‹ La science du langageChapitre 13 sur 33 · A QUEL ORDRE DE SCIENCES APPARTIENT LA SCIENCE · texte numérisé non relu

A QUEL ORDRE DE SCIENCES APPARTIENT LA SCIENCE

importance de la science du langage. Sa date récente : les noms divers qui lai ont élé donnés : philologie comparée^ étymologie scientifique^ linguistique, phonologie, glossologie. — Coup d'œil jeté sur l'histoire des sciences inductives : Trois périodes dans cette histoire ; période empirique, période «te la classification, période de la théorie. — Période empirique. — Humbles débuts des différentes sciences: de la géométrie; de la botanique; de lastronomie ; étymologie du mot anglais moon ; des mots Pléiades ou Yergilix, Hyades ou Pluvix. — Nécessité pour les sciences de rendre des services pratiques. — La mythologie. Étymologie de Éds, Tithonos, Fatum, Zeus^ Luna, Ludna, Hécate, Pyrrha, — Le langage élève une barrière infranchissable entre l'homme et les bétes. — La classiflcatioa dans les sciences. — Rôle de l'imagination et de la divination dans le progrès de la science : Copernic, Kepler. — La théorie. — D«ux grandes divisions des connaissances humaines : les sciences de la nature, qui traitent des œuvres de Dieu ; les sciences historiques, qui traitent des œuvres de l'homme. — Distinction profonde entre la philologie proprement dite, et la philologie comparée ou linguistique. Origine du nom de philologie comparée, ~~ Le langage étant l'œuvre de la nature, et non uue invention de l'homme, la philologie comparée doit être rangée parmi

les sciences que nous avons appelées sciences de la nature. — Nécessité d'étudier la science qui lait l'objet de ce cours dans les trois périodes déjà énomérées^ la période empirique, celle de la classification, et celle de la théorie.

Quand on m*a demandé, il y a quelque lemps, de donner, devant le public qui fréquente les cours de cette Institution,' une série de leçons sur la Philologie comparée, je me suis empressé de me rendre à ce désir (1). J'étais convaincu que les recherches qui ont été faites depuis cinquante ans en Angleterre, en France et en Allemagne, sur l'histoire des langues et la nature du langage, méritaient d'attirer plus d'attention et de rencontrer plus de sympathie qu'elles n'en ont obtenu jusqu'ici; et, autant que je pouvais en juger, il me semblait que les résultats obtenus dans cette nouvelle mine de la science ne le cédaient en rien , ni pour la nouveauté, ni pour l'importance, aux plus brillantes découvertes de notre époque. Ce n'est qu'après avoir commencé à écrire mes leçons que je connus toutes les difficultés de la tâche que je m'étais imposée. La science du langage est si vaste , qu'on ne peut guère, en neuf leçons, en donner plus qu'un exposé fort som-

{{) L'Institution royale de la Grande-Bretagne est une sorte d'A* Ihénéc où sont professés des cours sur toute espèce de sujets, mais surtout des cours de sciences naturelles. Fondé par Georges IV, il y a plus de trente ans, cet établissement réunit un auditoire très-choisi et très-scricux. Les savants les plus distingués en tout genre y sont appelés tour à tour pour y exposer devant un public bienveillant^ mais fort bon juge, le résumé de leurs travaux et de leurs théories. C'est à ce public que sont adressées les neuf leçons qui composent l'ouvrage de M. Max Mûller. (Note de M. Barthélémy Saint -Hilaire aux trois remarquables articles où il rend compte, dans le Journal des Savants, de l'ouvrage dont nous offrons aujourd'hui la traduction au public; les articles sont de juillet, septembre et octobre i862.)

maire; et, comme un des plus grands charmes de la philologie comparée consiste dans l'analyse minutieuse de chaque langue, de chaque dialecte, de chaque mot et de chaque forme grammaticale^ je sentis qu'il me serait presque impossible de ne point rester audessous de mon sujet, et de mettre dans tout leur jour les travaux de ceux qui ont créé et fait grandir cette science. Une autre difficulté vient de l'aridité de beaucoup des questions que j'aurai à discuter. Les déclinaisons et les conjugaisons ne peuvent guère être rendues amusantes, et je ne puis profiter des avantages qu'ont d autres professeurs qui animent leurs cours par des expériences et des figures. Si, nonobstant ces difficultés et ces désavantages , je me décide à commencer aujourd'hui ces leçons sur les mots, sur les verbes, les noms et les particules; si j'ose m'adresser à un auditoire accoutumé à écouter, dans ce lieu même, les récils merveilleux du physicien, du chimiste et du géologue, et à voir les derniers résultats des sciences inductives revêtus par l'éloquence de tous les charmes de l'imagination et de la poésie, c'est que, tout en me défiant de moi-même, j'ai une entière confiance en mon sujet. Il peut être pénible pour l'écolier d'étudier les mots, comme pour le cantonnier de casser des pierres sur les chemins; mais, pour l'œil attentif du géologue, ces pieires sont pleines d'intérêt : il voit des prodiges sur la grande route, et, dans chaque tranchée, il ht une page d'histoire. Le langage a également ses merveilles qui lui sont propres, et qu'il révèle aux regards scrutateurs du travailleur laborieux : il y a des (asies cachés sous sa surface, et chaque mot contient un enseignement. On a dit que c'est un sol sacré , parce

4 LEÇONS sua LA SCODfCE DU LANGAGE.

que c'est le dépôt delà pensée. Nous ne pouvons encore déterminer ce qu'est le langage ; ce peut être Tœu- \re de la nature, une invention de Tart humain, ou un don céleste; mais, à quelque sphère qu'il appartienne, rien ne semble le surpasser ni même Tégaler. Si c'est une création de la nature, c'est son chef-d'œuvre, le couronnement de tout le reste, qu'elle a réservé pour rhomme seul; si c'est une invention artificielle de l'esprit humain , elle semblerait élever l'inventeur presque au niveau d'un divin créateur ; si c'est un don de Dieu, c'est son plus grand don, car par là Dieu a parlé à l'homme, et l'homme parle à Dieu dans la méditation, la prière et l'adoration.

Quelque longue et pénible que soit la route qui s'ouvre devant nous, le but auquel elle mène semble digne de tout notre intérêt; et je crois pouvoir vous promettre que le tableau qui se déroulera devant nos yeux, quand nous serons arrivés au sommet de notre science, dédommagera amplement de leurs fatigues les voyageurs patients, et vous décidera peut-être à excuser la hardiesse de celui qui a osé entreprendre de vous servir de guide.

La science du langage est de date très-récente : elle iie remonte pas beaucoup au-delà du commencement de notre siècle, et les autres sciences, ses sœurs aînées, l'admettent à peine sur un pied d'égalité. Son nom même est encore indéterminé, et les dénominations diverses qu'elle a reçues en Angleterre, en France et en Allemagne , sont si vagues et si mobiles qu'elles ont donné lieu, dans le public, aux idées les plus confuses sur les sujets réels de cette nouvelle science. Nous

PRmnÈRE LEÇON. 8

I>n tendons appeler h Philologie comparée^VÉtymoloffie scientifiçue, la Phonologie et la Glossologie. En France, elle est connue sous le nom commode , mais un peu barbare, Aq Linguistique. S*il nous faut absolument une déoomination grecque, nous pourrions la tirer soit de mythos, mot, soit de logos, discours : mais mythologie a déjà son acception particulière, et logologie choquerait trop les oreilles classiques. Il est inutile, d'ailleurs, de perdre notre temps à faire la critique de ces noms, aucun d'eux n'ayant encore reçu cette sanction universelle qui a été donnée à ceux des autres sciences modernes, comme la Créologie et YAnatomie comparée; et il n'y aura pas grande difficulté à trouver un nom pour notre jeune science, aussitôt que nous en aurons constaté l'origine, la parenté et le caractère. Pour ma part, je préfère la simple désignation de Science du langage, bien que , dans ce siècle de titres sonores , ce nom modeste n'ait guère chance d'être généralement accepté.

