‹ La science du droit en GrèceChapitre 45 sur 61 · SECTION IH · texte numérisé non relu

SECTION IH

Le citoyen.

Si nous voulons savoir ce que c'est que la cité, nous devons commencer par chercher ce que c'est que le citoyen qui en est l'élément fondamental.

H faut écarter d'abord les citoyens naturalisés, puis les métèques et les esclaves, qui sont des habitants, non des citoyens, puis ceux qui sont simplement justiciables des tribunaux du pays, en vertu d'un traité de commerce. Les enfants et les vieillards sont bien citoyens si l'on veut, mais imparfaitement. Écartons enfin ceux qui ont été frappés d'atimie ou exilés.

Ce qui caractérise avant tout le citoyen, c'est le droit de prendre part aux jugements et au gouvernement. Prennent part au gouvernement non seulement les magistrats investis d'un pouvoir temporaire qui ne peut être exercé deux fois par la même personne, ou ne peut l'être qu'à certains intervalles de temps, mais encore le juge et le membre de l'assemblée. A vrai dire, ils n'ont pas de pouvoir propre, mais ils sont souverains, et dès lors ce sont aussi des magistrats à un certain point de vue, àoptaTo; àp/yj.

Du reste, le type du citoyen n'est pas absolu. Il varie suivant les formes de gouvernement. C'est dans la démocratie qu'il atteint son plus grand développement. Il est diminué là où il n'y a pas de peuple souverain, et où l'assemblée est remplacée par un sénat, et encore là où le pouvoir judiciaire est divisé en plusieurs tribunaux investis de compétences distinctes, comme à Lacédémone où les

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éphores statuent sur les contrats privés, chacun ayant sa compétence particulière, tandis que les affaires de meurtre sont jugées par le sénat, et peut-être d'autres encore ailleurs. De même, à Carthage, chaque genre d'affaires a un juge distinct.

Dans l'usage, on appelle citoyen celui qui est né d'un père et d'une mère citoyens, et non de l'un des deux seulement. On exige parfois quelque chose de plus, à savoir qu'il en soit ainsi en remontant à deux ou plusieurs générations. 11 est clair que cette définition ne peut s'appliquer à l'auteur primitif. Il faut alors chercher une autre raison de décider et se demander si l'individu dont il s'agit participait au pouvoir judiciaire et au gouvernement.

11 arrive quelquefois qu'à la suite d'une révolution, des esclaves, des étrangers, des métèques sont déclarés citoyens. Le gouvernement qui leur a conféré cette faveur n'était qu'un pouvoir de fait, mais il importe peu , car il faut d'abord considérer ici non ce qu'il avait le droit de faire mais ce qu'il a fait. Reste à savoir si la création des nouveaux citoyens a été légale, mais ils n'en sont pas moins citoyens tant que la mesure prise à leur égard n'a pas été annulée.

Cette question conduit à une autre très grave : celle de l'identité de l'État. Lorsque le gouvernement vient à changer, par exemple, lorsque la démocratie succède à l'oligarchie ou à la tyrannie, le nouveau gouvernement est-il tenu des obligations de l'ancien, et réciproquement les droits acquis à l'ancien profitent-ils au nouveau? On peut dire que le tyran ou les oligarques ont agi uniquement en vue de leur intérêt personnel et non pour le bien de tous. Mais il faut se placer à un point de vue plus général et chercher en quoi consiste l'identité de l'État. On peut d'abord concevoir que l'État soit déplacé, que les habitants soient transférés d'un lieu dans un autre, que les individus soient remplacés par d'autres. Tout cela n'empêche pas que ce ne soit toujours le même État; mais il en est autrement si la constitution vient à changer, c'est-à-dire si

VERTU DU CITOYEN. — POLITIQUE (lll , 2). 237

les conditions essentielles de l'existence politique ne sont plus les mômes; dans ce cas il y a non i)lus transformation, mais substitution d'un État à un autre, alors même qu'il n'y a de changement, ni pour le territoire, ni en ce qui concerne les individus. Telle est du moins la réponse donnée par la théorie. En pratique, il serait difficile de la suivre. Aristote le reconnaît, et Athènes l'avait reconnu lorsqu'après l'expulsion des Trente elle prit à sa charge les emprunts contractés par eux.

