‹ La science du droit en GrèceChapitre 46 sur 61 · SECTION IV · texte numérisé non relu

SECTION IV

Des formes de gouvernemeint en géinéral Conditions d'un bon gouvernement La Souveraineté. L'Égalité.

La Monarchie.

De rétiide du citoyen, -roAiTr^;, nous passons à celle de la cité, -6ai;. C'est l'affaire de la constitution, Trc/aTsia, de déterminer quel sera Tordre dans la cité, à qui appartiendra le pouvoir, et particulièrement le pouvoir souverain. Il y a plusieurs espèces de constitutions, dont la différence consiste en ce qu'elles attribuent la souveraineté à des personnes différentes. Pour savoir si elles sont bonnes ou mauvaises, il faut remonter au principe de la société civile qui est par sa nature une association d'hommes libres; d'où il suit que tous les gouvernements qui ont pour but l'utilité commune des citoyens sont bons et conformes à la justice ; qu'au contraire ceux qui tendent uniquement à l'avantage particulier des gouvernants sont le produit d'une corruption ou d'une déviation des bons gouvernements.

On peut concevoir que la souveraineté appartienne à un seul, ou à un petit nombre, ou au grand nombre, c'est-àdire à tous ceux qui sont en état de porter les armes et de défendre leur pays. De là trois sortes de gouvernements, qui s'appellent la monarchie, l'aristocratie, et le gouvernement par excellence, zoXiTE'a,

Les déviations ou dégénérations de ces trois formes, celles qui se rencontrent dans la pratique, sont la tyrannie, l'oligarchie et la démocratie. La tyrannie est le pouvoir

240 FORMES DE GOUYERNEME^'T. — POLITIQUE (lll , 5).

despotique d'un seul. Quant à Toligarchie et à la démocratie elles diffèrent en ce que dans la première le pouvoir appartient aux riches, ordinairement moins nombreux, tandis que daus la seconde il appartient aux pauvres qui forment généralement la masse.

11 y a quelque chose de juste dans l'oligarchie , c'est que, considérant l'Etat comme une société ordinaire, ce régime donne aux associés une part de gouvernement proportionnelle à leur richesse. Il est naturel que les bénéfices soient partagés en proportion des mises. Mais ce n'est là qu'un côté de la vérité. Si les hommes se mettent en société ce n'est pas seulement pour vivre, c'est pour vivre heureux; ce n'est pas seulement pour se défendre les uns les autres, ni pour faciliter entre eux les échanges et les services, car il suffit pour cela d'un traité entre deux Etats; c'est pour faire régner entre eux le bon ordre; c'est pour se rendre meilleurs et ne pas devenir pires. Autrement la société n'est plus qu'un traité d'alliance entre habitants d'un même lieu, la loi, impuissante à faire de bons citoyens, n'est plus qu'un contrat d'assurance mutuelle, jjvGv/.y; y.al à^vj-^TY;; à/vAT-AOL; Twv ciy.atwv, selon l'expression du sophiste Lycophron.

Sans doute pour faire une cité il faut que les hommes habitent ensemble, qu'ils ne se fassent pas tort les uns aux autres, qu'ils aient entre eux des relations d'échange , mais cela ne suffit pas. Ce qui fait la cité c'est l'association pour le bonheur de la vie, assurant aux maisons et aux familles la pleine et entière satisfaction de leurs besoins. C'est pour atteindre ce but qu'on se réunit dans un même lieu, qu'on institue le mariage entre familles différentes. De là les parentés, les phratries, les sacrifices et les divertissements en commun. Toutes ces institutions, fondées sur le sentiment de l'amitié, ne sont que des moyens de réaliser l'idéal de la vie sociale.

11 suit de là que tous les membres de la société ont droii de prendre part au gouvernement, pour se rendre eux-

SOUVERAINETÉ. — POLITIQUE (lll, 6). 241

mêmes meilleurs. A ce point de vue la démocratie est plus juste que Toligarchie.

