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L'AUTEUR

Quand on parcourt la France, on est frappé à tout instant de la diversité qui règne dans les locutions particulières et dans la prononciation de notre langue. Tandis que la facilité et la multiplicité des communications ont effacé sur bien des points les différences qui caractérisaient jadis les provinces, leur action sur le langage se trouve comme paralysée par une résistance plus vigoureuse, par des difficultés plus grandes. Cette résistance et ces difficultés ont deux causes : Tindividu et le milieu dans lequel il vit; et c'est de ces deux causes que naissent ces variations nombreuses d^une même langue appelées idiomes.

Si Ton sort d'un groupe d'individus peu nombreux pour passer à des groupes plus considérables, on rencontre des manières de parler dont les relations avec la langue mère sont moins accusées. Le génois et le napolitain sont des variations de la

langue italienne, et pourtant ceux qui les parlent ne s*entendent point entre eux. Ces diversités constituent le dialecte. Où commence le dialecte, où finit Tidiome, c'est ce qui n*a pas été déterminé jusqu'ici. Tout ce que Ton sait à cet égard, c'est que la réunion de plusieurs idiomes à peu près semblables et dérivés de la niéme source forme les diaiectes, lesquels se rapportent aussi à une seule et même langue, comme à leur origine commune. Cependant les particularités ainsi multipliées donnent lieu à de grandes difficultés pour l'intelligence de différents idiomes, de différents dialectes et de différentes langues. Les individus qui parlent divers idiomes d'un même dialecte s'entendent plus facilement que ceux qui parlent divers dialectes d'une même langue. I^es difficultés se mul* tiplient dans l'ordre ascensionnel et deviennent presque insurmontables lorsqu'il s'agit de langues différentes. La philologie a constaté pratiquement la dérivation des langues et leur extension dans les dialectes et les idiomes, et elle a formulé les lois d'après lesquelles cette dérivation a pu avoir lieu (i). On a attribué la distinction des

(1) Zeitschr, fur Vœlkerp^ychohgie und Spraihtdssenschaft von Lazaïus und Steinlhal I Bd. S. 33.

langues à une'caiise psychologique, et la distinction des dialectes à une cause physiologique (i).

Balbi comptait en 1826 huit cent soixante langues : 53 en Europe, i53 en Asie, ii5 en Afrique, 422 en Amérique et 1 17 dans la cinquième partie du monde. Cette classification doit être complétée par les langues nouvelles qui ont été découvertes en Afrique (2). Dans ce calcul Balbi ne comprend que les langues et les dialectes : il ne fait pas mention des idiomes qui sont uniquement, comme nous l'avons dit, des manières de prononcer une même langue ou un même dialecte, dont le principe de constitution est dans l'individu ou dans un nombre d'individus très-restreint. Il est vrai qu'il est très-difficile (3) d'établir avec exactitude

(1) Kaulen, die Sprachv.y S. 44, N. 9.

(2) Atlas ethnographique du globe , par Adrien Balbi. Paris, 1826. < Les recherches que nous avons faites pour la rédaction de y Allas ethnographique nous ont démontré qu'on peut porter au moins à 2,000 le nombre des langues connues (en 1842). L'état imparfait de Tethnographie ne nous a permis de classer que 860 langues et environ 6,000 dialectes. » Baihi, Abrégé de géographie, Z^ édition. Paris, 4842, p. 64.. — Kaulen, die Spiachv.y p. 45.

(3) « Es ist eine schwierige und nicht in abstracto oder allgomcin zu lœsende Âufgabe, die charakteristischen Kennzeichen der verschiedeneo Verwandtschaftgrade zu ermitteln. » lleyse, Sys» tem der Sprachwissenschaft , herausgejr. von StcinthaU Ber'in, 4856,8.474.

les signes caractéristiques qui servent à distinguer les idiomes, les dialectes et les langues; et cependant, tant que ces délimitations ne seront pas bien marquées, on ne pourra arriver qu'à des énumérations et à des classifications imparfaites des langues du globe. Des exemples peuvent montrer la nécessité de ce travail. Le hollandais, que Ton regarde comme une langue, ne s'éloigne pas plus de l'allemand que le poméranien, que l'on tient pour un dialecte. Les langues slaves ne constituent au fond que des dialectes d'une langue principale. D'un autre côté, tous les dialectes allemands qui s'écrivent en caractères gothiques, tels que ceux du Holstein et de la Suisse, ont beaucoup moins de rapports entre eux que le polonais, le bohémien, etc. (i). Plus on connaît une langue, et plus facilement aussi on peut découvrir que les langues de la famille sous laquelle on la range ne sont que des dialectes et des idiomes; moins au contraire on la connaît, et pi us cette classification devient difficile. Un Asiatique, en entendant parler d'une manière si différente les divers peuples de la Confédération germanique, croirait entendre tout autant de langues diverses. Il en serait de même d'un philologue

(1) Schleicher, die Sprachen Europà's, Bonn, 48i4^ S. 4-96.

européen qui ne sei*ait que médiocrement versé dans la connaissance des langues de rAmérique ou de TAfrique : il prendrait facilement les dialectes de ces pays pour tout autant de langues différentes.

Les 860 langues de Balbi ne forment pas des systèmes complètement séparés et parfaitement caractérisés. On pourra rapprocher certaines de ces langues et arriver à des groupes dans lesquels les points de contact seront les mots et les formes grammaticales. Ces groupes formeront eux-mêmes des familles, la famille germanique, la famille romane, la famille slave, etc., et après les magnifia ques travaux de Bopp et de Grimm, nous pourrons rattacher ces branches diverses à deux souches principales : la souche sémitique et la souche indogermanique. Mais le système ainsi établi n'est point complet encore. M. Max Muller y ajoutera deux divisions : les langues touraniennes ou tartares (turc, mongol, etc.); et les langues monosyllabiques (chinois, tibétain, etc.). M. Ewald, en prenant le copte pour point de départ, classera les langues en quatre familles, les langues du Nord, dont le turc est le type, les langues du Centre, indo-européennes, les langues sémitiques, et lé copte enfin, qui peut servir de type à toutes les

%i LA SCIENCE DU LANGAGE.

langues de la famille africaine. Ces groupes répondent à une unité plus parfaite.

Ijes dialectes ont été primitivement une seule et même langue; ils n'ont surgi qu'avec le temps^ lorsque les peuples séparés ont modifié leur langue sous l'influence du climat et de la manière de vivre. De même les différentes langues qui subsistent aujourd'huiy si profondément divisées, ne formaientelles pas tout d'abord une seule langue? Nous ne pensons pas qu'il y ait témérité à le croire. Dans sa dernière dissertation sur ce sujet, M. Ewald établit que rien ne s'oppose à ce qu'on reconnaisse aux quatre familles précitées une origine commune. M. Max Muller admet aussi celle possibilité, et c'est ce que personne ne peut combattre, dit M. Benfey en rendant compte des Lectures, a car nous voyons combien de différences peuvent ce exister entre des langues qui ont la même orit< gine généalogique; s'il nous semble qu'il ne c< puisse exister aucune parenté généalogique en- « tre d'autres langues données, il faut nous en « prendre à l'imperfection de nos connaissances, tf Mais, du reste, la science a peu à gagner k des « possibilités auxquelles elle ne peut concilier cr qu'une vague vraisemblance, et s'il est aisé c de découvrir dans l'anthropologie, dans l'his-

« toire, dans la philosophie et dans la théologie c( les raisons qui rendent cette unité plausible, « M. Benfey croit que la linguistique ne donnera tf jamais à cet égard qu'une possibilité indécise, ce Tout ce qu'on a produit jusqu'ici dans cet or- « dre, dit-il encore, ne résiste pas à Tépreuve de « la critique (i).»

La grammaire historique nous permet d'ajouter que les peuples qui parlent aujourd'hui des langues d'une même famille ont dû former un seul peuple et habiter un même lieu : les Germains l'Altaïy les Slaves les steppes de la haute Asie. Les différences actuelles de ces langues sont allées sans

doute se multipliant, et les langues des diverses

familles ont dû constituer, nous l'avons dit, à lui moment donné, une même langue, la langue d'un seul et même peuple primitif. Les études philologiques qui concernent les langues aryennes sont les plus complètes. I^s langues sémitiques sont encore dans l'ombre, et pour les autres langues les travaux sont à peine commencés. Or, c'est un fait reconnu que non«seulement les langues indo- .européennes ont dû avoir une souche unique, mais qu'elles gardent encore le principe de cette

(1) Benfey, Gatting, gel. Anzeigen, loc. cit.

unité (i). D*où il suit qu'il a dû exister un peuple indo-germanique primitifi qui des vallées de THiniarlaya s'est répandu au Sud, à l'Ouest, au Nord, et qui dans la suite des temps est arrivé à former les peuples qui habitent aujourd'hui l'Europe, la P rse, l'Hindostan.

La grammaire historique met encore sur la voie de la constatation de la parenté généalogique des langues; et il faut remarquer à cet égard avec Steinthal que la parenté par la souche existe entre deux ou plusieurs langues lorsqu'elles ont une forme extérieure et une forme intérieure essen-* tiellement identiques. M. Pott donne comme caractère de la parenté directe un développement intérieur uniforme, auquel la diffusion géographique et des circonstances intérieures diverses ont ajouté un élément dissolvant. La parente collatérale au contraire existe, d'après lui, lorsque des langues, se sont développées sous l'influence de divers principes internes de formation (2).

Nous devons faire à ce sujet une observation. Un rapport peut exister entre deux ou plusieurs

(1 ) PoU, Etymologische Forschungen auf dtm Gebiete der IndO' gcrmanischen Sprachen. Lemgo, 4833. Erster Band, S. 27.

(2) Sleinthal, Allgem, hist.Zeitschr. Halle, 4849, II. S. 2i8. — Potf, Etymol. Forschy l, S. 49.

langues y bien qu'il soit provoqué seulement par Tun des facteurs qui concourent à leur formation } c'est-à-dire il peut avoir sa source dans l'identité des formes grammaticales, ou bien dans l'identité des mots. De là vient qu'il existe, à côté de la parenté généalogique des langues, une parenté phy^ siologique, dès le moment que leurs formes grammaticales se répondent, sans qu'on ait pour cela découvert jusqu'à présent entre elles des rapports lexicographiques ou de mots. Cette parenté physiologique en traîne- 1- elle nécessairement l'autre parenté ? C'est une question discutée et qu'on ne peut résoudre que par des faits. Le contact de différents peuples fait que l'un prend les mots de l'autre, et les introduit dans sa langue en les adaptant à ses formes grammaticales. On sait que l'allemand a adopté de cette manière une grande quantité de mots français, espagnols et suédois pendant la guerre de Trente ans. Les deux tiers du lexique turc sont formés de mots persans et de mots arabes ; la partie essentielle de la langue n'est nullement altérée. Il est des peuples qui se sont approprié une quantité très-considérable de mots tout à fait étrangers à leur langue sans perdre leur grammaire propre. Ainsi une partie des Arabes qui, après la défaite de Bab-el-Mandeb, se sont retirés

tS LA SCIENCE DU LANGAGE.

dans la Nubie, a adopté tous les mots de TAfrique on conservant sa grammaire, de sorte que la langue d*Ahmar est africaine quant au fond et sémitique quant à la forme. Ainsi le kawi, Tancienne langue sacrée des Javanais, est un dialecte malais qui s'est adapté des mots sanscrits.

Ces faits montrent que la distance entre la parenté physiologique et la parenté généalogique n*est pas aussi grande qu'on le dit quelquefois. Ils permettent aussi de formuler la loi suivante : les langues parentes par la souche sont en même temps parentes physiologiquement et généalogiquement* Mais quand une langue n'offre avec une autre qu'un de ces points de contact, nous sommes autorisés à penser que l'une des deux a subi des altérations, et rien n'empêche de supposer l'existence historique d'une langue intermédiaire avec laquelle les rapports de l'une et de l'autre aient été plus sensibles. Deux langues au contraire sont-elles parentes physiologiquement, nous pouvons conclure a priori k l'existence d'une parenté généalogique. On comprend, en effet, que les mots d'une langue puissent changer par suite de telles ou telles circonstances politiques du peuple qui la parle. Les mots ne sont pas le résultat de combinaisons artistiques : ils doivent leur origine à l'u-

sage ou au mouvement instantané de l'esprit; mais il est sans exemple que les formes grammaticales d^une langue aient été changées en celles d'une autre^ le lexique restant le même. Donc, que des familles de langues soient aussi distinctes que l'on voudra quant aux mots quilescomposent, si leurs formes grammaticales sont identiques, c'est une preuve que ces familles l'ont été aussi à une certaine époque. Peu importe, d'ailleurs, que nous puissions découvrir ou non les analogies lexicographiques qui existent entre elles. Notre impuissance prouverait tout simplement l'imperfection de nos connaissances.

On trouvera l'expression de cette loi dans un

passage de Schlegel, commenté par le cardinal Wi-

seman, dans ses discours sur les rapports entre la

science et la religion révélée : « Viri docti, dit

« Sclilegel, in eo prœcipue mihi peccare videntur,

a quod adsimilitudinem nonnuUarum dictionum

a qualemcumque animum advertant, diversitatem

«( rationis grammatical et universœ indolis plane

ce non curent. In origine ignota linguarum explo-

ce randa ante omnia respici débet ratio gramma-

« tica. Haec enim a majoribus ad posteros propa*

ce gatur; separari autem a lingua, oui ingenita est,

ff nequit, aut seorsum populis ita tradi, ut verba

« linguae Yernaculae refineant, formulas loquendi « peregrinas recipîaot. Nous avons là, ajoute le « cardinal Wiseman, l'expression de deux opinions € importantes : la grammaire forme la partie innée « et essentielle de la langue, et aucun peuple ne « peut s'adapter la grammaire d'un autre peuple, «( car il devrait pour cela, en même temps qu'il « adopterait la forme intérieure de la langue, en <K adopter aussi les mots (r). »

Tontes ces conditions montrent qu'on peut réduire de beaucoup le nombre des catégories de langues formées par Balbi. Klaproth (ji) ramène à 23 souches les 1 53 langues que Balbi trouve en Asie : cela tient à ce que Balbi avait une idée inexacte des souches et des familles. D'après Max Muller (3), il suffit de reconnaître en Asie quatre familles principales, l'indo^germanique, la sémi* tique, la tartare et la monosyllabique. En Europe,

(4) Indi$che Bibliotek. Bonn, IS22, 1 Bd. 3 HeR. S. 285, 287. — Wiseman, II* discours.

(2) Asia polyglotta. Paris, 4823.

(3) Letter on the eÎMsilicatiùn of the Turanian languagês, in Bonsen's Oatiines of the phîlosopby of universal History. London, 4864, vd. 4.— Confer. SclioU, Ueher dos aliaiifché oder /fimrâcfttatari$cbe Sprackengeschlecht, (Abband. der Kœnigl. Acad. der Wissenscb, zu Berlin, 4847.) AUaiùche Sludien, id. 4859. Hogd- 8on, Journal ostaf. Févr. 4856.

Balbi compte 53 langues qui se classent sous les divisions qui conviennent à TAsie. En Afrique, Balbi en compte i lii^et Kœlle (i), venu après lui| environ 200, nombre qui peut aussi se réduire aux trois familles asiatiques (2) . En Océanie, il trouve 117 langues et deux familles (polynésienne et mélanésienne), et les dernières découvertes de Gabelentz (3) laissent croire qu'avec fiopp et Max MuUer, on peut les classer dans les familles des langues asiatiques (4). En Amérique enfin, Balbi trouve 4^3 langues : la science ne peut pas déterminer encore le nombre de familles auxquelles on peut les réduire; cependant, par analogie avec les autres découvertes, oous sommes autorisés à croire qu'elles forment un nombre de familles moins grand que ne Ta pensé Gallatin, lequel veut trouver 32 familles de

(i) Kœlle. Polyglotta Africanay London, 4854.

(2) Bleek^ de Nominum generibus linguarum Africœ Âus^ iralis^ etc. Bonns, 4854. — Polt, Zeitsch. der D. M, G. u, S. 5 Cv,S. 405ff. vi,S. 344ff.

(3) Die Melanesischen Sprachen^ Leipzig, 4860. (Ausg. aus den AbhandL der Kœn. Sachs. Akad. der Wissensch.)

(4) Ueber die Vtrwandtschaft der Malaiisch-polynesischen Spror •cft«n mit den Indo europœiscken^ in den Abhand. derBerl. Acad. der Wissensch, 4 840, S. 4 7 1 ff .

langues dans rAméri^ue du Nord seulement (i). Il faut observer encore que les progrès de la philologie ne sont pas caractérisés par des décou^ vertes dans le sens de la diversité des langues, mais qu'au contraire plus ils sont sérieux et réels, plus on découvre entre elles des points de contact ; ce qui nous fait espérer que de nouveaux progrès amèneront des résultats encore phis satisfaisants dans le sens de l'unité (2). Le nombre des familles décroissant, celui des souches diminuera. La science a déjà constaté, ainsi que nous Tavons dit, que les langues indo-germaniques ont dû être une seule et même lacTgue à une certaine époque. Elle a aussi rapproché les langues indo-européennes d^s langues sémitiques, et comme ces langues se sont formé, dans la suite des temps, des grammaires distinctes, les rapprochements essayés ont eu pour objet les éléments primordiaux du langage, c'est à-

(1) Transaction of the American Ethnologieal Society^ vol. II 484g. — Pou, Alîgem. UL Zeit., 4849, N. 498, S. 429.

(2) <Es ist kein Zweifel, dass in demselben Maase, als die

< Spraclwergleichung fortschreitet, sich auch noch ein gut Theil

< scheinbar bis jetzt vereinzelt stebender Sprachen nacb stanirat veiwandlschafilichen Beziehungen unler die grœssern Spracht gruppen wird einreiben lassen, und die Zabi dieser Grruppen, im a YerbaeUniss zu der wacb-enden Menge der unter ibnen begrif- « fenen Sprachen, abnebmen wird. » Pott in der Allg, Lit. Zeit,, 4837, N. 62, S. 493.

dire les racines et non les mots. Dans les deux familles aryenne et sémitique, on remarque que ces éléments primordiaux peuvent se diviser en deux classes, les racines d'idées et les racines pronominales, racines prédicatives et racines démonstratives. Cela suffit pour démontrer que si elles sont tout à fait irréductibles au point de vue de la grammaire qu'elles se sont formée après la séparation, elles se répondent au point de vue des formes grammaticales originelles qui les caractérisaient antérieurement (i).

