‹ La science du droit en Grèce: Platon, Aristote, ThéophrasteChapitre 30 sur 40 · MOYENS PRÉVENTIFS. — POLITIQUE (VIII · texte numérisé non relu

MOYENS PRÉVENTIFS. — POLITIQUE (VIII

absolue. Ils réduiront par exemple la durée des fonctions, à six mois, pour que tous y passent à leur tour. Plus cette durée est courte, plus il est difficile au fonctionnaire d'abuser de ses fonctions pour parvenir à la tyrannie.

La crainte d'un danger pressant est souvent d'un bon effet pour conserver le gouvernement. Celui-ci fera donc bien d'entretenir quelquefois ces craintes, alors même qu'elles ne seraient pas fondées.

11 faut arrêter les dissensions et rivalités entre citoyens puissants, les contenir par les lois, veillera ce que ceux qui ne sont pas intéressés dans la querelle n'y prennent aucune part. Discerner les premiers symptômes de ce mal n'est pas le fait d'un esprit vulgaire. C'est le talent de l'homme politique.

Pour éviter les révolutions qui viennent de ce que le cens n est plus en rapport avec la richesse du pays, il faut comparer périodiquement l'état actuel de la richesse nationale avec l'état antérieur, et augmenter ou diminuer le cens suivant les résultats de la comparaison.

Nul ne doit s'élever dans l'Etat au-dessus d'une certaine mesure. Il ne faut donc pas de magistratures trop puissantes. Il vaut mieux instituer beaucoup de fonctions peu importantes, fussent-elles de plus longue durée. Si la loi ne peut prévenir ces élévations extraordinaires, il n'y a plus d'autre ressource que le bannissement à l'étranger.

Il faut instituer une magistrature spéciale pour surveiller ceux dont la manière de vivre est opposée à la constitution, quelle qu'elle soit. 11 faut contrebalancer l'influence des riches par celle des pauvres et réciproquement , et accroître autant que possible la classe moyenne pour remédier à l'inégalité qui amène les révolutions.

Les fonctions publiques ne doivent jamais être un moyen de s'enrichir, surtout dans l'oligarchie. On peut se résigner à n'avoir aucune part à ces fonctions lorsqu'elles ne sont pas lucratives. Pour mettre les finances publiques à l'abri du vol, il faut exiger que les transmissions de fonds, de

se perdent souvent par i exagération ae leur principe. La démocratie et l'oligarchie supposent également des riches et des pauvres. Si on fait disparaître la différence entre les deux classes, on change par là même la constitution. A cet égard, les deux gouvernements tombent habituellement dans la même faute. Dans les démocraties où le peuple est au-dessus des lois, les démagogues font la guerre ans riches et pour cela divisent la cité en deux camps. Ils devraient, au contraire, se poser en défenseurs des riches comme d'autre part les oligarques devraient se poser en défenseurs du peuple. Au lieu de prêter un serment ainsi conçu : " Je haïrai le peuple et je lui ferai tout le mal que je pourrai, » ils devraient prêter le serment contraire : « Je ne ferai jamais tort au peuple. »

La chose la plus importante de toutes est de cooformer l'éducation générale au principe de la constitution. Les meilleures lois ne peuvent rien sans les mœurs et l'éducation. Par éducation conforme à la constitution il faut entendre non celle qui est la plus agréable aux gouvernants , mais celle qui prépare le mieux à vivre dans une oligarchie ou dans une démocratie.

Les causes de révolution dans les monarchies sont les mêmes que dans les t-om-z^Xm. Mais d'abord il faut distinguer entre la royauté et la tyrannie. Un roi est un homme éminentque les classes élevées mettent à leur tète pour les défendre contre le peuple ; un tyran est en générai un démagogue qui conduit le peuple à la guerre contre les classes élevées. La tyrannie a quelquefois une autre origine ; c'est alors un roi ou un magistrat qui abuse de son pouvoir ; et l'antiquité en offre de nombreux exemples, mais ce cas aujourd'hui n'est pas le plus fréquent.

La royauté se rapproche de l'aristocratie. Comme celle-ci, elle est fondée sur le mérite, la vertu, la naissance, les services rendus, et aussi la puissance. Sa mission est de

conspirations.

Reprenons donc les causes de révolution , en les appliquant à la monarchie.