A qui donc doit appartenir la souveraineté? Mais d'abord la souveraineté est-elle absolue? Par exemple si les pauvres, se voyant plus nombreux décrètent le partage des biens appartenant aux riches, en ont-ils le droit? Oui, diton, parce qu'ils sont souverains. Mais c'est détruire la cité. Ce ne peut donc pas être le droit. Que le pouvoir appartienne à un seul homme, ou aux riches, ou aux hommes distingués, ou au peuple, la question se présente toujours. Dira-t-on que la souveraineté appartient à la loi? Mais ce n'est là que reculer la difficulté, car la loi peut être l'œuvre d'un gouvernement abusant de son pouvoir. C'est peut-être encore le peuple qui offre le plus de garantie. Dans ce régime les hommes qui gouvernent peuvent être inférieurs, pris individuellement; mais, pris en masse, ils réunissent une plus grande somme de qualités, du moins en général.

Il convient donc de donner au peuple , au grand nombre, une part dans le gouvernement, mais laquelle? Assurément il y a danger à ouvrir à tous l'accès des magistratures, car ils peuvent n'être ni assez probes ni assez éclairés, mais il y a danger aussi à la leur fermer, car c'est créer des mécontents. C'est pourquoi il convient de leur ouvrir du moins l'assemblée et les tribunaux. C'est ce qu'a fait Solon qui leur a donné l'élection et le contrôle des magistrats, tout en leur en refusant l'entrée dans les magistratures. Au premier abord cette idée peut sembler étrange. Elle est juste pourtant. En effet, pour contrôler les magistrats il n'est pas nécessaire d'être du métier. Le public est souvent bon juge, même de ce qu'il ne sait pas faire. D'ailleurs la masse, comme on l'a dit plus haut, renferme une plus grande somme d'intelligence qu'un individu quel qu'il soit.

On vient de voir que la souveraineté appartient aux lois faites conformément au droit et à la justice. Les dépositaires du pouvoir, qu'il y en ait un ou plusieurs, ne sont

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souverains que pour les cas où la loi n'a pas parlé, et en effet, la loi ne peut pas tout prévoir. Reste à savoir quelles sont les lois bonnes et justes, car il en est d'elles comme des gouvernements, elles peuvent être justes ou injustes; et, comme elles participent de la nature du gouvernement qui les a faites, il faut dire qu'elles sont bonnes ou mauvaises suivant que le gouvernement qui les a faites est lui-même bon ou mauvais.

La société existe pour le bien de tous. C'est là sa fin. Elle doit donc réaliser la justice, et par suite l'égalité qui n'est qu'une des formes de la justice, mais l'égalité peut être absolue ou proportionnelle. On peut donc se demander laquelle des deux doit être appliquée quand il s'agit de la répartition des fonctions publiques et du pouvoir. On peut soutenir que telle ou telle classe est plus riche, plus noble , plus vertueuse , qu'il est juste , dès lors , de lui donner une plus grande part de pouvoir. Mais ce n'est là qu'une apparence. 11 faut comparer non les individus entre eux mais les classes. Or la classe du peuple peut réunir une somme de richesse, de mérite et de vertu plus grande que toute autre classe. Aristote incline donc vers l'égalité absolue.

Par suite, c'est le bien général et non le bien de telle ou telle classe que le législateur doit avoir en vue. Dans tous les régimes le citoyen est l'homme qui tour à tour commande et obéit pour sa part. Le meilleur est celui où l'homme remplit cette double fonction en vue de se per- fectionner lui-même, r.pzç tcv giov tov y.a-:' ocpE^r^^. I

11 y a toutefois une exception à ces règles générales. Elles | supposent des hommes égaux entre eux par la naissance et les facultés. Mais il peut se rencontrer, dans un Etat, un ou même plusieurs hommes qui s'élèvent incomparablement au-dessus des autres par leurs vertus et leurs talents. Ceuxlà sont au-dessus de la loi commune, et on ne saurait les y soumettre sans injustice. C'est pourquoi, quelle que soit la forme du gouvernement, on s'efforce généralement d'é-

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carter ces hommes supérieurs. De là, la pratique de l'ostracisme, qui s'est établie dans les démocraties. Mais ce n'est là qu'un expédient qui n'est pas non plus conforme à la justice. Le seul parti à prendre est donc de conférer à ces hommes une royauté perpétuelle et de se résigner à leur obéir.