On peut se demander ici en quoi consiste la vertu du citoyen, et si elle diffère de la vertu de l'homme libre en général, telle qu'elle a été définie plus haut. Il en est des citoyens dans l'État comme de l'équipage d'un navire. Chacun remplit une fonction différente, et tous travaillent au salut commun. Ainsi la vertu du citoyen n'est pas la même dans tous les cas. Elle dépend de la forme du gouvernement, tandis que pour l'homme libre en général, il n'y a qu'une vertu. 11 peut donc se faire qu'un homme soit un bon citoyen sans avoir la vertu d'un homme libre; par suite on peut dire que la vertu de l'un n'est pas toujours celle de l'autre. Mais cette règle comporte-t-elle des exceptions? Oui, répond Aristote. 11 faut en effet distinguer deux espèces de citoyens, à savoir les gouvernants et les gouvernés. Les premiers doivent avoir une haute raison, op6v/)(7tç. Les seconds peuvent se contenter du bon sens, oi^a x/.rfl-qz. La vertu des premiers, mais des premiers seuls, est identique à celle de l'homme libre. La vertu de l'homme libre consiste à savoir commander, c'est-à-dire à être un bon maître de maison ; celle du citoyen qui n'appartient pas à une classe gouvernante consiste à savoir tour à tour commander et obéir. Or, pour bien obéir il faut d'autres qualités que pour commander, ou du moins si ce sont les mêmes qualités, la sagesse par exemple et la justice, elles ne sont pas de la même espèce dans l'un et l'autre cas.

A cette question s'en rattache une autre. Faut-il regarder comme citoyens les gens de métier, ou bien faut-il

238 QUI EST CITOYEN? — POLITIQUE (lll , 4).

réserver le titre de citoyen à ceux qui prennent part au gouvernement? Dans ce dernier cas, il conviendra d'étendre la définition de la vertu civique, car celle qui vient d'être donnée ne s'applique pas à tout homme ni même à tout homme libre. Elle s'applique uniquement à ceux qui n'ont pas besoin de travailler pour vivre. De ce qu'un homme rend à l'Etat des services nécessaires, il ne suit pas que cet homme doive être citoyen. Autrefois, et même encore aujourd'hui en beaucoup d'endroits, les gens de métier étaient des esclaves ou des étrangers. Dans l'Etat idéal ils ne seront pas citoyens, parce qu'ils manquent de loisir et d'indépendance et qu'ils sont à vrai dire les esclaves du public.

Mais poussons plus loin cette recherche. Il y a autant d'espèces de citoyens qu'il y a de formes de gouvernement. Dans les aristocraties, oii les honneurs sont décernés au mérite et à la vertu, il n'est pas possible que les gens de métier et les salariés soient citoyens, parce qu'ils n'ont pas le loisir de s'appliquer à la vertu. Dans les oligarchies, où un cens élevé est exigé pour les fonctions publiques, les gens de métier peuvent être citoyens puisqu'ils peuvent être riches, mais non les salariés. A Thèbes, pour écarter les gens de métier, une loi faite par l'oligarchie portait que pour remplir une fonction publique il faudrait avoir cessé tout commerce sur l'agora, depuis dix ans au moins.

Ce n'est pas seulement à propos des gens de métier et des salariés que la question se pose. Dans beaucoup d'endroits on admet parmi les citoyens des personnes qui en réalité sont étrangères. Dans certaines démocraties il suffît pour être citoyen d'être issu d'une mère citoyenne.

De même, en beaucoup d'endroits, on admet les bâtards pour combler les vides de la population. Quand elle est revenue au chiffre normal, on exclut d'abord ceux qui sont nés d'un père ou d'une mère esclaves, puis ceux dont la mère seule était citoyenne. On finit par ne retenir que ceux dont le père et la mère étaient citoyens.

FORMES DE GOUVERNEMENT. — POLITIQUE (lll, 4). 239

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