En première ligoe sont l'injustice, la peur et le mépris; et parmi les injustices les plus dangereuses, l'outrage aux personnes, et l'atteinte portée aux propriétés. Ici encore le but de ceux qui s'insurgent est d'acquérir la richesse et les honneurs, et les monarques en ont assez pour exciter toutes les convoitises. L'outrage aux personnes inspire un ressentiment qui coudait à des conspirations contre la personne du monarque. C'est la vengeance et non l'ambition qui met aux conjurés les armes à la main. Il y a de cela d'innombrables exemples. Les plus célèbres sont la mort d'un des Pisistratides tué par Harmodius et Aristogiton, et celle de Philippe roi de Macédftlne , tué par Pausanias. A cet égard de simples coups portés, aixia, font ordinairement le même effet qti'uD outrage proprement dit , iiSpiî-

La peur et le mépris produisent le même effet. On tue le tyran soit pour se soustraire à ses menaces, soit parce qu'il s'est rendu méprisable. C'est encore du mépris que le fait de l'ami qui conspire sans crainte , couvert par la confiance même qu'on lui témoigne, ou celui du général qui se sent plus fort que son maître et croit s'emparer facilement du pouvoir. Au mépris se joint quelquefois un autre sentiment, par exemple l'amour du gain. C'est ce qui pousse à conspirer les chefs militaires, quand ils sont entreprenants par caractère et qu'ils sont devenus puissants.

II y a des conspirations qui n'ont d'autre motif que l'a-

nombre de tyrannies ont été reaversées par les Lacédémonieas et par les Syracusains, alors que ces derniers avaient un bon gouvernement.

Enfin une dernière cause de ruine pour la tyrannie est la discorde entre les membres de la famille du tyran, comme on l'a vu à Syracuse.

La haine et la colère, d'une part, le mépris, de l'autre, sont les deux sentiments qui produisent le plus de conspirations, mais le mépris fait tomber les tyrans bien plus sûrement que la haine. En général ceux qui ont réussi à s'emparer du pouvoir savent le conserver. Ceux qui ont reçu le pouvoir par héritage périssent promptement, avilis qu'ils sont par une vie de jouissances.

Toutes ces causes de révolution sont communes à l'oligarchie excessive et à la démocratie absolue , qui ne sont l'une et l'autre que des tyrannies à plusieurs tètes.

Les dangers du dehors sont les moins redoutables pour la royauté. Aussi dure-t-elle longtemps. Les causes de sa ruine sont en elle-même. Il y en a deux, la discorde parmi les membres de la famille royale, et la tendance au despotisme quand le roi veut être souverain absolu et prétend se mettre au-dessus des lois. De nos jours il ne se forme plus de royautés. Les monarchies qui s'élèvent sont des tyrannies , fondées sur la force ou la ruse , et non sur le consentement libre du peuple. On ne donne plus ce couseutement parce qu'il n'y a plus d'homme assez supérieur aux autres pour justifier une pareille élévation. Dans les royautés héréditaires une cause particulière de révolution vient du mépris où tombent les détenteurs du pouvoir, qui ont tous les vices des (vrans sans en avoir la force.

c est parce que le pouvoir a ete ae tout temps partagé eolre deux rois et que plus (ard Théopompe l'a tempéré de plusieurs manières, notammeut par l'iustitution des éphores.

Quant à la tyrannie, elle peut se maintenir par deux sortes de moyens, très différentes l'une de l'autre. La première et la plus généralement pratiquée consiste à réprimer toute supériorité qui s'élève , à se défaire des gens de cœur, à interdire les repas communs, les associations, l'éducation commune, les écoles, tout ce qui peut rapprocher les sujets les uns des autres , leur inspirer de la fierté et une mutuelle confiance, à exiger qu'ils n'aient rien de caché et qu'ils vivent portes ouvertes. C'est ainsi que procèdent les Perses et les barbares. Il faut savoir tout ce qui se dit et tout ce qui se fait, avoir, comme à Syracuse, des agents provocateurs et des espions. On parlera moins quand oa se sentira observé. Il faut exciter les gens les uns contre les autres par la calomnie, mettre aux prises les amis entre eux, irriter le peuple contre les grands et les ricbes, et ceux-ci les uns contre les autres.

Un autre moyen consiste à appauvrir les sujets pour qu'ils n'aient ni les ressources nécessaires ni le temps de conspirer. C'est dans cette vue qu'ont été élevées les pyramides d'Egypte, les monuments sacrés des Cypsélides de Corinthe , le temple de Jupiter Olympien par les Pisistratides et les grands ouvrages de Polycrate à Samos. A Syracuse, Denys frappa toutes les propriétés d'un impôt qui, en cinq ans, eD absorba le capital.

Le tyran fait aussi la guerre, pour occuper l'activité de ses sujets et leur faire sentir le besoin d'un chef militaire. -

Tandis que le roi s'appuie sur ses amis, le tyran se

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maintient par une perpétuelle défiance de ses amis, car si tous désirent le faire périr, ses amis seuls en ont le moyen.

Comme la démocratie absolue, la tyrannie favorise le relâchement de la discipline à Tégard des femmes et des esclaves, dont elle provoque les dénonciations contre leurs maris et leurs maîtres. Elle n'a d'ailleurs rien à en craindre et elle s'en fait des amis.

La tyrannie aime à se servir des méchantes gens parce que les méchantes gens sont les plus propres à faire de méchantes besognes. D'ailleurs elle aime les flatteurs, de même que la démocratie. Elle ne peut souffrir la fierté et l'indépendance des honnêtes gens. Par la même raison, elle s'entoure volontiers d'étrangers dont elle fait ses convives et ses compagnons.