Du nom, nous passons maintenant au sujet de notre science; mais, avant d'en donner une définition, et de tracer la méthode à suivre dans nos recherches, il sera utilede jeter un regard sur l'histoire des autres sciences, parmi lesquelles la nôtre vient, pour la première fois, réclamer sa place, et d'examiner leur origine, leur développement graduel et enfin la manière dont elles se sont définitivement constituées. L'histoire d'une science en est, pour ainsi dire, la biographie, et, comme l'expérience la moins coûteuse est celle que nous acquérons en étudiant la vie des autres, nous ferons bien de tâcher de préserver notre jeune science de quelquesunes des folies et des excès inséparables de la jeunesse,

en profitant des leçons que d'autres ont payées plus chèrement.

Il y a une certahie uniformité dans T histoire de la plupart des sciences. Si nous lisons des ouvrages comme V Histoire des sciences inductives, de Whewell, ou le Cosmos, de Humboldt, nous trouvons que lorigine, le développement et les causes de prospérité ou d'insuccès ont été les mêmes pour presque toutes les branches des connaissances humaines : il y a, pour chacune, trois périodes ou âges bien distincts, que nous appellerons la période de Y empirisme, celle de la classification et celle de la théorie. Quelque peu flatteur que ce soit à dire, nous pouvons faire remonter*toutes les sciences , qui portent aujourd'hui des noms si beaux , aux occupations les plus humbles et les plus vulgaires de tribus demi-sauvages. Ce n'est pas par l'amour du vrai , du bien et du beau, que les premiers philosophes ont été poussés aux profondes recherches et aux découvertes hardies. Les fondements des plus nobles édifices que le génie de Thomme devait élever dans les siècles à venir ont été jetés par les besoins impérieux d*une société patriarcale et presque barbare. Les noms mêmes de plusieurs des plus anciennes sciences nous en montrent le point de départ : la géométrie se proclame maintenant affranchie de toutes les impressions des sens, et envisage ses points, ses lignes et ses plans, comme des conceptions purement idéales qui ne doivent pas être confondues avec leurs représentations grossières et imparfaites qui frappent nos yeux sur le papier ; mais, comme l'indique son nom, dérivé de gè, terre, sol, et de metron, mesure, elle a commencé par mesurer un champ ou uu jardin, La botanique, la science des

plantes, était orîginaiFement la science de botanè, qui De signifie pas en grec plante en général, mais herbe, fourrage , de boskein, nourrir : la science des plantes eût été appelée /7%to%{> ^ de pkyton, plante (1). Les inventeurs de l'astronomie n'ont été ni les poètes ni les philosophes, mais les marins et les laboureurs. Les premiers poètes ont pu admirer le chœur des planètes et ses gracieux entrelacements; les philosophes ont pu spéculer sur les harmonies des cieux ; mais c'était pour le marin seul que la connaissance de ces guides qui brillent au firmament devenait une question de vie et de mort. C'est lui qui calcula leur lever et leur, coucher avec l'exactitude d'un commerçant et la sagacité d'un explorateur de régions inconnues ; et les noms que portaient les astres et les constellations montrent clairement qu'ils furent donnés par ceux qui sillonnaient les flots et la terre. La lune, par exemple, qui se détache comme une aiguille éclatante sur le sombre cadran du ciel, était appelée par les premiers pères de la race aryenne, l'astre qui mesure, le mesu" reiir du temps; car le temps a été compté par les nuits , les lunes et les hivers , avant de Têtre par les jours, les soleils et les années. Moon, le mot anglais pour lune, est très-ancien (2) : c'était môna en anglosaxon , où ce nom était du masculin , ainsi que dans toutes les langues teutoniques ; ce n'est que par imi-

{{) Voyez Jesseo, fVas heUst Botanihf 1861.

:2) Kuho, Zeitschri/t fur vergieic/iende Sprachforschung, t. ÏX, p. 104. Dans l'Edda la lune est appelée ârtaU, celle qui cumpte les années. Un des noms que porte en basque la lune, c'est argi-izari, c mesure par la lumière. » V. Disserialion critique et apologétique sur la langue basque, p. 28.

tation des langues classiques qu'on a fait moon du féminin et Sun du masculin , et Harris n'a pas été fort heureux quand il a avancé, dans son Hennés, que, chez tous les peuples , le soleil est du masculin, et la lune du féminin (1)! Dans le gothique, lune se dil mena, qui est du masculin. Pour mois nous avons, en anglo-saxon^ mônâdh, et en gothique menôth, tous deux du masculin. En grec, mèn, mois, est du masculin, et mène, lune, du féminin ; en latin, nous trouvons le dérivé mensis^ et en sanscrit mâs, lune, et mâsa, mois, qui sont tous du masculin (2). Ce sanscrit mâs vient évidemment de la racine md, mesurer : je mesure se dit en sanscrit md-mi, tu mesures mâ-si, il mesure mati ou mi-mî-te, et un instrument de mesurage mâ-trum, le grec metron, notre mètre. Si la lune était appelée primitivement le mesureur des jours, des semaines et des saisons, le régulateur des fêtes et des marées et le héraut des assemblées publiques, il était tout naturel que cet astre fût envisagé comme un être viril, et non pas comme la rêveuse jeune fille que la poésie moderne a mise à la place de l'antique conception de nos pères.

C'était le marin qui , avant de confier sa vie et sa fortune aux vents et aux vagues, attendait le lever de ces étoiles qu'il appelait les étoiles de la navigation ou Pléiades, de plein, naviguer. La navigation dans les eaux grecques était regardée comme sûre après le retour des Pléiades, et elle cessait quand elles dispa-

(i) Borne Tooke, p. 27, note. — Potl, Studien zur griech Lichen Mythologie, 1859, p. 304. — Voyez Dissertation critique et apolo' gétique sur la langue basque, p. 28.

(2) Voyez Curtius^ Griechische Etymologie, p. 297.

raissaient. Le nom latin des Pléiades est Vergiliœ^de tirga, pousse ou petite branche. Ce nom leur fut donné par les cultiyateui*s italiens, parce qu'en Italie, où elles devenaient visibles vers le mois de mai , elles marquaient le retour de Tété (1). Une autre constellation, les sept étoiles placées sur le front du Taureau, reçut le noiî de Hyades (en latin Pliwiœ), parce que, quand elle se levait avec le soleil , on croyait qu'elle annonçait la pluie.

L'astronome a conservé ces noms et bien d'autres ; il parle encore des pôles du ciel , des étoiles errantes ou fixes ; mais il oublie trop facilement que ces termes n'étaient pas le résultat d'observations et de classifications scientifiques, mais des emprunts à la langue de ceux qui erraient eux-mêmes sur la mer ou dans le désert, et pour qui les étoiles fixes étaient bien réellement ce que leur nom implique, des étoiles fixées au ciel et immobiles, auxquelles ils pouvaient s'attacher sur l'océan comme à des ancres célestes (2).

Mais bien que , historiquement parlant , nous ayons le droit de dire que le premier géomètre fut un labou-

;'l) Ideler, Handbuch der Chronologie^ liv. i, sec. 241, 242. Dans l'inscription osque d'Agnonc^ se rencontre un Jupiter Virgarius (djofeî Yerehasiol, dat. sing.)> nom que M. Aufrecht rapproche de Jupiter Vimini us, Jupiter qui protège les jeunes pousses. (Kuhn, Zeitschriftj i, p. 89.) — Voyez, cependant, sur Jupiter Viminius et ses autels, près de la Porta Viminalis, Hartung, Religion der Rômer, n,61.

(2) Dès le temps d*Anaximène de Tccole ionique, et d'Alcméon le pythagoricien, les étoiles avaient été divisées en errantes (àarpa TcXa-

i^java, ou «Xavr^râ) et non errantes (àTcXaveî; àoT-'ft;, ou àirXav^ àarpa).