(1) Fiirst, Lehrgehœude der aramœischen Idiome, Leipzig 4835, — Fiirst und Delitzsch^ Jesurun s, Isagoge in grammaticam et lexicographiam linyuœ hebraicœ. GrimmaB, 1838. — WiiUner, Ueber die Verwandtschafi des Indo-germanischen^ Semitischen und Tibetanischen. Munster, 1838. — Muys, Griechenland und dcr Orient, Kœlo^ 1856.— Ewald, SprachwissenschaftL Abhandlungen. GœUingeD, 4864 , i, S. 5 ff.— Kaiser^ die rrsprac/»e.BrlaDgen,4840.

Une science qui nous offre des dénombremenfs aussi parfaits et des classi6cations aussi bien justi* fiées, atteste la sûreté de sa méthode, et donne, quoique à son début, les meilleures espérances. Un problème lui est proposé comme la conséquence nécessaire de ses premières découvertes : d'où vient que l'humanité se trouve ainsi divisée par des systè» mes de langages si distincts? d'où vient, si l'on veut encore, que l'idée humaine revête des formes si diverses selon la zone sous laquelle elle se produit? Ces deux questions n'en font qu'une dans la réalité, mais ce sont deux points de vue différents auxquels se placent les philologues pour arriver à constater la diversité et même l'irréductibilité des langues.

Les uns croient être arrivés à rimpos$lbililé de rapprocher deux grammaires données s ils ont coh* clu que la scienceest impuissante à reconnaître une

communauté d'origine. Cela n'explique pas la cause de cette diversité, et il reste toujours une difficulté à résoudre : comment se fait-il que des peuples doués des mêmes aptitudes phonétiques et dialectiques soient arrivés à créer le langage sur plusieurs types différents? Admettra-t-on que Thumanité ait été scindée, dès l'origine, en plusieurs branches, qu'il n'y ait eu aucune ressemblance entre les aptitudes de ces branches? Mais alors il faudra que l'anthropologie puisse constater les mêmes différences essentielles que suppose la phi<» lologie; il faudra que les traits de race révèlent les mêmes diversités que le langage est censé découvrir. Or, il n'en est point ainsi : la division des Sémites et des Indo-européens est là pour constater que la philologie arrive à des résultats tout à fait différents de ceux de la physiologie. Que conclure donc, pour le dire en passant, de la science qui veut admettre l'irréductibilité des langues à cause même de l'irréductibilité de leurs grammaires? C'est une science à part dans l'ordre des développements scientifiques de l'humanité; c'est une science qui contredit l'histoire, l'ethnographie, la physiologie, en un mot, des vérités de toute nature. On aura beau nous dire a que le fait des nais** c saqces jumelles semble se retrouver quand il

« s'agit de races, qa*uDe même émission de vie « peut se partager entre deux êtres animés d'un (c même souffle et pourtant distincts dès le preti mier jour. >> On pourra dire encore : « Que le tf sort de chaque être se détermine dans le sein de « sa mère, de même que sur le sommet des monte tagnes, au ppint où se fait la séparation des « eaux, un pli de terrain décide du cours des plus « grands fleuves et les prédestine à porter leurs a eaux à telle ou telle mer. » Ce sont là des conceptions ingénieuses, mais aussi pauvres de vérite que riches de poésie. On ajoutera n que le ian* (c gage s'est formé sur plusieurs types différents et « que le nombre des langues mères peut avoir « été assez considérable, mais qu'on ne saute rait rien conclure de là sur les origines matéff rielles de l'espèce humaine (t). i» Mb Pott en conclura l'inégalité des races humaines, et sa déduction sera plus logique. Peu importe, en effet, la communauté d'origine : dès le moment qu'on admet le partage d'une même émission de vie dans le sens que nous avons vu , il faut avoir le courage d'affirmer que des êtres provenant de ce partage ne sont pas pleinement identiques,

(4) Renan, de VOrigine du langage (3* édit.), pp. Î09, 245.

n LA SCIENCE DU LAMOAGB.

d'autant plus que leurs créatioos sont là pour le prouver.

La philologie ne peut donc assigner la cause de la diversité des langues, lorsqu'elle les suppose irréductibles au point de vue granimaticaK Elle ne xonsîdère que TefFet, et par une pétition de principe qui n'échappera à personnelle cet effet aperçu à l'aide de lueurs douteuses, elle arrive à une conclusion dont les conséquences sont la barbarie, la cruauté et la dissolution païennes.

Mais, s'il en est ainsi de certains linguistes, d'autres considèrent les relations lexicographiques des langues et pensent qu'elles peuvent être ramenées à l'unité. Ceux-ci expliquent la diversité des langues du globe de plusieurs manières : les uns par la formation même du langage et par son développement, qui provient de changements de for» mes et non de changements substantiels; d'autres, par l'existence de familles intermédiaires perdues, qui auraient servi de point de contact aux familles HCtuellement existantes; d'autres enfin, par le retour aux éléments primordiaux du langage peu à peu altérés et modifiés chez les diverses nations.

Les vues de M. Max Muller à l'égard de la première hypothèse sont dignes d'être mentionnées, i^es quatre ou cinq cents racines qui restentcomme

lA SCIENCt; DU LANGAGE. 39

les éléments constitutifs des différentes familles de langues existent, dirait Platon, parla nature: nous disons par Taction divine (i). Ainsi considérée, la science des langues semble à Tauteur beaucoup mieux classée partiKi les sciences historiques que parmi les sciences naturelles. « Rien de nouveau, a dit-il, n'a été ajouté à la substance du langage. « Aucune nouvelle racine, aucun nouveau radical a Q aété inventé par les.générations subséquentes, « tout comme aucun nouvel élément \x'a été ajouté <c au monde que nous habitons. Nous pouvons « dire en un sens,eten un sens très-juste, que no\is ce avons à notre usage les mêmes mots qui sont «c sortis de la bouche du fils de Dieu lorsqu'il a donna des noms à tous les animaux, aux oiseaux « ile r air et aux bêtes des champs. » M. Max MuUer se pose ensuite une objection : le langage est donc bien différent des autres productions naturelles, puisqu'il est soumis à (]es altérations historiques? £t il répond : a Cette objection , examinée avec fc soin, repose uniquement sur une confusion de ce termes. Nous devons distinguer entre change- « ment historiqi^e et accroissement naturel. Les i( arts, \e% sciepc s^ la philosophie} la religion ont

(I) Ueiure$ <m ihi^ mmce of the language, p. 369-370.

« tous une histoire ; le langage comme toute autre tf production naturelle n*admet qu'un développem ment. Ce développement, toutefois, n*est pas un « accroissement proprement dit. » L'auteur Vexplique, p. 66 : a Les différentes influences et les « conditions diverses d'après lesquelles le langage a se développe et change, sont semblables aux « vagues et aux vents qui forment des dépôts dans « le sein des mers, lesquels s'accumulent, s'élèvent « et apparaissent enfin à la surface de la terre. La « nature de la masse ainsi formée se révèle par a les parties qui la composent. Elle n'a cependant «t pas été produite par un principe interne d'aca croissement; sa formation n'a pas été réglée u d*après les lois invariables de la nature ; elle pro- « vient de simples accidents et d'agents tout à fait « irréguhers. Dira-t-on que Ton peut appeler dé- <r veloppements historiques les changements que « subit ainsi la surface de la terre? L'histoire est « l'ensemble des modifications produites par des « agents libres ; l'accroissement est le développea ment naturel des êtres organisés. Nous parlons <« cependant des modifications et des accroisse- « ments qui ont lieu à la surface de la terre, mais « c'est parce que nous savons ce qu'il faut entendre « par là. En ce sens, et non dans celui d'un déve-

« loppement dû à une cause libre, nous pouvons « parler des modifications et des accroissements et du langage : le même mot pourra être appliqué « dans le mémesensau langage et à ses formations, ff qui échappent au contrôle d'agents libres, et qui a sont le résultat d'agents naturels (p. 65). Oui, « sans doute, ajoute-t>il ailleurs, le langage subit « des changements et des développements contiflc nuels, mais il n'est au pouvoir de l'homme ni « de les provoquer, ni de les empêcher (p. 36). » Ces considérations ingénieuses et séduisantes ont le malheur de tenir peu compte des faits historiques et des observations qu'il est en notre pouvoir de réunir. M. Max Muller attribue à deux facteurs les changements produits dans le langage : l'élément phonétique et l'élément dialectique. On peut admettre, à la rigueur, qu'en dernière analyse c'est à ces deux éléments que doivent être attribués les changements dont nous parlons. Mais on serait mal venu de ne tenir aucun compte de ce qui agit comme cause directe surces deux facteurs mêmes. Nous voyons, dans l'histoire les arts, la science et surtout la religion modifier, dans bien des cas, la langue des peuples. L'individu, l'esprit particulier dont l'influence décroît, à mesure que nous avançons dans l'histoire primitive des langues, pour

4â lA science: du langage.

laisser paraître celle du peuple et de k Dationalité, ne se manifeste pas moins d'une manière irrécusable. Lors même qu'on mainiient <f comme trait a essentiel du développement initial du langage « Tabsence de toute réflexion, la spontanéité, » bien que « l'œuvre spontanée soit l'œuvre de la « foule, parce que les sentiments de tous s'y expria ment, ces sentiments ont eu un individu pour « interprète (i). » N'existe-t-il pas des développements humains dans lesquels le rapport des influences de l'esprit individuel sur l'esprit général, sans être tout à fait le même que dans les développements du langage, s'en rapproche cependant beaucoup? On ne saurait le nier lorsqu'on constate tous les jours la part de l'esprit individuel sur la formation et les développements actuels des langues. Il en est d'ailleurs ainsi de tous les progrès humains, et l'homme n'est pas simplement un être politique, Çûov nohuytoVf comme le dit Aristote, mais surtout un être historique , Zmv ioroptxov, de sorte que ses développements appartiennent beaucoup plus à l'histoire qu'à la nature.

I/opinion philologique qui explique la diversité

(4) Renan, de l'Origine du langage (3* édit.)^ pp. 24, 22, '

des langues par un passage qu'on ne peut plus au* jourd'hui constater d'une famille* à l'autre, au moyen d'une famille intermédiaire disparue, est une hypothèse accréditée par des savants distingués. Elle mérite sans doute, à cause de son origine même, notre considération ; mais elle ne répond pas non plus à la question fondamentale: Comment se fait-il que des hommes doués des mêmes aptitudes phonétiques et dialectiques soient arrivés à se former des langages si différents ? Elle approche cependant de la solution en introduisant une gradation dans Tordre des transforma-*

tions.

Enfin, celle qui s'appuie sur le retour aux éléments primordiaux du langage peu à peu altérés et modifiés, mérite quelques développements ; il ne sera pas sans intérêt de connaître It^s résultats de son analyse et les procédés qu'elle a suivis pour l'obtenir.

On a cherché depuis à peu près un siècle à réunir, avec une peine incroyable, des mots de toutes les langues, pour les comparer, et montrer à l'aide des ressemblances que l'on croyait apercevoir, que toutes les langues avaient été identiques au commencement^ et s'étaient dans la suite éloignées les unes des autres. Tel a été le but des écrits pré-

deux du jésuite Hervas qui peuvent donner une idée des travaux de ce genre (i). On sait qu*à .Saint-Pétersbourg une réunion de savants avait été formée dans le même but par Catherine II. Les auteurs anglais qui ont produit dans notre siècle des travaux analogues , méritent beaucoup moins de la science : leur nombre ne saurait racheter le peu de sérieux de leurs travaux (2).

Les résultats ne devaient pas répondre aux efforts parce que le point de départ était mal choisi. ContentonS'-nous d'indiquer que des circonstances fortuites, des différences de prononciation peuvent amener ou détruire cette homogénéité (3). Ainsi le mot thé est, par une bonne

(1) Catalogo délie lingue conosciute^ Cesena, i7S4. — Origine, formazione, meccanismo ed armonia degV idiomiy ib. 4785.— Saggio praUico délie lingue, ib. 1787. — Vocabolario poUglotto con Prolegomeni sopra più di 150 lingue, ib. 1787. — Dans le même genre : Tripartitum, $eu de Analogia linguarum libellus. Vienne, 4820-22.

(2) Kaulen, Die Sprachv, 5 Kapitel, S. 23. — A. J. Johnes, Philological proofs of the original unity and récent origin of the human race. London, 1843.— Opuscules^ Essays chiefly philological and ethnographical^ by R. G. Latham. London and Leipzig,

(3) Pott, Max Millier und die Kennzeichen der Sprachverwandtschafi Zeitcbr. der D. M. G. ix Bd. S. 421 ff.

raison, le même dans toutes les langues. Le mot mongol 770772, qui répond au grec vdixoçy ne saurait prouver la parenté de ces deux langues, parce qu'il a passé de la Grèce en Asie. De même le mot grec (j>îp, ver à soie, est le même que le coréen su y parce qu'il est venu de Chine en Grèce et en Corée, avec ranimai qu'il désigne. De même le mot juuxn, qui en grec moderne veut dire œil, ne saurait se rapporter au mot mata , qui dans les dialectes polynésiens a la même signification, mais bien au mot oiKihiuov dont il dérive (r). En sens contraire, il ne semble pas qu'il existe la moindre parenté entre le mot latin dies et le mot français jour. £t •cependant, eu considérant le mot italien giorno^ . qui dérive évidemment du latin diurnuSj on découvre entre les deux une parenté indubitable. Également , qui croirait que le mot indien danti^ qui veut dire éléphant, ait la même origine que le mot allemand esserij qui veut dire manger? Et cependant le mot daîiti désigne l'animal qui est

(1) D'autres exemples dans les discours du card. Wiseman^ p. 47, — Potl, DU quinœre und viyesimale Zœhlmethode, S. 226 fT.; — Max MUUer, etc. S. 440 ïï, — Kœlle, Outlines of a grammar of the Vei languag\ London^ 4854. Grammar of ihe Bornu or kannuri languagé. London, i854. -^ Gabelentz, ÉiémenU de la langue Mandchoue. Altenbourg, 1831, p. 8. -* Kaulen, loc. cit., Pl^. 2i-2&.

46 LA SCIOCE Dl LANGAGE.

surtout remarquable par ses dents : il vient de la racine dant^ qui produit le mot latin dens, le mot allemand zahn, le mot grec c^ovr, le mot latin edo, lequel se rapproche sensiblement de l'allemand essen (i).

Ces exemples montrent à combien d'inconvé^ nients graves est sujet le procédé qui nous occupe. On doit regretter que le zèle pour la défense de la foi ait entraîné certains de ces apologistes plus loin qu'ils ne devaient. De là un préjugé contre la cause même qu'ils voulaient défendre. Les bévues de ces linguistes leur ont mérité de la part des nouveaux philologues les plus dures qualifications. On a jugé que la révélation et la philologie étaient à jamais irréconciliables. M. Renan prend à cœur « d'inspirer une crainte salutaire sur lei ^a résultats hâtifs d'une comparaison verbale trop a complaisante, qui nous ramènerait par une'ailtpé « voie au temps de Goropius Bécarids et de Court « de Gébelin (2). » M. Pott, un peit moins sévère, reconnaît que ces travaux ont été d'une utilité médiate (3;. S'ils ont donné dans des écueils, ces

M) Oppert, Grùmmaitèsanic^ie. Paris, 4860, p. 25. (2) Htst. gén,et$yst,c6^p. dis langues sémiiiqueSy liv. V, cti. il; p. 4i9.

(:ij Indo(j, 6'/>rac7ts/.S, 4. Voyez aussi Etym, Forsch, 1BJ.8. xvi.

auteurs ont appris à leurs successeurs à les éviter, ils ont réuni des matériaux précieux, ils ont ouvert la voie aux études comparées.

Le cardinal Wiseman propose une règle destinée à prévenir les méthodes arbitraires suivies dans Técole lexicographique, et à nous rapprocher des tendances plus sévères de Tautre école : « Ne point « prendre des mots appartenant à une ou deux (( langues, dans différentes familles, pour tirer de « leur ressemblance, qui pourrait être acciden- « telle ou communiquée, des conséquences relate tives à leur famille respective tout entière; mais « comparer ensemble des mots dont Tacception « est simple, des mots de première nécessité, qui « parcourent les familles entières, et qui par con- « séquent, sont pour ainsi dire aborigènes (i). » Il s'appuie sur de grandes autorités , dont il n'adopte pas toujours pleinement la manière de voir, mais dont il coordonne et harmonise les assertions. En procédant ainsi, l'école lexique renoncerait à ses moyens primitifs , pour adopter ceux de l'école qui veut étudier les éléments primordiaux du langage dans les racines.

(4) Wiseman, Discours sur les rapports de la science et de la rdigion révélée ; premier discours.

Cet examen des divers systèmes qu'on a formés pour expliquer la diversité des langues, nous permet de conclure que la philologie n'a donné jiTs rfà présent aucune raison acceptable de ce phénomène.

Impuissante à résoudre le problème de la diversité des langues, la philologie, loin de laisser croire à l'impossibilité de prouver jamais leur unité, ne fait elle pas espérer cette démonstration par ses résultais actuels ?

L'Académie de Gœtlingue vient d'entendre les dissertations de M. £wald sur l'unité originelle du langage (i). Un public choisi a applaudi en Angleterre les a Lectures » de M. Max-MûUer (2), qui est arrivé au même résultat; et M. Benfey (3), en rendant compte de ses derniers travaux, déclare qu'il en admet les conclusions au moins sur les points

(4) Nachrichten von der G, A. Universilœl und der Kœniglichen Geselsch. der Wissenschaflen zu GœUingen, — N. 4^ 45 Janvier 4862. — Id. 4860, pp. 277-280.

(2) L'ctures on Ihe science of language delivered at the royal InsUluiion of Great Brilain in april, may, and june 4864. By Max«- Mliiler, M. A., Fel!ow of ail soûls collège, etc.

