‹ La science du droit en GrèceChapitre 4 sur 61 · CARACTÈRE DE PLATON · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE PLATON

Si Ton ne peut attendre des tribunaux populaires ni sincérité, ni justice, la démocratie a-t-elle au moins le mérite de faire une nation heureuse et puissante, de diriger les affaires politiques avec sagesse et surtout avec l'esprit de suite nécessaire? Ici encore Platon a eu sous les yeux un triste spectacle. 11 a vu les partis se disputer le pouvoir avec acharnement, régner tour à tour par les proscriptions et la terreur. Il a vu les assemblées conduites ou plutôt entraînées par des démagogues, c'est-à-dire par des ambitieux, sans moralité et sans conviction. Il a pris en dégoût ces flatteurs de la multitude, ces mauvais échansons qui versent à une foule ignorante la boisson enivrante de ce qu'ils appellent la liberté. A ce gouvernement qui conduit les peuples à la tyrannie ou à la ruine il voudrait substituer celui de la raison. Si les hommes se perdent par l'ignorance et le dérèglemeut, c'est à la science et à la vertu qu'il faut remettre la direction des affaires publiques.

Telle est l'idée soutenue et pratiquée par Pythagore et son école. Il est vrai que les gouvernements ainsi fondés dans les villes de la Grande-Grèce n'ont pas pu se maintenir. La démocratie a tout emporté et des flots de sang ont coulé. Mais les États doriens de la Grèce primitive ont conservé une organisation qui les a laissés forts et respectés, et qui a été moins troublée par les révolutions. C'est peut-être de ce côté qu'il faut aller chercher des exemples. Au surplus, il ne s'agit pas d'emprunter des institutions toutes faites. Un mouvement d'idées s'est produit qui a tout mis en question et provoqué toutes les formes possibles

Platon a donné un libre cours à son indignation. Quant au Politique dont la thèse est celle-ci : la bonté d'un gouvernement est en raison inverse du nombre de ceux qui gouvernent, nous ne le citons que pour mémoire. Ce dialogue n'est probablement pas de Platon. V. Étude sur ]e Politique attribué à Platon, par Ch. Huit, Paris, 1888.

LE JUSTE ET l'iNJUSTE (rÉP. I ET II). 1.^)

d'une réorganisation sociale. C'est donc à la raison surtout qu'il faut s'adresser, sauf a l'éclairer par l'expérience.

3Iais ce qu'on prend pour la raison n'est souvent autre chose que l'imagination. On ne le voit que trop dans le livre étrange intitulé : De la République ou de la Justice , singulier assemblage d'idées justes et profondes et de rêveries indignes d'un grand philosophe. Nous ne pouvons pas songer à donner ici une analyse complète de cet ouvrage, d'abord parce que c'est surtout un traité de morale et de psychologie où la politique ne joue qu'un rôle secondaire et n'est employée qu'à litre d'argument. En outre, Platon reconnaît lui-même que sa théorie ne peut être mise en pratique. 11 la maintient, à la vérité, dans ses écrits postérieurs, tels que le Timée q^Wq, Critias. Il cherche même à lui attribuer une existence préhistorique , mais il ne l'a jamais regardée comme actuellement réalisable. Sur ce point, les Lois contiennent sa pensée dernière et définitive. Il est cependant nécessaire de dire quelques mots d'un livre dont la réputation a été si grande.

Qu'est-ce que la justice? Telle est la question que Socrate examine avec ses interlocuteurs. En dialecticien redoutable, il n'a pas de peine à écarter toutes les définitions proposées. Ainsi la justice ne consiste ni à rendre à chacun ce qui lui est dû, car cela n'est pas toujours vrai, ni à faire du bien à ses amis et du mal à ses ennemis, car il n'est jamais juste de faire du mal. Faut-il dire que la justice est ce qui est avantageux au plus fort? Ce serait confondre toutes les idées. La force ne crée pas le droit. L'injustice, même triomphante, est toujours l'injustice.

Qu'est-ce donc que le juste et l'injuste? car la question subsiste toujours. Socrate imagine alors de la poser d'une autre façon. S'il est difficile de dire ce qu'est la justice dans l'homme, peut-être sera-t-il plus facile de l'apercevoir dans l'État. Ce raisonnement est-il autre chose qu'un prétexte pour exposer une théorie sociale? Quoi qu'il en soit, suivons Platon sur ce terrain.

