle est elle-même un problème ; mais il faut la faire et la maintenir ; dût-on ne pas avoir de définitions très-limpides de l'un ni de l'autre de ces termes, on sentira toujours une dififérence entre ce qui est sans restriction et ce qui est limité et dépendant, entre ce qui est changeant et ce qui est immuable.
Dieu est la cause absolue de notre existence ; nous sommes nous-mêmes la cause relative de notre état actuel ; cette distinction est d'une grande importance dans tout ce qui concerne l'homme qui appartient à l'absolu par sa relation avec Dieu, et au relatif par son état actuel. Cet état actuel lui-même n'est pas le résultat de la seule liberté humaine ; l'homme aurait pu être placé d'emblée dans l'absolu, c'est-à-dire dans le rapport normal qui l'unit à Dieu, et le péché aurait été impossible. C'est Dieu qui a voulu que le péché fût possible et qui a mis l'homme à l'épreuve en changeant la nature de sa relation avec Lui. En quoi a consisté le changement : Dieu s'est rendu moins perceptible.
Il faut donc distinguer dans l'état actuel de l'homme le
relatif où il a été placé par Dieu et le péché où il s'est placé lui-même. Dans l'état absolu, la liberté de choix n'existerait pas, le choix étant impossible. Il n'est devenu possible que parce que Dieu s'est caché ; on doit donc se représenter trois relations de l'homme avec Dieu, trois états humains différents, en remarquant qu'il a pu ne posséder le premier que virtuellement; ce sont : l'état absolu, qui ne nous est connu que parce que l'idée de Dieu l'exige ; l'état relatif, ou l'état de liberté de choix, qui nous est connu parce que le péché le suppose et parce que nous y sommes encore dans une certaine mesure; enfin, l'état àQ péché, qui nous est connu parce que nous savons que Dieu est notre maître et que cependant nous ne lui obéissons pas.
La spéculation a pour tâche d'analyser Tidée de l'Être absolu, puis les idées de ces trois états qui ont leur place dans l'histoire de l'humanité. Enfin, elle recherche les causes qui ont amené cette succession de phases diverses. Il est nécessaire que cette étude se fasse pour éviter les conceptions étroites qui peuvent naître de l'examen des faits auquel se livrent les deux autres branches de la science du christianisme. D'autre part, cet examen des faits sert de correctif à la spéculation pour fixer son point de départ, lequel tient toujours à l'expérience, puisque les idées générales sont produites, au moins en partie, par un travail de l'esprit sur les phénomènes concrets.
2. L'Anthropologie. — Nous désignons par là tout ce qui concerne l'homme ; nous changeons ici de terrain et de méthode, nous passons de la spéculation à l'observation. Il faut aller puiser à toutes les sources qui peuvent nous instruire sur l'homme. L'enquête doit porter sur les religions des peuples non-chrétiens, les idées religieuses des
peuples soi-disant chrétiens, les pliilosophies, les lois, les institutions, les mœurs et le mouvement de l'histoire. C'est la partie extérieure. On la néglige trop dans la théologie, on laisse ainsi de côté tout un ensemble de faits, qu'il est du plus haut intérêt de grouper quand on les contemple du point de vue supérieur de la régénération.
A ces faits extérieurs, s'ajoutent les phénomènes psychologiques révélés à l'observation interne ; c'est le champ cultivé par les moralistes purs qui recherchent l'homme dans ses sentiments cachés et ses pensées secrètes.
Cette étude anthropologique se divisera en deux parties : l'une s'appliquant à l'homme dans l'état de péché, l'autre à l'homme en voie de régénération sous l'action du Christ.
On remarquera peut-être que cette science existe déjà. Mais elle n'est pas cultivée dans toute son étendue par les théologiens, qui se restreignent d'ordinaire à l'étude de l'homme intérieur. Il serait cependant, non-seulement intéressant, mais nécessaire de présenter le spectacle de l'humanité tout entière, dans son développement et ses destinées tragiques du point de vue qui est le seul vrai, parce qu'il est le plus élevé.
3 . L'œuvre de Dieu pour la régénération. — La source unique de cette histoire est la Bible ; on l'étudiera non pas comme un livre d'édification, mais comme un recueil de documents.
On commencera par examiner les documents pour fixer la date de leur composition et donner à chacun la physionomie qu'il a reçue de son époque. Ce travail sera difficile pour l'Ancien Testament à cause de la rareté des connaissances sur les événements et les peuples. L'étude des ci-
vilisations et des langues orientales avance toutefois chaque jour et apporte ses lumières.
Le même travail sera beaucoup moins difficile pour le Nouveau Testament, à cause de l'antiquité moins reculée, mais on n'arrivera que lentement à des résultats positifs . En attendant, il ne sera pas défendu de tenter un effort de construction historique, au moins provisoire, appuyée sur la garantie des expériences actuelles et sur la spéculation. Ce n'est que par des essais répétés, souvent malheureux, qu'on arrive à améliorer l'état de la science.