Aristote, le premier, employa la dénomination aorpa £v^t5'i|iiva , ou étoiles ûxes. (Voyez Humboldt, Cosmos, vol, lU,p. 28.) noXeç, c'est le pivot ou le pôle du ciel.

iO LEÇONS SUR Là SCIENCE DU LANGAGE.

reur, le premier botaniste un jardinier, et le premier minéralogiste un mineur, on pourra nous objecter avec raison que, dans cet état primitif, une science ne mérite pas ce nom, que le mesurage d'un champ n'est pas la géométrie, que la culture des légumes est bien loin d'être la botanique, et qu'un boucher n'a aucun droit au titre d'anatomiste. Cette objectfon est parfaitement fondée; il est bon cependant de rappeler à chaque science ses humbles débuts et les besoins pratiques que, dans l'origine, elle était destinée à satisfaire. Une science doit être, pour me servir de l'expression de Bacon, un riche magasin pour servir à la gloire de Dieu et au bien-être de l'homme : et, quoiqu'il semble que dans notre civilisation avancée les personnes studieuses puissent consacrer leur temps à l'investigation des faits et des lois de la nature, ou à la contemplation des mystères du monde de la pensée, sans songer aux résultats pratiques de leurs travaux, il ne faut pas oublier qu'aucune science et aucun art n'ont longtemps prospéré et fleuri dans le monde, à moins de servir d'une façon ou d'une autre les intérêts matériels de la société. Il est vrai que le botaniste recueille et arrange, que le physicien pèse et analyse, que l'anatomiste dissèque et compare, que l'astronome observe et calcule, sans qu'aucun d'eux pense au résultat immédiat et appréciable de ses labeurs ; mais il y a un intérêt général qui soutient et anime leurs recherches à tous, et cet intérêt repose sur les avantages pratiques que la société tire de leurs études scientifiques. Qu'il soit prouvé que la succession des couches terrestres, telle que la comprend et l'expose le géologue, ne sert qu'à égarer le njineur ; que les tables astronomiques ne

PAEMIÈBE LEÇOTf. ' 11

sont d'aucune utilitépour le navigateur; que la chimie n'est qu*un amusement coûteux , inutile au fabricant et à l'agriculteur, et l'astronomie, la chimie et la géologie ne tarderont pas à partager le sort de l'alchimie et de l'astrologie. Tant que la science égyptienne entretint les espérances du malade et de Tinfirme par des prescriptions mystérieuses (et je ferai observer en passant que Champollion a fait remonter les signes hiéroglyphiques de nos prescriptions modernes aux véritables hiéroglyphes de l'Egypte) (1), et tant qu'elle excita l'avidité de ses protecteurs par la promesse de la découverte de l'or, elle rencontra des encouragements généreux à la cour des princes et sous le toit des monastères ; mais, si l'alchimie n'a pas trouvé Tor, elle a préparé la voie à des découvertes beaucoup plus précieuses. Il en est de même pour l'astrologie, qui n'a pas été seulement une grossière imposture, comme on le suppose généralement : elle passait pour une science aux yeux d'un savant aussi profond et aussi sage que Mélanchthon, et même Bacon lui assigne sa place parmi les connaissances humaines, tout en admettant '«qu'elle s'adresse à l'imagination de l'homme plutôt qu'à sa raison » . Bien après la condamnation que Luther prononça contre elle, l'astrologie continua à influer sur les destinées de l'Europe, et cent ans plus tard l'astrologue était encore le conseiller des princes et des généraux, tandis que le fondateur de l'astronomie moderne mourait dans la pauvreté et dans le désespoir. De notre temps, les rudiments mêmes de

(iXBuDseiiy Egyptens Steliung in der freltyesvhichie , vol. lY, p. i08.

Tastrologie sont perdus et oubliés (1). Même des arts pratiques s'éteignent dès qu'ils cessent d'être utiles, et leurs secrets disparaissent , quelquefois pour toujours. Quand, après la réforme, les églises furent dépouillées de leurs ornements artistiques ^ afin de rappeler, jusque dans la forme extérieure, la simplicité des premiers temps du christianisme , les teintes des \itraux peints commencèrent à se ternir, et n'ont jamais repris leur ancienne vivacité et leur ancienne harmonie. L'invention de l'imprimerie a été le coup de mort pour l'art des lettres historiées et pour la peinture en miniature appliquée à l'enluminure des manuscrits ; et les meilleurs artistes de notre époque désespèrent d'égaler la perfection, la délicatesse et l'éclat que savait réunir l'humble pinceau qui ornait les missels du moyen âge.

J'insiste un peu sur la nécessité pour toutes les sciences d'avoir un objet pratique, car je sais que la science du langage n'a pas beaucoup à offrir à l'esprit positif de notre siècle. Elle ne fait pas profession de nous aider à apprendre les langues plus promptement, et elle ne nous donne aucun espoir de voir jamais se réaliser le rêve d'une langue universelle : elle veut seulement nous faire connaître la nature du langage, ce qui semble suffire à peine pour concilier à

({) D'après uu écrivain, dans Notes and Queries^ 2* série, vol. X, p. 500^ l*astrulogic n*a pas disparu aussi entièrement qu'on le suppose. 0 Un de nos principaux auteurs, dit-il, un de nos premiers avocats, et plusieurs membres des différentes sociétés d'antiquaires, sont, à l'heure qu'il est, d'habiles astrologues : mais aucun d'eux ne Sf soucie de laisser connaître ses études , tant sont profondément enracinés les préjugés qui confondent avec le jargon des diseurs de bonne aventure un art qui demande la pi us haute instructioii. n

ufle science naissante la sympathie et la faveur du public. Il y a, cependant, des problèmes qui, bien qu'abstraits et purement spéculatifs en apparence, ont exercé une grande influence, soit en bien soit en mal, sur l'histoire de Thumanité. Avant nous les hommes oot déjà combattu pour une idée , et ont donné leur vie pour un mot ; et beaucoup de ces problèmes qui ont agité le monde depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours appartiennent proprement à la science ^ du langage.

La mythologie, ce fléau de l'antiquité, est en réalité une maladie du langage. Un mythe signifie un mot, mais un mot qui n'était d'abord qu'un nom ou un attribut, et auquel on a laissé prendre ensuite une existence plus substantielle. La plupart des divinités t grecques, romaines , indiennes et autres ne sont que des noms poétiques, auxquels on a laissé prendre graduellement une personnalité divine qui n'avait jamais été dans la pensée de leurs premiers inventeurs. Eôs était un nom de l'aurore, avant de devenir une déesse, femme de Tithonos, le jour expirant. Fatum, la fatalité, signifiait primitivement ce qui a été dit ; et, avant que la fatalité devint une puissance supérieure au maître des dieux lui-même, ce mot signifiait ce qui a été dit par Jupiter, et que Jupiter même ne pouvait jamais changer. Zens signifiait dans l'origine le ciel brillant , en sanscrit Dyaus ; et beaucoup des récits dont il est le héros chez les poètes ne peuvent s'exphquer que si on les rapporte au ciel brillant , dont les rayons, comme une pluie d'or, tombent sur le sein de la terre, la Danaé antique, retenue par son père dans la sombre prison de l'hiver. Personne ne doute

que Luna ne fût simplement un nom de la lune; i maÎ5 cela est également vrai de Dicina, et les deux * noms sont dérivés de lucere, briller. Hécate était aussi ^ un ancien nom de la lune, et le féminin de Hekaîos r, et Hekateholoif, le soleil qui darde au loin ses traits; •: Pijrrha, TÈve des Grecs, n'était qu'un nom de la terre ; rouge, qui s'appliquait tout particulièrement au sol de la Thessalie. Cette maladie mythologique, si l'on peut i ainsi parler des mots, quoique moins violente dans les langues modernes, est loin d'avoir complètement disparu (1).

Pendant le moyen âge, la lutte entre le nominalisme et le réalisme, qui agita l'Église pendaut des siècles, était aussi, comme les noms mêmes l'indiquent, une controverse sur les noms, sur la nature du langage, et sur la relation entre les mots et nos conceptions d'un côté , et les réalités du monde extérieur , de l'autre. On qualifiait d'hérétiques des hommes qui croyaient que des mots comme justice et vérité n'expriment que des conceptions de notre esprit et non pas des êtres réels existant au grand jour.

Dans les temps modernes on en a appelé à la science du langage, pour décider quelques-unes des questions politiques et sociales les plus compliquées. « Les nations et les langues contre les dynasties et les traités,» voilà ce qui a refait, et ce qui refera encore la carte de l'Europe ; et en Amérique on a encouragé la philologie comparée à prouver l'impossibilité de l'unité primitive des langues et des races, afin de justifier, par des

(1) Voyez Leçons sur la Science du langage, deuxième série, i2« leçon.

