SECTION V
Eléments de la cité. La population et le territoire.
Les fonctions sociales.
L'éducation.
Les premiers éléments de l'État sont la population et le territoire. Pour la population, le nombre n'est pas tout. Les esclaves, les métèques, les étrangers ne jouent qu'un rôle secondaire. 11 ne faut réellement tenir compte que des citoyens. Cela posé, l'étendue de l'État a des limites naturelles qu'il ne doit pas dépasser. Il ne doit être ni trop petit, ni trop grand. D'une part, il faut que la cité puisse se suffire à elle-même, d'autre part il est nécessaire que les citoyens puissent se connaître et se contrôler mutuellement. Il en est de même du territoire. 11 doit fournir tous les genres de production; il doit être assez étendu et assez fertile pour que tous ceux qui l'habitent puissent y vivre sans trop d'efforts, en hommes libres et sages, enfin il doit être facile à défendre contre l'ennemi. Quant à la cité, il faut qu'elle soit bien placée du côté de la terre comme du côté de la mer, qu'elle communique facilement avec tous les points du territoire, qu'elle puisse en recevoir les subsistances, les bois et tous les produits industriels. Le voisinage de la mer a, sans doute, des inconvénients en ce qu'il amène un grand nombre d'étrangers qui peuvent être des éléments de désordre, mais il a de grands avantages en ce qu'il rend plus faciles l'approvisionnement et la défense. C'est d'ailleurs la condition du commerce qui est
248 LA POPULATION. — POLITIQUE (lY, 6, 7).
nécessaire pour l'importation et l'exportation , et qui, dans ces limites, est une chose utile, k la différence du commerce de transit et de spéculation qui doit être proscrit. Il suffit que le port soit séparé de la ville et que celle-ci le domine par ses remparts et son système de défense. Telle est la situation du Pirée par rapport à la yille d'Athènes. Par suite, l'Etat a besoin d'une force maritime proportionnée à son étendue et à ses relations. Mais il n'est pas nécessaire que tous les gens de mer fassent partie de la cité, il suffit que les hommes armés qui montent sur les vaisseaux soient des hommes libres. Les équipages peuvent être fournis par les populations soumises au servaofe, comme à Héraclée.
Si la quantité de la population est une chose importante, la qualité ne l'est pas moins. Chez les barbares d'Europe, la qualité prédominante est le courage. Chez les peuples d'Asie, c'est l'intelligence et l'aptitude aux arts. La race grecque réunit ces deux caractères. C'est pourquoi elle est la plus libre et la mieux gouvernée, capable de commander à tous les peuples si elle était réunie en un seul État. Ce sont les meilleures conditions où un peuple peut se trouver pour être conduit à la vertu par le législateur.
Enfin il y a des choses dont la cité ne peut absolument se passer, puisqu'elle doit se suffire à elle-même. 11 lui faut des subsistances, des outils, des armes, des finances, un culte divin ; il faut qu'il soit pourvu aux besoins d'intérêt général et au jugement des procès entre particuliers. De là, autant de fonctions nécessaires, sans lesquelles TEtat ne peut subsister.
Comment ces fonctions doivent-elles être réparties entre les citoyens? Plusieurs combinaisons sont possibles. Il faut préférer celle qui est la plus favorable au développement de la vertu civique. En conséquence, le citoyen doit s'abstenir de toute occupation mécanique ou mercantile, car cela dégrade l'homme. Il s'abstiendra également des travaux de l'agriculture qui ne laissent pas à l'homme le loi-
LA TERRE. — POLITIQUE (iV, 8, 9). 2i-9
sir dont il a besoin pour se perfectionner et pour s'occuper de la chose publique. On écartera donc les gens de métier, les marchands et les agriculteurs. Il ne reste donc plus à considérer que le service militaire d'une part, et d'autre part les fonctions administratives et judiciaires. Faut-il les confiera deux classes distinctes de citoyens? Non, répond Aristote. 11 suffit qu'elles soient remplies par les mômes hommes à des âpres différents. La ieunesse est l'àore du service militaire, l'âge mùr est celui des affaires et des jugements, enfin la vieillesse est la plus propre au culte des dieux. C'est à la classe supérieure ainsi constituée qu'appartiendront toutes les terres. Les cultivateurs seront nécessairement ou des esclaves, ou des barbares, ou des serfs*. Le territoire doit être divisé en deux portions, l'une commune, l'autre formant des propriétés particulières; la première fournit aux dépenses du culte et à celles des repas communs. Quant à la seconde, elle doit être répartie de telle sorte que chaque citoyen ait deux lots, l'un au centre du pays, l'autre sur la frontière, en sorte que tous aient le même intérêt à la défense des deux parties du
* Ici vient un développement sur les repas communs. Il n'est évidemment pas à sa place, et on s'accorde aujourd'hui à reconnaître que c'est une glose qui a passé dans le texte. En voici l'analyse.