Comme on le voit, tous les moyens communément employés pour conserver la tyrannie sont ce qu'il y a au monde de plus immoral. Ils se réduisent à trois, empêcher que les citoyens se fient les uns aux autres, leur ôter toute force, abaisser leurs sentiments.

Il y a une autre sorte de moyens, qui est le contre-pied de la première. Le tyran peut se maintenir en restreignant de lui-même son autorité, de manière à la rendre royale, au moins en apparence, car évidemment il ne peut renoncer à imposer son pouvoir à tous, qu'ils le veuillent ou non, autrement il ne serait plus un tyran.

Il ne fera pas de folles dépenses. Rien n'irrite plus le peuple que de voir ce qu'il a tant de peine à gagner prodigué à des courtisanes, à des étrangers, à des artistes. Il doit s'astreindre à rendre compte de ses recettes et dépenses, ainsi que plusieurs tyrans l'ont fait. Il lui sera toujours facile d'exiger de l'argent quand il en aura besoin, et cela vaut mieux pour lui, s'il s'absente, que de laisser derrière lui des trésors accumulés, dont les gardiens sont toujours extrêmement dangereux. 11 doit affecter de n'exiger les contributions et les liturgies que pour

mais le respect, chose dirScile, car on est disposé à n'avoir pour lui que du mépris. Il affectera la vertii politique, à défaut d'autre. Il ne se permettra d'outrager personne, il ne le permettra pas à ceux qui l'entourent. Les femmes de sa maison ne seront pas moins réservées à l'égard des autres femmes. Les querelles entre femmes ont perdu plus d'une tyrannie. Pour les plaisirs, il ne suivra pas l'exemple des tjrans d'aujourd'hui qui s'y livrent du matin au soir et plusieurs jours de suite, et affectent de le faire en puhlic , aux yeux de tous , afin qu'on admire leur bonheur et leur félicité. C'est en cela surtout qu'il observera la mesure. II évitera tout au moins qu'on le voie. Aussi bien ce n'est pas l'faomme à jeun qu'on surprend et qu'on méprise, c'est l'homme ivre; ce n'est pas celui qui veille , c'est celui qui dort- Il prendra soin de la ville pour l'embellir, comme le ferait un bon administrateur et non un tyran. 11 montrera du zèle en ce qui concerne le culte des dieux , sans toutefois tomber dans la superstition. On redoute moins d'excès de la part d'un homme qui se montre religieux, et craignant les dieux.

A ceux qui auront bien fait, il donnera plus d'honneurs qu'ils n'en auraient attendu de leurs concitoyens en liberté. Il se réservera la distribution de ces honneurs et remettra le soin de punir aux autres magistrats et aux tribunaux. Une précaution commune à toutes les monarchies est de n'agrandir personne, ou tout au moins d'agrandir plusieurs personnes à la fois, pour qu'elles se contiennent les unes les autres. S'il faut nécessairement faire un grand , que ce ne soit pas un homme d'un caractère hardi , car ces caractères là sont les plus entreprenants. S'il parait à propos

surtout ceux à qui l'honneur est cher. Les hommes qui tiennent à l'argent supportent avec peine l'atteinte portée à lear fortune, ceux qui tiennent à l'honneur sont outrés de ce qui les déshonore. Le tyran évitera tout rapport avec ces hommes ou, s'il en a, il affectera de ne les punir que comme un père et non comme un maître, de paraître céder à un mouvement de colère et non d'abuser de sa force. Tout ce qui peut être ressenti comme un déshonneur, sera racheté par des honneurs plus grands.

Parmi les ennemis qui s'attaquent à la vie , les plus dangereux, ceux, dont il faut le plus se garder, sont ceux qui font bon marché de la leur, pourvu qu'ils tuent. C'est pourquoi il faut prendre garde à ceux qui se croient victimes d'un outrage, eux-mêmes ou les personnes dont ils ont le soin. Ceux-là ne s'épargnent pas eux-mêmes qui entreprennent par ressentiment. C'est ce que disait Heraclite : « Il est difficile de combattre l'homme que le ressentiment emporte, car ce qu'il veut, il le veut au pris de sa vie. h

Il faut que les deux classes de citoyens, les pauvres et les riches, soient également persuadées que le pouvoir du tyran est pour elles le salut, et qu'elles ne se fassent réciproquement aucun tort. Si l'une des deux l'emporte, c'est sur elle que le tyran devra s'appuyer. Par ce moyen il n'aura jamais besoin ni de donner la liberté aux esclaves ni de désarmer les citoyens. Qu'il joigne un des deux partis à la force dont il dispose, cela suffit pour que ceux qui l'attaquent ne puisse rien contre lui.

Malgré toutes ces précautions, l'oligarchie et la tyrannie dorent peu. La plus longue tyrannie a été celle d'Orthagoras et de ses descendants à Sicyone. Elle a duré cent ans.

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