PBEMIÈBE LEÇOII. 15

arguments scienlifiques, la théorie impie de Tesclavage. Il ne me souvient pas d'avoir jamais vu la science plus dégradée que sur le titre d'une publication américaine, oii, parmi les profils des différentes races des hommes, était introduit le profil du singe, auquel on avait donné une apparence plus humaine qu a celui du nègre.

Enfin, le problème de la position de Thommc sur les confins du monde de la matière et du monde de Tesprit a occupé, de nos jours , une très-grande place parmi les problèmes des sciences physiques et psychologiques. Il a absorbé toutes les pensées de savants qui, après une longue vie passée à recueillir des faits, à les observer et à les analyser, ont consacré à Tétude et à la solution de cette question des facultés et un ensemble de connaissances comme n'en avaient pas encore vu les âges précédents ; et, à en juger par la chaleur qui a animé des débats que Ton conduisait ordinairement avec le calme d'un juge et non pas avec la passion de plaideurs, il semblerait, après tout , que les grandes questions de notre être , de la vraie noblesse de notre sang, de notre origine divine ou terrestre, bien qu'elles ne se rattachent pas immédiatement à tout ce qu'on est convenu d'appeler pratique , out néanmoins leur charme propre , qui ne perdra jamais son empire sur l'esprit et le cœur de l'homme. Or, quelque loin qu'on ait avancé les limites du règne animal, si loin môme que, pour un moment, la ligne de démarcation entre l'homme et l'animal semblait dépendre d'un pli de plus ou moins dans le cerveau, il y a taie barrière à laquelle personne n'a encore osé toucher, c'est celle du langage. Même ces

philosophes pour qui penser c'est sentir (1), qui réduisent toute pensée à la sensation, et soutiennent que les facultés qui engendrent les idées nous sont communes avec les bétes, sont obligés d'avouer que jusqu'à présent aucune race d'animaux n'a produit un langage. 1-ord Monboddo, par exemple, admet que jusqu'à ce jour on n'a découvert aucun animal en possession du langage , qui n'existe pas même chez k castor ; et pourtant, dit-il, « de tous les animaux que nous connaissions , et qui ne sont pas, comme les orangs-outangs, de notre espèce, c'est le castor dont la sagacité approche le plus de celle de rhomme.»

Locke, qui est généralement rangé au nombre de ces philosophes matérialistes, et qui, certainement, revendiquait pour les sens une grande part de ce qu avait été attribué à l'intelligence, reconnaissait cependant très-explicitement la barrière que le langage élève entre les bêtes et Tliomme. « De ceci je suis hier assuré , dit-il , c'est que la faculté de Tabstractior n'existe pas du tout chez les bétes, et que la possibilité d'avoir des idées générales établit une complète distinction entre l'homme et les bêtes. Car il est évident que nous n'observons chez ces dernières aucune trace de l'emploi de signes généraux pour des idées universelles; d'où nous avons lieu de penser qu'elles n'onl

(i) A I/hommc a deux facultés, oadcux puissances passives, don' rexistence càt généralement reconnue : premièrement, la faculté d( recevoir les différentes impressions causées par les objets* extérieurs la sensibilité physique ; secondement, la faculté de conserver les impressions causées pur ces objets, et qui est appelée la mémoire, oi la sensation affaiblie. Ces facultés^ causes productives de la pensée, nous sont communes avec les bètcs.... Tout peut se réduire à la sensation. » — Helvétius.

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pas la faculté de l'abstraction ou d'engendrer des idées générales^ puisqu'elles ne se servent pas de mots ni d autres signes généraux. )>

Si donc la science du langage nous fait pénétrer dans ce qui, de l'aveu de tous, distingue l'homme de tous les autres êtres vivants ; si elle creuse entre nous et les bêtes un abîme que rien ne pourra jamais combler , elle semble avoir, de nos jours, des droits particuliers à l'attention de ceux qui, tout en suivant avec une sincère admiration les progrès de la physiologie comparée, regardent comme un devoir de protester de toutes leurs forces contre un retour des misérables théories de lord Monboddo.

Mais revenons à notre étude de l'histoire des sciences physiques. Nous avons examiné la période empirique que chaque science doit traverser; nous avons vu qu'en botanique, par exemple, un homme qui a voyagé dans les contrées lointaines, qui a réuni nombre de plantes, qui en connaît les noms, Tanatomie et les propriétés médicales , n'est pas encore un botaniste , mais seulement un herboriste , un amateur de plantes, ou ce que les Italiens appellent un dilettante, de dilettare, réjouir. La véritable science des plantes , comme toutes les autres, commence par le travail de la classification : la connaissance pratique des faits s'élève jusqu'à la science , aussitôt que sous la multiplicité des faits individuels l'esprit découvre l'unité d'un système organique. Cette découverte se fait au moyen de la comparaison et de la classification : nous cessons d'étudier chaque fleur pour elle-même, et, en agrandissant sans cesse la sphère de nos observations, nous tâchons d'apercevoir les caractères essentiels et com-

m uns à plusieurs, sur lesquels nous pouvons fonder les groupes ou les classes naturelles : puis, nous comparons ces classes entre elles, dans leurs traits plus généraux ; de nouveaux points de ressemblance ou de différence apparaissent à 1& vue et nous permettent de découvrir des classes de classes ou des familles. Après avoir étudié de la sorte tout le règne végétal, et jeté sur le jardin de la nature un simple tissu de noms, quand nous pouvons, pour ainsi dire , le ramasser et le ramener à nous, pour contempler, dans notre esprit, toutes les plantes comme formant un ensemble et un système bien défini et complet, nous parlons alors de la science que Ton appelle aujourd'hui la botamqm: alors aussi, nous entrons dans une nouvelle sphère de connaissances, où l'individu est subordonné au général, les faits aux lois : nous découvrons la pensée, l'ordre et le dessein répandus dans la nature tout entière, et nous voyons le sombre chaos de la matière éclairé par le reflet de l'esprit divin. De telles divisions peuvent être vraies ou fausses ; des rapprochements précipités, des distinctions trop étroites ont pu empêcher l'observateur de saisir les larges contours du plan de la nature ; néanmoins tout système , quelque insuffisant qu'il devienne par la suite, est un progrès véritable. Une fois que l'homme s'est pénétré de cette conviction que Tordre et la loi doivent régner partout, il n'a plus de repos qu'il n'ait éliminé tout ce qui semble irrégulier, qu'il n'ait contemplé toute la beauté et l'harmonie de l'univers. Les échecs du passé préparent les triomphes de l'avenir.

Ainsi, pour revenir à notre premier exemple, l'arrangement systématique des plantes qui porte le nom

de Linné , et qui repose sur le nombre et le caractère des oignes de la reproduction, n'a pas réussi à faire ressortir Tordre naturel répandu dans tout ce qui végète et fleurit : de larges lignes de démarcation qui réunissent ou divisent de grandes classes et familles de plantes étaient invisibles pour qui se plaçait à son point de vue ; mais, pourtant, son œuvre n'a pas été inutile. Le fait fut établi, une fois pour toutes, que les plantes dans toutes les régions du globe appartiennent à un seul grand système ; et même dans les méthodes ultérieures la plupart de ses classes et de ses divisions ont été conservées , parce que la conformation d^s Gitanes reproducteurs des plantes s'est trouvée correspondre r^ulièrement à d'autres signes plus caractéristiques d'une véritable parenté (1).

L'histoire de l'astronomie nous offre un exemple semblable. Bien que le système de Ptolémée fût erroné en ce qui concerne le centre du monde, il n'en fit pas moins découvrir les lois qui règlent les mouvements réels des corps célestes. La certitude qu'il reste encore quelque chose à expliquer, ne peut manquer d amener la découverte de Terreur commise. Dans la nature , toute erreur est impossible ; si elle existe quelque part , ce doit être dans notre esprit. Cette conviction vivait dans le cœur d'Aristote, quand, malgré sa connaissance imparfaite de la nature, il déclarait « qu'il n'y a dans le monde aucune pièce de rap-

H) « Comme les organes de la g/;ntTation sont ceux qui ont le moins de rapport aux mœurs et à la nourriture des animaux, je les ai toujours regardés xomme présentant des indices très-clairs de leur véritable affinité. » — Owen, cité par Darwin, Origin of spe-^ des, p. 414.

port, sans lien avec le reste , comme dans une mauvaise tragédie,» et, depuis son temps, tous les nouveaux faits et tous les nouveaux systèmes ont prouvé la vérité de sa croyance.