« Cette distinction de deux classes, l'une appelée à porter les armes, l'autre chargée de la culture du sol, existe encore aujourd'hui en Egypte, où elle remonte à Sésostris, en Crète où elle a été établie par Mines. L'institution des repas communs a été établie en Crète par Minos; en Italie, c'est-à-dire chez les OEnotriens, par le roi Italus, qui leur donna des lois et leur fit quitter la vie pastorale pour l'agriculture. Aujourd'hui encore, cette coutume subsiste dans certains cantons de l'Italie, par exemple chez les Opiques ou Ausones, et chez les Chaoniens. C'est une coutume utile dans les Etats bien ordonnés. Elle sert de correctif à la répartition inégale des terres. Il faut seulement que tous les citoyens y prennent part, mais il y a une difficulté en ce que les pauvres ont de la peine à fournir leur part tout en entretenant leur maison. »
250 LA TILLE. — POLITIQUE (iV, 10, 11).
territoire. Pour cultiver ces terres il faut prendre, de préférence, des esclaves en ayant soin qu'ils ne soient, ni de la même nation, ni trop fiers. A leur défaut on prendra des barbares qui seront réduits en servage. Les uns et les autres appartiendront à l'État sur les terres communes, et aux particuliers sur les propriétés privées. Ils travailleront bien si on leur fait espérer la liberté. En tout ceci on dirait qu'Aristote a suivi Platon.
La ville doit être placée dans un lieu salubre, exposé de préférence au levant ou au midi, abondamment pourvu d'eau bonne à boire, autrement il sera nécessaire de construire de grandes citernes. Au point de vue de la défense, les dispositions varient suivant les constitutions. Une acropole convient à l'oligarchie et à la monarchie. La démocratie cherche plutôt un emplacement en plaine. L'aristocratie préfère un certain nombre de hauteurs fortifiées. A l'intérieur la ville doit être percée de rues assez régulières pour être commodes, mais pas assez pour compromettre la sûreté en cas d'irruption de l'ennemi. Enfin il est nécessaire que la ville soit entourée de bons remparts, en état de résister à tous les systèmes d'attaque et aux inventions les plus récentes, avec des corps de garde dont chacun sera affecté à une compagnie de citoyens , ayant un repas commun.
Du reste la ville, telle que le comprend Aristote, ressemble fort à celle de Platon. Au centre et sur une hauteur dominant tous les quartiers environnants, les édifices consacrés aux dieux. C'est là qu'auront lieu les cérémonies religieuses, celles, du moins, qui doivent se célébrer en public, et les repas communs des magistrats. Immédiatement au-dessous se trouvera la place de la liberté, destinée aux exercices gymnastiques des hommes faits. L'accès en sera interdit aux marchands, aux gens de métier, aux cultivateurs. Une autre place, dans un lieu facilement accessible, servira de marché aux denrées. C'est dans le voisinage de cette place que se tiendront les fonctionnaires
l'éducation. — POLITIQUE (iv, 12, 14). 251
chargés de la justice et de la police, et qu'ils prendront leurs repas communs.
Les cantons ruraux seront disposés de la môme manière, avec leurs lieux sacrés, dédiés aux dieux ou aux héros, leurs corps de garde et leurs repas communs pour les fonctionnaires locaux, tels que les inspecteurs des forets et les agronomes.
Des conditions extérieures du gouvernement idéal nous passons aux conditions intérieures. 11 faut que les citoyens soient les meilleurs possibles. Cela dépend d'abord de la nature, sur laquelle le législateur ne peut rien, mais cela dépend aussi de l'éducation, qui peut et doit être réglée par la loi. Faut-il que l'éducation soit différente pour les gouvernants et les gouvernés? Non, puisque ce ne sont pas deux classes différentes et qu'on est tour à tour gouvernant ou gouverné, suivant l'âge. On ne peut bien commander que quand on a appris à obéir.
Le but de l'éducation est de développer l'intelligence et la raison. C'est par là en effet que l'homme peut atteindre le bonheur qui est le but de la société civile. C'est donc à tort que certains États, comme Lacédémone , font de la guerre et de la conquête l'unique but de l'État, et ne considèrent l'éducation que comme une préparation à la guerre. Ce système n'a pas réussi à Sparte dont la puissance est aujourd'hui abattue. Il repose sur cette idée fausse qu'il est plus noble de commander à des esclaves qu'à des hommes libres. La guerre n'est pas un but, c'est un moyen, qui doit être employé surtout pour maintenir l'indépendance nationale. Elle aboutit à la paix. C'est donc aux vertus de la paix qu'il convient de donner la préférence.
L'éducation doit s'occuper du corps et de l'âme. C'est pourquoi la loi doit régler d'abord tout ce qui concerne le mariage. Avant tout il faut que les âges des époux soient dans un rapport convenable. Il faut aussi un rapport d'âge convenable entre les parents et leurs enfants. On sait, d'ail-
2S2 l'éducation. POLITIQUE (iv, 15).
leurs, que les unions prématurées sont dangereuses pour la santé. On peut donc déterminer l'époque du mariage à dix-huit ans pour les femmes et à trente-sept ou un peu moins pour les hommes. Aristote indique en passant quelles conditions de santé et de tempérament doivent être requises des parents pour qu'ils donnent le jour à des enfants vigoureux. Ces observations se rattachent plutôt à la médecine et à l'hygiène.