(3) Th. Bjnfey, Gœlt. gel. Anz. 4862. StUck 5, pp. 476 soqq. '

50 LA SClEiNCE DU LANGAGE.

essentiels. M. Bunsen avait déjà rendu à M. Max- Mûller le même hommage, en réunissant ses études à celles de cet auteur ( i ). Après la grande création de la philologie comparée, beaucoup de savants distin* gués essayèrent de rapprocher les racines sémitiques des racines indo germaniques, et crurent avoir démontré que les rapports qui existent entre ces deux familles de langues s'expliquent par des emprunts. Tel fut le résultat des travaux de Klaprotb, de Bopp, de Norberg, de Lepsius et même de G^sénius (2).

(4) Bunsen^ OatÀnes of the philosophy of universaî Histortj, (London ^854]. — Letter on the classification ofthe Turanian languages^ de M. Max-Millier, insérée dans Touvrage précité, 1. 1, p. 263.

(2) Klaprolh, Observations sur les racines de langues sémitiqueff à la suite de l'ouvrage de Merlan : Principes de l étude comparative des langues (Paris i82S), pp. 209-239; le mème^ Asia polyglotta^ p. 408.— Bopp, Wiemr JahrbUcher (1828), t. XLII, p. 242 et suiv. — Norberg, Nova Àcta Reg. Societ, scientiarum Upsaliœ, vol. IX, p. 207 etsaiv., el dans les Opuscula de Norberg, t. II, dissert, xv et XVI. — Lepsius, Palœoyraphie ah Mittel fUr die Sprachforschung (Berlin 4834). — ZweisprachvergleichendeAbhandlungen, 1 Ueber die Ânordnung und Yerwandtscbaft des Semitiscben, lodiscben, ^Ihiopischen, Altpersischcn und Alt-œgyptiscben Alphabets. 11 Ueber den Ursprung und die Yerwandtscbaft der Zablwœrter in der Indo-gcrmanischcn, Semitiscben und Koptischen Spracbo (Berlin 4836). — Voir aussi une lettre du même savant, publiée par le cardinal Wiseman dans ses Conférences sur les rap'^ ports entre la science et la religion révélée, i ®'" d., 2* p. — Gesenius, Lcxicon manuale^ pr»f , p. vn-v.iii, ■— Grammaireiih* édit.), p. 4.

Une école exégétiqiie ne manqua pas de profiter de ces travaux, et MM, Julius Fûrst et Delitzsch, qui ont si bien mérité depuis de l'exégèse biblique, arrivèrent aux mêmes conclusions, en s'appuyant sur une analyse consciencieuse^ bien que quelquefois contestable (i). Dans ces derniers temps, a paru en Allemagne un livre {La confusion des langues à Babel) (2), où Ton trouve exposéi les

[\ ) Fiirst, Lahrgebœude der aramœischen Idiome mit Bezug auf die ludo-germanischen Sprachen (Leipzig 4835). Vorwort et p. 30 et suiv. — Le même, Perlenschniire aramœischer Gnomen un l Lieder (Leipzig, 1836), p. xix-xv. — Le même, Librorum sacrorum concordantiœ (Lipsias^ 1840} prœf., et IJebr. und chaldœisch Handuœrterbuch. (Leip.,^851 ss.) Fr, DeUlzsch, Jesurun, sivehagoge in grammaticam et lexicographiam lingua3 hebraïcae, contra G. Gesenium et U. Ewaldum (Grimmae 1838).

(2) Die Sprachvtrwirrung za Babel; linguistiich-lheologische Untersuchungen iiber Gen. xr, 1-9 von Franz Koulen^ Répètent der TheoL zu Bonn. Mainz, Kirchheim, 1861. — Cet ouvrage, d'une médiocre étendue (4 vol. in 8*", $50 p.), contient l'exposition et la réfutation des principales objections qui ont été faites contre ki vérité du récit mosaïque. Aussi habile philologue que savant consciencieux, linguiste et théologien , versé dans la littérature dos Pèrer, et an courant des travaux philologiques les plus récents, initié aux découvertes scientifiques des temps modernes, M. Kaulcn résume dans son ouvrage des recherches patientes et laborieuses. Il rapproche les conclusions de Tesprit do l'homme des enseignements de TEsprit de Dieu : il montre les diverses phases du langage dans leur relation avec le but économique du salut : il oppose, comme le faisait naguère un artiste français, M. Flandrin, à Saint-Germain des Prés, le miracle de la confusion des langues au

résultats alors imprévus de la science indépendaute et les doctrines les plus saines de la philologie comparée à son début. Elle montrait un rapport d'emprunt entre les langues sémitiques et les langues indo«germa niques : c'était conclure que ces langues s'étaient comme compénétrées à une certaine époque de leur histoire; c'était conclure aussi que les peuples aryens avaient un jour formé un seul et même peuple : c'était par là entrer dans les conclusions de la révélation. Mais cette conclusion même renfermait une conséquence qu'il est bon d'indiquer : si certaines langues du globe portent en elles l'empreinte d'une compénétration réciproque, alors même que la philologie comparée les reconnaît pour des langues de famille différente, le langage n'a donc pas été le résultat « d'une intuition primitive qui révéla à chaque race la coupe générale de son discours et le grand compromis qu'elle dut prendre une fois pour toutes avec sa pensée : » même «c après dix ans de nouvelles études, i> on ne saurait persistera a envisager le langage comme formé d'un seul coup

miracle de a Pentecôte ; il JDsinue par là que la science a tout à gagner à redevenir chrétienne, et il complète les connaissances imparfaites, obscures el stériles de la science naturelle, par les données générales, lumineuses et fécondes de la science divine.

et comme sorti instantanément du génie de chaque race. » On est obligé d'admettre « Tliypothèse la plus naturelle qui se présente pour expliquer un tel phénomène, » et qui consiste à « supposer qu'une race unique, sortie d'un même berceau, s'est scindée en deux branches avant de posséder un langage définitif (i). »

Cette conclusion efFraye certains philologues ; ils se hâtent d'en déprimer la valeur par un tableau peu flatteur de la marche de la science allemande. Nous le reproduisons volontiers : il peint beaucoup mieux encore que ses devanciers le critique auquel nous le devons ; il suffit de connaître tant soit peu ses ouvrages pour en demeurer convaincu : a Le grand mal des sciences philologi- « ques en Allemagne est celte fièvre d'innovation « qui fait qu'une branche de recherches, amenée (( presque à sa perfection par Teffort de pénéa trants esprits, se trouve en apparence démolie a le lendemain par de présomptueux débutants, et qui aspirent, dès leur coup d'essai, à se poser en

« créateurs et en chefs d'école Il y a mille ha-

« sards dans le vaste champ du langage ; en jouant « sur ces hasards, il n'est rien qu'on ne puisse

(1) Renan, Orig. du /angf., pp. 46-20.

a soutenir (i). » M. Renan est précédé dans celte voie par un critique, éminent du reste, sur lequel il concentre toute son admiration. M. Pott avouait, dans sa prétendue réfutation de M. Max-MûUer, que le travail de ce dernier est un des plus importants qui aient paru depuis longtemps sur la philologie. Il est vrai, qu'appuyé sur ce qu'il appelle sa conscience littéraire^ il n'a pas cru pouvoir souscrire aux conclusions de cet auteur, M. Pott est assurément un linguiste fort distingué; mais il n'a pas le droit de méconnaître, au nom de son génie, des autorités qui méritaient beaucoup mieux de son respect : on ne résout pas les questions par des affirmations tranchantes (2).

L'équité exige que nous fassions connaître les manières de voir de ces deux critiques par qui la nouvelle école philologique se trouve représentée eu Allemagne et en France. Leurs assertions bri-

(4) Renan. Bht. gén. et syst. comp, des langues sémitiques ^ Livre Y, ch. 11, pp. i38 et 439. — L'auteur répète assez souvent dans ses ouvrages ces mêmes appréciations de la science aile-, mande.

(2) MaX'MUller und die Kennzeichen der Sprachverwandtschaft Zeitschr. der deutschen morgenl. Gesell. Bd., ix, pp. 405-464). M. Pott s'exprime ainsi, p. 463: a Die gegenwaerlige Abhandlung Hrn. Miiller's zaehit, nach meiner Ansicht, zu den bedeutendsten, was in linguistischen Fâche seit lange erschienen ist.»

sent la chaîne des traditions scientifiques : leurs vues se recommandent par une originalité qui les isole de Tancien monde savant. Néanmoins, il est important de contrôler les unes et les autres pour que la démonstration soit complète. Ces écarts peuvent d'ailleurs servir à mieux marquer la route. Une réfutation aidera , nous Fespérons, à nous initiera cette science qu'on nous dit être une chose jeune et qui suppose la fraîcheur de ïâme (i).

Voici comment s'exprime M. Pott : « La seule cr élévation du chiffre des idiomes humains suffi- « rait à m'effrayer, avant même d'avoir essayé la <f chose, si j'étais contraint de me les représenter « comme ayant tous une origine commune. Ce qui « les caractérise, c'est une diversité infinie de « formes intérieures , pour ne pas parler des « formes extérieures. Comme on peut cependant a saisir quelques traits d'une vague ressemblance, a de pins hardis que moi sont arrivés à se former « ime persuasion scientifique relative à la possi* « bilité d'une origine commune. Telle est la convie- « tion que je dois à ma conscience littéraire et que « je professe bien haut : Un travail long, pénible « et opiniâtre, peut amener à découvrir avec quel-

(4) Renan, Cant., p. 2.

« que certfUidc 1rs origines distinctes et fonda- « mentales des langues humaines ; mais il existe m des langues diverses, tout à fait indépendantes « généalogiquement les unes des autres, c'est-àtt dire des langues dont l'unité provient de Icsprit « humain, principe préformateur de tout discours, oc mais qui ne sauraient être historiquement rat- « tachées à aucune langue primitive (i). »

M. Renan répète en les développant les paroles même de Irl. Pott. « Chercher l'unité du langage, « dit-il, ailleurs que dans l'esprit humain et dans aies procédés qu'il employa; supposer, par « exemple, que toutes les langues sont sorties par <r dérivation d'une seule, c'est dépasser les faits et a entrer sur le terrain des conjectures. » Deux pages plus loin, après des déductions sur l'unité primitive de l'espèce humaine que nous aurons k discuter en leur lieu, M. Renan résume ainsi les résultats de la philologie : a S'il est, en effet, un ce résultat incontestable, c'est que le réseau des a langues qui ont été ou sont encore parlées sur la a surface du globe, se divise en familles absohi- «c ment irréductibles l'une à l'autre. En supposant

(I) UngleichheitderMenscbl.RaçenS. 242. Vgl. A.Lilt.Z. 1837. n. 62, S. 493. Indogerm. SpraclisL S. 4 ff.

a même (ce que je n'admcfs nullement et ce que a la bonne philologie est de plus en plus en voie (( de rejeter) que la famille sémitique et la famille « indo-européenne puissent un jour être fondues « Tune dans l'autre ; en supposant (ce que je n'adc( mets par davantage) que les deux familles afriff caines représentées Tune par le copte, l'autre par « le berber, ou mieux par le touareg, puissent un a jour être réunies aux langues précitées; on peut (c afQrmer, du moins, qu'il sera à tout jamais im« a possible de ranger dans le même groupe le chinois

« et les langues de l'Asie orientale Les faibles

a ressemblances grammaticales qui se remarqtient a entre les langues sémitiques et les langues (( indo-européennes s'expliquent suffisamment a par l'identité de l'esprit humain agissant de la

a même manière sur plusieurs points à la fois

(( Je ne prétends pas nier que les langues sémiti* « qucs et les langues indo-européennes n'offrent tt dans leur système le plus général quelque resa semblance, et n'accusent une même manière de a prendre et de résoudre le problème du langage, (c Ces analogies deviennent surtout frappantes si a on compare les deux familles précitées au chi- « nois. » Dans son Histoire générale des langues sémitiques (I. V, ch. ii), M, Renan établit comme

lin principe inébranlable qu'on ne doit essayer les rapprochements entre les langues qu'en considérant leur grammaire. Ici au contraire (p. 209) : « Toutes les langues de cette région (l'Asie orienec laie) sont frappées d'un même caractère : monoa syllabisme, absence de flexions grammaticales, a importance du ton pour différencier les syllabes. a Et pourtant le chinois, le coréen, l'annamique, a le siamois sont, au fond, des langues profondé- « ment différentes, non dans leur système, qui a souffre peu de variété, mais dans le matériel de « leurs sons. » A propos des langues de l'Afrique septentrionale et orientale, M. Renan contredit encore le principe dont nous parlons : a L'étude « du copte, du berber, du touareg, du galla, du (t harari, et en général des langues de l'Afrique « septentrionale et orientale, conduit à un ordre ic de conceptions analogues. lie fond du vocabucc laire de ces idiomes est radicalement différent tf des langues sémitiques, et pourtant il y a dans a leur système des membres entiers qui semblent a empruntés à l'édifice de ces dernières langues, •r par exemple les pronoms, les noms de nombre, (c des particularités essentielles du mécanisme de « la conjugaison. » M. Renan explique ces emprunts, non par l'existence de familles intermé-

diaires perdues (ce serait méconnaître d'autres faits non moins certains^ qu'il ne cite pas), mais par la « seule hypothèse possible, celle d'une fu« a sibilité primitive du langage, où les langues, (c comme des corps simples parfaitement distincts, cf ont pu contracter entre elles des soudures pro- « fondes, et se pénétrer l'une l'autre à un degré cr devenu presque inconcevable dans l'état actuel a de l'esprit humain. » « En résumé, conclut-il, a le langage s'est formé sur plusieurs types diffé- « rents , et le nombre des langues mères peut avoir « été assez considérable (i). »

Il y a dans cette suite d'idées plusieurs défauts, des assertions gratuites, des contradictions manifestes :* les citations que nous venons de faire suf* fisent à le prouver. M. Renan observe lui-même (p. 216) que ses vues sont en parfait accord avec celles de M. Pott. On peut réduire leurs discours à un syllogisme et l'on verra qu'ils s'accordent aussi dans le vice de leur raisonnement. II existe, disent-ils, une diversité infinie dans la forme extérieure et dans la forme intérieure des langues; cette diversité produit l'irréductibilité des langues; donc elles sont génétiquement distinctes. Nous

(1) Renan, de V Origine du langage, pp. 490-245.

cherchons en vain dans les deux prémisses le terme de la conclusion : génétiquement distinctes; et c'est en cela précisément que consiste le vice de ce syllogisme. Ce dernier terme exprime une idée absolue; on Ta confondu avec un terme qui n'exprime qu'une idée relative. Lorsqu'on dit, en effet, que les langues sont absolument irréductibles, on entend ce mot d'après une recherche a vosteriori. Des raisons prises en dehors de l'origine diverse des langues servent à expliquer le phénomène de leur apparente irréductibilité. M. Pott distingue entre la forme extérieure et la forme intérieure des langues. Nous le suivrons dans cette marche, bien que la démonstration doive prouver que ces deux propriétés se compénètrent en plus d'un cas, ce qui fait que beaucoup de philologues n'admettent pas cette distinction. Par forme extérieure des langues, nous ne pouvons désigner que la forme phonétique par laquelle les diverses langues expriment le même objet, et c'est là, en effet, la première différence que l'on remarque entre deux langues données. Or, cette forme phonétique doit son origine à l'objet pensé lui-même ou bien à la manière de le concevoir, c'est-à-dire au lexique ou à la grammaire. Plusieurs causes tendent à modifier les formes phoné-

tiques. Les divers modes de prononciation des individus ou des peuples, l'usage, les changements que subissent les consonnes et les voyelles lorsque les mots passent d'une langue à une autre, et enfin la nature même des mots qui ne représentent l'objet qu'imparfaitement.

£n premier lieu, Tobjet pensé peut être appelé ici chierij ailleurs hund^ dogj etc. Les voyelles et les consonnes qui forment ces mots n'ont point d'ailleurs différentes valeurs selon les différentes langues. Cependant les mêmes signes peuvent être proférés de diverses manières selon qu'ils le sont par différents individus, doués d'organes diversement constitués. Quand il s'agit des peuples, le pays, les habitudes, le climat sont aptes à produire des modifications analogues. C'est ainsi qu'aucun Allemand proprement dit ne pourra prononcer le ch comme les Suisses, parce que son gosier n'est pas organisé comme celui des habitants des Alpes, Et cependant, cette différence de prononciation pourrait faire conclure un observateur inattentif à une différence de mots, au moins quand il s'agit de langues peu connues et non fixées par récriture.

Il n'est pas moins certain que le temps, qui change tout, change aussi le mode de prononcia-

62 U SCIENCE DU UNGÂGE.

tion d'un grand nombre de mots, lors même qu'il s'agit d'un seul pays et d*un seul peuple. La prononciation primitive se conserve dans Torthographe, tandis que la nouvelle est déterminée par l'usage. Qui reconnaîtrait le mot nature dans la bouche d'un Anglais qui prononce nétchieur? Et ces différences ne sont rien par rapport à celles que Ton remarque dans d'autres langues, par exemple dans les langues thibétainesoù le mot écrit bkra shis tchosgrvngj se prononce iassissudu. Ajoutons que la langue est plus ancienne que l'écriture, et nous aurons une idée de la témérité qu'il y a à vouloir juger de l'unité ou de la diversité des langues par leur mode actuel de prononciation (i).

Schleicher dit à propos de la comparaison grammaticale des langues : a II faut suivre pas à pas la a marche progressive d'une langue, avant d'arri- « ver à pouvoir constater son état primitif, et si c l'on manque de documents historiques à cet « égard , il faut procéder par analogie avec les « autres langues {2). » Mais comment faire pour des langues (et elles sont innombrables) qui n'ont jamais été fixées par aucune écriture? Comment,

(4) KauleD,die Sprachv., 6 Kap., p. ?9. — Schleicher, Zur Vergl. Sprachgesch. S.30. — Foucaux, Gramra. thibét. Paris, 4858, p. 8. (2) Die Spraclie Sur. S. %l.

sans l'écrilurei distiuguerait-on, à la seule prononciation, les mots français complètement distiucts quant à Tétymologieet qui se prononcent tous sans : sang, sans, cent, sent, s'en? De plus, récriture elle-même ne fait pas disparaître complètement la difficulté. L'expression graphique

indique seulement le mode de prononciation tel qu*il était lorsqu'on a écrit le mot pour la première fois. Il n'est qu'un nombre relativement très-restreint de langues qui aient une écriture propre et née dans le pays même où on les parle. Le plus grand nombre se sert de caractères d'emprunt. Dès lors, on pourrait montrer, par des exemples nombreux, combien il est facile de se tromper à cause de la nouvelle valeur de convention donnée à ces caractères. D'après Pott, Roquefort donne trente et une manières différentes d'écrire le mot français eau.