L'objet de la classification est manifeste: nous comprenons les choses si nous pouvons les saisir , c'est-àdire si nous pouvons embrasser et réunir les faits isolés, rassembler les impressions éparses, distinguer entre ce qui est essentiel et ce qui n'est qu'accidentel, affirmer ainsi de l'individu les caractères généraux qu'il possède , et le ranger dans la classe que déterminent ces caractères ; telle est la condition nécessaire de toute connaissance scientifique. Beaucoup de sciences, en traversant cette seconde période, celle de la classification, reçoivent la dénomination de comparées. Quand l'auatomiste a terminé la dissection de corps nombreux, qu'il a donné un nom à chacun des organes et découvert leurs fonctions distinctives, il est amené à apercevoir la similitude là oii d'abord, il n'avait vu que la dissemblance. Il découvre chez les animaux inférieurs des linéaments de l'organisation plus parfaite des animaux supérieurs , et il se pénètre de la conviction qu'il y a dans le règne animal le même ordre et le même dessein que nous trouvons dans la variété infinie des plantes ou dans tout autre règne de la nature. Il apprend , s'il ne le savait pas déjà, que le monde n'a pas été créé au hasard ni en bloc, mais qu'il y a une échelle qui conduit par des degrés imperceptibles depuis les derniers infusoires jusqu'à l'homme, le roi de la création ; que toutes choses reflètent une seule pensée créatrice, et sont l'œuvre d'un Dieu de sagesse infinie.

De la sorte, la période de la classification nous conduit naturellement à la troisième et dernière, celle de la théorie ou de la métaphysique. Si Tœuvre de la classification est exécutée comme elle doit l'être, elle nous apprend que rien n'existe dans la nature comme par accident ; que chaque individu appartient à une espèce , et chaque espèce à un genre ; qu'il y a des lois cachées qui régissent la liberté apparente et la variété qui nous frappent dans la création. Ces lois nous révèlent la présence d'un dessein dans l'esprit du Créateur; et, tandis que les anciens philosophes regardaient le monde matériel comme une pure illusion, ou comme une agglomération d'atomes ou l'œuvre du principe du mal, nous y lisons, comme dans un livre, la révélation de la puissance , de la sagesse et de l'amour de Dieu. L'étude de la nature a pris ainsi un caractère tout nouveau : quand l'observateur a recueilli ses faits, et que le savant les a classés, le philosophe se demande quelles sont leur origine et leur signification ; et, au moyen de l'induction et quelquefois même de la divination, il tâche de s'élever dans des régions où le simple faiseur de collections ne peut jamais atteindre. Dans cette tentative, l'esprit humain a, sans doute, éprouvé souvent le sort de Phaéton, mais, sans se laisser décourager par ses chutes, il redemande toujours les coursiers de son père. On a dit que cette prétendue philosophie de la nature n'a jamais rien accompli: qu'elle a seulement prouvé que les choses doivent être exactement telles que l'observation nous les montre : cependant les sciences physiques ne seraient jamais arrivées au point où elles en sont , sans l'impulsion que leur ont donnée les philosophes et même

les poètes. « Aux limites des connaissances exactes, dit Humboldt, comme du haut d'un rivage élevé, Tœil aime à se porter vers les lointaines régions. Le^ images qu'il voit peuvent être des illusions ; mais, comme ces images trompeuses que croyaient apercevoir, bien avant le temps de Colomb, les habitants des Canaries ou des Âçores, elles peuvent amener la découverte d'un nouveau monde. »

Copernic, dans la dédicace de son ouvrage au pape Paul III (il fut commencé 'en 1517, terminé en 1530 et publié en 1543), avoue qu'il fut conduit à la découverte de la position du soleil au centre du monde, et du mouvement diurne de la terre, non pa^ par l'observation ni par l'analyse, mais par ce qu'il appelle le sentiment d'un manque de symétrie dans le système de Ptolémée. Mais qui lui avait appris qu'il doit y avoir de la symétrie dans les mouvements de tous les corps célestes, ou que la complication n'est pas plus sublime que la simplicité? La symétrie et la simplicité, avant d'être découvertes par l'observateur, furent supposées sans preuve par le philosophe. La première idée de la révolution qu'il devait opérer dans les cieux fut suggérée à Copernic, comme il nous le dit luimême, par un ancien philosophe grec, Philolaûs le pythagoricien. Sans doute, chez Philolaiis le mouvement de la terre n'était qu'une conjecture, ou, si vous le voulez , une heureuse intuition : ce n'était point, comme chez Tycho-Brahé ou son ami Kepler, le résultat de longues et fatigantes observations faites sur Torbite de la planète Mars. Néanmoins, signons devons en croire Copernic, il est très-possible que, sans celte espèce de divination , nous n'aurions jamais entendu

parler de son système. On n'arrive pas à la vérité seulement par Taddition et la multiplication. En parlant de Kepler , dont la méthode de raisonnement a été regardée comme dangereuse et chimérique par ses contemporains et par des astronomes postérieurs, sir David Brewster remarque avec beaucoup de vérité «que, comme instrument de recherche, l'influence de l'imagination a été bien négligée par ceux qui ont entrepris de donner des lois à la philosophie » (1).

Dans l'histoire des sciences physiques, les trois périodes que nous venons de décrire se présentent généralement dans l'ordre chronologique. Je dis généralemenf, car il y a eu des cas, comme dans l'exemple que j'ai cité de Philolaiis, où les résultats appartenant proprement à la troisième période ont été pressentis dans la première. Pour l'œil perçant du génie, un seul fait peut en valoir mille, et une expérience bien choisie peut amener la découverte d'une loi absolue. Et puis il y a de grandes lacunes dans l'histoire de la science : la tradition des générations est interrompue par les convulsions des États et des peuples , et l'œuvre , sur le point d'être achevée, a dû être refaite en entier, quand uûe nouvelle surface s'est formée pour porter une civilisation nouvelle. Toutefois la succession de ces trois périodes est, sans aucun doute, conforme à l'ordre de la nature , et c'est avec raison qu'on la suit dans l'étude de chaque science. Le futur botaniste commence par recueillir des plantes; il les étudie chacune

(1) Voir sur le rôle joué par rimagination dans les découvertes de raslronomie la belle I>/otice sur la vie et les travaux de Kepler, lue par M. Joseph Bertrand, membre de l'Institut, dans la séance publique du 28 décembre 1863. [Tr.]

à part, il en observe les caractères, la région où elle pousse, la saison où elle fleurit, et sou nom populaire. Il apprend à distinguer les racines, la tige, les feuilles, le calice, les étamines et les pistils ; il s'exerce, pour ainsi dire, à la grammaire pratique avant de pouvoir commencer les comparaisons , les arrangements et la classification. On ne peut, ensuite, aborder avec succès la troisième période d'une des sciences de la nature qu'après en avoir traversé la seconde: personne ne saurait étudier la plante en elle-même , ni comprendre la portée d'un ouvrage comme celui de M. Schleiden sur /a Vie de la plante (l)^ sans avoir étudié la vie des plantes dans la merveilleuse variété , et Tordre , encore plus merveilleux, de la nature. Ces derniers résultats de la philosophie inductive , plus admirables que tous les autres, ne sont possibles que quand la voie a été dégagée par la classification : le philosophe doit commander à ses classes , comme un général à ses régiments ; c'est seulement ainsi que la bataille peut être gagnée et la vérité conquise.

Après ce coup d'œil jeté sur l'histoire des autres sciences physiques, nous revenons maintenant h celle qui nous occupe, pour voir si elle mérite réellemeiit ce nom, et si elle peut rentrer dans la catégorie des sciences inductives. Nous voulons nous demander si elle a traversé ou si elle traverse encore les trois phases des recherches physiques ; si sa marche a été régulière ou irrégulière, sa méthode bonne ou mauvaise. Mais, avant de répondre à ces questions, nous avons, je crois.

