‹ La science du christianisme et l'Institution de Calvin; recherches sur la méthode de la science théologiqueChapitre 2 sur 21 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le Christianisme et la Réformation.

La Réformation du XVI™^ siècle a été un effort de l'humanité qui a voulu voir clair dans son histoire et se retremper aux sources de la vie qui lui échappait. On a pu chercher à expliquer les événements très-complexes et très-divers qui composent ce grand fait historique par des mobiles politiques, sociaux ou purement philosophiques, et on a eu raison pour un bon nombre des faits particuliers ; mais ce serait se tromper étrangement que de rattacher le mouvement dans son ensemble à une cause qui ne serait ni morale ni religieuse ; ce serait s'arrêter à la superficie des phénomènes et rester dans le point de vue étroit d'où les réformateurs ont voulu précisément retirer les hommes. Une pente naturelle entraîne tous les hommes à se laisser dominer par les accidents de la vie ordinaire, par les faits de la chronique contemporaine pour oublier la vie générale de l'humanité, à ne cultiver que celles de leurs facultés qui sont en jeu dans ces accidents et ces faits, pour laisser dormir les plus belles, celles qui se déploieraient largement dans la vie pleine et normale.

Tous les hommes de génie se sont élevés en quelque mesure au-dessus de leur époque, pour voir au delà; les grands hommes religieux dominent tous les autres, ils voient l'humanité, non-seulement dans son développement historique, mais dans sa destinée éternelle, non-seulement dans la succession des générations qui la composent, mais dans la relation qui l'unit à Dieu. Au-dessous des individus divers de langage, d'esprit, de caractère, ils ont vu l'homme, toujours le même, car il a les mêmes besoins, la même destinée. Voilà ce qui place les réformateurs bien audessus de tous les initiateurs de la politique et de la science ; ils travaillent non pas pour tel peuple ou pour telle classe d'hommes, mais pour les hommes de toute nation, ou plutôt pour l'homme quel qu'il soit, riche ou pauvre, barbare ou civilisé ; ils s'adressent à sa faculté maîtresse, la conscience qu'il a de lui-même, ils cherchent à l'éveiller, à la développer en lui disant : « Tu ne te connais pas toi-même, tu es au-dessous de toi-même, ta vie est appauvrie, relève-toi ; apprends que tu es fait pour l'éternité et que tu es enfant de Dieu. Les événements au milieu desquels tu vis ne sont que des détails qui ne doivent pas t'absorber, car tu n'y verras le plus souvent que des motifs de désespérer ; lève les yeux en haut ; la sphère dans laquelle tu es appelé à te sentir est bien i3lus vaste que l'horizon de cette terre. Apprends, pauvre être délaissé et dégradé, qu'il y a au-dessus de l'humanité un être qui donne la vie à tout, qui a été de tout temps et qui ne mourra jamais ; cet être t'aime d'un amour infini, il vient à toi et veut te rendre la dignité que. tu as perdue. Vois ce qu'il a fait pour toi ! »

Les réformateurs ont été suscités par Dieu pour tenir ce langage à l'humanité ; ils ont reconnu que l'humanité

s'abandonne à un entraînement universel qui la détourne de sa destinée primitive ; ils ont senti le sol se dérober sous eux et ils ont cherché autour d'eux pour découvrir un appui ; ils ont vu le péché qui les entraînait à la mort. L'Eglise était incapable de les sauver, car elle les trompait, il fallait trouver ailleurs le salut. C'était une question de vie ou de mort.

§ 1 . La relation de l'homme avec Dieu.

Il faut ici entrer dans quelques développements sur les conditions de la vie humaine.

La source de toute vie est Dieu ; tout ce qui existe a vie par sa relation avec Dieu, non-seulement parce que Dieu a créé tout ce qui existe, mais parce qu'il le recrée à chaque instant ; rien ne subsisterait sans la volonté de Dieu, ni les objets matériels, ni les êtres animés ; en particulier, Thumanité est un être collectif dont la vie plonge ses racines en Dieu. La relation qui unit à Dieu les objets matériels n'est pas identique à celle qui unit à lui l'humanité. L'homme a une certaine autonomie qui manque à la matière ; sa dépendance vis-à-vis de Dieu est entière, mais elle est sue et voulue par lui dans l'état normal, parce qu'il est doué d'un cœur, d'une volonté et d'une intelligence ; en un mot, il a une âme qui lui fait connaître Dieu, comme la cause de toute vie et comme l'être absolu, animé d'un amour infini pour tout ce qui dépend de lui.

Dieu étant la cause de tout ce qui existe, assigne à chaque chose sa place et son rôle dans l'univers ; cette conception de l'univers dans la pensée de Dieu, par laquelle

un rôle est attribué à chaque chose et à chaque être, peut être isolée de la réalité et considérée par l'abstraction comme une loi. Si chaque membre de l'organisme universel demeure à sa place et reste fidèle à son rôle, la loi est respectée et l'harmonie règne.