En second lieu, l'usage a déterminé Temploi simultané ou successif de deux mots originellement distincts et actuellement encore tout différents quant à l'étymologie. Ainsi en espagnol estada et morada, en italien capisco et intendo, en français raillerie et moquerie, s'emploient bien souvent d'une manière indifférente pour désigner l'un ou l'autre des objets ou des idées qu'ils expriment en

propre. Il est d'autres mots qui oot diverses provenances étymologiques, et que Ton consacre cependant dans les langues de la même famille à exprimer exactement la même idée. Ainsi femme en français, de femina^ en espagnol muger^ do millier^ en italien donna yde domina. Quelquefois on serait porté à croire que deux langues sont de iamilles différentes, lorsqu'on voit des mots tout à fait différents par la signification remplacer d'autres mots dans la suite des temps. Ainsi on ne trouvera aucune ressemblance entre le latin homo et l'allemand mensch^ le latin cœcus et l'allemand blindj le grec péya; et l'allemand gioss. Il faudra se rappeler que l'allemand a possédé jadis des mots qui se rapprochent davantage des mots latins et grecs cités, et on trouvera gomo pour homo dans Brautigam (sponsaî dominus), haihs (gothique) pour cœcus ^ et enfin /72/c7î//(ancien allemand) pour ar/a;. Donc l'apparence extérieure des mots qui composent une ou plusieurs langues ne peut pas servir à conclure d'une manière absolue à leur diversité primitive.

Quand les mots passent d'une langue dans une autre, il est des lois pour ainsi dire innombrables

(I) ZeiUchr. der D. M. G. 1855, S. 433.

qui règlent les changements que subissent les consonnes et les voyelles. L'expression, la forme phônélique se trouve alors singulièrement modiGée, souvent complètement changée, sans que pour cela on soit autorisé à conclure à deux origines différentes. Ainsi des relations de parenté qui exis* tent entre le grec, le latin, le gothique et Tancien allemand, il résulte que, dans le passage d'un mot d'une de ces langues dans l'autre, une consonne moyenne devient faible, une faible devient aspirée, l'aspirée redevient moyenne : 9upa, gothique daur^ ancien allemand tor, allemand thor : tendo^ thanjarij denan^ dehnen. De même 1'/" latin devient \h espagnol, le lalin // devient / également en espagnol : Fabulari = Aablar, fi/ms = hyo : s latin devant certaines consonnes devient é en français^ ^^atus = étal. Le d indo-germanique devient / ou /' dans les langues polynésiennes : Sanscrit diva^ diveij deux = tahiti rua ~ hawaii luuj etc. (i). Si les lois de ces changements sont constamment observées, on doit conclure à une origine commune, quelles que soient les différences extérieures. Ces lois ont été surtout constatées entre les langues

(1) Heyse, Sy.4em der Spiachvvis?. Berlin, 4856, S. 306 ff. — Bopp, Vcrgl. gramm. 2 Ausg. \ Bd. S. 29. — Polt, Elymol. For£ch. 4 Bd, S. 73 ff.

indo-gorinaniques ; des études analogues sout à peine commencées sur les langues sémitiques. Pour démontrer qu'il y a affinité entre les langues indogermaniques et les langues sémitiques, il faudrait auparavant avoir constaté les changements phonétiques que subissent les mots en passant des unes aux autres. Tant que ce travail n'aura pas été fait, on ne pourra conclure ni à une affinité^ ni à une diversité certaines. Celte même observation s'applique à l'étude des racines. Cette étude n'est pas d'une moindre importance pour juger de la forme phonétique des mois. Car, au delà des mots tels qu'ils nous apparaissent, se trouve la racine, qui en est comme le germe et le principe préformatcur. Les mots qui composent une langue ne sont pas. comme on pourrait être porté à le croire, des représentations d'objets ou d'idées, mais des représentations d'images, d'imaginations. Or, une imagination, une image se forme dans l'esprit, non pas d*aprés l'objet ou l'idée adéquatement pris, mais d'après tel ou tel caractère de l'objet ou de l'idée. Mais puisque la racine est le principe préformateur du mol, il s'ensuit qu'il importe à un haut degré de bien connaître la signification primordiale de la racine, et la forme primordiale sous laquelle l'objet ou l'idée ont fait leur première ap-

parilion clans le langage humain. Que les naliona- Jilés aient dû beaucoup influer sur les formations, surtout sur les formalions subséquentes, ce ne saurait êlre douteux. Quelquefois cette forme primordiale est claire, d'autres fois elle est obscure, et, dans ce cas, il ne faut pas craindre d'attendre la lumière des futures découvertes étymologiques. Dans la famille des langues indo-germaniques, on est arrivé à constater que ie mot allemand tochter vient du sanscrit duhitr^ et qu'il désigne la jeune fille qui trait une vache. On en comprend d'ailleurs la raison : cette désignation vient de la vie pastorale qui caractérisait ces peuples avant leur séparation. De même equiis = Ivloq^ txxoc, tTiTroâ, sanscrit alxluvas^ le rapide. f.c pied pes = sanscrit pâd^ celui qui marche, de la racine /7«^, marcher : de même en allemand, la cabane ^;/^/e, de la racine sanscrite /o;/(^, tenir chaud : de même 0672^" le bœuf, ancien allemand auhsan = sanscrit oukshan^ celui qui tire, de la racine vah = \^eh dans veho : de même en hébreu le vautour î^achatn^ celui qui aime (ses petits); la bête behéma^ le muet. Quelquefois on trouve une image dans le mot. Ainsi en latin aries^ le bélier, désigne un animal et une machine de siège; en français, Xépeivier désigne un animal et un filet. On peut voir une quantité

de ressemblances analogues dans l'ouvrage de M. Max-MûUer inlitulé : Mythologie comparée.

Toutefois, nos connaissances sont incomplètes sur bien des points, et celles que nous possédons peuvent tout au plus montrer les résultais que Ton peut attendre de recherches semblables.

De ces considérations sur les modifications que peut subir la forme extérieure des langues sous le rapport du lexique, découlent deux conclusions dont Tune se rattache indirectement, et Tautre directement à notre thèse : i® C'est à l'étude dos racines qu'il faut avoir recours pour juger la question de raffuiité ou de la diversité des langues ; 2** il n'est pas prouvé que la diversité des formes extérieures des langues provienne de la diversité génétique de ces mêmes langues, et, de plus, les conquêtes positives de la philologie nous font légitimement espérer que la science reconnaîtra uu jour l'identité des racines de toutes les langues du globe.

Le but du langage n'est pas seulement de donner une forme phonétique aux objets pensés ou aperçus tels qu'ils sont en eux-mêmes, il doit aussi les représenter dans les relations qui les unissent. De là yient qu'après avoir considéré les langues sous

le rapport du lexique, nous devons les considérer maintenant dans leur organisme grammatical, se* conde partie de leur forme extérieure. Nous suivons ici Schleicher, interprété par M. Kaulen, et choisi par lui, parce qu'il est plus clair que beaucoup d'autres (i). D'après Schleicher, l'essence d'une langue consiste dans la manière dont elle exprime la signification et la relation. Signification s'entend ici de la matière, c'est-à-dire de l'objet pensé en lui-même : relation ou forme s'entend de l'expression de l'état de l'objet pensé par rapport aux autres objets. L'expression phonétique de la signification s'appelle la racine, et il faut la dégager, pour l'obtenir, de tout ce qui exprime une relation. L'union de la relation et de la signification donne le mot. De l'expression phonétique des deux dépend la physionomie du mot, la formation du mot, et de celle-ci dépend la structure de la phrase et le caractère de la langue, lequel suit effectivement la loi de formation des mots ainsi compris. La diversité des langues provient donc des différentes manières dont elles expriment la signification et la relation, l'objet et ses rapports,

(\) Schleicher, die Sprachen Europa's. Bonn, 4850 (Zweiter Theil von dessen Linguistischen Untersuchungen). — Kaulen, die Sprachv. VI K., p. 38.

la matière et la forme. Une langue parfaite ^rait composée d'expressions phonéliques correspondant à ces deux choses avec une exactitude mathématique : les langues imparfaites indiquent les relations avec plus ou moins de précision; elles les révèlent d'une manière plus ou moins claire.

Les langues expriment l'idée de rapport de cinq manières que nous indiquerons d'abord et que nous justifierons ensuite par des exemples : par le ton de la voix qu'indique l'accentuation, par la place des mots, par des mots de forme , par des syllabes de forme, préfixes ou suffixes, par un changement de son. Toutefois, comme il n'est aucune langue dans laquelle le ton de la yoix et le placement des mois ne jouent un rôle inconteslablc, il reste trois bases de procédés linguistiques qui consliUienl les diverses grammaires. Le premier est Tisolemenl : c'est le procédé d'après lequel tous les objets de la pensée, matière et forme , sont exprimés par des racines particulières, conséqueipment par des mots de forme. Le second e$l ragglulinalion, qui consiste dans l'expression de la forme grammaticale par des racines dont on ignore la formation, et qu'on est convenu d'appeler syllabes de forme. Le troisième

est ia flexion, dans lequel la forme est exprimée par des changements de son intérieurs à la ra* cine ou au mot. Des faits répondent à cette doctrine.

Nous avons dit que les racines forment dans les langues l'expression de la signification . Mais comme on ne peut exprimer un objet pensé sans le reproduire par lexpression dans telle ou telle relation qui lui convient, il faut que les racines soient une expression phonétique, logique et idéale. D'où il suit que le ton de la voix ou la juxtaposition de deux racines peuvent suffire à exprimer la relation; et il existe, en effet, des langues qui se contentent de ces procédés. En chinois, par exemple, un sim pie changement d'accent fera d'un verbe un substantif^ et réciproquement : ivang roi, wàng commander; nia femme, niii se marier. La loi du discours dans cette langue veut que de deux mots placés à côté Tun de l'autre, le premier soit sujet et le second attribut. Ainsi min ngan, le peuple est tranquille. Dans d'autres langues qui suivent le même procédé on adopte la loi inverse. Les noms de genre, placés à côté d'autres noms d'une signification plus étendue, les ramèneront à une signification prochaine. Ainsi yY/z, qui veut dire homme, liomo, donnera dans A^rt/^yYA/, vir, et dans

niujin, mulier, en chinois. De mémo pe/Uy oncle, pe mu y taule : kungÂeUy chien ^ mu keu^ chienne (i) En japonais o nirnuy étalon, me nima^ jument; o inuy chien, ine inu^ chienne; o dori^ coq, me doriy poule (2). En chinois, venir se dit lâiy être venu, lai liaà : ce dernier mot exprime l'idée de l'action accomplie. Avec les racines su^ tu, meny on forme le pluriel des noms : sujiriy hommes ; siniUy cœurs ; ivOy je ou moi, ivo meny nous. Enfin, dans le siamois^ le birman, etc., le nom générique de 6*7/0^^ ajouté à un verbe en fait un substantif. Ainsi birman, ra, chose, tsay manger, tsa ra, nourriture, mets. Dans la langue du Thibet^ les noms de père et de mère mis après un autre nom déterminent le genre de ce nom. Ces exemples prouvent que les expressions de la relation tirent ordinairement leur valeur significative d'une figure ou de l'abstraction. Le cas où l'abstraction est plus sensible a lieu pour les pronoms; on les exprime par des particules quelquefois inconsistantes par ellesmêmes, ce qui faitqti'on ne pourrait les prendre pour des mots proprement dits. Ainsi dans la langue de Namaqua, Afrique méridionale, au veut

(4) Bazin, Gramn. mandarine. Paris, 4836, p. 23. (2) Hoffmann, Prœvc eener J^ipansche Spraakkunst. Leyden, 4857,8.33.

(lire homme, et cependant on ne trouve jamais ce mot qu'avec le pronom^ et on dit toujours : je homme, toi homme, lui homme = auta, auz^ aut^ exemple dans lequel on a la désignation de la matière et la désignation de la forme condensée en un seul mot et en un seulson. Aussi Steiiithal faitil observer que les réunions des mots chinois et thibétains, que nous citions tout à Theure, ne sont an fond que ce que nous sommes conve* lïns d'appeler un mot, et non pas des mots différents (i). Schleicher a pourtant raison de dire qu'une racine employée pour désigner un rapport doit nécessairement avoir une expression phonétique qui lui soit propre. Nous ne savons pas quelle a été la racine de ces expressions pronominales; l'usage n'a conservé que ce qu^elle avait d'essentiel^ en l'unissant à l'expression matérielle de l'objet. Mais voici un fait qui est le résultat des études étymologiques : c'est que toutes les langues forment leurs mots de la manière que nous venons de voir. On trouve des traces évidentes de cette formation dans certaines langues. Los influences des lois phonétiques ont rendu ces étu« des extrêmement difficiles pour un grand nombre

[\) Sfeinlhal, Char^kt. S. 422.

d'autres* Abel Rémusat avait déjà enseigné (i) que la forme plurielle amavUnus était formée par la juxtaposition de plusieurs racines; il les avait indiquées peut*étre un peu trop hardiment comme ayant été : ego plures amare ces* sare. Les découvertes de Bopp et de ses succèsseurs sont beaucoup plus claires et moins at(a* quables (2).

L'agent propre par lequel la désignation de In matière et de la forme est arrivée à former un seul mot est le ton de voix, raccentuation. Il est naturel, en effet, qu'il opère des modifications, qu'il raccourcisse, qu'il altère de diverses manières Tun et l'autre des éléments, et qu'il porte davantage sur la racine désignant la matière que sur l'expression de la forme. En allemand, la forme baar^ porter, retirer, de la racine ber^ yep-w, se trouve raccourcie dans les adjectifs fruchlbar^ fructueux, schiffbar^ navigable. La terminaison féminine des substantifs hébi*eux est raccourciedii pronom féminin. La science moderne a reconnu que conjuguer,

(4) i{€c/i«rc/ies sur U% langues tartares. Parjs, 4820. Discours prél., p. 24.

(2) Vergleich. Gramm, des Sanskrit, Zend, Armen., de. — Wiillner, Benfey^ etc., et en particulier Aufrorht et Kuhn Zeilschrift fur vergl. Sprachfcrsch, etc. Boi lin, 4852.

c'est siqiplen)ent unir des pronoms personne^ à une racine. Ainsi $iâ(f>'iu, cJt<îco-s, $l$(ù'Zi. Les temps et les modes se forment par l'addition du verbe auxiliaire / aller, 9g (6ev), placer, bhuy as^ être ; le passif, par la particule réfléchie r=:sey laudo-r = laudo se. Des faits analogues se reniarquent aussi dans les déclinaisons.

Quant à Tordre de juxtapositioi^ des élén^enls qui désignent la forme et la matière, la plupart dos langues ont une règle fixe qu'elles suivent dans l'emploi des gouvernants et des gouvernés; cette règle de la phrase a présidé à la formation des mots. Dans les langues tartares, c'est une règle de plaper le gouverné avant le gouvernant, et de même dans la formation des mots on ne trouve que des suffixe^ et aucun préfixe (i). Une partie des langues africaines suit une règle tout à ftut contraire, et dans les mots il n'y a que des préfixes et aucun suffixe (îi). Les langues sémitiques et les langues indo-germaniques emploient les uns et les autres. Enfin, il y a d'autres langues dans lesquelles la désignation de la forme se trouye intercalée entre les

(t) Kaulen, Lingnaî Mandshuricae inslitutiqnes. Ratlsb., 4857, p. 48.

(2) Heyse, Syst. der Sprachwiss, S, 180. — PoU, Zoitscb. der D. M. G. V! S. 331.

lettres de la désignation de la matièrei c'est-à-dire dans la racine proprement dite. Le mexicain dira niqua je mange, et nmacaquaje mange de la viande. Dans la langue du Chili iduanclolarin^ je ne désire pas manger avec lui, de //z je mange, duan je désire, clo avec, la non, ri lui. De même que dans la langue deKécho on dit en un seul mot huasimanr tahuauhenpallocsijnintamricuîvanjy j'ai vu que son frère sortait de la maison, ainsi Ton pourrait écrire en mandchou : iniakhônibootshitutshire* besabumbikhe. Ces expressions signifient l'une et l'autre : De son frère la sortie de la maison j'ai vu.

A ces procédés grammaticaux d'isolement et d^agglutination se joint la flexion, produite par un changement de voyelle, un redoublement ou un changement de consonnes, ce qui la rapproche des deux premiers procédés. En mandchou, de ama père, on {dSXeme mère; de ivasi monter, on fait ivesi descendre. En arabe, de malk rex, on fait mulk regnum, 7/2//^ res possessa. En allemand de band^ ligamen, on fait &e//2^, fœdus. En hébreu, de ^ato/^ on fait katel^ katol, k'tol^ kolel^ kittely tout autant de formes ou de mots qui ont leur signification particulière : Occidit, occisor, occîdere, occidens, diligenter occidit.

Ces trois procédés grammaticaux ont permis aux linguistes de diviser les langues du globe en langues isolantes, langues agglutinées, langues à flexion. Mais, il n'est qu'un très-petit nombre de langues assez constamment fidèles à leur procédé dislinctif pour qu'on puisse les prendre comme types du groupe dont elles font partie. Le chinois est le seul type parfait des langues isolantes. Les deux derniers groupes adoptent les procédés du premier et se font de mutuels emprunts. Aussi est-il assez difficile de distinguer si les langues appartiennent à Tune ou à l'autre de ces classes, ou si elles sont des langues intermédiaires formées par la réunion de ces divers procédés. En tout cas, Bopp et Burnouf ont adopté cette classification, et Burnouf a déclaré qu'elle était la seule exacte (i).