(1) Dfe Pflanzewidihr Leben, von M. T. Schlcidcn, Leipzig,

encore quelque chose à faire. Vous avez probablement remarqué que j'ai toujours supposé que la science du langage , mieux connue dans ce pays sous le nom de philologie comparée, est une des sciences de la nature, et que. par conséquent, sa méthode doit être identique à celle qui a élé suivie avec tant de succès en bqtanique, en géologie, en anatomie et dans les autres branches de l'étude de la nature. Pourtant^ dans Thistoire des sciences physiques, nous chercherions en vain une place assignée à la philologie comparée ; son nom même semblerait indiquer qu'elle appartient à une tout autre sphère des connaissances humaines, qui, d'après leur objet,se partagent en deux grandes AWmon^'Ae^ sciences de la nature et les sciences historiques, les premières traitant des œuvres de Dieu, et les dernières des œuvres de rhomme(l). Or, à en juger par son nom, la philologie comparée, comme la philologie elle-même, semblerait se ranger parmi les sciences historiques, et la méthode qu'il convient d'y appliquer semblerait être celle qui est suivie dans l'histoire de l'art, du droit, de la politique et de la religion. 11 ne faut cependant pas nous laisser égarer par ce nom de philologie comparée : il est difficile d'établir à qui on le doit , mais tout ce qu'on peut dire en sa faveur, c'est que les créateui's de la science du langage furent principalement des humanistes ou des philologues, et que leurs recherches

(i) Cest ainsi que la science de l'optique^ qui embrasse toutes les luis de la lumière et de la couleur, est une science naturelle, tandis «]ue la science de la peinture, avec tous ses procédés de manipula* tion et les différents moyens employés pour obtenir la couleur^ se rapportant à un art inventé par l'homme, est une science purement historique. {Intellectual Repository, p. 247.)

sur la nature et les lois du langage furent fondées sur ^ la comparaison d'autant de faits qu'ils pouvaient en rassembler dans le cercle restreint où s'enfermaient leurs études. Cette dénomination n'a été adoptée ni ^ dans cette Allemagne, qu'on peut bien appeler le , berceau de cette science , ni en France oîi elle a été ^ cultivée avec un brillant succès, et il ne sera pas dif- ' (icile de prouver que , quoique la science du langage doive beaucoup aux humanistes, et leur ait, en retour, rendu de grands services , la philologie comparée n'a ^ absolument rien de commun avec la philologie dans le sens ordinaire du mot. La philologie classique ou orientale, soit qu'elle s'occupe des langues anciennes ^ ou modernes, cultivées ou barbares, est une science historique , et ne traite le langage que comme un ins- | trument. L'helléniste se sert du grec, l'orientaliste de l'hébreu, du sanscrit ou de toute autre langue, comme d'une clefpour Tintelligence des monuments littéraires que nous a légués l'antiquité , et comme d'une formule magique pour évoquer du tombeau les pensées des grands hommes qui ont honoré des contrées et des siècles différents ; par l'étude de ces idiomes et des monuments qu'ils nous ont conservés , il se propose de mettre l'historien à même de retracer d'une manière définitive la marche sociale , intellectuelle , morale et religieuse de l'humanité. De même, dans^ l'étude des langues vivantes, nous n'apprenons pas les grammaires et les vocabulaires pour eux-mêmes, mais pour leur utilité pratique: nous nous en servons comme de lettres d'introduction auprès de la meilleure société et de la meilleure littérature des principales nations de l'Europe.

S la philosophie comparée, le cas est tout dif- : là, le langage n'est plus considéré comme yen, mais comme l'objet même de la recherche fique; des patois qui n'ont jamais produit *e littéraire, les jargons de tribus sauvages, les ments de langue des Hottentots et les modulaocales des Indo-Chinois, sont aussi importants, ur certains problèmes , plus importants que la d'Homère ou la prose de Gicéron. Nous avons à r le langage et non pas les langues ; nous voulons ce qu'il est et comment il peut servir d'organe à sée; nous voulons en connaître l'origine, la na- : les lois, et c'est en vue d'arriver à cette connais- ]ue nous réunissons, pour les arranger et les clasus les faits du langage qui sont à notre portée, ici je dois protester, au début même de ces , contre la supposition que, pour étudier le ;e, il faille nécessairement être un grand linguiste. i à vous parler, dans le cours de ces entretiens, itaines de langues, dont quelquefois les noms s vous seront peut-être inconnus : n'en coupas que je sache ces langues comme vous savez : ou le latin , le français ou l'allemand ; dans ce je ne sais que bien peu de langues, et je n'ai » aspiré à la renommée d'un Mithridate ou d'un fanti. 11 est impossible pour celui qui étudie la 3gie comparée d'acquérir une connaissance prale toutes les langues dont il a à s'occuper : il n'a isir de parler la langue kachikale, dont on vient ider une chaire à rUnivei*sité de Guatemala (i),

r i. Stoddart, doaology, p. 22.

ni d'apprendre les délicatesses de Tidiome des Tchérémisses; son ambition ne le pousse pasnonplus àexplo rer la littérature des Samoyèdes ou des habitants de 1; Nouvelle-Zélande : c'est la grammaire et le dictionnaire qu'il étudie et qu'il soumet à une analyse minu tieuse; mais il ne se charge pas la mémoire de para digmes de noms et de verbes, ou ,de longues listes d mots qui n'ont jamais été employés dans une œuvr littéraire. Il est bien vrai qu'aucune langue ne rêvé lera jamais toutes les merveilles de son mécanism qu'au savant qui l'aura étudiée à fond, et d'une ma nière critique, dans un certain nombre d'œuvres litté raires représentant les différentes périodes de son dé veloppement; mais il est vrai aussi que de courtes liste de mots et des esquisses incomplètes de la grammair sont, dans bien des cas, tout ce que nous pouvon nous attendre à posséder pour nous aider dans nos re cherches. De ces renseignements épars et bornés, I linguistique doit apprendre à tirer le meilleur pari possible, comme l'anatomie comparée profite des dé bris d'ossements fossiles, ou des dessins imparfait d'animaux que rapportent les voyageurs étrangers à 1 science. S'il nous fallait avoir une connaissance criti que ou pratique de toutes les langues qui serviront nos recherches, la science du langage serait tout sim plement impossible; mais le botaniste n'a pas besoi d'être un habile jardinier, ni Ticblhyologiste un pô cheur adroit. Il ne serait pas raisonnable, non plus, d refuser à notre science la division du travail, sans la quelle on ne saurait traiter avec succi^s dos sujets bie moins étendus. Quoiqu'une grande partie de ce qu nous pouvons appeler le règne du langage soit à jamai

PAEMIÈRE LEÇON. 29

perdue pour nous, que des périodes tout entières, dans son histoire, échappent nécessairement à notre obserration, néanmoins la masse de mots que nous découvrons, soit dans les couches pétrifiées des littératures anciennes, soit dans la variété infinie des langues vivantes, nous offre un champ aussi vaste, sinon plus vaste, qu'aucune autre branche des sciences de la na* tare. Il est impossible de déterminer le nombre exact des langues connues, mais il ne peut guère s'élever à moins de neuf cents (1). Qu'une aussi riche matière n*ait jamais, avant le commencement de notre siècle^ excité la curiosité des philosophes qui étudient la nature, c'est là un étrange phénomène; on a le droit d'en être encore plus surpris que de l'indifférence f avec laquelle les générations antérieures avaient traité [ les enseignements que les pierres mêmes semblaient l offrir sur la vie qui bat encore dans les veines de notre I planète et qui déborde à la surface du sol. Le vieux I dicton que « la familiarité engendre le mépris » ne \ s'appliquait que trop au sujet de ces deux sciences. Le gravier de nos chemins ne paraissait guère digne d'oc- \ cuper les savants, et il fallait un effort pour élever à la dignité d'un problème scientifique le langage que : savent parler les campagnards illettrés. L'homme * avait étudié toutes les parties de la nature, les trésors . minéraux dans les entrailles de la terre, les fleurs de '" toutes les saisons, les animaux de tous les continents, ~ ; les lois des orages et les mouvements des corps cé- *"' lestes; il avait analysé toutes les substances et dissé-

[\) Baibi, dans son allas, en compte 860. Cf. Pott, nassen\). 230; i ^t^mofogUcàe Forschungen 11, 83 (seconde édition).