16 LETAT. — LA CLASSE DES GUERRIERS (rÉP. IIi).

Les hommes ont besoin les uns des autres. Ainsi, se forme FÉtat sur le fondement de l'assistance réciproque qui permet la division du travail, au grand profit de tous. De là la distinction des professions, rendue plus nécessaire encore et multipliée à l'infini par les progrès du bien-être et du luxe. Parmi ces professions, une des plus utiles est celle des guerriers ou plutôt des gardiens, ojXay.sc, ir.rAO'jpoi, qui sont comme les chiens de garde du troupeau. Pour qu'ils soient propres à bien faire leur métier, il faut qu'ils soient philosophes, formés par une éducation particulière. La musique préparera leur âme et la gymnastique leur corps. Par la musique, on entend l'éducation intellectuelle et morale, ce qui comprend Tinstruction religieuse, d'où il faut bannir les fables ridicules que racontent les poètes et qui font injure à la divinité. Ces guerriers ainsi instruits devront être des hommes courageux et graves, ayant horreur du mensonge et des excès de tout genre. On emploiera pour leur instruction ta poésie et le chant, mais en excluant ce genre de poésie qui fait parler ses personnages avec leur caractère et leurs passions. Il faut que le poète parle en son nom, avec le ton grave de l'homme qui enseigne la vérité. Quant au chant, il faut bannir les harmonies plaintives, telles que le mode lydien-mixte, ou lâches, telles que les modes ionien et lydien. On n'acceptera que les modes dorien et phrygien, l'un énergique, Tautre calme. En fait d'instruments de musique, on proscrira la flûte et les instruments compliqués pour ne garder que la lyre simple. Le rhythme, le mètre seront réglés par la loi. Les arts du dessin et l'architecture ne devront représenter que de grandes et belles choses.

Après avoir formé l'âme il faudra aussi former le corps par un régime sévère et par une gymnastique simple. Des corps ainsi préparés et endurcis auront à peine besoin de médecins. La médecine se trouvera ainsi simplifiée. De même l'éducation donnée à l'âme rendra moins nécessaires les juges et les avocats. Pour juger il suffira d'avoir

LES AUTRES CLASSES. — LE COMMUNISME (rÉP. III). 17

(les vieillards, pleins d'expérience et aussi pleins de vertu. On laissera mourir les hommes dont le corps est mal constitué, on fera mourir celui dont l'àme est méchante et incorrigil)le.

Le pouvoir, dans l'Etat ainsi composé, appartiendra aux plus âgés d'entre les gardiens de l'État, ayant le i)lus de vertu et d'expérience. Les plus jeunes ne seront que leurs ministres et serviteurs. Il y aura ainsi trois classes, les lahoureui's et artisans, Yswpyà xal G^tî;, les guerriers, ïrJ.v.z'jpzi^ et les magistrats, àp/îVTs; ^ Mais ces classes ne sont pas fermées. Ceux dont l'àme n'a pas reçu de la nature les qualités nécessaires doivent être exclus des classes supérieures et relégués dans celle des laboureurs et artisans. Réciproquement, ceux des laboureurs et artisans qui manifesteront des qualités particulières entreront dans les classes supérieures.

Le corps des guerriers ainsi formé se réunira dans un camp et vivra sous la tente. Il se comportera non en oppresseur, mais en protecteur de la nation. Il sera nourri par les autres citoyens, qui fourniront à ses besoins par une contribution annuelle. Les repas y seront pris en commun. Du reste, les guerriers ne pourront avoir à eux ni terres, ni maisons, ni rien au-delà de ce qui est absolument nécessaire ^ Il leur sera interdit non seulement de posséder de l'or ou de l'argent, mais même d'y toucher. N'ayant rien à convoiter, ils n'auront entre eux aucune dissension et l'Etat sera en paix.

Tel est le communisme de Platon. Nous ne devons ni le

^ Celte division est exactement celle qu'avait proposée Hippodamus de Milet, comme nous le verrons dans notre analyse de la Politique d'Aristote.

^ République, III, 25. Oùaïav xsxTYiasvov [7.r,0£a(av \x-/]Uvy. toiav. — Ibid., V, 12. "EcpajAsv yàp ttou outs oîxiaç xouTOtç loia; Beiv eivat, ouxs ^îjv, O'jTE Ti XTr,u!.a, aXXà Tzapà twv àXXtov TpocprjV Xafjiê'ivovTaç , [j-taôov Tvjç ^u- Xa/.r,;, y.oivr^ tAvzol^ avaXiaxs'.v, si asXXotsv ovxoji; c&uXaxsç eivat.