Ces divisions qui déterminent le caractère ex térieur et grammatical des diverses langues du globe, permettent-elles de conclure à -une origine différente des trois groupes ainsi formés? Nous ne le pensons pas pour trois raisons principales.

Dabord la contexture grammaticale des langues témoigne de ressemblances frappantes entre elles

(1) Gratry, De la connaissance de Idme^ t. T, p. 452.

et dans les lois qui ont présidé à leur formation, à côté des diversités extérieures déjà exposées. Par exemple, les formes féminines du nom se produisent dans toutes les langues par des appositions de racines qui désignent l'idée de femme directetoment, ou tout au moins à l'aide d'une abstraction : chinois ma mu jument = m,a cheval, mu mère; kopte t-uro reine =r: te elle wro roi ; sanscrit sati la bonté := sat bon, / pronom ancien (/^/t/zz) elle. De même les formes des verbes sont souvent

idenliqties : ainsi, dans stucUui-mu-s (latin), ivomen hio-leao (chinois), on trouve les catégories de la première personne, du pluriel, du passé, de l'idée fondamentale.

Uneseconde raison déjà indiquée, c'estquelesdivisions mentionnées ne sont pas tellement tranchées qu'il n'existe parmi les langues classées sous chacune d'elles des langues qui semblent ducs à des formations de transition. Si donc on voulait déduire une conséquence plausible de l'état des langues classées, il faudrait dire que ces formations ont été composées peu à peu et ont une commune origine.

Une troisième raison se tire de l'histoire des diverses langues. Plus on remonte vers leur état primitif, et plus aussi on retrouve en saillie les com-

binaisons de matière et de forme par racines déterminées. Peu à peu les modifications phonétiques, Tusage font des deux racines un mot dans lequel on ne reconnaîtra qu'une racine, cette syllabeessèntielle, signe à la fois conventionnel et symbolique dans les langues à flexion.

Ces observations ont été faites avec la dernière rigueur sur les langues le plus éloignées de cet état archaïque et primitif. Bopp et ses successeurs sont arrivés à montrer que le sanscrit a dû être primitivement une langue de racines, très-analogue au chinois (i). Dans la langue des Védas, les syllabes de forme sont beaucoup plus rapprochées des racines dont elles dérivent, que le sanscrit plus récent. Peu à peu le caractère de la racine s'efface et on arrive à Tallemand, dans lequel cette syllabe de forme est une terminaison, un pronom ou un auxiliaire. Ainsi, sanscrit das-ya-mi-rTz dorien So-c-I-cù =r ionien dw-a-e-w =: da-bo = ich-^verde geben == je donne-rai. Il est plus facile de constater ce fait, commun, du reste, à toutes les langues, dans les indo-germaniques, à cause de la littérature de quatre

{\) Bopp, Vergl. Gramm. - Sieiiilhal, Charakt, S. £77.— •Bœlhlingk Spr. der Jak. S. vri-ix. — Potl, Eiyraol. Forsch. lî, S. 3f»0 f. G21 f. — Uœfer, Zeitsch. fur die Wiisensch. der Spr. iif, S. 226 et autres.

mille ans qu'elles nous offrent. D'un autre côté, le chinois passe lui-même maintenant dans la langue parlée, aux procédés de Tagglutinatiou^ tandis que la langue écrite y répugne positivement (i).

Une langue arrivée à ce moment de son dévelo{)* pement où les éléments originaux des formes de mois cessent d'être sensibles, entre dans une nouvelle ère de progrès et de formation ultérieure. Les terminaisons grammaticales sont si affaiblies, que bientôt elles sembleraient privées de sens; de là, la nécessité de désigner de nouveau les rapports grammaticaux par des formes de mots particulières. Au lieu delà signiQcation et du rapport que Ton tendait a condenser dans une même forme nominale, on cherche à redonner au rapport une expression séparée. Au lieu delà synthèse qui réunissait d'abord plusieurs racines en un seul mot, Tanalyse résout les formes complexes en différcnis mots (2). Dès lors, la langue est dirigée dans sa for* mation par un principe diamétralement opposé au

(1) Abel Rémusat, Recherches sur les langues tartares, p. 22 — Bazin , Mi moire sur les principes généraux du chinois vulgaire. (Extr. du Journal asiatique)^ Paris, 4845. — Le même, Gramm. mandarine^ ou principa g 'nérauœ de la langtAC chinoise parlée, Paris, 4856.

(2) Grimm, Urspr. der SpracheS. 483 f, (.1er Abb.)

premier. I/effet de celte analyse est la désorgani sation de la langue. On la remarque dans les géni tifs chaldéens et rabbiniques qui ont substitué à la forme synthétique de l'état construit les prépositions rf ou schel; dans les verbes arabes qui expriment le passé par le verbe auxiliaire kana; et poiu* les langues romanes, dans la comparaison que Ton peut établir entre les formes condensées du latin et les formes divisées du français ou de l'italien : amavi = amabui {la racine bhu être, du sanscrit), j'ai aimé, ho amato. 11 serait curieux d'observer une langue qui eût passé de l'isolement à la flexion, et qui de retour à l'isolement reprendrait la voie de l'agglutination à la flexion. L'anglais tel qu'il est parlé dans l'Amérique du Nord est le seul exemple que l'on pût indiquer à cet égard, et encore d'une manière peut-être plus ingénieuse que certaine. L'anglais dit : Suppose j-ou hai^e donethat^ supposé que vous ayez fait cela; l'américain raccourcit le mot suppose et en fait spose^ qui devient une conjonction : Spbse I came ta him^ si je vais chez lui.

Quoi qu'il en soit de la constatation plus ou moins rigoureuse de ce phénomène, sa possibilité et même sa probabilité ne ressort pas moins de ce

que nous avons dit, et nous pouvons affirmer que

Fétat d'une langue, au moment où elle nous est connue, ne permet de tirer aucune conséquence relative à la marche historique qu'elle a suivie dans son développement. Le chinois qui, par son état actuel monosyllabique, semble indiquer l'origine isolante, n'est-il pas arrivé là par l'influence de cette désorganisation ? Nous n'avons les données suffisantes ni pour le démontrer, ni pour le nier, et nous pouvons dire la même chose de toutes les langues, excepté celles de la famille indo-germanique (i).

Mais si les langues qui semblent actuellement les plus distinctes au point de vue grammatical ont pu passer d'un état à l'autre, on ne saurait conclure de la forme extérieure des langues qu'elles ont été séparées et distinctes à l'origine. Et en effet, la science a cherché à découvrir des rapports d'unité généalogique entre des langues de formation tout à fait diverse : Bopp, entre les langues indo-germaniques, les polynésiennes et les caucasiennes; Benfey, entré les sémitiques et les égyptiennes (3).

(4) Sieinthal in der Zeitschrifft der D. M. G. 4858, S. 444426.

(2) Die kaukasichen Glie 1er des indogerm. Sprachstamms^Berlin 4847. — Ueber die Verwandtschaft der malaiisch-polyn. mit den indoeurop. Sprachen, Abh. der Berl. Akad. der Wissensch. 4840.—

Nous pouvons donc tirer de l'examen des langues, sous le rapport grammatical, deux conclusions analogues à celles que nous avons tirées de leur examen sous le rapport lexicographique : 1® la question de Tunité ou de la pluralité d'origine des langues ne peut être résolue que par Tétude des racines, puisque les racines seules nous offrent les éléments primordiaux et essentiels du langage, en dehors de toutes ses modifications historiques; ^ comme de telles études n'ont été faites jusqu'à présent que sur un nombre de langues relativement très-restreiut , il s ensuit qu'au lieu d'être en droit de nier au nom de la science l'unité originelle du langage, on peut légitimement supposer que les progrès de la science feront de ce fait une thèse certaine.

Ueher das VerhaBltniss des aBgyptischen zum semitiâchen Sprachtam. Leipzig, 4844.

Il nous reste à examiner le second point snr lequel M. Pott s'appuie pour affirmer Firréductibilité des langues : c'est la diversité infinie de leurs formes intérieures. Nous devons d'abord nous faire une idée exacte de ce qu'il entend par forme intérieure des langues. Ces mots ont été employés pour la première fois par Humboldt dans son Introduction au Kawi. Toutefois, il ne semble pas avoir attaché une grande valeur à cette exprès* sion qu'on ne trouve que deux fois dans son livre, dans les en-téte des paragraphes ii et la. Heyse au contraire et Steinthal en ont fait grand cas, et lui ont donné une signification qui était loin de la pensée de Humboldt. Humboldt entendait par forme intérieure des langues la forme générale de la pensée exprimée à l'aide des moyens phonétiques de chaque langue. Les autres savants dési-* gnent par ces mots le système particulier des caté*

gories grammaticales d'une langue (i). Leur sentiment peut ainsi se traduire : Il y a dans toute langue la révélation d'un système particulier de pensée, d'une certaine logique populaire; les catégories grammaticales ne répondent nullement aux catégories logiques : elles fout simplement connai* tre les idées d'un peuple déterminé. Heyse dit : « La forme intérieure d'une langue est la forme r générale de la pensée adoptée dan^ cette langue c pour représenter, d'une manière fixe l'esprit du ff peuple, qui la parle. » D'après lui, il faut se garder de prendre le mot « forme p dans l'acception qui lui convient lorsqu'on s'en sert pour désigner l'opposé de la matière : car tout objet perçu, toute perception, par conséquent aussi les rapports formels de l'objet pensé, sont a matière )> dans la conscience de l'homme. La forme intérieure de la langue consiste plutôt dans la conscience que l'faomme lui-même a de son idée de la chose ou de Tobjet. Dans l'acte par lequel l'idée produit la représentation, est contenue la création du langage, et les représentations se. forment par le moyen du son et constituent le mot.

(4) Heyse, Sprachw. S. 462.-^Steinthal, Classification der Sp. S. 74.

D'après Humboldt, il n'existe par conséquent qu'une seule forme intérieure des langues, qui leur est commune à toutes, puisque partout les mêmes catégories logiques doivent être exprimées de la même manière, par le moyen de la langue. Mais d'après les nouveaux philologues, auxquels s'as« socie Pott, chaque langue a une forme intérieure qui lui est propre, puisque chacune a des catégories grammaticales particulières, a Par là, dit a Heyse, se trouve renversée cette idée de gram- « maire générale ou philosophique d'après laquelle « toutes les langues ont le même système de caté** A gories logiques. Le système général de pensée « est à l'arrière-scène du langage. Il réside dans « l'esprit qui s'élève au-dessus des manières de (c pensée et des représentations particulières. Le « système de ^chaque grammaire doit se régler « d'après ce système général de pensée, et leur a degré de perfection provient du degré dans le- « quel les systèmes grammaticaux se rapprochent « des systèmes logiques. Mais on ne saurait consi- «f dérer ceux-ci comme, une loi posée d'avance « et devant nécessairement régler les premiers. » Humboljdt est donc conséquent quand il reconnaît seulement une différence entre lôs formes intérieures des diverses langues, différence qui

sert à apprécier la quantité de formes déterminées qu'elles ont employées pour les catégories de la pensée. Steinthal doit, au contraire, trouver dans les langues une différence fondée sur la conscience des peuples et manifestée dans leur langage.

Ces deux points de vue au sujet de la forme intérieure des langues ne nous occupent qu'autant qu'ils pourraient prêter à des conséquences contre 'unité originelle du langage. D'après Humboldt, la distinction des langues semble consister dans une différence quantiiatii^e des systèmes de catégories qu'elles expriment. Or, rien ne nous empêche de supposer l'existence d'une langue, qui contenait la somme de tous ces systèmes de catégories, dont quelques-unes seulement ont passé dans les lan* gués actuellement existantes. Et s'il s'agit de déterminer le caractère de cette langue, nous dirons qu'elle n'aura possédé aucune désignation particulière de forme, aucun système fixe de catégories, mais qu'elle aura exprimé par la juxtaposition de différentes racines toutes les relations de l'objet pensé. Il est historiquement prouvé que les langues les plus développées ont été un jour dans cet état : M. Benfey l'a très-heureusement montré par l'étude comparée des déclinaisons et des con-

jiigaisons sanscrites, françaises et anglaises (i). Plus nous remontons dans l'histoire des langues indo-germaniqueSy plus s'étend le champ de la dérivation. M. Benfey fait aussi connaître plus loin l'origine des catégories grammaticales dans les langues indo-germaniques. « Les résultats des fi nouvelles recherches philosophiques , dit-il , a montrent que l'état historique connu de notre a famille de langues a été précédé par un état dans <r lequel il n'y avait pas un système grammatical, a une coordination et une subordination des a formes linguistiques selon les diverses catégories «c grammaticales que nous trouvons aujourd'hui, c Aucun sentiment, aucune conscience de ces « catégories plus ou moins étendues, n'a exercé <x son influence sur la formation des langues du- « rant cette première période. Au contraire, ces « catégories sont dues à un développement des (< langues suffisamment marqué. Les besoins ont a servi à former une quantité de mots que l'on a a pris «nsuite pour synonymes, lorsque les facul- « tés généralisatrices du peuple ont réduit les tf langues aux catégories dans lesquelles elles nous « apparaissent. Les langues indo-germaniques

(4 ) Skizze des Orig. der indog. Spr. S. 35 ff. — 74 6 ff.

« portent une empreinte vive de ce travail de gêné'* 9 ralisation et d'élimination, i»

La manière dVntendre la forme intérieure des langues adoptée par Steinthal ne conclut pas mieux que celle de Humboldt à la diversité d'origine. Qu'il y ait dans lés langues une diversité princi* pielle reposant sur les divers modes d'appréhension des idées et sur les formations des signes re* présentatifs, malgré cela, nous pouvons regarder comme possible que ces langues actuellement dif* férentes aient été originellement une, et nous pou«vons le démontrer en nous autorisant des paroles mêmes de Steinthal. Il dit de cet état primitif des langues qui succéda immédiatement à la création du' langage : « D'où vint donc à l'homme qui de^ « vait former le langage cette faculté de communi- «r quer à ses semblables une réalité aperçue ? Celui m qui parlait avait l'idée de ce qu'il avait vu et K de ce qu'il voulait communiquer. Il devait pou- « voir le peindre ; mais la langue ne peint pas : « elle ne transmet pas des idées, mais seulement ir des représentations , des signes d'idées et des « moyens de former des idées. Toutefois, lorsque « deux mots étaient prononcés dans un certain « ordre, l'auditeur trouvait dans les représenta- « tions éveillées en lui un moyen suffisant de dé-

U SCIENCS DU LANGAGI. 9A

fc couvrir les idées qu'on lui offrait : on n'avait «r qit'à fournir à Tauditeur les éli^ments, et lui laisser c le soin de rétablir le rapport qui se trouvait chez « l'interlocuteur. On pouvait abandonner à Tau- « diteur le lien d'union des représentations, sans « lui donner des indications plus précises sur les « rapports des parties de l'idée. Chacun pouvait ce les découvrir sans hésitation et sans difficulté. « Il n'était pas nécessaire de l'exprimer phonéti- « quement, de le proférer : il se déduisait de luif€ même par le simple mécanisme de l'âme. Aussi, c bien que les idées fussent divisées dans leurs « éléments expressifs ^ cependant dans l'intelli- « gence de l'auditeur ces éléments ne cessaient pas « d'être unis, comme ils Tétaient dans celle de c l'interlocuteur. » Voilà le principe, et voici nos déductions : Que divers peuples aient exprimé leurs idées chacun d'après un ordre de catégories formées selon leur mode d'aperoeption, ou leur mode conventionnel d'expression, que par consé* quent la forme intérieure des langues varie suivant ces principes internes de formation, si la science arrive à prouver que la matière de la langue, c'est«à*dire les racines, est la même chez tous les peuples, il sera certain que l'expression du génie des différents peuples que nous trouvons dans les

diverses langues, est un fait qui a succédé à un ordre primitif dans lequel il n*y avait qu*un seul peuple et qu'une seule langue. Ce sera l'époque dont parle Steinthal, où le simple mécanisme de Tâme permettrait ces rapports simples et sans catégories grammaticales distinctes, de l'auditeur à l'interlocuteur. Supposons donc que pendant le long espace de temps qu'a duré cet état primitif du langage, un grand événement historique ait forcé les peuples à se séparer, supposons qu'ils aient emporté avec eux la matière de la langue antérieure à la dispersion, il est certain que par suite des influences des lieux, des mœurs, des usages, de la prononciation, ces divers peuples auront informé, selon leur génie particulier, développé par les circonstances dans lesquelles ils auront vécu, la matière de cette langue primitive. Mais s'il est prouvé que le fond de la langue est le même chez tous, il sera certain que les différences provenant de la forme intérieure de la langue ne contredisent pas la communauté d'origine du langage humain.

Nous sommes conduits par là à deux conséquences identiques, à celles que nous avons dé* duites plus haut : i"" C'est à l'étude des racines qu'il faut demander des conclusions sur Tunité ou

la pluralité des langues; 2° les résultats obtenus parce procédé permettent d'espérer que lorsque les racines seront mieux connues, la science affirmera sans crainte l'unité originelle du langage. Puis donc que la science peut espérer d'arriver à prouver la communauté d'origine des langues, il est téméraire d'affirmer sur la foi d'une persuasion scientifique désormais fort douteuse, qu'il existe des familles de langues tout à fait irréductibles. Cette prétendue irréductibilité ne peut pas s'accor* der avec les résultats d'une recherche a posteriori qui permet de retrouver l'unité à l'origine. Nous croyons avoir justifié dans la démonstration ce que nous disions en commençant, que la réfutation des assertions de M. Pott et de M. Benan, son satellite fidèle, était de nature à jeter du jour sur tout notre sujet.

Nous venons d'exposer avec sincérité les divers points de vue de la science contemporaine à lendroit de la diversité actuelle des langues du globe. Ce fait, fort embarrassant pour ceux qui le considèrent avec le parti pris de prouver l'irréductibilité des langues, est beaucoup moins inexplicable pour ceux dont le but est de démontrer la possibilité de l'unité primitive. Mais, pour nous sembler plus logique, la solution proposée par ces derniers philologues ne perd pas son caractère de simple probabilité. Les éléments destinés à former la base d'une induction sûre ne sont point encore suffisamment analysés : les conjectures sont heureuses, la démonstration n'est pas complète.