L'Ancien Testament est l'histoire du peuple juif avec ses traditions sur l'origine du monde et du mal. Après ces commencements obscurs paraît l'histoire, dans la personne d'Abraham. On voit successivement la tribu d'Israël jusqu'à l'établissement en Egypte, la constitution du peuple dans l'esclavage, la délivrance, le séjour au désert, la conquête de Canaan, l'âge troublé des Juges, la royauté, la splendeur de David et de Salomon, la décadence et la déportation. Au milieu de ces événements extérieurs prennent place la législation, le culte, la littérature et les prophètes.
Alors surviennent les événements qui mêlent Israël aux peuples païens d'Orient et d'Occident ; puis le Christ parait, au milieu d'Israël transformé. Il faudra étudier la vie du Christ en détail, le mode de son action sur les âmes, le but qu'il poursuivait et surtout la conscience qu'il avait de lui-même, de sa relation avec Dieu et de son rôle dans l'histoire de l'humanité.
C'est là le point capital de la théologie ; on ne peut y jeter de la lumière que par une étude historique détaillée de la vie de Jésus, et par une étude psychologique de l'homme régénéré. Jésus est l'homme parfaitement saint,
suscité pnr Dieu pour recommencer l'histoire de l'iiumanité mal commencée une première fois, pour remettre rimmanité sur la voie de la régénération. Il fait voir, par anticipation, dans sa propre vie le développement normal de l'humanité tout entière; comme lui, elle doit aller à la gloire en traversant l'expiation ; elle s'unira à Christ pour reproduire dans une vie de plusieurs siècles les phases de sa vie de trente années. Jésus s'est mis sans péché dans les conditions de l'humanité pécheresse, pour lui communiquer la force de sortir du péché. Le rapport métaphysique de Jésus avec Dieu ne peut être déterminé avec quelque précision que si on part de cette étude de son rôle humain. En d'autres termes, la doctrine de la personne du Christ ne peut être traitée que dans la plus étroite connexion avec la doctrine de son œuvre \ .
Après la vie du Christ vient l'âge apostolique. La prédication des apôtres peut être considérée sous deux faces. Dans un sens, elle est le complément de l'œuvre du Christ. La mort a interrompu cette œuvre, en séparant le Christ de l'humanité et en le transportant dans la gloire. Il fallut alors que des hommes, préparés par Jésus ou choisis par Dieu, vinssent dépeindre Christ aux Juifs et aux païens, pour reproduire en eux l'effet de sa vie, de sa mort et de sa résurrection.
Dans un autre sens^ l'œuvre apostolique est la première exposition de l'œuvre de Jésus. La prédication des apôtres n'a pas consisté uniquement dans des discours d'un contenu analogue à celui des Epîtres. Loin de là, les Epîtres sont adressées à des gens qui connaissaient la vie de Jésus et
* Voir à ce sujet les deux Études de M. Godet : Études bibliques. Nouveau Testament.
chez qui cette connaissance avait produit des expériences de la vie avec Dieu ; c'étaient sur ces expériences que les apôtres s'appuyaient pour donner une formule de l'œuvre de Jésus ou de la vie nouvelle créée dans les âmes.
Les Évangiles représentent la première face de l'œuvre apostolique ; les Épîtres représentent la seconde.
La connaissance de la pensée des Epîtres nous est indispensable, car personne n'a été mieux placé que les apôtres et leurs compagnons pour donner les éléments d'une théorie du christianisme ; ils ont été sous l'action directe du Christ et de son esprit. Aussi la lecture de leurs écrits éveille-t-elle dans les âmes, déjà mises en communion avec Dieu, une vue plus nette et plus étendue de l'œuvre de Christ et du plan de Dieu. Mais il faut aller au delà d'une lecture cursive et atteindre la pensée même de l'écrivain dans son enchaînement logique. Autrement nous ne nous emparerons pas de tout le profit que nous pourrions retirer de ces écrits. Pour cela il faut placer ces écrits dans leur milieu, éclairer beaucoup d'images par la connaissance des usages et des locutions antiques. C'est à cette condition que les Epîtres pourront être traduites non-seulement en termes modernes, mais en idées modernes. N'oublions pas que si Paul avait à écrire aujourd'hui à des Eglises naissantes de l'Europe occidentale, il ne leur adresserait pas exactement les mêmes paroles qu'aux Corinthiens et aux Galates du P siècle.
Il va sans dire que nous ne prétendons pas avoir donné un programme complet de la science du christianisme en quelques pages ; nous avons voulu seulement jeter un coup d'œil sur le champ ouvert devant l'esprit qui veut étudier le christianisme. On voudra bien ne pas oublier que ce travail a pour but de poser les conditions dans lesquelles
le christianisme sera étudié avec succès, et non de résoudre les questions qui s'y rattachent. Nous désirons bien plutôt arriver à les bien poser ; ceux qui y réussiront rendront à la théologie un service inappréciable.