Il est arrivé que cet ordre a été troublé. L'homme a rompu la relation spirituelle qui l'unissait à son Dieu, l'amour pour Dieu n'est plus le mobile de sa vie. Il est inutile de nous demander en ce moment si Dieu n'a pas soumis l'homme à une épreuve qui a rendu la défaillance de l'amour possible, il nous suffit de savoir que cette défaillance a eu lieu et que par là l'homme a été séparé de Dieu dans une certaine mesure. En quoi a consisté cette séparation ? L'autonomie de l'homme n'étant pas entière^ il n'était pas en son pouvoir de se séparer entièrement de Dieu; une séparation complète ne saurait aboutir qu'à l'anéantissement, mais une créature qui n'a pas en ellemême la source de sa vie, n'a pas non plus la capacité de tarir cette source. L'homme diffère de la nature inorganique par son âme ; il est doué de sensibilité, de volonté et d'inteUigence ; c'est dans la vie de son âme que se fait sentir la séparation. Le principe de la séparation est dans le cœur, qui cesse d'aimer Dieu; n'aimant plus Dieu, l'homme ne veut plus dépendre de lui, puis il cesse de savoir qu'il dépend de Dieu, il oublie Dieu, il l'ignore. En d'autres termes, l'homme rompt tous les liens qu'il peut rompre, et l'origine de cette rupture est dans la cessation de son amour. On objectera peut-être à cette description que l'amour ne disparaît pas entièrement; c'est vrai, mais s'il cesse d'être supérieur à tout autre, il perd sa nature, et cela suffit pour accomplir la déchéance de l'humanité.

§ 2. Le péché.

On donne le nom de pécM soit à l'état général de l'humanité depuis qu'elle a rompu avec Dieu, soit au fait spécial qui a été le principe de cette rupture; et, à le bien prendre, il n'y a pas de distinction réelle entre l'état et le fait; le fait, c'est la baisse de l'amour; l'état, c'est la vie qui n'est plus dirigée par l'amour pour Dieu,

Cherchons maintenant à analyser cette vie de l'humanité pécheresse^ ou, ce qui revient au même, à décrire les conséquences du péché. Les caractères de la vie de l!homme dans le péché sont la négation des caractères de la vie en Dieu : la vie en Dieu est conforme à sa loi, c'est son caractère général, lequel se présente sous trois faces : la sainteté, la certitude et le bonheur. La conformité à la loi, la sainteté, la certitude et le bonheur sont les caractères de la vie en Dieu, caractères inconscients peut-être et indistincts parce qu'ils sont fondus dans l'harmonie ; ils n'apparaissent isolés que pour nous et par le péché, parce que le péché, étant essentiellement la perte du centre de la vie, rompt son unité et isole des sphères qui s'unissaient par leur centre. C'est ainsi que nous voyons apparaître dans le monde pécheur le mal sous ces trois formes : la culpabilité, ïincertitude et la souffrance. Le mal, c'est la violation de la loi ; la culpabilité trahit cette violation dans la conscience ; la souffrance en est le symptôme dans le cœur ; l'incertitude en est la conséquence dans l'esprit. Ajoutons une remarque d'une grande importance : le pécheur est incapable de retour spontané à la vie en Dieu ; en effet, ce

retour ne peut s'opérer que par la naissance de l'amour pour Dieu; mais cet amour étant le foyer ou, si l'on veut, la cause de cette vie, il y aurait absurdité à soutenir que l'effet peut reproduire sa cause, si elle a cessé d'exister. L'homme ne tenant sa vie que de Dieu, s'il perd Dieu, il est bien évident que sa vie affaiblie n'aura pas la force de reproduire en elle ce qu'elle n'a pu ni créer ni conserver. Le pécheur se sent entraîné à l'anéantissement par le fait de sa séparation d'avec Dieu. C'est le sentiment de cette fatalité qui émeut et envahit les hommes religieux et leur donne une conception si tragique de la vie humaine. Cette impression est si forte qu'elle subsiste chez eux, même après leur retour à Dieu. Ils ne remarquent pas toujours que cet anéantissement n'est qu'une menace ; or, cette menace n'a de réalité que dans la supposition où Dieu n'aurait ni le pouvoir ni la volonté de ressaisir l'homme pécheur et de rétablir son empire dans les cœurs par une démonstration d'amour. Cette supposition est directement opposée aux faits et à la nature de Dieu ; elle ne peut naître que dans une âme dominée par le péché et ne peut se maintenir que dans une âme où le péché n'est pas entièrement vaincu.