Nous sera-t*il permis d'essayer une hypothèse? Nous la proposons, convaincus qu'elle peut servir à autre chose qu'à augmenter le nombre de celles

qui ont été tentées avant nous; car elle n'est pns le résultat de conceptions ingénieuses et personnelles : elle s'affirme comme un fait historique : elle s'appuie sur des documents dont l'unité harmonieuse pourrait la faire prendre pour une réalité. Il nous semble d'ailleurs que la question proposée reçoit par elle une solution satisfaisante, et son point de départ lui-même se retrouve dans les conclusions d'une science obstinée à la méconnaître.

On remarque dans Tenfaut et dans le sauvage l'existence d'une sympathie réelle entre le corps et l'âme; on en conclut à la dépendance de l'un et de l'autre qui a dû être encore beaucoup plus intime et plus féconde chez l'homme primitif, et se manifester principalement dans les organes de la respiration et de la voix. On constate la propriété qu'ont les objets de résonner lorsqu'ils sont frappés; on en conclut que l'homme primitif a reçu de la nature un choc tel; que la répercussion produite dans son esprit a causé naturellement une expression phonétique. On a soin de reconnaître que c'est là une propriété dont la disparition a dû arriver à un moment assez rapproché de son premier exercice. On arrive dans les deux cas à constater Texistence originelle de l'union organique de l'Ame et

du corps et les opérations de Tun et de l'autre beaucoup plus intimes que celle que nous observons aujourd'hui.

Tels sont les aperçus de M. Steintbal et de M. Max-MûUer.

M. Steintbal se représente ainsi les conditions dans lesquelles se produisit le langage articulé, a A l'origine de l'bumanité, l'âme et le corps étaient « dans une telle dépendance l'un de l'autre, que « tous les mouvements de l'âme avaient leur écbo n dans le corps, principalement dans les organes de la respiration et de la voix. Cette sympathie « G i corps et de l'âme, qui se remarque encore « dans l'enfant et dans le sauvage, était intime et a féconde chez rbomme primitif; chaque intuition « éveillait en lui un accent et un son. Une autre « loi qui joua dans la création du langage un rôle « non moins essentiel , ce fut l'association des « idées. En vertu de cette loi, le son qui accomff pagnait une intuition s'associait dans l'âme avec « l'intuition elle-même, si bien que le son et Tintt tuition se présentaient à la conscience comme « inséparables, et restaient également inséparables a dans le souvenir. Le son devint ainsi un lien a entre l'image obtenue par la vision et l'image « conservée dans la mémoire; en d'autrrs termes

« il acquit une signification et devint élément du c langage (i). » M. Mai-Mûller explique, comme on ya le voir, Tapparition des racines et les transformations qu'elles ont subies dans la formation complète du langage : « Cest une loi de la nature « que tous les objets qu'elle renferme résonnent m lorsqu'ils sont frappés. Chaque substance a un c son particulier : nous pouvons conclure à la c perfection et à la valeur plus ou moins grande (V des métaiix, d'après la nature de leurs vibrations, ff et comme d'après la réponse qu'ils donnent : «t Tor résonne autrement que le cuivre, qui ré- « sonne lui-même autrement que la pierre; et (C d'ailleurs des percussions diverses produisent « différents sons. Un fait analogue s'est produit « par rapport à l'homme, l'oeuvre de la nature la a mieux organisée. Toutefois, dans son état pri- « mitif et parfait, Thomme n'eut pas simplement -^ comme la brute le don d'exprimer ses sensations «r par des inlerjeclions, et ses perceptions par des « onomatopées : il posséda encore la faculté de a donner des expressions plus articulées à ses « conceptions rationnelles. Cette faculté ne fut

(<) De V Origine du langage^ par Ernest Renan, V édition. Préface^ page 34 et suiv.

«c pas le résultat de sa propre industrie. £lle fut <€ un instinct de son esprit aussi irrésistible que « les autres instincts. En tant que le langage est « le produit de cet instinct, il appartient au règne ce de la nature. D'ailleurs la faculté créatrice qui « donnait à chaque conception, lorsqu'elle perçait a pour la première fois à travers le cerveau, une <c expression phonétique, s*est éteinle lorsque le a but a été obtenu ; car c'est la loi générale des « instincts de disparaître dès qu'ils sont inutiles, ce Le nombre des types phonétiques ainsi formés « doit avoir été presque infini au commencement, a et c'est par élimination que cet amas de racines a plus ou moins synonymes a été graduellement a réduit à un type définitif (i). »

Ces assertions, dont nous n'avons pas à présent à examiner la valeur, nous permettent de conclure que la science moderne reconnaît l'existence d'un état primitif de l'humanité, dans lequel l'union de l'âme et du corps et leurs relations avec le monde extérieur étaient dans un état de perfection telle, qu'il en résultait la production d'une expression phonétique complètement en harmonie avec les influences du monde extérieur et avec les modifia

(* 1 Max-Muller Lectures on the science of the language.

cations de 1*1111 et de l'autre. Mais s'il a existé un moment dans l'histoire de l'humanité où cette perfection originelle a disparu pour faire place à iiu état d'imperfection; si la mutuelle dépendance entre l'âme et le corps a un jour cessé d'exister ; si l'harmonie entre l'homme et le monde a été un jour fatalement rompue, l'homme a dû perdreau même instant cette faculté créatrice^ dans le mode au moins qu'on suppose. 11 faut introduire ici un élément nouveau, complément logique de l'organisation corporelle et intellectuelle del'homaie. Qu'est-ce que cet être si bien harmonisé en luimême et avec le monde extérieur? Pourquoi ces répercussions de l'univers sur l'organisation humaine? Cet être qui peut penser, même en faisant abstraction du monde sensible, a*t-il avec son Créateur des relations moins intimes qu'avec les choses extérieures? Une réponse affirmative à cette dernière question serait l'induction naturelle et la déduction logique des données de la science. Il est impossible, en effets que l'auteur de toutes choses^ eu donnant à une créature privilégiée des facultés si admirables d'aperception et de reproduction articulée, Tait laissée inaccessible à son action personnelle et comme nécessaire. Il est de la créature ainsi formée de correspondre avec la cause

d'une manière au moins aussi parfaite quelle cor respond avec les créatures qui lenvironnent. On comprend toutefois par une étude des facultés humaines et de la liberté qui est leur couronnement, que ces rapports, pour avoir été comme nécessaires au commencement, n'en étaient pas moins essentiellement libres dans leur cause. L'activité humaine en avait la clef : elle pouvait à son gré en suspendre le cours. Il y a plus : Tharmonie qui existait entre Thomme et le monde était subordonnée à l'harmonie qui existait entre Thomme et Dieu. La rupture de cette dernière entraînait la rupture de la première et la cessation de Tharmonie même que l'homme sentait en lui. Le péché qui éloignait l'homme de Dieu affaiblissait la na« ture humaine, tout en lui conservant son intégrité, et lui ravissait avec ce qu'on appelle dans l'Église son état de sainteté et de justice, la perfection originelle de son être. Par lui, la volonté humaine se séparait de Dieu, et comme d'abord tout son entraînement était dans le sens de Dieu et de son bon plaisir, ainsi désormais l'homme devait sentir dans ses membres une loi de répugnance à ce souverain bien. L'harmonie du corps et de Tâme était troublée, « la chair se révoltait contre l'esprit et Fesprit contre la chair. » La nature ne pouvait

40t U SCIENCE DU LANGAGE.

plus reconnaître rhomme déchu eomme son souverain. Toutes ces perturbations rendaient l*homme désormais sujet à l'erreur. Les effets particuliers qui lui servaient comme un principe d'induction infaillible et prompt pour arriver aux lois générales, ne devaient plus être pour lui qu'un principe d'induction moins rapide et souvent fau*

tive.

Or, comme notre être entier se manifeste dans le langage, il s'ensuit que le péché, s'il a existé, a dû exercer son influence sur le langage primitif. Les idées de l'homme, ses modes d'appréhension ne répondant plus désormais qu'imparfaitement à la réalité, le mot, l'expression ne devait plus être l'image complète de l'idée, de la perception. L'union harmonique entre l'idée et son expression phonétique perdait son fondement essentiel par la cessation de l'harmonie entre Tàme et le corps. L'homme n'était plus ni le roi, ni le grand prêtre delà création, destiné à offrira Dieu un sacrifice de louanges par la réunion qu'il présentait en lui, et qu'il avait en lui-même le pouvoir de réaliser de toutes les créatures : le mot n^était plus une simple image, mais un signe conventionnel d'idée, et la langue entrait par là même dans une période d'altérations et de transformations nécessaires. Si

les hommes étaient restés dans la perfection de leur état primitif, la langue serait demeurée toujours la même, parce que Tunion entre Tidée et son expression ou sa forme extérieure aurait gardé ses mêmes caractères et sa même nature. Mais le péché devait détourner les mots de leur sens primitify et amener la perte de leur véritable signification. De plus, dans la langue originelle, la désignation des objets sensibles servait de métaphore naturelle pour désigner les objets du monde sur* naturel : Tharmonie entre les deux mondes une fois rompue dans Tindividu qui semblait formé pour les unir, un semblable résultat devenait impossible. Par un motif analogue, l'intelligence de la langue cessait d'être intuitive pour devenir inductive ou déductive, et ainsi des influences nombreuses se réunissaient pour l'altérer (i).

Telle est notre hypothèse, et telles sont les conséquences que le péché a dû produire s'il a réellement existé. Elles résultent de toute une série de documents se donnant la main et remontant à la Genèse, et de tout un ordre d'idées que deux sociétés exploitant un même fonds proposent au monde depuis des siècles. Nous n'avons pas à exa-r

(4) Raulen, Diespfachverwirrung.Zyrœlît/es Kapitel, S. 439.

miner rautorité d'un pareil enseignement ; nous nous contentons d'étudier la source des documents précités et de montrer l'enchainctnent des faits dont elle propose le récit. Il y a dès à pré* sent une différence essentielle entre les conjectures de quelques savants, d'ailleurs fort habiles, et la persuasion unanime de l'humanité exprimée par ses plus illustres génies. Cependant, nous allons essayer de lui concilier un caractère de vérité plus grand, en rapprochant les divers faits racontés par Moïse, des enseignemeuls de la philologie et de l'histoire.

L'Ancien Testament et les révélations qu'il con* tient ont pour but la conduite d'Israël : la Genèse nous fait connaître les conditions dans lesquelles ce peuple est devenu le peuple de la promesse. La création est le fondement de toutes choses. Avec

elle commence l'histoire du salut : la nature créée pour l'homme et l'homme pour Dieu, telle est en deux mots l'idée synthétique de la création (Gen., I et II). Le péché vient bientôt séparer l'homme de Dieu; l'harmonie est détruite; mais la promesse d'un libérateur annonce à la création que toutes choses rentreront un jour dans Tordre (Gen., lu). Le ProiO'Eifangelium devient dés lors le centre et comme le thème de tout l'Ancien Testament et de la Genèse en particulier. La foi et la vie qu'elle règle sont la préparation au Sauveur. Le sacrifice et la tradition orale des patriarches conservent et manifestent la foi ((ren . , iv, 3-5). La justice de Dieu

intervenant pour punir les crimes contient les hommes dans la justice et la sainteté (Gen., ly, 9 seq.y ^3 seq.). Cependant, la justice qui punit n'est pas séparée de Tamour qui pardonne, et quand une sévérité nécessaire engloutit les pécheurs sous les eaux du déluge, Tarche, figure de l'Église, soutient au dessus des eaux une famille bénie (Gen., vi-viii). Dieu veut sauver le monde à cause de son Fils, le libérateur promis, et il conclut avec Noé un nouveau pacte qui rappellera la promesse à ses enfants (Gen . , ix). C'était le moment pour Moïse de dérouler à nos yeux le tableau des divisions qui devaient avoir lieu entre les peuples du monde, en rapportant tous les hommes à une souche commune : ils ont tous participé au péché, ils participeront tous à la grande miséricorde. Le fondement de cette égalité est la communauté d'o* rigine (Gen., x, 5, 20^ 3i, 82) : il fallait la constater et montrer qu'avant la séparation de Babel, racontée au chapitre onzième, les hommes ne for* maient qu'un seul peuple et devaient par conséquent tous participer au bienfait de la Rédemption. Quand, à la fin du dixième chapitre, il est dit : M Tels sont les descendants de Noé; c'est « d^eux que se sont formés les peuples qui ont « occupé la terre après le déluge, » cette incise

appelle naturellement le récit de la séparation. Paroii les diverses familles ainsi formées, il en est qui sVgarent, mais Tune d'elles, la famille de Sem, est spécialement choisie pour porter le salut à toutes les autres. Le récit de la séparation des peuples est donc très-heureusement. placé entre le tableau généalogique des descendants de Noé, celui des descendants de Sem et la vocation d*A« braham qui le complète.

Jusqu*au moment de la séparation, les hommes ont formé un seul peuple et parlé une seule et même langue. Pour prévenir certaines difficultés que Ton pourrait faire au sujet d'incises qui ne semblent pas à leur place, et pour mieux montrer Tunité du récit mosaïque, nous ne croyons pouvoir mieux faire que de citer un passage de saint Augustin, dans son livre de Doctrina chrisiiana^ m, 36 : a Sextam regulam Ticonius recapitulatio- « nem vocat, — - sic enim dicuntur quaedam, quasi « sequantur in ordine temporis vel rerum contint nuatione narrentur, cum ad priora quae prseter*t missa fuerant, latenter narratio revocatur. Quod « nisi in hac régula intelligatur, erratur. Sicut in « Geuesi -» cum compemorarentur generationes « filiorum Noe, dict^m est : Hifilii Cham in tri-' « bubus suis et in gentibus suis. Et annectitur de

«r omnibus : Hœc tribus fiUorum Noe secundum 9 generationes eorum et secundum génies eorum, a Ab his dispersée sunt insulœ gentium super ter- « rampost diluvium. Et erat omnis terra labium « unum et vox una omnibus. Hoc itaque quod a adjunctnm est : Et erat omnis terra labium « unum et i^ox una omnibus (id est una lingua « omnium), ita dictum videtur, taoquam eo jam a tempore, quo dispersi fuerant super terram a eliaro secundum insulas gentium, uni fuerit f( omnibus lingua communis : quod procul dubio ce répugnât superioribus verbis, ubi dictum est : « In tribubus suis secundum iinguas suas. Neque a enim dicerentur habuisse jam Iinguas suas sin* <c guise tribus, quae gentes singulas fecerant^ « quando erat omnibus una communis; ac per a hoc recapitulando dictum est : Et erat omnis a terra labium unum et vox una omnibuSy latenter cr narratione redeunte, ut diceretur, quomodo c factum sit, ut ex una omnium lingua fuerint ce divisi per multas. Et continuo de illa turris anlia ficatione narratur, ubi haec eis judicio divino c ingesta est pœna superbiae : post quod factum ce dispersi sunt super terram secundum Iinguas « suas. »

Une observation peut aider à découvrir la

relation qui existe entre les mots î*ny^, nSB^ ^^ Q5-|3*I, employés par Moïse dans le lexle qui nous occupe et à déterminer la valeur qui leur convient. Le mot î'^iy^, que nous trouvons au ch. X, versets 5, 20, 3i, ne reparaît pas une seule fois dans le chapitre onzième. Au verset septième de ce chapitre, où la Vulgate a traduit . Confundamus ibi linguam eorum^ le texte porte Dn3lî^- Mais puisque, quand il est question d'une manière anticipée de la dispersion des diverses familles de peuples, Moïse se sert du mot piy'^, puisque l'état du peuple antérieur à la confusion des langues est exprimé par : Erat aiitem terra labii iinius et sermonurn eorumdem, ^^^J ^* D'^I^T» ^^ s'ensuit que Pl^b P^^^t ^^''6 P^is pour un terme équivalent aux deux autres réunis, et dès lors cette dernière phrase indiquera qu'avant la dispersion on ne parlait sur la terre qu'une seule langue. D'ailleurs, si les deux mots employés par les Septante et la Vulgate pour traduire les deux mots hébreux avec une fidélité peut-être trop scrupuleuse, peuvent jusqu'à un certain point laisser discuter ce texte, il n'en est pas de même de la version Peschito, de celle d'Onkelos, et des deux Targums, lesquels traduisent : On parlait une seule langue^ la langue sainte (c'est-à-dire l'hébreu). Les Grecs nous font

Uù LÀ SCIENCE DU LilNCAGE.

connaître leur persuasion d*une manière qui n'est pas douteuse, en appelant les hommes de ce temps^ là jfJLoyXojTToc xal o/zof on/oc. Les Pères latins sont aussi du même sentiment (i).

Yitringa suppose que la diversité des langues est le résultat de circonstances naturelles, et, dans une dissertation fort habile, il s'efforce de démontrer que Tunité dont il est parlé au ch. xi, v. i, consistait dans la manière uniforme de penser et d'agir chez tous les hommes. Puis il fait intervenir Dieu directement, au verset 7"*, comme l'auteur immédiat des dissensions entre les constructeurs de Babel, ce qu'il serait difficile d'accorder avec la liberté humaine. C'est à peu près l'opinion de Philastre, qui voulait que l'intelligence eût été communiquée aux hommes par le don des langues (2).

En prenant pour synonymes les deux mots nSlV et Q>'n2T> ^" introduirait une tautologie qui n existe pas dans le texte. nSlt^ indique l'instrument subjectif de la parole, labiurriy et Q^'^^n,

(\) Chrys., hom. 30 in Gm.y p. 295. Ed. Montf. — Nat. Alex., Hist. eccles. Tom. I, diss. V, pi op. I.