que tous les corps organisés; il connaissait chaque os et chaque muscle, chaque nerf et chaque fibre, jusqu'aux derniers éléments dont se composent sa chair ^ et son sang ; il avait médité sur la nature de son âme, . sur les lois de son esprit, et tâché de pénétrer jus- ^ qu'aux causes finales de toutes choses; et cependant . le langage, sans laide duquel le premier pas n'aurait . pu être fait dans cette voie glorieuse, n'était étudié par personne : comme un voile tombant trop près des yeux, il restait presque inaperçu. Dans un temps où . l*étude de l'antiquité attirait les intelligences les plus , vigoureuses, où l'on passait au crible les cendres de Pompéi pour y retrouver les bijoux qui avaient orné la tête des dames romaines ou les jouets dont s'amusaient leurs enfants, où des procédés chimiques faisaient reparaître sur le parchemin les pensées effacées des écrivains grecs, où l'on fouillait les tombeaux de TÉgypte pour en tirer leurs dépôts sacrés, et où Ton forçait les palais de Babylone et de Ninive à livrer les journaux d'argile de Nabuchodonosor, où, en un mot, on recherchait avec ardeur et on conservait pieuse* ment, dans les bibliothèques et les musées, tout ce qui semblait nous apporter quelque vestige de la vie primitive de l'humanité, le langage, qui par lui-^même nous reporte bien au-delà de la littérature cunéiforme de l'Assyrie et de la Babylonie, et des documents hiéroglyphiques de l'Egypte, qui nous relie, par une chaîne non interrompue, aux premiers ancêtres de notre race, et dont la vie se rattache encore, par une transmission héréditaire et continue, aux premières articulations sorties de la bouche de Thomme , le langage , enfin, qui est le témoin vivant et parlant de toute l'histoire de notre race, n'a jamais été étudié par l'histo-

rien, ni contraint de révéler ses secrets, jusqu'à ce qu'il fût interrogé et, pour ainsi dire, rappelé à la conscience de lui-même, dans ces cinquante dernières années, par le génie de Humboldt, de Bopp, de Grimm, de Bunsen et d'autres encore, qu'il serait trop long de citer. Si vous considérez que, quelques vues que nous adoptions sur l'origine du langage et sur la manière dont il s'est répandu, rien de nouveau n'a été ajouté à sa substance, que tous ses changements ont porté sur la forme, qu'aucune racine, aucun radical n'a été inventé par les générations postérieures , pas plus qu'un seul élément n'a été ajouté au monde matériel où nous vivons; si vous vous rappelez qu'en un sens, et en un sens parfaitement vrai, nous nous servons des mots mêmes qu'employa le premier homme, lorsque, au sortir des mains de Dieu , il donna des noms à « tous les bestiaux, aux oiseaux de l'air, et à tons les animaux des champs, » vous penserez, je crois, que la science du langage a des titres à votre attention, tels que peu de sciences peuvent en produire de supérieurs ou même d'égaux.

Après avoir ainsi expliqué la manière dont je me propose d'étudier notre science, je compte examiner, dans ma prochaine leçon, les objections des philosophes, qui regardent le langage comme ayant été in- ' venté par l'esprit humain pour fournir aux hommes les moyens de se communiquer plus rapidement leurs pensées, et qui voudraient le voir traiter, non comme un produit de la nature, mais comme une œuvre artificielle de l'esprit humain.

[\) Pnii, Etym. Forsch,^ H, 250*

DE LA DISTINCTION A FAIRE ENTRE LE DÉVELOPPEMENT DU ÎANGAGE ET L'HISTOIRE DU LANGAGE.

Objections contre la théorie qai classe la science du langage parmi les sciences de la nature. Première objection : le langage est l'œuvre artifiiuelle de Thomme. Opinions de diverses écoles de philosophie sur l'oripine du langage. — Deuxième objection : le langage est susceptible de développement et de perfectionnement, et se distingue par là des produits de la nature. — Le développement du langage résulte de deux opérations distinctes, l'altération phonétique et le renouvellement dialectal. Ce qu'on entend par altération ou corruption phtmétique : étymologie de dginti^ vingrt, dérivé des deux mots d'où viennent deux et dix; ravages de raltéi-ation phonétique. Renouvellement dialectal. Importance de l'élude des dialectes pour entrevoir la vie réelle du langage. Nombre infini de dialectes dans l'Asie centrale, en Afrique, en Amérique, dans la Polynésie et même en Europe. Les patois conservent souvent des formes plus primitives que les langues littéraires. Rapidité extraordinaire avec laquelle les dialectes se transforment, constatée par les missionnaires en Amérique ; même fait observé en Asie et en Afrique. Comment se forment les langues nationales. Dans quel sens les termes de mère et tle fille peuvent s'appliquer aux langues : le latin et l'italien. Histoire du latin. Influence des dialectes et des patois sur le développement des langues : le langage porté en Islande par les réfugiés norvégiens est resté presque stationnaire depuis sept siècles, tandis que sur son sol natal il s'est scindé en deux langues distinctes, le suédois et le danois. Richesse des dialectes. Lois qui ont présidé au passage du latin aux langues romanes. Dans quel sens nous parlons du développement du langage. Le développement du langage comparé non à la végétation d'un arbre, mais à la formation successive des couches terrestres. Les individus ne

l»euvent influer en rien sur le développement du langage Troisième

objection : la science du langage doit être classée parmi les sciences

historiques, puisque nous ne pouvons nous rendre compte de la vie et da développement d'aucune langue sans connaître Thistoire du peuple chei qui elle s'est formée et surtout Thistoire de ses rapports avec les antres peuples. — La science du langage ne dépend aucunement de l'histoire; différence entre l'histoire du langage de l'Angleterre^ et l'histoire de l'anglais. La grammaire est l'élément essentiel et la base de toute clasa* flcation des langues : c'est la grammaire qui nous lait ranger le turc parmi les langues tartares et touraniennes, et l'anglais parmi les langue» teutoniques, malgré l'origine diverse des mots qui composent le vocabulaire de chacune de ces deux langues.

En réclamant pour la philologie comparée une place parmi les sciences que j*ai appelées sciences naturelles, j'étais préparé à rencontrer bien des objections. Il semblait que le cercle de ces sciences fût fermé, et il n'était pas présumable qu'une nouvelle venue fût accueillie avec empressement parmi les membres reconnus de la vieille aristocratie de la science (1).

(1) Le docteur Wliewcll classe la science du langage parmi les sciences qu*il appelle palaitiofogiquesy mais il établit une distinction entre celles de ces sciences qui traitent des choses matérielles, par exemple la géologie, et d'autres qui s'occupent des produits de la puissance imaginative et des facultés sociales do rhomme, par exemple, la philologie ct»mparée. Il exclut ces dernières du cercle des sciences naturelles proprement dites, mais il ajoute : « Nous avons commencé nos recherches avec la conviction que les idées claires auxquelles nous pourrions arriver concernant la nature de la vérité dans les sciences physiques et le mode de la découvrir, contribueraient à jeter de la lumière sur la nature et l'avenir des autres branches de nos connaissances, et nous aideraient dans nos études morales, politiques et philologiques. Telle était la conviction que nous avons exprimée, et déjà les résultats viennent confirmer notre croyance. Nous avons vu (|ue la biologie mène à la psychologie, si nous voulons seulement marcher en avant; ainsi le passage du monde matériel au monde immatériel s'ouvre sur un point, devant nous, et nous découvrons maintenant plusieurs vastes sciences qui n'ont affaire qu'à la nature spirituelle de l'homme et qui sont régies par les mêmes lois que les sciences naturelles proprement dites. Nous ne voulons pas nous étendre sur les espérances que

