‹ La science du droit en GrèceChapitre 5 sur 61 · COMPOSITION DU LIVRE · texte numérisé non relu

COMPOSITION DU LIVRE

dans une autre vie. Le dogme de Finimortalilé de l'àine est la conclusion de toute la discussion.

Telle est la République de Platon. Avant de passer à l'étude des Lois, il n'est pas sans intérêt de voir comment la réforme proposée a été accueillie par des contemporains.

La République n'est pas un ouvrage composé tout d'une pièce. Une lecture attentive permet d'y reconnaître des parties différentes qui se distinguent assez facilement les unes des autres. Nous avons, au reste, sur ce point, un témoignage direct, c'est celui d'Aulu-Gelle, qui s'appuie lui-même sur les renseignements fournis par les biographes de Platon et de Xénophon \ D'après ces auteurs, dont il vante la curiosité et l'exactitude, Aulu-Gelle nous apprend que deux livres de la République parurent avant les autres. 11 ne dit pas lesquels, mais on peut supposer que c'étaient certains chapitres des livres II à Y, dans lesquels Platon expose son idéal de gouvernement. Il ajoute que la lecture de ces deux livres décida Xénophon à écrire, en réponse, la Cijropédie , c'est-à-dire un idéal monarchique, opposé à la république rêvée par Platon ^ Celuici s'émut à son tour, et répliqua dans le traité des Lois où il parle de Cyrus comme d'un homme habile et courageux, mais dépourvu d'éducation ^

Ainsi la République , ou du moins la partie de la République où Platon expose son idéal de gouvernement, a été composée et publiée avant la Cyropédie; or la Cyropédie est le premier ouvrage composé par Xénophon après son

* Gellius , XIV, 3 : Qui de Xenophontis Platonisque vita et moribus pleraque omnia exquisitissime scripsere...

^ Xénophon inclito illi operi Platonos, quod de optimo statu reipublicae civitatisque çidniinistrandge scriptum est, lectis ex eo duobus fere libris qui primi in volgus exierant, opposuit contra eonscripsitque diversum regiae administrationis genus, quod TraiSeiaç Kupou inscriptum est.

■^ Platon, Lois , III, 12 : ïlaiSsiaç ôp6Y,ç oùy(^ yjcpôat to TrapocTrav.

CRITIQUE d'aRISTOPHANE. 2o

retour en Grèce, c'est-à-dire après Tan 390. Il est donc permis de conjecturer que la République a été écrite avant Tan 393. Mais, s'il en est ainsi, il faut admettre que, dans \ Assemblée des femmes qui fut représentée à Athènes en 393, Aristophane a eu précisément en vue la République de Platon.

A l'appui de cette conjecture on peut faire valoir cette circonstance que la communauté absolue des biens et des femmes est une idée qui appartenait en propre à Platon. Cela est affirmé sinon par Aristote lui-même, du moins par un de ses disciples, dans un passage que nous lisons dans la Politique ^ La critique d'Aristophane ne peut donc s'adresser à un autre que Platon. Tl n'est pas probable, en effet, que le poète ait imaginé lui-même le système pour le tourner en dérision.

Il est vrai que Praxagora, dans la comédie d'Aristophane, va plus loin que Platon, car le communisme qu'elle établit est absolu et non restreint à une certaine classe. Elle ne se borne pas non plus à établir l'égalité entre les deux sexes. Elle renverse les rôles et enlève le gouvernement aux hommes pour le donner aux femmes. Mais il ne faut pas s'arrêter à ces dissemblances. N'est-ce pas une habitude des poètes comiques de forcer les traits pour provoquer le rire? Aristophane peut bien charger Platon dans V Assemblée des femmes, comme il a chargé Socrate dans -les Nuées, mais il ne change rien aux arguments. A entendre Praxagora justifier la communauté des femmes et des enfants, et montrer les heureuses conséquences de cette réforme, on ne peut se défendre de l'idée qu'elle a lu la République.

« Il faut, dit-elle, que tous possèdent tout en commun et vivent du même fonds. On ne verra plus l'un riche, l'autre

^ Aristote, Politique, II, 9 : nXocTOJvoç o' (l'âtov) fj te twv yuvatxwv xai TraiScov xai Tr,ç oùoia; xoivoxrjç.

:2t) CRITIQUE d'aristophane.

misérable, ni Tiin cultiver une terre immense quandl'autre n'aura pas un coin pour s'y faire enterrer, ni l'un servi par une foule d'esclaves quand l'autre n'aura pas même un serviteur. Non, il n'y aura qu'un seul genre de vie,

commun à tous et le môme pour tous Je ferai d'abord

la terre commune à tous, ainsi que l'argent et tout ce qui appartient à chacun. Une fois tout cela mis en commun, c'est là-dessus que nous vous nourrirons en bonnes et économes ménagères, attentives à vos besoins ^ »

Voilà pour les biens. Quant aux femmes « elles aussi je les mets en commun. Elles se donneront à tout venant et en aura des enfants qui voudrai »

Voici maintenant les avantages du système :

« On ne verra plus désormais ceux qui ont de l'audace maltraiter les autres, ni rendre de faux témoignages, ni

faire métier de sycophantes , ni voler des vêtements, ni

porter envie aux voisins. Pas un ne sera nu, pas un pauvre. Plus d'affronts, plus de saisies ^ »

On n'y gagnera pas moins au point de vue de l'ordre public. « Ne pouAant plus reconnaître leur père, les enfants se regarderont comme les fils de tous les hommes plus âgés qu'eux , à distance suffisante... Qu'on ne dise pas qu'ils seront exposés à commettre des parricides. Jusqu'ici on laissait battre les étrangers sans s'émouvoir. Frappait qui voulait. Aujourd'hui, au premier cri, tous vont accourir et prendre la défense du battu , qui pourrait bien être leur père*. »

Une critique plus grave, sinon plus convaincante, est celle d'Aristote. Cette fois Platon est nommé et son projet de réforme sociale sérieusement discuté. Nous retrouve-

* Aristophane , 'ExxV/lctà^ouaat , V. 590-600. ^ Ibid., V. 614-615.

3 Ibid., V. 560-567.

* Ibid., V. 636-643. Platon s'exprime en termes plus sérieux, mais au fond les arguments sont les mêmes. République, V, p. 465.

CRITIQUE d'aRISTOTE. 27

rons celte discussion quand nous parlerons de la Politique d'Aristote*. Ce qu'il suffit de signaler ici, c'est le discrédit qui paraît s'être attaché aux théories de la République. Aristote en parle comme de rêveries qui ne soutiennent pas l'examen, et au surplus Platon lui-même semble en avoir fait bon marché, car s'il n'a pas renié son système, il l'a du moins abandonné en fait, lorsqu'il a écrit son dernier ouvrage, le Dialogue des Lois.

* Aristote, Politique, 11, 1

Page 1