Ceci conduit à parler de la monarchie. C'est un genre qui comprend plusieurs espèces. 11 y a d'abord la monarchie militaire, qui peut être elle-même héréditaire ou élective. On en trouve le type à Sparte, oii le roi est chef absolu de l'armée avec droit de vie et de mort, et préside à toutes les cérémonies religieuses, mais demeure soumis aux lois en tout le reste. Une seconde espèce est la monarchie telle qu'on la trouve chez les peuples barbares, où le pouvoir du roi s'étend à tout, mais qui se distingue de la tyrannie en ce qu'elle est fondée sur la loi, et héréditaire. Elle a d'ailleurs un caractère national. Les gardes dont elle s'entoure sont pris dans le peuple même, et non parmi des étrangers, comme pour les tyrans.

Une troisième espèce est la royauté à vie, ou pour un temps limité ou une entreprise déterminée, semblable, du reste, pour l'étendue des pouvoirs, à la royauté barbare. Cette monarchie est celle des sesymnètes , anciennement pratiquée en Grèce. C'est à ce titre que Pittacus fut élu à Mitylène pour défendre l'État contre les entreprises des bannis.

Une quatrième espèce est la monarchie des temps héroïques, librement acceptée par le peuple et fondée sur la loi d'hérédité. Les premiers rois de ce genre furent des bienfaiteurs du peuple, ayant rendu de grands services dans la paix ou à la guerre , ou même ayant réuni les hommes pour en faire une nation, et leur ayant fourni des terres. Ces rois avaient la direction suprême de la guerre. Ils offraient les sacrifices qui n'étaient pas réservés à des prêtres. Enfin, ils jugeaient les procès. En certains pays, ils ne pouvaient exercer les fonctions de juges qu'après avoir prêté

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serment en levant le sceptre. Le pouvoir de ces rois s'exerçait aussi bien hors du territoire quesur le territoire mênne, mais il s'affaiblit avec le temps. Ils se virent réduits, bon gré mal gré, au droit d'offrir les sacrifices, et là même où il leur resta un pouvoir qu'on peut appeler royal, ils ne purent désormais l'exercer que comme chefs de guerre, et hors du territoire.

Il y a enfin une cinquième espèce de monarchie. C'est celle où le roi gouverne son peuple comme un père de famille gouverne sa maison. C'est la monarchie illimitée.

Est-il bon qu'un simple individu soit ainsi le maître de tout? Yaut-il mieux obéir à un homme ou à la loi? D'un côté on dit que la loi ne peut pas tout prévoir, et que la décision à prendre sur les cas particuliers sera mieux prise par un homme. D'autre part, on fait remarquer que ce pouvoir est exercé avec plus d'avantage par la majorité des citoyens. La majorité prise en masse a en somme un jugement plus sûr. Elle est moins accessible aux passions. En fait, c'est ainsi que les choses se passent aujourd'hui dans la plupart des cités grecques, -/.al yàp vjv cjvigvts; oiySCcjgi 7,al 3^uA£'JovTai y.al y,p(vc'ja-Lv.

S'il y a dans une ville plusieurs hommes également supérieurs par leur vertu, il vaut mieux que le pouvoir appartienne à tous et non à un seul d'entre eux. C'est pour cette raison qu'après avoir été d'abord gouvernés par des rois, les peuples ont ensuite établi l'aristocratie. Celle-ci a dégénéré à son tour en oligarchie, quand la richesse est devenue un titre d'honneur. L'oligarchie a ensuite fait place à la tyrannie qui, elle-même, a été supplantée par la démocratie, car plus le nombre des gouvernants se réduisait, plus la multitude devenait forte. Une fois que les villes se sont agrandies, il n'y a guère plus d'autre gouvernement possible que la démocratie.