J8 LE COMMUNISME. — LA JUSTICE DANS l'ÉTAT (rÉP. IV).

dissimuler ni l'exagérer. La propriété individuelle n'est pas abolie puisqu'elle est abandonnée à la classe inférieure des laboureurs et des gens de métier. Elle supporte seulement la charge de l'entretien de la classe supérieure, celle des guerriers, dont Platon ne fixe pas le nombre, mais qui ne paraissent pas dépasser celui de mille \ Il est vrai qu'entre les guerriers tout est commun, mais comme ils n'apportent rien dans la communauté, le communisme dont il s'agit est au fond assez inoffensif. Ce que veut Platon, c'est qu'il n'y ait dans l'État ni riches ni pauvres, et c'était là, en effet, la plaie des cités grecques. Il s'attache à établir l'unité, à prévenir les divisions. On peut contester l'efficacité des moyens qu'il propose, mais il a nettement marqué le but à atteindre.

L'Etat étant ainsi constitué, Platon s'abstient de lui donner des lois. Lois civiles et criminelles, organisation judiciaire, procédure, lois douanières, tout cela est nécessaire sans doute, mais il faut laisser aux citoyens le soin d'y pourvoir. Ils le feront sans peine s'ils restent fidèles à la Constitution fondamentale qui vient d'être tracée. Quant aux lois religieuses, c'est à l'oracle d'Apollon Pythien qu'il faut les demander.

Et maintenant, qu'est-ce que la justice dans l'État? Suivant Platon, c'est l'accord, l'harmonie entre les trois classes. Il y a dans l'âme humaine trois facultés primordiales, à savoir la raison, vouç, le cœur, 6u[jiç et l'instinct, sTicSuixia. Par suite, il y a trois vertus qui sont la perfection de ces facultés, à savoir la sagesse, <ppovY]c7L;, le courage, hopda et la tempérance, awcppsaJvY). La première est celle des magistrats, la seconde celle des guerriers. Quant à la troisième, elle n'appartient en propre à aucune classe et s'impose à toutes les trois. Lorsque les choses suivent leur cours naturel et que chacun marche dans sa voie, tout est dans l'ordre et la justice règne dans l'État.

* RepublU/ue , IV, 2. Kal làv (jlgvov ri ^tXtcov twv 7:po7roX£{Jt.ouvT(ov.

COMMUNAUTÉ DES FEMMES ET DES ENFANTS (RÉP. y). 19

Cette notion de la justice dans TEtat conduit à la solution de la question posée au début du dialogue. La justice dans riionime n'est autre chose que l'harmonie, l'équilibre entre les trois facultés de rame. L'injustice consiste dans la rupture de cet équilibre.

Le problème est ainsi résolu et la discussion semble terminée, mais sur plus d'un point il reste encore des doutes à éclaircir, et tout d'abord se présente une question bien autrement grave que celles dont il a été parlé jusqu'ici, c'est celle de la communauté des femmes et des enfants. Sur ce point, Platon ne s'explique qu'avec une grande hésitation et beaucoup de réserves. Il finit cependant par admettre cette communauté. Malgré tous les préjugés contraires, il veut que les femmes soient soumises aux mêmes exercices que les hommes et accomplissent les mêmes fonctions, dans la mesure où elles y sont propres, car, au point de vue de l'État, il n'y a entre l'homme et la femme qu'une différence du plus au moins. De cette première loi Platon passe à une autre ainsi conçue : « Les femmes des guerriers seront communes toutes à tous. Aucune d'elles n'habitera en particulier avec aucun d'eux; et les parents ne connaîtront pas leurs enfants ni ceux-ci leurs parents*. »

Voilà une disposition bien choquante. Platon ne s'est pas dissimulé qu'elle avait peu de chance d'être acceptée, et, en effet, elle lui a valu des reproches amers. Ces reproches sont mérités; toutefois, il faut se tenir en garde contre toute exagération; si Platon admet la communauté, c'est dans de certaines limites et k certaines conditions.