(2) Campegii Vitringae Olmrv.Sa r. lib. 1 de Conf» /inp.— Cier. tn Gen»y xr, 1 ; Sentiments de qi*- ques théol. de Uoll. Lelt. 49.— Philo, p. 332 ; éd. Mangoy. — Phii. Lœr. 56

sermones^ le résultat ou l'objet. Nous trouvons ces deux mots unis dans le psaume lix, i3, sermonem labiorum ipsorum ID^nôB^— IDT- H ^st vrai que, dans le passage précité de S. Jean Chrysostome, ce Père dit que le second mot exprime la même chose que le premier. Sans contredire cette affirmation y on peut admettre que les deux mots expriment en effet la même chose, mais qu'ils l'expriment de deux manières différentes. Bochart qualifie cette distinction de subiilior quant solidior (i). La suite de la démonstration fera voir combien elle est importante. Aussi la trouve-t-on chez presque tous les exégètes anciens et modernes (2). Quant à la manière de la concevoir, on peut adopter l'un et Tautre de ces deux sentiments : i^* Lorsqu'on considère certaines expressions de l'Ecriture, telles que ps. xii, 3, labia dolosuj Exod. VI, 12, incircumcisus lalniSy Job i3, 6, ludicium labium meorum^ Prov. xii, 19, labia i^e* racia^ on voit que la parole est la forme extérieure de la pensée. Dès lors, la juxtaposition des deux mots 13*1 et *i3tt^ indique les deux éléments^ ou.

(4) Bochart, Vhileg,\,\h,

(2) Pererii Comm, in Gtn. i, xvi,disp. i ,n. 4.— Knobel, Deîitzsch in huDC iocum.

si Ton veut, les deux facteurs de la parole humaine. Il y avait sur la terre unité dans la manière de penser et dans la direction de Tesprit, et il y avait aussi unité dans l'expression phonétique de la pensée : Tunité existait dans les signes d'idées, T>7 ^ia^£îtT(î>, et dans la pensée, rfi iiacvoia. 2" D'autres passages de TEcriture, tels que Is., xix, 18, lingua Chanaarij Is., xxviii, 11, loquela labii^ Ps* Lxxxi, 6, linguam quain non uoveraty permeltent de donner à ngt^ la signification de formes grammaticales. Alors la réunion des deux mots

HESlfif et D^'lin indique la somme des éléinents de la langue : Tun étant l'élément grammatical, l'autre sera l'élément lexicographique. Au point de vue scientifique, cette dernière explication clu verset serait peut -être la plus juste et la plus significative. Sans doute l'unité de la langue n'est {^s rompue par la formation ou par l'appropriation de nouveaux mots, mais son unité n'est parfaite que lorsqu'elle existe dans les deux éléments qui la constituent. Or, c'est précisément ce que notre passage dit de la langue avant Babel.

Remarquons enfin que Moïse parle dans ce passage de toute l'humanité, de toute la terre habitée i^lNH- S^ ''^" avait des doutes sur l'étendue de ce mot, on pourrait les faire disparaître en rnppe-

iant le ch. ix^ i3y 19, où elle ne saurait être restreinte. C'est d'ailleurs ce que démontrent la liaison qui existe entre les ch. xi, v. i, et ch. x, v. 3^, et l'apposition du mot QiJfo au mot ynxn ^^ V. 9, ch. XI.

Le récit continue, v. 2 :

Cumque proticiscerentur de Oriente, invenerunt campum in terra Sennaar et habitaverunt in eo.

On peut se demander quels sont ceux qui sont partis de l'Orient. Le suffixe pluriel ajouté au verbe Qt^DîD ^^^^ offre un exemple d'un suffixe pluriel destiné à remplacer un substantif collectif, et doit se rapporter au substantif terra que l'on trouve dans le verset précédent. Terra indique en effet ici l'ensemble des habitants de la terre, l'humanité, comme cela arrive au P** livre des Rois, 10, 24, et au ir des Parai., 9, 23.

Quant à Sennaar, c'était certainement un lieu de la Mésopotamie, car la Babel des Écritures n'est autre que la BaSuXoiv des Grecs. Mais Sennaar désigne-t-il la Mésopotamie elle-même? M. Oppert(i) explique Sennaar par Interramnes; il en fait inril^î forme qui répugne à la manière ordi-

(1) Jownal asiat., 1S59, t. X, p. 183.

naire et constante dont le mot est écrit en hébreu lyj^jf. Chez les Syriens modernes ij^^D» ^^^^'^r, désigne une vaste plaine qui s'étend au sud de r£uphrate et de Schat-el* Arab , jusqu'au golfe Persique (i). Nous sommes porlé à accepter celle dernière signification, d'autant plus que l'aDcienne Babylone (avant Nabuchadnezar) n'élait pas située en Rlésopolamie, mais bien sur la rive droite de l'Euphrale.

Le mouvement qui s'opérait partait de l'Orient, D*1pD> ^5 AvaroXyJç, de Oriente^ ce qui a fort embarrassé les interprètes, parce que la voie du mont Ararat en Arménie à la plaine de Babylone suit la direction du midi et non celle de l'ouest. Quelques-ups ont traduit, avec les versions chaldaïques, le mot hébreu par a principio; d'autres l'ont pris pour un nom propre; d'autres l'ont traduit par ^^ers F Orient , et cette traduction peut être grammaticalement justifiée (Gen., xiii, ii; i Sam. XIV, 5). Mais cela ne fait pas disparaître la difficulté, car Babylone n'est pas plus à l'orient qu'à l'occident de l'Arménie. Les passages dans lesquels nous trouvons ce mot nous montrent; que les Hébreux s'en servaient pour désigner une vaste

ij) Winer, Realwc^rterhuch, Y. Sinear.

région plus ou moins déterminée , qui semble avoir été bornée à Touest par le Xigi*^- C'est ainsi que la même expression est employée pour désigner la marche de Cyrus^ lequel, pour venir à Babylone, suivit la direction desNoachides (i).

L'expression invenerunt sert à nous confirmer dans l'idée qu'il s'agit d'un mouvement de la première société humaine, marchant vers un pays encore inexploré. Enfin, le mot qui désigne en hébreu campum^ Hî^pSy indique une vallée.

Comme l'historien ajoute : Et habitav^erunt ihi^ on peut conclure que la construction de la ville, * dont il est parlé plus bas, ne suivit pas immédiatement l'établissement du peuple en ce lieu. A plus forte raison sommes- nous autorisé à penser que les hommes ne se sont pas multipliés tout d'un coup de manière à former le groupe considérable dont il est question plus tard.

V. 3. Dixitque aller ad proximum suum : Venite, faciamus lateres, et coquamus eos igni. Habuerunlque lateres pro saxis, et bilumen pro caernento.

Il s'agit dans ce verset d'une nouvelle invention

(4) Bocfaard. 1. c. — ^Is. xlvi, 1t.— Dan. xi, 44.— Js. xiv, 31.— léfvf, *4. — Calmet, De iurre babelica. 11 est inutile d'observer que le mont Ârarat est à deux degrés de longilude-est de la ville de Sinar, dont la plaine tire son nom.

des émigrés. Elle répond d'ailleurs à leurs besoins. Le pays d'où ils sortaient leur offrait des ressources qu'ils ne trouvaient plus dans leur nouvelle patrfe. Ils imaginèrent de faire cuire les briques au feu, de s'en servir au lieu de pierres et de remplacer le ciment par le bitume (i).

Le verset suivant explique le sens de l'événement qui a eu lieu à Babel :

V. 4. Et dixerunt : Venite, faciamus Dobis civitatem et turrim, cujus culmon pertingat ad cœlum : et celebremus nomen nostrum antequam dividamur in uni versas terras.

Les hommes réunis à Babel se proposent trois choses : i® de construire une ville et une tour élevée; 2° de se faire un nom; 3** d'empêcher leur dispersion sur la terre. Ces trois buts sont subordonnés les uns aux autres : le mot à mot hébreu

(1) Rich says ihat n^aS signifies brick, of course ihe bumt sort from ihe root (Bab. and Pers., p. 69), buLI question this very much. Tbe name was given from the white colour of the clay employed, and bas notbing to do witb burning. Tbe distinction in ail tbe inscriptions between libin and agur is precisely tbat now observed by the Ârabs; and in tbe famous passage of Genesis, cbap. xi, y. 3, I understand tbe meening to be : Let us make bricks of libin {or white clay) and then burn Ihem. If naiS implied burning the bricks wbat would bave been tbe use of adding tbe verb nSW3^ Rawlinson, Journal of ihe Roy, asiat. Soc, vol. XVIÏ, p. 2, app.

l'indique beaucoup mieux que la Vulgate : Et dixerunt: Agite^ œdificemus nobis cmtatem et turrim^ et caput ejus in ccelurriy etfaciamus nobis nomen^ ne forte dispergamur super faciem unhersœ terrœ. L'humanité voulait se faire un nom par Tédification d'un ouvrage remarquable^ mais elle voulait aussi empêcher sa dispersion sur la terre. De ces aspirations à la renommée^ il ne faudrait pas conclure que tous les hommes ne fussent pas alors réunis à Babel. C'est ce qui a induit en erreur certains interprètes, lesquels ont pensé qu'à ce moment les fils deCham s'étaient réunis à Nemrod (Gen. X, lo) et avaient déclaré la guerre aux fils de Sem et de Japhet, celte fameuse guerre des enfants des hommes contre les enfants de Dieu. Mais le texte ne dit rien de semblable. Il dit au contraire : Faciamus nobis nomen. Ce n'était donc pas pour s'élever au-dessus des antres qu'ils entreprenaient leur construction, mais pour s'élever eux-mêmes moralement. Ils voulaient éprouver leurs forces dans cette entreprise gigantesque, et se donner par là le courage et l'audace de résister aux ordres de Dieu. Le souvenir et les impressions du déluge étaient encore très-vivants dans l'humanité; elle n'avait pas de peine à croire qu'un châtiment analogue suivrait de près une sem-

blable prévarication. D'anciens interprètes oot pensé que la tour était destinée à abriter les honir^ mes contre un déluge universel; mais, outpe qu elle eût été insuffisante pour contenir tous les hommes, on savait déjà (Gen. , x, 1 5) que ce déluge ne devait plus se renouveler. Pourquoi donc les hommes craignaient-ils leur dispersion sur la terre ? C'est parce que cette dispersion devait être pour eux un principe d'affaiblissement. Le moyen qu'ils employaient pour rempécher, la construc^ tion d'une ville, est celui qu'on emploie encore aujourd'hui pour concentrer en un même lieu une grande masse de peuple. C'était sans doute une idée fausse de supposer que leur nombre les mettrait à l'abri de la puissance de Dieu^ mais cette idée fausse elle-même était la suite du péché* L'heure de la naissance du paganisme avait sonné : car le principe du paganisme est la n^ation du Dieu vivant et personnel, le mépris du salut qu'il prépare, joints à l'idée que l'humanité peut se suffire à elle-même et trouver son salut dans son propre fond. Laisser les hommes dans cet état, c'était donc favoriser l'absorption de la révélation par le paganisme. Aussi :

V. 5. Descendit autem Dominus, ut videretciviiatem et turrira, quam œdifîcabant fiUi Adam.

Y. 6. Et dixit : Ecce unus est populus, et unum labium omnibus : cœperuntque hoc facere, nec désistent a cogita lionibussuis^ donec eas opère compleant.

y. "7. Yenite igitur, descendamus, et confundamus ibi iingaaib eorum ut non audiat unusquisque vocem proximi eui.

Ce soliloque renferme plusieurs faits dignes de j^eniarque. Dieu d'abord se parle à lui-même : Il tient coDsdl comme cela arrive toutes les fois qu'il s'agit d'un événement grave. L'écrivain sacré représente Dieu descendant et examinant ce qui se passe, comme nous le trouvons dans d'autres circonstances (Geu. , xviii, ai. — Ex. , m, 8). Il parait comme un sage qui étudie la cause avant de pro-noncer sa sentence. Les hommes sont appelés fils d'Adam, à cause de la ressemblance qu'ils contractent par leur dessein superbe avec Adam pré^ vflH:*icateur. Puis, nous voyons apparaître dans les paroles de Dieu, comme en une prophétie, toute la marche que devait suivre l'esprit humain, en persistant dans la voie où il était entré. C'est le commencement de leur œuvre, dit Dieu ; c'est le premier effet de lejir superbe exaltée; ils continueront graduellement à descendre dans l'abîme si on ne les arrête sur cette pente fatale. C'est le sens qui convient au mot du verset 6* : Cœperuntque hoc facere, La copule que qui unit cette incise à celle qui prêche, est aussi susceptible de recevoir

le sens causatif, qui lui convient dans bien des cas semblables en hébreu; dès lors la phrase entière doit être ainsi traduite : « Voilà , dit Dieu, a xm seul peuple qui parle un même langage :

<f il croit trouver dans cette double unité le prina cipe inébranlable de sa force ; cest pour cela « qu'il a entrepris Cet ouvrage et qu'il est résolu « à en poursuivre l'achèvement. » Le dessein de Dieu, en intervenant ensuite pour confondre les langues, est sans doute d'arrêter la construction de Babel, et d'empêcher Thumanité de se créer ce point de concentration et comme ce lieu de guerre. Mais Dieu savait bien qu'il pourrait plus tard renverser leur œuvre et obtenir le même résultat. Aussi pensons-nous qu'il faut donner à ces paroles un sens plus large, et qu'il convient d'y voir Dieu suivre la pensée humaine dans, ses replis les plus profonds y s'entretenant surtout de la cause et seulement en seconde ligne de l'effet. Enfin , il n'est pas dit que Dieu ait fait un acte particulier pour confondre la langue des peuples : pour lui, vouloir, c'est pouvoir et agir. Aussi l'écrivain sacré continue-t-il :

y. 8. Atque ita divisit eos Dominus ex illo loco in universas terras, et cessaverunt aedificare civitalem.

V. 9. Et idcirco vocalum est nomen ejus Babel, quit ibi coofH-

sum esl labium universse lerrae : et inde dispersit eos Dominus super faciem cunctarum région um.

• Une tradition rapportée par Josèphe veut que la tour ait été renversée par des tonnerres (i). Mais ceci est loin d'être un point historique parfaitement établi. Le texte n'en dit rien. En tout cas, la ville ne fut pas détruite : elle resta inachevée, telle qu'elle était au moment du châtiment divin. Le vénérable Bède (2) observe qu'il n'est pas dit dans le texte que Babel ait absolument cessé d'être habitée. On peut au contraire penser que Nemrod, l'auteur de l'ouvrage, resta dans ce lieu avec sa famille, pour tenter dans la suite l'extension de sa puissance. Les expressions : Ibi confusum est labium unwersœ terrœ^ indiquent encore d'une manière claire que l'humanité se trouvait tout entière réunie à Babel.

(1) Josèphe, Antiq., 1. 1. cap. 11.

(2) Notandum autem, quod Scriptura dixit quidem, dispersis per orbem slructoribus cessatum ab aedificatione civitatis, non tamen dixit ab inhabitalione ejus fuisse cessatum ; unde colligendum videtur, aliis inde decendentibus et a structura cessantibus, Nemrod operis auctorem cum sua domo ibidem bac familia remansisse, doncc progenitis ex sua stirpe pro majore et in hac potentius regnare et alias regno suo poiset addere civitates.

M. Renan qualifie le fait de Babal de « tradition ce adoptée par les Hébreux et exprimée par un te curieux mythe étymologique (i). » Dans une note de son livre sur F Origine du langage (p. 21 5), il exprime encore une fois le même sentiment : « Le mythe de la tour de Babel semble être en « partie, dit-il, le résultat d'un effort pour conci- « lier la diversité des langues avec l'unité primi- « tive de l'espèce humaine, dogme essentiellement a lié au monothéisme sémitique. »

On ne voit pas trop ce qui peut autoriser à qualifier de mythe le fait de Babel, lorsqu'on accorde que ce mythe a été considéré comme une réalité par les Hébreux, « qui, parmi les peuples de l*an- « tiquité furent en possession des idées les plus

(1) Renan, Histoire générale des langues sémitiques jWv, l, ch, 11, p. 36.

a étendues sur l'histoire générale du monde. » C'est M. Renan qui leur rend cet hommage deux lignes plus haut {Orig.j p. 21 5). L'ensemble du récit de Babel où Dieu intervient comme auteur de la confusion des langues, n'indique pas que les Hébreux aient eu «c un vague sentiment de ce <c fait, » à savoir « que le langage s'est formé sur « plusieurs types différents, et que le nombre cr des langues mères peut avoir été assez consic( dérable. »

Nous ne relevons pas les contradictions du même genre contenues dans le premier passage que nous avons cité de cet auteur. M. Renan affirme que le fait de Babel est un mythe; il faut bien l'expliquer. Alors on invoque le nom de Babel, la ville de confusion, l'aspect de la plaine infinie de Sennaar qui semblait faite pour servir de lieu d'assemblée à tout le genre humain, enfin l'impression d'étonnement que devait causer à des populations étrangères dans le pays la vue de la tour de Bélus. Gela n'explique rien ; et d'ailleurs, si l'on voulait s'appuyer sur ces faits, il fallait d'abord établir leur existence. Cette manière de raisonner n'est qu'une pétition de principe, résultat du parti pris et d'une idée fixe que Ton ne veut pas abandonner. Le récit de la Genèse expli-

que tout : chaque chose occupe la place qui lui convient. Nous y apprenons pourquoi Ton construisit une ville el une tour, et pourquoi la ville fut appelée Babel. Nous savons pourquoi l'humanité choisit la plaine ou la vallée de Sennaar, et la pensée ne nous vient pas qu'un peuple sérieux ait pu former un mythe étymologique tel que celui de Babel, à propos d'une plaine immense, qui n'aurait jamais, par le fait, servi de lieu d'assemblée à l'humanité tout entière.