En admettant même que la monarchie soit préférable, faut-il qu'elle soit héréditaire? Mais alors c'est se fier au hasard, caries fils des rois peuvent être indignes. Et cepen-

MONARCHIE. — POLITIQUE (lll , iO, 11). 245

danl comment supposer que le roi, étant maître de tout, se résoudra à ne pas laisser le pouvoir à ses enfants?

Une autre question est celle de savoir quelle force matérielle il convient de donner au roi pour se faire obéir dans une monarchie fondée sur la loi? C'est affaire de mesure, dit Aristote. Il faut que le roi soit plus fort que tel individu, ou même que plusieurs individus réunis, mais moins fort que le peuple entier.

Mais la monarchie fondée sur la loi ne constitue pas une forme de gouvernement distincte, car il peut y avoir un chef militaire perpétuel, même dans la démocratie et l'aristocratie. C'est une véritable magistrature. Elle se rencontre à Epidamnc et aussi à Opunte. Ce qu'il faut étudier c'est la monarchie véritable , c'est-à-dire absolue, •;:a[jL6aaiAE(a , dans laquelle le roi gouverne tout comme il veut, y.a6' -î^v àç)yti -^avicov y.axà Tf,v éauico pC!jX*/;7iv 6 paciXîùç. On a fait à ce gouvernement de fortes objections. Il est, dit-on, contraire à la nature puisque les citoyens dont l'État se compose sont semblables entre eux et ont dès lors les mêmes droits. Il n'y a aucune raison pour que les uns soient gouvernants et les autres gouvernés, et dès lors il est convenable qu'ils exercent le pouvoir tour à tour. Mais alors c'est la loi qui gouverne et les magistrats ne sont que les gardiens et les serviteurs de la loi. Or la loi c'est la raison. Mettre un homme à la place de la loi c'est substituer la passion au droit. Sans doute la loi ne peut pas tout prévoir et quand il s'agit de décider une affaire particulière un pouvoir d'appréciation est nécessaire, mais faut-il pour cela remettre ce pouvoir à un seul? Ne sera-t-il pas mieux exercé par plusieurs? Et, en fait, le monarque n'est-il pas obligé de se faire aider pour l'exercice de ses fonctions? Si ces auxiliaires sont capables, pourquoi n'exerceraient-ils pas le pouvoir, comme le roi?

Toutes ces observations sont justes, répond Aristote, mais seulement dans une certaine mesure. Il reste toujours à examiner s'il n'existe pas dans l'État une famille ou un

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homme infiniment supérieur aux autres par les talents et la vertu, et si dans ce cas il n'est pas juste de lui donner dans le gouvernement la part qu'il mérite, c'est-à-dire tout. Au surplus en procédant de la sorte on ne fait qu'appliquer une règle générale, car dans toutes les formes de gouvernement, même dans l'aristocratie et la démocratie, le pouvoir est confié à quelques-uns ou à la majorité, à raison de ce qu'on leur suppose une certaine supériorité de mérite et de vertu.

11 y a donc, en résumé, trois formes de gouvernement normales, la monarchie, l'aristocratie et la r.oXntio:. De ces trois formes quelle est la meilleure? A vrai dire, aucune des trois n'est supérieure aux autres. Le meilleur gouvernement est celui oii le pouvoir est confié aux meilleures mains. Tout se réduit au point de savoir quels sont les meilleurs citoyens. Or, comme on l'a déjà vu, les meilleurs citoyens sont aussi les meilleurs hommes. L'éducation qui forme les hommes à la vertu est donc le facteur principal dans l'institution d'un bon gouvernement. Ce sont là des principes sur lesquels Aristote insiste constamment. Il les a posés dans sa Morale, il y revient à plusieurs reprises dans sa Politique. Le but suprême de la vie humaine c'est le bonheur, mais on ne peut arriver au bonheur que par la vertu. Or, ce qui est vrai pour l'homme isolé l'est aussi pour rÉtat qui n'existe lui-même que pour conduire les hommes au bonheur par la vertu. On peut se demander si, dans l'Etat, la vie active est préférable pour le citoyen à la vie purement contemplative. Aristote est de cet avis, mais quoi qu'il en soit, le principe susénoncé doit servir de base à toute recherche sur la meilleure forme de gouvernement.

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