D'abord il ne s'agit, comme on vient de le voir, que de la classe des guerriers. La règle ne s'applique pas aux laboureurs et artisans, c'est-à-dire à la plus grande partie

^ République j V, 7. Tàç yuvaTxaç xauxaç tÛ)v àvSpwv toutwv Travrojv Tcotaa; sivai xotvaç, îûia tï u.yiocv1 [iirjOcUiav cuvoixsTv xat tou; TraîSaç au xoivouç, xai a7^T£ •^O'^ifx sx^ovov £Îo£vai xov auTOu, \i.r{it TiaToa Yovsa.

20 COMMUNAUTÉ DES FEMMES ET DES ENFANTS (rÉP. v).

de la population. Quant aux guerriers, hommes et femmes, vivant ensemble dans un même camp, prenant leurs repas en commun, participant aux mêmes exercices, il est indispensable que leurs unions soient soumises à une discipline toute militaire. Elles auront lieu par ordre et sous l'autorité des magistrats. Elles seront même consacrées par la religion. 11 paraît bien qu'elles seront temporaires, car le magistrat qui peut unir peut aussi séparer. Le point essentiel est que ce magistrat pratiquera une sorte de sélection. La femme aura de vingt à quarante ans, l'homme de trente à cinquante -cinq. Hors de ces limites d'âge, toute union sera considérée comme criminelle. On obtiendra ainsi une race perfectionnée et de qualité supérieure. Le mariage n'est donc pas complètement aboli, il est dénaturé. Une seule chose est absolument supprimée, c'est la relation de père et de mère à enfant. Par là tous les citoyens seront égaux, et comme ils ne pourront se distinguer les uns des autres, il n'y aura plus dans l'État ni divisions ni querelles intestines \ Un même esprit animera tout. Tel est du moins le rêve de Platon.

Mais en admettant que ce régime monstrueux soit utile à l'État, est-il possible? Platon reconnaît que la réalisation est au moins difficile. Le tableau qu'il vient de tracer n'est après tout qu'un idéal. On s'en rapprochera d'autant plus que le gouvernement sera confié à des philosophes. La discussion se trouve ainsi portée sur un nouveau terrain, et elle y restera jusqu'à la fin du dialogue.

Au fond, ce nouveau plan de république est moins original qu'il ne le paraît. Il est emprunté avant tout à la constitution de Lacédémone, dont il exagère la rigueur, ensuite aux constitutions pythagoriciennes des villes de la Grande-Grèce oii tous les pouvoirs étaient exercés par

Signalons en passant une digression sur les lois de la guerre entre Grecs. 11 y a là de grandes et belles idées sur le droit des gens entre nations civilisées.

l'éducation (rêp. v). 21

un sénat de mille membres organisés en une sorte de corporation religieuse. Il y a aussi quelques traits empruntés aux lois égyptiennes. Au surplus, le tableau tracé par Platon n'est ni complet ni définitif. Sur bien des points qui seraient essentiels on ne voit pas clairement quelle est sa pensée. Il est donc inutile d'insister sur les détails, ni de critiquer sérieusement l'aberration des moyens proposés. On a dit avec raison que l'Etat ainsi constitué ressemblerait à celui que les Mamelouks avaient créé en Egypte et que l'expédition française renversa au siècle dernier. Mais, tout cela écarté, il reste une idée maîtresse qu'il faut retenir et approuver, c'est que le gouvernement des sociétés doit être remis aux plus instruits et aux plus sages. Leur prospérité est à ce prix.

Quels sont donc les sages, et par quels chemins peuton parvenir à la sagesse? C'est là une question purement philosophique, et les développements auxquels Platon se livre ne sont pas de notre ressort. Disons seulement que l'éducation telle qu'il la conçoit repose sur l'étude des mathématiques. L'arithmétique, la géométrie, l'astronomie, telles sont les sciences fondamentales. Elles conduisent à l'étude de la dialectique qui, à elle seule, doit occuper cinq années, de trente à trente-cinq ans. Le philosophe ainsi formé passera ensuite quinze ans dans les fonctions publiques d'ordre secondaire. Ce sera pour lui une nouvelle et décisive épreuve. A cinquante ans, parvenus à contempler le bien dans son essence, ces sages parfaits se voueront à l'étude et à l'enseignement de la philosophie, en se chargeant à tour de rôle du pouvoir politique et du gouvernement. Telle sera la classe des magistrats.

Pour épuiser la question de la justice, il reste à savoir si elle fait le bonheur, et réciproquement si l'injustice rend l'homme malheureux. Dans l'examen de cette question, il convient de suivre la même méthode qui nous a conduit à la solution de la première et d'étudier le caractère moral de l'Etat pour arriver ensuite à celui de l'homme.

