‹ La science du droit en GrèceChapitre 48 sur 61 · SECTION VI · texte numérisé non relu

SECTION VI

La démocratie et l'oligarchie. La -oXi-sia. La tyrannie.

Après la monarchie et l'aristocratie, dont on vient de tracer les caractères, il reste encore à étudier une troisième forme de gouvernement normale, qui est le gouvernement par excellence, TrcAiTsia, et les trois formes anormales qui sont la tyrannie, l'oligarchie et la démocratie. Ces dernières sont toutes mauvaises mais non pas toutes au même degré. Plus le gouvernement normal est bon, plus il est mauvais lorsqu'il devient anormal. C'est pourquoi la tyrannie est le pire des gouveraements corrompus. Vient ensuite l'oligarchie el enfin la démocratie. On va voir quelles en sont les différentes espèces, par quelles causes et dans quelles conditions elles se produisent et se mélangent, comment elles se conservent ou se perdent, enfin quelles sont les lois qui leur conviennent, car les lois sont faites pour les constitutions et non les constitutions pour les lois *.

^ Ici vient un chapitre que Susemihl considère, avec raison, selon nous, comme interpolé. Nous en donnons l'analyse en note.

« Ce qui fait que chaque forme de gouvernement est multiple, c'est que l'État se compose d'éléments différents, en quantité variable. Ainsi il y a d'abord différentes maisons, puis des pauvres et des riches, des gens qui possèdent des armes et d'autres qui n'en ont pas, des gens occupés à l'agriculture et d'autres au commerce ou aux métiers manuels, des gens assez riches pour avoir

256 LA DÉMOCRATIE ET SES ESPÈCES. — POLITIQUE (yi, 1, 4).

Il y a donc plusieurs sortes de démocraties et d'oligarchie. Parmi les démocraties on peut distinguer d'abord celle qui admet l'égalité parfaite entre riches et pauvres, puis celles qui subordonnent l'accès des fonctions publiques à la possession d'un certain cens, modéré. En troisième lieu celle où pour prendre part au gouvernement il faut être né d'un père et d'une mère citoyens. En quatrième lieu celle où il suffit d'êlre citoyen, à un titre quelconque. Dans toutes ces espèces, il n'y a d'autre souverain que la loi, et comme le peuple est occupé à gagner sa vie, il prend, en fait, peu de part à la politique; le gouvernement est exercé par l'élite des citoyens. Il y a une autre espèce de démocratie dans laquelle la souveraineté appartient non

un cheval et d'autres ne pouvant supporter cette dépense. Il y a aussi des inégalités de naissance et de vertu. Dans les temps anciens où la cavalerie était la principale force militaire , cette circonstance avait pour conséquence l'oligarchie; ainsi à Érétrie, à Chalcis, à Magnésie du Méandre et dans plusieurs autres villes d'Asie. Ces différences donnent lieu à un grand nombre de combinaisons politiques.

Le caractère distinctif de la démocratie consiste non en ce que le pouvoir appartient au plus grand nombre, mais en ce qu'il appartient à tous les hommes hbres. De même, l'oligarchie est essentiellement le gouvernement des riches et non celui d'une minorité. A Apollonie , sur le golfe ionique , et à Théra , le pouvoir appartenait à un petit nombre d'hommes libres, sur un grand nombre d'hommes non libres. Ce n'était pas là une démocratie , pas plus qu'à Colophon où, avant la guerre de Lydie, les riches formaient la majorité.

Au point de vue des occupations, on peut distinguer parmi les citoyens diverses classes qui peuvent participer au pouvoir dans des conditions variables. Ce sont les laboureurs, les gens de métier, les marchands, les salariés, les militaires, les juges, les hommes politiques, les hommes qui sont assez riches pour fournir les liturgies, ou pour remplir les fonctions publiques. Ces diverses occupations peuvent être cumulées, mais la pauvreté et la richesse sont exclusives l'une de l'autre. Aussi la distinction entre les riches et les pauvres est fondamentale en politique. »

l'oligarchie et ses espèces. — POLITIQUE (vi, 5). 2o7

plus à la loi, mais à la majorité des citoyens, exerçant un pouvoir absolu et despotique, sous la conduite de démagogues qui sont les flatteurs et les courtisans du peuple. Le pouvoir des magistrats se trouve ainsi annulé par les recours à l'autorité supérieure du peuple, toujours disposé à les accueillir. Tout se fait par voie de décrets, c'est-à-dire de résolutions qui ne devraient s'appliquer qu'à des affaires particulières, et ne devraient jamais passer en règle générale. Celte dernière forme de démocratie est la plus récente. Elle s'est formée dans des États possédant un territoire étendu et des ressources considérables dont une partie a pu être distribuée aux citoyens pauvres, pour leur procurer le loisir nécessaire à l'exercice du pouvoir politique. Ce sont même alors les pauvres qui ont le plus de loisir, car les riches ont leur fortune à gérer et sont souvent empêchés de se rendre soit à l'assemblée soit au tribunal.

Entre les oligarchies on peut distinguer d'abord celle où le cens est assez élevé pour écarter les pauvres, qui se trouvent ainsi en dehors du gouvernement, bien qu'en majorité. Dans une seconde espèce, la même condition de cens existe, et en outre les magistrats se recrutent euxmêmes, soit parmi tous les censitaires, ce qui est aristocratique, soit parmi certains censitaires, ce qui est oligarchique. Dans une troisième espèce, le fils succède au père. Dans une quatrième, outre les conditions susénoncées, les magistrats sont au-dessus des lois. Cette dernière forme correspond à la tyrannie et à la démocratie absolue. Elle s'appelle le gouvernement de la force, cjvasTEia.