Les traditions du genre humain recueillies par Lucken gardent les traces de ce fait. Les Babyloniens, l'Arménie, la Grèce, la Corée, rAmérique, et notamment le Mexique, voire même l'Australie, en conservent le souvenir. La Perse, l'Inde^ la Chine l'ont revêtu des couleurs de leur génie. Les dernières découvertes faites en Chaldée par MM. Botta, Layard, Fresnel, Oppert et Rawlinson, donnent la main aux anciennes chroniques de Diodore, de Benjamin de Tudèle, de Rauwolf, de délia Yalle, lesquels s'appuient également sur le témoignage conforme d'Hesthiaeus, le plus ancien historien de la Phénicie, des chroniques d'Eusèbe de Césarée, d'Abydène, l'historien de la Chaldée^ de Polyhistor, dans un fragment conservé par Eusèbe, et de Moyse de Corène, l'historien de l'Ar-

ménie (i). On s'accorde à reconnaître que les divers étages qui composent le Birs-Nimrud remontent à différentes époques. « Quant à la partie « supérieure de l'édifice, dit M. Fresnel (2), elle a dut être refaite par Nabuchodonosor , qui y « consacra ses meilleures briques et un mortier a de chaux d'une ténacité désespérante... Dan6 « les parties exposées à l'air et au soleil, le mor- <K tier de chaux est invincible ; on ne peut en détace cher les briques que par fragments. » Le second étage est composé de pierres brûlées reliées ensemble avec de l'argile rouge. Le troisième est composé des mêmes pierres que le précédent et d'asphalte. Enfin, le quatrième, qui est le fondement de tout l'édifice, est composé de briques cuites au soleil et reliées ensemble par de la terre humide. Quoi qu'il en soit des diverses époques où ont été construits ces différents étages, il est certain que les assises inférieures sont un reste de la tour de Babel. Quant à la différence apparente des matériaux dont elles sont composées avec ceux qui sont décrits au verset 3% elle est de peu d'importance, car les pierres brûlées retrouvées

(1) Volney, Recherches sur Vhist. anc, 1. 1, p. 446 seqq.

(2) Lettre à M. Mohl. Joum. asiat, t. XI, 4853, p, 64, 532 et p;29.

dans les fondements ressemblent fort à ce qu'ont du être les briques au moment de leur première invention, ainsi que l'observe M. Fresnel. LeTargum du faux Jonathan traduit : Et lutum erat eis pro mortario^ sens auquel ne répugne pas le texte hébreu, pourvu qu'on ne tienne pas compte de la ponctuation actuelle. Les Septante ont donné le même sens à l'hébreu; ils ont traduit : yA S.fs^otXxo:, hf orjTotç Ttriloç. L'article indique le sujet de la phrase, qui devient dès lors toute différente de la traduction de la Vulgate. Le sens est celui-ci : Au lieu de Fasphalte que l'on employa plus tard, les premiers constructeurs de Babel adoptèrent l'argile rouge. Ainsi le Birs-Nimrud contient bien dans sa partie inférieure les restes de la tour de Babel, telle qu'elle est décrite dans. la Genèse. C'est un premier témoignage de la science.

M. I^ayard reconnaît que le Birs-Nimrud n'est antre que l'ancienne Borsippa dont parlent Strabon et Diodore, comme d'une ville où était l'université de Babylone desservie par des prêtres et voisine du temple de Bel. Elle était située au sud de la nouvelle ville, construite par Nabuchadnezar au lieu même où se trouve aujourd'hui le Birs- Nimrud. Il est bon à cet égard d'emprunter à M. Fresnel ce qu'il a dit de la ville de Babylone

et de son mode de construction : ce Ainsi que Rich a Fa observé lui-même, le mol ^/7/e, appliqué à n Ninive ou Babylone, ne représente pas du tout ce la même idée que le même mot appliqué à Rome « antique ou à Londres moderne. Il ne s'agit pas c ici d'un assemblage de maisons antiques, mais a ainsi que nous le savons par un passage très- <c explicite de Quinte-Curce, il s'agit d'une cam- « pagne fortifiée, d'un district retranché, conte* a nant, outre des jardins et des terres de labour, or des temples et des habitations particulières, isoa lées ou groupées. » Borsippa fut mise au centre de cette agglomération. Or, Borsippa n'est autre chose que Babel. Le Talmud de Babylone est formel à cet égard : Etiam nos vocamus Babel Bor^ siph et Borsiph Babel. De là le proverbe : Signum malwn legi Babel et Borsippa. M. Oppert regarde la chose comme certaine (i), et il explique le mot, dans le Journal asiatique {t, IX, p. 5o3) : a Le motf nogramme complexe (Bar-sip) pourrait signifier

(1) DerBirs Nimrud, das einzige Grossartige, was von Babel noch ubrig ist, ist Borsippa, wie dièses schon vermutbet ward ; aber ich gehe weiter und behaupte, durch manche Griinde gestUtzt, dass Borsippa nur ein Theil Babylons war, wie Westminster ein Theil Londons ist. Strabo, der von Borsippa als von einer eigenem Stadt redet, schrieb za einer Zeit, als Babylon nicht mehr existirte. Oppert in der Z, der D. m. 6r. vu, p. 406.

« lieu de la dispersion des voix^ ou, lieu du baU « butiement. Le Talraud babylonien dit que le « nom de Borsippa est dérivé de t^*»Ei^'^3, parce « que les langues y ont été confondues; selon la « traduction juive, l'air y a la propriété de faire a perdre la mémoire. Nous ne nous sommes pas <r aperçu de cette qualité, et nous faisons venir a le nom de toQ VIS» ^^"^ ^^^ langues. Le mot « yi3 est un ancien mot sémitique « qui a du a rapport avec y-)^ fortifier et avec le mot arabe (c baragay qui, à son tour, est parent du grec ttuo* « yoç^ apparemment d'origine non indo-germa- « nique. » C'est un second témoignage de la science au mythe étymologique de BabeL

Enfin, tous les détails de la construction et des divers étages superposés à différentes époques, sont renfermés dans une inscription cunéiforme traduite par M. Oppert et trouvée dans le Birs- Nimrud : « Eam rex anterior fecit, quem XLII (c datâtes commémorant, sed non elevavit caput « ejus. Inde a die diluvii dereliquerant (eam ho- « mines), sine ordine praeferentes verba. Motus « terrae et tonitrua disperserant argillam ejus, « lateresque coctiles tegumentorum ejus diffide- « rant; argilla molis interioris effusa erat in colles ce separatos. Ad perficiendam eam dominus mag-

i 30 LA SCIENCE DU LANGAGE.

« nus Merodachus incitavit mihi cor ; locum ejuis ce non amoviy non violavi lapidem angularem « ejus. In mense pacis, in die fausto, argillam ce molis interioris ejus et lateres coctiles teguc mentorum ejus porticubus perforavi,*.. sicut « antea fuerat^ ita fundavi et extruxi eam :

ce sicut die pristino fuerat, ita elevavi caput « ejus (i). »

D'après cette inscription, quarante-deux générations ont séparé la première construction de la seconde. En supposant que trois générations forment un siècle, ce qui est la loi ordinaire, nous arrivons. à placer les premiers travaux quatorze cents ans avant le règne de Nabuchadnezar, ce qui s'accorde parfaitement avec la chronologie générale de la Bible. M. Oppert, il est vrai, pense que selon le langage chaldéen, un âge d'homme équivaut à deux générations de trente-cinq ans chacune. En comptant quarante-deux âges d'homme au lieu de quarante-deux générations, on arriverait à reculer le fait de Babel de quinze cents quarante ans. Mais comme M. Oppert ne nous indique pas les raisons qu'il a de compter ainsi, nous n'aivous pas à les apprécier^ et nous nous contentons

(1) Journal astaiique, 4860, t. XV, p. 445 et 497.

de donner à rinscription assyrienne le sens dont elle nous paraît susceptible.

« Personne ne contestera, dit M. Oppert, le « grand intérêt qui se rattache à cette phrase, et « qui fait de ce monument un des plus remar- (( quables, sinon le plus important de tous les « documents trouvés jusqu'ici. Elle nous enseigne « que la ruine aujourd'hui nommée Birs-Nimrud « est le reste d'un édifice érigé par Nabuchodo- « nosor en l'honneur des sept planètes (i), et re- « construit sur l'emplacement d'une autre ruine a qui, déjà à l'époque du destructeur de Jérusa- K lem, passait pour le théâtre de la confusion des « langues. )i

Nous n'insisterons pas davantage sur cet ordre de faits, parce qu'il n'est pas rare de trouver des livres spéciaux ou des articles scientifiques qui les contiennent et les exposent (2). D'ailleurs les ex-

(1) L'inscription appelle le monument: Domum luminum septem terrœ. Il est aussi remarquable qu'elle s'accorde avec la tradition antique, qui fait intervenir des tremblements de terre et des tonnerres comme moyens de destruction de l'ouvrage de 1" humanité réunie à Babel.

(2) Le chapitre XV du livre de M. Kaulen, DieSprachverwirrung, qui a servi de base à notre courte dissertation, offre une réunion très-complète et très-bien ordonnée des documents scientiOques qui se rapportent à cet objet.

€ursioi)s scienti6quesy malgré leur intérêt historique incontestable, ne sont qu'indirectement du ressort de la philologie. Nous passons à rétude des langues qui se sont formées à Babel, et nous y trouverons une nouvelle confirmation du récit mosaïque.

Les langues formées à Babel existent encore; lorsqu'elles ont cessé d'être parlées, les monuments scripturaires et les ouvrages de l'antiquité se sont chargés de nous les transmettre. Il est vrai que toutes les langues aujourd'hui, connues n'ont pas pris naissance à Babel ; l'histoire assigne Tépoque, relativement récente, de l'apparition de certaines d'entre elles, telles, par exemple, que les langues prakrites et les langues romanes. Toutefois^ leur formation même est le résultat de la séparation des peuples à l'époque mémorable qui nous occupe, et par leur origine elles se classent dans des catégories de langues mères dont on ne saurait reculer la formation au delà de ce fait. C'est à la philologie que l'on doit la création de ces catégories de langues mères. Le récit mosaïque s'accorde-t-il avec elle à cet égard, et donne-t-il, dans sa brièveté et dans sa simplicité, les causes

de ces formations et les principes selon lesquels elles ont été dirigées? C'est ce que nous allons examiner. Fixons d'abord les trois chefs principaux d'où peut provenir la diversité des langues.

I** Elle peut provenir de la partie purement phonétique, c'est-à-dire la forme extérieure que revêt le mot pour être signe d'idée.

2** Du rapport de l'expression à l'objet de la pensée, c'est-à-dire la relation intime qui existe entre l'idée et son expression phonétique.

3*^ Enfin, de l'appareil grammatical qui résulte du rapport de l'expression (de la forme du discours) à la forme logique de la pensée, ou, si l'on veut, la forme intérieure du langage (i).

Suivre ces influences sur les langages du globe, c'est aller vers celte conclusion qu elles n'ont agi sur le langage que d'une manière secondaire, et qu'il a fallu une cause spirituelle et religieuse pour amener les diversités dont nous sommes les témoins. La Genèse nous montrera ensuite le moment où cette cause est entrée en activité, et nous espérons pouvoir justifier les délicatesses d'expression employées par l'écrivain sacré, par l'étude

(1) Heyse, Sprachw^S. 235 ff.

approfondie des mots dont il se sert, dans leur rapport avec le fait qu'il voulait raconter.

I. — Le premier fait que Ton observe en considérant les langues dans leur forme extérieure et purement phonétique, c'est que des objets sont exprimés par différents sons, bien que quelquefois les mêmes sons expriment dans diverses langues divers objets. Ainsi le grec eU a une toute autre signification que Tallemand heiss : arUy qui en latin veut dire autel, signifie faire en mandchou. Mais cette similitude de sons serait un appui illusoire pour la science qui voudrait la prendre comme base de conclusions, parce qu'elle est l'effet du hasard. Le second fait est que dans différentes langues les formes phonétiques varient ; l'idée ne change cependant pas et l'analyse du mot conduit à la même racine. Ainsi cerf se dit en allemand hirsch^ en ancien allemand hiruz, en anglo-saxon heorot, en gothique hairuths, mots par&itement identiques, quant à la signification et quant à la racine^ au grec xspaoç et au latin ce/^ vus. Nous pouvons conclure de ces deux premiers faits que l'étude isolée de la partie phonétique des langues ne peut donner aucun résultat sérieux pour la philologie comparée. En considérant les racines et en partant de la valeur organique des

sons, ou pourrait peut-être s'en autoriser comme Tout fait certains savants pour constater des res^ semblances ou des dissemblances entre les langues (i). Mais les exemples réunis par M. Benfey montrent les ressources infinies de simplification qu'olïrent les racines, et le danger qu'il y aurait à faire porter des observations sur des racines sus* ceptibles d'être conduites à un degré supérieur de simplication (:2).

Un autre principe de la différence phonétique des langues vient de la qualité des sons qu'elles emploient pour former leurs mots (3). C'est un fait certain qu'il n'y a peut*être pas deux langues qui possèdent les mêmes sons. Le saxon a un ch comme le suisse, et cependant il y a une grande différence dans la prononciation de ce même son par les deux peuples. Le b des Espagnols n'est pas le b des Italiens, et ainsi des autres. De là l'impossibilité de trouver ou de composer un alphabet qui puisse également convenir à toutes les langues. -Cette différence provient évidemment de celui qui parle et non de la langue parlée; elle provient de

(1) Curtius, Grundziige der griechischen Etymologie. — Pott, Etyrn. Forsch. i, S. 180.

(2) Benfey, Skizze. S. 16, ff.

(3) Steinlhal, Grammatik, Logik und Psychologie. S. 37 i.

l'information qu'ont subie* les organes des divers peuples; et cela est si vrai qu'elle est sensible entre les habitants de divers districts, et qu'un homme peut arriver à prononcer de plusieurs manières la même langue, s'il change de province et qu'il s'applique à prendre successivement l'accent des lieux qu'il parcourt. Aussi, comme chaque race se révèle par les traits de physionomie qui lui sont propres, comme chaque homme se distingue par une constitution corporelle particulière, ainsi ce qui diversifie les dialectes, c'est la modification qu'ils impriment aux organes de la voix; de sorte que chaque dialecte est caractérisé en quelque manière par une physionomie propre de l'organe vocal (i).

On voit dès lors que ces différences ne peuvent guère servir de termes d'observation à la philologie comparée. L'habitant [des montagnes, dont le gosier est fortifié par l'air frais qu'il respire et par les eaux vives qu'il boit, proférera plus volontiers des sons gutturaux, tandis que dans la plaine et sur le littoral on se servira plus fréquemment des lèvres et de la langue. L'opinion qui a expli-

(1) Yalentin, Lehrbuch der Physiologie desMenschen, 2, Auff. 4847,2. BJ. Par. 3150.

que la confusioQ des langues à Babel par une modification survenue dans les organes phonétiques de rhumanité, a donc donné à ces variations pu-* rement physiologiques et accidentelles plus d'importance qu'elles n'en ont (i). Cette explication conserve la spontanéité du fait^ et ne combat pas le miracle en vertu duquel se sont opérés les résultats que nous contemplons ; aussi n'est-ce pas sous ce rapport que nous la croyons peu sûre. Mais d'après ce que nous venons de dire, il existe dans les langues des différences essentielles que cette solution n'explique pas.

On ne saurait le méconnaître, les différences de prononciation que chaque individu porte dans son discours, viennent de la manière dont ses organes vocaux ont été modifiés par la première langue qu'il a parlée. Les langues, en effet, donnent aux organes vocaux une forme en rapport avec le génie qui les caractérise. De là vient que les organes ainsi informés éprouvent tant de difficulté à se laisser adapter à d'autres langues. Ces difficultés augmentent avec l'âge du sujet, et on en comprend la raison. Nos nasales sont très-

Ci) Felderhoff, Yœltertafel der Genesîs, 1848, S. 5. — Hoffmann, Weissagung und Erfiillung, i, S. 96.

difficilement reproduites par les autres peuples : il y a même, sous ce rapport, une différence notable entre la prononciation du nord et celle du midi. Les Occidentaux éprouvent une difficulté presque insurmontable à proférer les aspirations des Sémites, à l'exception peut-être des Allemands, dont le ch dur répond assez bien à l'aspirée analogue des Arabes et des Hébreux, et des Toscans, dont le c devant les voyelles fortes a tout l'air d'une importation orientale. Or, à la production d'un son se trouve unie la signification symbolique ou pathognonomique de ce son. Dès ce moment, rien n'empêche de penser que l'observation des organes vocaux, chez un peuple donné, permettra de formuler des conclusions sur son caractère particulier, et que, par conséquent, les différences phonétiques répondront à une différence de génie chez les peuples où on les rencontre. D'ailleurs, à côté des différences physiologiques, il existe des changements historiques de sons, lesquels ne sont point l'effet du hasard ou de l'arbitraire, mais ont été produits par le génie des peuples. Steinthal fait à ce sujet de curieuses considérations (i). Lorsque les sons perdent de leur

0) Zeitschrift fiir Vœlkersprache, i, S. 429.

intensité, il croit voir un peuple porté à la vie intérieure et peu préoccupé des moyens exté' rieurs* Il retrouve l'abstraction et le flegme allemand dans les finales sourdes propres à la langue de ce peuple. Les vocalisations multipliées, l'assimilation et les changements fréquents des voyelles indiquent la sensualité et la paresse.

liOrs donc que ces variations phonétiques qu'une langue a stibies sont constatées historiquement, et existent dans la langue actuelle comme dans leur résultante, la langue nous offre l'histoire du peuple qui la parle. Nous ne prétendons pas toutefois que ces données soient absolument incontestables. Le peuple n'a pas conscience de la signification symbolique des sons : les notions que nous en avons nous-mêmes sont par trop imparfaites pour que nous puissions en déduire des conclusions certaines. On pourra cependant considérer de tels résultats comme des traits généraux capables de guider des recherche^ plus sérieuses sur le génie des peuples. N'a-t-on pas voulu retrouver dans la fréquence de Va.en sanscrit et en chaldéen la propension des Indous à la contemplation et la placide indolence des Orientaux? Les Allemands n'ont pas manqué de trouver dans la multiplication de leurs consonnes un indice de la

liberté et de la force de leur esprit. Ils laissent d'ailleurs aux Italiens le sentiment indiqué par leurs vocalisations nombreuses. Si ce sont là des qualités, disons en passant, puisque c'est le lieu de se décerner des éloges, que notre langue participe d'une manière heureuse à ces deux prérogatives. Elle possède à la fois des vocalisations riches, sonores, et des sons vigoureux, accentués. Comme, du reste, ces caractères sont moins tranchés chez elle, nous ne parlerons que de l'avantage de cette médiocrité et des inconvénients auxquels elle la soustrait. On a retrouvé aussi leurs féroces instincts dans la langue des anthropophages, et la paresse des habitants de Sandwich dans leur idiome. Ces quelques lignes suffisent à montrer combien de semblables observations laissent de part à l'imagination, et combien leurs résultats doivent être problématiques. Aussi croyons-nous que Ton doit donner plus de poids à celles qui portent sur les différences internes et spirituelles des langues (i).

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