‹ La science du christianisme et l'Institution de Calvin; recherches sur la méthode de la science théologiqueChapitre 20 sur 21 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Avant de terminer, jetons un regard en arrière et résumons en quelques mots le résultat de notre travail ; à défaut d'arguments heureux, nous donnerons au moins une pensée qui mériterait, nous en avons la conviction, d'être mieux défendue et de faire des progrès.

Tout système de dogmatique est un effort que fait l'esprit humain pour répondre à des questions qui s'élèvent spontanément en lui. Pourquoi ces questions ? Parce que nous n'arrivons pas à saisir l'unité des phénomènes que nous percevons ; de là la question des questions, celle du principe de. toutes choses. En outre, nous répartissons les phénomènes en un certain nombre de groupes, fondés sur des caractères analogues, mais nous n'avons pas toujours une vue claire du principe particulier de chacun de ces groupes, non plus que du lien qui rattache ces groupes les uns aux autres. De là, d'autres questions moins élevées, mais nombreuses et pressantes.

Le chrétien sait que Dieu est le principe de tout ce qui existe ; il a donc en Dieu la solution de toutes les questions possibles, ou plutôt il sait que Dieu explique tout, mais il ne tient pas encore cette solution parce qu'il ne possède pas Dieu complètement ; et surtout il n'a pas encore la ré-

ponse aux questions de détail qui ne sont qu'en relation indirecte avec le principe premier. Nous ne parlons pas ici d'une foule de questions purement scientifiques, mais des problèmes qui concernent la destinée de l'homme, comme le mal, la douleur, le salut. L'esprit humain doit, dans sa condition actuelle, les discuter et presser leur solution tout en s'efforçant d'approcher toujours plus de Dieu par l'amour.

Si l'homme n'était qu'une intelligence, il ferait de la science et non de la dogmatique ; mais il y a en lui un cœur et une volonté ; ces facultés exigent que les questions même insuffisamment étudiées reçoivent une solution, provisoire si l'on veut, mais affirmative. De là est née la dogmatique, qui veut donner une réponse complète à cette question générale : Qu'est-ce que le christianisme ? Emportée par la certitude d'intuition qui s'appelle la foi, elle marche avec assurance et prête à tous les résultats de son travail intellectuel la solidité de son principe premier, Dieu. Or il est impossible que cette solidité soit le partage de tout l'édifice, et les plus grands esprits sont exposés ainsi à de graves illusions. Après eux Tesprit humain continue son travail minutieux et lent ; la foi baisse aussi et l'appui qu'elle prêtait aux théories scientifiques leur est enlevé ; leurs défauts deviennent visibles ; des hommes médiocres, inférieurs en tous points aux créateurs, sont capables de mettre le doigt sur de grosses erreurs qui avaient échappé à ceux-ci.

Il arrive un moment où une dogmatique a vieilli, les solutions hâtives ne suffisent plus à l'état des esprits ; l'Église éprouve alors un véritable malaise qu'on cherche souvent à guérir par un retour à la vieille dogmatique. Un tel remède est impuissant ; car une grande dogmatique

ne règne que parce qu'elle est suj)portée par une grande foi; pour rendre la vie à une dogmatique affaiblie, il faut reproduire la foi, et si on parvient à rendre à la foi une vigueur nouvelle, cette foi produira d'elle-même une nouvelle dogmatique. On peut dire, sans intention d'épigramme, que la dogmatique est un ensemble de réponses à des questions imparfaitement posées, insuffisamment étudiées et groupées avec peine autour d'une unité souvent artificielle. En faut-il conclure qu'elle doit disparaître ? Nous ne le croyons pas ; ainsi que nous venons de le dire, l'homme a besoin de conclusions, il faut pour vivre avoir une certaine conception, peut-être très-incomplète, de la vie et de ses conditions ; et il y aura toujours dans les grandes époques des esprits vigoureux qui donneront des systèmes dogmatiques d'une valeur considérable. Mais il importe qu'on ne croie pas que cette valeur est absolue et qu'on s'attache à entretenir la vie religieuse, plutôt qu'à faire régner sur le papier des doctrines officielles. Dans les époques qui, comme la nôtre, ne sont pas créatrices dans l'ordre religieux, il faut faire de la science patiente et circonspecte. Qu'est ce que la science ? C'est l'étude des faits et des idées, l'observation et l'analyse faites pour étendre toujours plus le champ du connu. Elle jette peu à peu dans le domaine commun des connaissances qui améliorent l'instruction générale et c'est sur la base de la science que s'élèvent successivement les constructions dogmatiques.

Le système de Calvin reposait sur une base d'expérience solide et mettait en relief sur plus d'un point la méthode scientifique, mais Calvin n'avait pas conscience de cette méthode et de son point de départ, il a trop cédé à des préoccupations pratiques qui limitaient son coup d'œil. Bien des efforts ont été faits pour fonder une théologie bi-

blique du point de vue historique, et une morale chrétienne descriptive; il est temps de réunir ces fragments, en dégageant la méthode qui les régit tous, pour donner un plein essor à la science calme et sûre.

On le pourra quand on se sera bien persuadé que le christianisme est un fait qu'il faut étudier en lui-même, c'est-à-dire dans les chrétiens, dans l'homme régénéré. En même temps, on deviendra plus adroit pour coopérer à la grande œuvre de l'éducation, on appropriera mieux les moyens au but qu'on poursuit, on mettra la doctrine philosophique et la science raisonnée dans l'Ecole, en renonçant à s'en servir pour tous les âges. On comprendra la valeur, pour les esprits cultivés, d'une théorie de la vie et d'une vue systématique de l'activité de Dieu dans l'histoire pour la régénération de Thumanité, et on mettra tous ses efforts à gagner tous les hommes au royaume de Dieu par ce même amour qui fit venir le Christ sur la terre-.

Nous avons voulu mettre la main à cette œuvre, tout en montrant qu'elle est dans l'esprit de l'Evangile et de la Réformation. Avons-nous su nous faire comprendre ? réussirons-nous à éclairer quelques esprits ? Nous n'osons pas nous en flatter, mais nous pouvons affirmer que nous avons travaillé à notre propre édification et au progrès de notre conception du christianisme. Il nous sera permis de finir en empruntant encore une fois une parole au grand apôtre qui porta en Europe la connaissance de l'Evangile : « Ce « n'est pas que j'aie déjà saisi le prix ou que je sois déjà « arrivé à la perfection; mais je le poursuis tâchant de le « saisir, paice que j'ai été saisi moi-même par Christ.»

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