Tels sont les traits de la vie sous le règne du péché ; il n'est pas possible d'en poursuivre ici l'analyse et de faire voir le désordre naissant à chaque pas dans la vie religieuse, morale, intellectuelle et physique. Rien ne peut mieux donner une idée de l'effet produit par le péché dans la vie humaine que de le comparer à une harmonie troublée. Au lieu d'offrir une unité parfaite dans laquelle tout concourt à l'ensemble, ce n'est plus qu'un assemblage mal joint de parties qui semblent étrangères les unes aux au-

très '. Nous venons de voir la loi, la sainteté, la certitude et le bonheur qui, dans la vie normale, n'auraient pas été remarqués à part au milieu de l'ensemble, devenir des réalités distinctes et constituer des buts distincts à l'activité. En dépit de lui-même, le pécheur sent une loi qui l'oblige, aspire à une sainteté qu'il admire, et surtout lutte pour atteindre un bonheur qui le séduit. En Dieu il aurait tout possédé ; après avoir perdu Dieu, il ne peut que regretter tantôt la sainteté, tantôt le bonheur, comme s'ils pouvaient être atteints séparément et ailleurs qu'en Dieu. Nous constatons donc ici un brisement dans le hut de la vie ; nous en verrons un semblable dans les domaines de la vie. On entend souvent parler de vie religieuse, dévie morale, de vie intellectuelle et de vie physique. Vivant en Dieu, l'homme n'aurait jamais fait ce partage qui nous est commandé par les apparences et par la faiblesse de notre esprit. Nous sommes bien obligés de remarquer que, suivant les moments, c'est telle ou telle de ces existences qui domine en nous; chacun sait qu'il n'est pas toujours aussi sensible et docile aux mouvements de la piété, que les tentations ne le trouvent pas toujours également armé. Notre intelligence est soumise à des alternatives de paresse et d'activité et il y a des occasions où l'instinct animal semble éteindre tous ceux de la vie supérieure.

En second lieu, chacune de ces vies a été profondément troublée par l'éloignement de Dieu ; il n'y a peut-être pas un seul chrétien qui ne soit exposé à de cruelles incertitudes sur son origine et sa destinée, et pas un seul incrédule qui ne voie, même au milieu de ses doutes, passer devant ses yeux l'idée d'un Dieu, réclamée et imposée par

^ Martensen, Dogmatik, p. 169 et 170.

l'expérience qu'il a faite du monde. Nulle part la certitude pleine et continue, toujours des alternatives et des oscillations. Le Dieu que nous voudrions adorer semble parfois disparaître de devant nous, et beaucoup d'hommes ne l'ont entrevu que sous l'empire de circonstances exceptionnelles. Voilà pour la vie religieuse.

Ce qu'on appelle la vie morale n'est qu'une série d'efforts pour régler notre vie sur une loi que nous avons beaucoup de peine à saisir, même par notre esprit. Or, cette loi n'est autre chose à son tour que la pensée de. Dieu dont nous sommes séparés ; et la connaissance aussi bien que l'accomplissement de cette loi dépendent de notre amour pour Dieu; si cet amour a fait naufrage, que sera notre vie morale ?

Dans la vie intellectuelle, tout s'est compliqué ; de tous côtés naissent des problèmes, car une chose n'est pour nous intelligible que si nous trouvons la place qu'elle occupe dans l'univers, si nous connaissons le rapport où elle est soit avec le centre, soit avec les autres parties de l'univers. Il faudrait donc, pour que notre intelligence fût complète, que nous saisissions le centre de tout ce qui est et avec lui toutes les parties constitutives de l'univers. Quiconque ne sait pas voir Dieu, se condamne à ne connaître qu'imparfaitement une très-petite partie de l'univers ; et celui-là même qui a été ramené à Dieu est hors d'état de suivre la série des causes et des effets qui va des phénomènes particuliers à Dieu, lors même qu'il tient les deux bouts de la chaîne. Il faut que nous marchions au milieu des ténèbres qui se dissipent lentement ; c'est après un travail pénible et prolongé que nous parvenons à reconstruire dans notre esprit quelques fragments de l'univers.

La vie physique, enfin, est soumise à d'innombrables

dangers dont plusieurs se rencontrent dans les conditions de son développement ; après un temps plus ou moins court, elle semble se dissoudre tout à fait et entraîner avec elle dans le tombeau notre être tout entier.

La vie du péché apparaît donc comme une vie brisée en mille fragments dont chacun végète pour son compte, en conservant très-peu de relation avec les autres. De ce morcellement résulte le caractère peut-être le plus frappant de la vie humaine actuelle, la distraction. Tantôt l'homme est détourné du but dernier de la vie par les innombrables buts de second ou de vingtième ordre qui s'offrent à lui, tantôt il cherche à se distraire de la recherche et du besoin de ce but dernier, en se persuadant que les intermédiaires le satisferont.

Page 1