La RÉGÉNÉRATION
En réduisant la question à ses termes les plus élémentaires, on peut dire que le péché est entré dans le monde parce que l'homme n'a pas aimé Dieu, et cela nous suffit pour déterminer la tâche de tous les réformateurs : l'humanité souffre aujourd'hui faute d'amour pour Dieu.
Toute l'œuvre de Dieu racontée par la Bible tend à rétablir dans l'homme cet amour pour Dieu ; mais Dieu agit graduellement^ il respecte sa créature et ne veut pas procéder par coups de théâtre ; il fait sentir sa présence à un individu, puis à sa famille; plus tard cette famille devient un peuple et du milieu de ce peuple sort le Christ qui déploie aux yeux de toutes les nations la majesté et la miséricorde de Dieu. L'œuvre de Christ même, quoiqu'elle soit
unique et définitive, est loin d'être achevée. Ici encore Dieu respecte l'homme et lui laisse la liberté qu'il lui a donnée au début de l'épreuve ; il faut que l'homme, en contemplant avec toujours plus d'attention la vie du Christ, arrive à la pénétrer toujours davantage et à s'unir de plus en plus à sa personne.
Le Christ est venu sauver l'humanité de son état de péché ; cela signifie qu'il veut la rétablir dans son état normal, lui rendre la vie en Dieu par l'amour ; il veut la régénérer. Tel a été son but, il n'en est pas de plus élevé; nous ne parlons pas ici des moyens, c'est-à-dire des états intermédiaires que l'homme doit traverser, sous l'action du Christ, pour parvenir à la vie pleine qu'on peut appeler, avec l'Écriture, la vie éternelle, ou par excellence la vie. L'étude de ces moyens serait longue et n'a jamais été faite aussi complètement que possible ; nous aurons plus tard l'occasion de revenir sur les conditions qui sont mises au succès de ce travail.
Après que les apôtres, enrichis de dons extraordinaires, eurent dépeint le Christ aux consciences travaillées de leurs contemporains et sous l'action puissante du Saint- Esprit, fondé l'Eglise, l'homme, laissé à lui-même, se laissa de nouveau distraire du but dernier auquel Jésus avait voulu le conduire et s'arrêta à des moyens souvent fort éloignés et fort secondaires ; parfois il fut détourné par des préoccupations tout à fait mauvaises. Ces moyens^ sur lesquels on transporta le respect et presque le culte qui ne sont dus qu'à Dieu seul, étaient tantôt le résultat de la réflexion de quelques grands esprits sur la destinée humaine et sur l'œuvre de Jésus^ tantôt les documents qui racontent cette œuvre, tantôt les institutions fondées sous l'influence de Christ et pour étendre le bénéfice de sa venue. Le Dieu
d'amour lui-même disparut de devant les yeux de l'homme qui resta daus le péché au milieu des idées et des organisations extérieures qui semblaient contenir Dieu.
Toutefois, rÉglise catholique, telle qu'elle florissait au moyen âge, avait gardé, malgré sa déchéance, certaines affirmations vraies ou à moitié vraies qui provoquaient des expériences vivantes ; aussi quelques âmes fortement trempées parvenaient à entrevoir leur véritable situation et à retrouver, dans la communion avec Dieu, la vie qui leur échappait.
L'homme pécheur sent toujours quelque peu sa situation, mais il ne peut pas analyser son sentiment et en avoir une conscience claire, à cause du désarroi" qui règne dans sa vie; il ne trouve rien de ferme où s'arrêter, aucun fil directeur pour lui indiquer son chemin. La lumière ne peut se faire que d'une seule manière : il faut que l'homme fasse lui-même l'expérience personnelle de l'existence de Dieu. Dans le monde païen, l'homme n^ arrive que très-exceptionnellement à une vue quelque peu claire de sa destinée et de Dieu ; cependant les peuples païens avaient et ont encore des religions, fruits d'un souvenir entretenu par la tradition. Les religions païennes sont un compromis entre l'expérience que l'homme fait de sa dépendance et de sa culpabilité et les instincts de la vie terrestre ; plusieurs d'entre elles offrent des traits d'une grande élévation, mais elles sont souvent souillées par des pratiques ridicules ou odieuses, ou bien elles ne parviennent pas à exercer une action puissante sur les peuples qui restent livrés au péché ou au désespoir. La raison de cette impuissance est simple : l'homme, dans ces religions, a pour se soutenir, d'une part une expérience vague et générale de sa misère intérieure et extérieure, d'autre part des mythes ou des symboles
sans base historique qui ne peuvent lui donner qu'un espoir incertain dans la puissance et la miséricorde de Dieu.
Tout autre est la situation de l'homme né dans une atmosphère chrétienne, fût-ce même au milieu des ténèbres du moyen âge. Au lieu de rencontrer des récits compliqués et fabuleux incapables de réagir sur ses expériences pour les féconder et les développer, il se trouve en présence d'un fait historique positif dont il peut fixer la date ; c'est la vie de Jésus, appuyée en arrière sur l'histoire du peuple hébreu, en avant sur l'histoire des apôtres et de l'Église. Cet ensemble constitue pour lui un point fixe, une base résistante qui affermit la conscience de sa dépendance et de sa culpabilité^ déjà éveillée par l'enseignement de l'Église, mais surtout qui fonde son espoir- et sa confiance en l'amour éternel de Dieu.
Christ est venu dans le monde pour rendre la vie à l'homme, pour le régénérer. Après lui les hommes ont oublié que leur salut ne pouvait s'opérer que si l'amour pour Dieu se ranimait en eux ; la tâche de tout réformateur a été de ramener les âmes à la connaissance de Jésus qui est la manifestation éclatante de l'amour de Dieu pour l'humanité. Mais pour voir en Jésus cette manifestation, il faut y être poussé par une conscience vive du péché en général ; c'est ce qui explique que tant de gens passent sans émotion devant la croix du Christ.