Les enfants qui naissent n'ont pas tous le droit de vivre. Il convient de défendre par une loi d'élever ceux qui sont difformes. Il convient aussi de limiter le nombre des naissances, soit par l'abandon des enfants, soit tout au moins, si les mœurs n'autorisent pas l'abandon , par l'avortement pratiqué avant que l'embryon ait reçu le sentiment et la vie. Jusqu'à ce moment l'avortement est permis. Après l'âge de cinquante-cinq ans l'homme ne doit plus procréer d'enfants.
L'adultère de l'homme et de la femme est interdit pendant toute la durée du mariage. Il est en outre puni de l'atimie s'il est commis dans la période pendant laquelle la procréation des enfants peut avoir lieu.
La nourriture qui convient aux enfants est le lait. Jamais de vin. On doit veiller à la croissance régulière de leurs membres et les accoutumer de bonne heure à supporter le froid.
Jusqu'à cinq ans on ne peut exiger des enfants aucune application intellectuelle, mais il faut exercer leur corps, notamment par des jeux. On doit veiller à ce qu'ils ne voient et n'entendent rien d'inconvenant, et ne pas les livrer à la société des esclaves. Au reste l'immoralité dans les actes ou les propos est interdite à tous. L'homme libre qui commet cette faute est châtié, et reçoit ou une simple correction s'il est au-dessous de l'âge où l'on prend part aux repas publics, ou le châtiment d'un esclave s'il a atteint cet âge. Les peintures et représentations obscènes sont défendues, si ce n'est dans les temples de ces dieux à qui la
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loi elle-môme permet Tobscénité; l'accès de ces temples n'est d'ailleurs permis qu'à un certain âge.
De cinq à sept ans les enfants assistent aux leçons , mais en simples spectateurs, et sans y prendre part. De sept à vingt et un ans ils reçoivent l'éducation. Celle-ci comporte deux périodes séparées par la puberté.
L'éducation doit être commune. Il s'agit, en effet, de faire de bons citoyens, et tous y ont le même intérêt. Les citoyens appartiennent à l'État, et non à eux-mêmes. A cet égard, on ne saurait trop louer les institutions de Sparte. Mais reste à savoir en quoi l'éducation doit consister. Faut-il développer l'intelligence ou le sentiment? Faut-il enseigner des cboses d'utilité pratique, ou des sciences qui forment à la vertu ? Et que faut-il entendre par la vertu ?
11 y a tout d'abord un point constant, c'est qu'il faut écarter absolument toute occupation servile, si utile qu'elle puisse être, tout ce qui ne peut servir à former le corps, l'intelligence ou le cœur d'un homme libre, tout ce qui peut déformer le corps, tout ce qu'on fait pour un salaire et non en vue d'un but élevé.
Aujourd'hui l'éducation embrasse ordinairement quatre parties distinctes : la grammaire, la gymnastique, la musique et parfois le dessin. Si la musique y trouve une place ce n'est pas à titre de chose utile, mais elle fournit un digne emploi du loisir. C'est un délassement digne d'un homme libre. Ce caractère se retrouve jusqu'à un certain point dans la grammaire et le dessin. Si on les enseigne à la jeunesse ce n'est pas seulement pour l'utilité pratique, c'est aussi pour ouvrir l'accès de toutes les sciences et développer le sens du beau. La gymnastique elle-même et l'entraînement physique n'ont pas pour unique objet le développement du corps. Il ne s'agit pas de former des athlètes, ni d'endurcir les enfants et d'en faire des bêtes féroces, il faut leur inspirer un noble courage , ce qui est très différent. A cet effet, il faut se borner à des exercices modérés.
254 l'éducation. — politique (v).
du moins jusqu'à l'adolescence, et éviter tout régime excessif. Après la puberté, les jeunes gens donneront trois ans aux autres études , après quoi ils retourneront aux exercices corporels et à l'entraînement.
Aristote revient ici sur l'étude de la musique qu'il recommande comme servant au développement de l'intelligence et du sentiment. Les chapitres qu'il a écrits sur cette question sont très intéressants pour l'histoire de la musique dans l'antiquité , mais c'est l'histoire des institutions que nous avons ici en vue. Retenons seulement qu'Aristote ne veut pas faire des musiciens de profession. Il proscrit la flûte, les instruments compliqués, les tours de force dans l'exécution. Il estime surtout la musique vocale et veut qu'on choisisse les harmonies les plus propres à élever l'âme, le mode dorien d'abord, et ensuite le mode lydien. Nous n'en dirons pas davantage sur ce sujet, purement technique.
LA DÉMOCRATIE ET SES ESPÈCES. — POLITIQUE (vi , 1, 3). 2")5