Du reste le fait n'est pas toujours d'accord avec le droit. Il peut se faire que la constitution ait un certain caractère oligarchique ou démocratique et que, par la tendance des mœurs et des esprits, le gouvernement s'exerce en un sens différent. C'est ce qui a lieu généralement après les révolutions. La transition d'un régime à l'autre ne peut pas se faire brusquement.

Le caractère de l'aristocratie est de conférer les fonctions

2Ij8 la HoM'z'.y.. — POLITIQUE (tI , 6).

au mérite et cà la yertu. A Carthage ce principe aristocratique est combiné avec un élément oligarchique et un élément démocratique, une part du pouvoir étant réservée aux riches et une autre au peuple. A Lacédémone il n'y a que les deux éléments, aristocratique et démocratique.

La TTcX'-sia est un mélange d'oligarchie et de démocratie. La -zXvztioL proprement dite est celle qui incline davantage à la démocratie; si elle incline davantage à l'oligarchie on l'appelle aristocratie. Dans tous ces gouvernements on s'efforce de faire une part aux riches et une autre aux pauvres. Le mérite personnel est généralement considéré comme une conséquence de la richesse. Quant à la noblesse , ce n'est qu'une ancienneté de richesse et de mérite. Les gouvernements aristocratiques ont toujours de bonnes lois, £jvo;j.{a, mais ce n'est pas tout que les lois soient bonnes, il faut encore qu'elles soient bien observées.

Pour former la r.zXi-.v.y. \ on peut employer différentes combinaisons. La première consiste à prendre une partie de la loi oligarchique et une partie de la loi démocratique, par exemple, à composer les tribunaux en donnant un salaire aux pauvres , et en forçant les riches à y venir sous peine d'amende, dérogeant ainsi au principe oligarchique qui ne donne pas de salaire, et au principe démocratique qui n'inflige pas d'amende. La seconde consiste à prendre une moyenne, par exemple, entre le cens nul ou bas de la démocratie et le cens élevé de l'oligarchie. La troisième consiste à juxtaposer l'institution oligarchique et l'institution démocratique, en prenant, par exemple, à la démocratie la désignation des magistrats par la voie du sort, et à l'oligarchie la condition d'un cens, ou bien en prenant à la démocratie l'absence de cens, et à l'oligarchie l'élection.

* Dans toute cette partie concernant la iroX'.Tcia, l'ordre des paragraphes paraît avoir été trouble. Susemihl a clierché à le rectifier. Cette rectification n'a pas grande importance au point de vue d'une simple analyse.

LA IhA'.TE-a. — POLITIQUE (VI, 7). 2.^9

Telle est la constilulioii de LacédiMnono, où le mélange est si complet qu'on peut y voir indilléremment une olig-archie ou une démocratie. La constitution est bonne quand elle subsiste par elle-même, sans appui extérieur, et sans qu'une partie de l'État soit mécontente et désire autre chose. En général, plus la combinaison est parfaite, plus la constitution a de chance de durée. Le véritable point d'appui est dans la classe moyenne. De même qu'en morale la vertu est un terme moyen entre deux extrêmes, de môme, en politique, c'est la classe moyenne intermédiaire entre les riches et les pauvres qui offre les plus grandes garanties. Elle sait à la fois obéir et commander. Elle n'est pas factieuse. Elle ne connaît ni l'envie ni le dédain. C'est d'elle que sont sortis les meilleurs législateurs, Solon, Lycurgue, Charondas et tant d'autres. C'est l'absence de classe moyenne qui produit l'oligarchie, la démocratie et tous les mauvais gouvernements. C'est toujours elle que le législateur doit avoir en vue.

Presque tous les législateurs qui ont voulu fonder des gouvernements aristocratiques ont commis deux erreurs à peu près égales, d'abord en accordant trop aux riches, puis en trompant les classes inférieures. Ainsi ils ont voulu assurer aux riches la prépondérance dans l'assemblée en frappant d'une amende les riches qui n'y assisteraient pas. Ils ont interdit aux riches la faculté de refuser les fonctions publiques, ils ont frappé d'une amende les riches qui ne veulent pas siéger dans les tribunaux, qui ne possèdent pas d'armes, qui ne se rendent pas aux exercices gymnastiques, tandis qu'il n'y a aucune contrainte pour les pauvres. Dans les démocraties, c'est l'inverse. On donne un salaire aux pauvres qui se rendent à l'assemblée ou au tribunal , et on n'exerce aucune contrainte sur les riches. La règle doit être de tenir une balance égale. Il faut n'admettre à l'exercice des droits politiques que les citoyens qui ont des armes , et en même temps abaisser autant que possible le taux du cens. C'est par ces moyens qu'on peut établir,

260 LA TYRANNIE. — POLITIQUE (vi , 8).

sinon un gouvernement parfait, du moins le meilleur gouvernement qui soit possible dans des circonstances données.

De la tyrannie il n'y a qu'un mot à dire. C'est le plus mauvais des gouvernements, car il est établi dans l'intérêt du maître, sans aucun souci de l'intérêt des gouvernés. Aussi ne peut-elle s'établir que par la force et il n'est pas un homme libre qui se soumette volontairement à un gouvernement de ce genre K

^ Xénophon a peint le tyran et montré les maux de la tyrannie dans le petit traité intitulé Hier on.

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