22 LES FORMES DE GOUVERNEMENT (rÉP. VIII).

L'Etat juste est raristocratie, c'est-à-dire le gouvernement des meilleurs. Il y a quatre autres formes de gouvernement plus ou moins injustes. Ce sont la timocratie, roligarchie, la démocratie et enfin la tyrannie. Elles se produisent les unes après les autres, par une sorte de dégénération. Voici comment : quelque soin que les magistrats apportent dans l'exercice de leurs fonctions, ils ne pourront pas éviter certaines fautes. La classe gouvernante ne sera plus parfaite. De là des divisions. Le régime aristocratique ne pourra se maintenir, la passion de s'enrichir prendra le dessus; on partagera et on s'appropriera les terres et les maisons. Quant à la classe inférieure, elle perdra sa liberté et sera réduite en esclavage. Les gouvernants ne seront plus des sages; leur volonté n'obéira plus à la raison. Ainsi l'ambition et la brigue régneront dans l'Etat. Le caractère du simple citoyen se modifiera de la même manière.

La timocratie conduit bientôt à l'oligarchie, c'est-à-dire au régime censitaire. 11 n'y a plus dans l'État que des riches et des pauvres, constamment en lutte les uns contre les autres. Sous ce régime, l'homme ne songe plus qu'à s'enrichir.

Le mal va toujours s'aggravant. L'usure d'un côté, la prodigalité de l'autre, tendent à concentrer de plus en plus la richesse dans un petit nombre de mains et à multiplier les pauvres et les mendiants, jusqu'à ce que la guerre éclate. Alors arrive la démocratie; les pauvres, ayant remporté la victoire sur les riches, massacrent les uns, chassent les autres et partagent le pouvoir avec ceux qui restent. Les charges publiques sont décernées par le sort. Sous ce gouvernement, chacun fait ce qui lui plaît. Il n'y a plus de règle. Tout est anarchie et désordre. Le même phénomène se produit dans l'âme de l'homme, qui n'a plus d'estime ni pour la science ni pour la vertu, et se livre aveuglément à toutes ses passions, au jour le jour.

I,A TYRANNIE. — LA JUSTICE DANS l'hOMME (rÉP. VIII, ix). 23

Enfin, l'excès de la liberté conduit bientôt au mépris de toute hiérarchie et de toute discipline. Les ambitieux et les démagogues s'emparent de la direction du peuple et le conduisent à la guerre contre les riches. Dans cette troupe, il v a toujours un homme qui s'élève au-dessus des autres et devient le chef. Celui-là multiplie les poursuites judiciaires, il verse le sang et exile. Il séduit la multitude en lui promettant le partage des terres et l'abolition des dettes. Bientôt il ne lui reste plus qu'à devenir tyran pour ne pas périr à son tour. Il commence par se faire donner une garde pour protéger sa personne menacée, il promet tout ce qu'on veut et fait des largesses à tout le monde, afin de se faire mieux accepter, mais bientôt il jette l'Etat dans la guerre étrangère afin d'occuper le peuple et de l'affaiblir. Il se défie de tout ce qu'il y a de gens indépendants par leur caractère, leur situation, leur fortune, et s'en débarrasse par tous les moyens. II recrute sa garde avec des étrangers ou des esclaves. Pour les payer, il dépouille d'abord les temples et vend les choses sacrées, puis il vit aux dépens du peuple, et si le peuple résiste il le frappe sans pitié. Voilà la tyrannie et voilà aussi le tyran, c'est-à-dire l'homme pervers qui ne songe qu'à satisfaire ses passions et commet au besoin tous les crimes.

On voit qu'il ne faut pas confondre la tyrannie, qui est le pire des gouvernements, avec la royauté, qui en est le meilleur, car c'est l'aristocratie à sa plus haute puissance.

Le gouvernement le plus juste est donc le plus conforme à la raison et le plus propre à assurer le bonheur; ici encore il en est de l'homme comme de l'Etat. Le plus juste est en même temps le plus heureux. Il n'y a pas d'homme plus malheureux que le tyran. L'âme humaine ne se gouverne pas autrement que l'Etat; c'est aux facultés les plus hautes qu'il faut donner l'empire, subordonner l'instinct à la volonté et celle-ci à la raison.

La vertu trouve sa récompense en elle-même. Mais cette récompense n'est rien en comparaison de celle qui l'attend

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