DEUXIÈME LEÇOIf. 35

La première objection qu'on ne pouvait manquer de soulever, de la part des sciences, telles que la botanique, la géologie ou la physiologie, est que le langage est l'œuvre de l'homme, qu'il a été inventé par l'homme, comme moyen de communiquer ses pensées, quand les regards et les gestes devinrent insuffisants et que, progressivement et par les générati(ms successives, il a été amené à ce degré de perfection que nous admirons dans l'idiome de la Bible, des Yédas, du Koran, et dans la poésie d'Homère, de Virgile, de Dante et de Shakspeare. Il est parfaitement vrai que si le langage était Tœuvre de l'homme dans le sens où le sont une statue, un temple, un poème ou une loi, la science du langage devrait être classée parmi les sciences historiques. Nous aurions une histoire du langage, comme nous avons une histoire de l'art, de la poésie et de la jurisprudence, mais nous ne pourrions pas prétendre à ranger le langage à côté des diverses branches de rhistoire naturelle. Il est vrai aussi que, si vous consultez les philosophes modernes les plus distingués , vous trouverez que toutes les fois qu'ils parlent du langage, ils prenneut pour dit que c'est une invention humaine , que les mots sont des signes artificiels, et que les variétés du langage viennent de ce que les nations diverses se sont arrêtées à des sons différents pour représenter leurs idées. Cette explica-

notre pliilosophie nous fait ainsi entrevoir; mais nous pouvons nous permettre, au terme de notre pèlerinage à travers les fondements des sciences physiques, de nous réjouir de ce rayon, tout faible qu'il soit, qui brille pour nous encourager, en venant à nous des hauteurs d'une région plus lumineuse. » Indications of tlie Creator, p. i46.

lion de l'origine du langage fut soutenue avec tant de force par les principaux philosophes du dernier siècle, qu'elle est encore acceptée sans discussion, même par ceux qui, sur presque tous les autres points, sont les adversaires déclarés de la philosophie du dix-huitième siècle. Quelques voix, il est vrai, se sont élevées pour protester contre cette théorie; mais, dans leur zèle pour prouver l'origine divine du langage , elles semblent s'être laissé emporter jusqu'à contredire le texte formel de la Bible, car dans la Genèse, ce n'est pas le Créateur qui donne des noms à toutes choses, mais Adam : « Le Seigneur Dieu, y est-il dit, ayant formé de la terre tous les animaux des champs et les oiseaux de l'air, les amena vers l'homme, pour que celui-ci vit comment il les appellerait, et tous les noms que l'homme leur donna, ce sont leurs noms (1). » Mais, excepté chez cette classe , peu nombreuse , de philosophes plus orthodoxes que la Bible elle-même, l'opinion généralement reçue est celle qui fut suivie par Locke, qui fut défendue avec vigueur par Adam Smith dans VEssai sur l'orighw du langage ajouté à son Traité des sentiments moraux, et qui fut adoptée, avec de légères modifications, par Dugald Stewart (2). Selon

(1) Gen,, U, i9.

(2) Saint Basile fut accusé par Eunomius de nier la Providence, parce qu'il ne voulait pas admettre (|ue Dieu eût créé les noms de toutes choses, mais qu'il attribuait l'invention du langage aux facultés que Dieu avait mises dans l'homme. Saint Grégoire, évôciue de Nyssa en Cappadoce (33i-39C), défendit saint Basile. «De ce que Dieu a donné à la nature humaine ses facultés, il ne s'ensuit pas, écrivait-il, que Dieu produise toutes k*s actions que nous accomplissons. Il nous a donné la faculté de bâtir une maison et de faire tout autre ouvrage ; mais c'est assurément nous qui sommes les construc-

ces philosophes , l'homme a dû vivre pour un temps dans un état de mutisme , ses seuls moyens de communication étant certains mouvements du corps et certaines expressions de la physionomie, jusqu'à ce qu'enfin , quand , les idées s'étant multipliées , leurs objets ne purent plus être indiqués avec le doigt, « on sentit la nécessité d'inventer des signes artificiels dont la signification fût déterminée d*un commun accord.» Il est inutile de faire ressortir toutes les nuances que nous trouvons dans les opinions de ces philosophes sur la marche exacte qu'a suivie la formation de ce langage artificiel. Adam Smith voudrait nous faire croire que les verbes ont été créés d'abord : il regarde les noms comme étant d'une nécessité moins urgente, attendu que les choses peuvent être indiquées ou imitées, tandis que de simples actions, comme celles qu'expriment les verbea, ne le peuvent pas. Il suppose donc qu'en voyant venir un loup, on le montrait du doigt en s'écrîant seulement : a 11 vient. » Dugald Stewart , au contraire, pense que les premiers mots artificiels furent des noms , et que des gestes suppléaient aux verbes; que, par conséquent, en voyant venir un loup, on ne s'écriait pas : a 11 vient! » mais : a Loup! loup! )) en laissant l'imagination faire le reste (1). 11 nous importe bien peu de déterminer si le nom

teurs, et non pas lui. De même la faculté de parler est l'œuvre de celui qui a ainsi formé notre nature; mais l'invention des mots pour nommer chaque objet , est l'œuvre de notre esprit. » Voy. Ladevy- Roche, de l'Origine du langage^ Bordeaux, 1860, p. 14; Borne Tooke, Diversions of Purley, p. 19. (Consulter aussi E. Renan, de f Origine du langage, pp. 80-85. Paris, in-8*. [Tr.]) (1) Dugald Stcwart, fVorkSy vol. lll, p. 27,

â été créé avant le vorbe, ou le verbe avant le nom, et il nous est impossible, au commencement de nos recherches sur la nature du langage , d*entrer dans un examen approfondi d'une théorie qui le représente comme inventé par les hommes et établi, d'un commun accord, comme moyen de communication. Tout en admettant pleinement que , si cette théorie était vraie, la science du langage ne rentrerait pas dans le cercle des sciences naturelles, je dois me contenter, pour le moment, de faire remarquer que personne n'a encore expliqué comment la discussion qui a dû, dans cette hypothèse, précéder le choix de chaque mot, était possible sans le langage lui-même. Mais, comme c'est le but de ces leçons de prouver que le langage n'est pas une invention dans le même sens que la peinture, l'architecture, récriture ou l'imprimerie, on me permettra de protester simplement , dans cette introduction à nos études, contre une théorie qui, tout enseignée qu'elle soit encore dans nos écoles,ne peut citer, que je sache, un seul fait à l'appui de ses assertions. , Mais il y a d'autres objections qui semblent refuser à notre science une place parmi les sciences naturelles. On a fait observer, avec une grande apparence de vérité, que, quelle qu'ait été son origine, le langage a sa propre histoire, comme l'art, le droit et la religion, et que, pour cette raison, la philologie comparée doit être rangée parmi les sciences historiques ou morales, ainsi qu'on les appelle communément, par opposition aux sciences physiçues. C'est une vérité bien connue, qui n'a pas été ébranlée par les recherches récentes, que la nature n'est pas susceptible de progrès ou de perfectionnement: la fleur que le botaniste étudie au-

jourd*hui était aussi parfaite dès le principe; les animaux qui sont doués de ce qu'on appelle un instinct artistique n'ont jamais porté cet instinct à un plus haut degré de perfection; les cellules hexagonales de Tabeille ne sont pas plus régulières au dix-neuvième siècle qu'à aucune époque précédente^ et nos rossignols n'ont pas un chant plus harmonieux que la Philomèle des Grecs. « L'histoire naturelle traitée systématiquement , dit le docteur Whewell, exclut tout ce qui est historique, car elle classe les objets d'après leurs propriétés permanentes et universelles , et n'a rien à faire avec le récit de faits particuliers ou accidentels (1). » Or, si nous considérons le nombre prodigieux de langues qui se parlent dans les différentes parties du monde, avec toutes leurs variétés de dialectes et de patois; si nous observons les grands changements que chacun de ces idiomes a subis dans le cours des siècles, comment le latin est devenu l'italien , l'espagnol, le portugais, le français, le valaque et le roumain; comment le latin, le grec, le celtique et les langues teutoniques et slaves, ainsi que les anciens dialectes de Tlnde et de la Perse, ont dû sortir d'une langue primitive, la mère commune de toute la famille indo-européenne ou aryenne; si nous remarquons que Thébreu , l'arabe , le syriaque et d'autres dialectes moins importants, ne sont que des reproductions d'un même type, et ont eu nécessairement une même origine, la langue primitive de la race sémitique; si nous ajoutons à ces deux familles^ aryenne et sémitique, au moins un autre groupe très-bien déterminé, le groupe

(i) Hisfory ofindyetive sciences^ toU HI> p. 531.

touranicD, qui comprend les dialectes des races nomades éparses dans le nord et le centre de l'Asie, le tongouse, le mongol, le turc, le samoyëde et le finnois, qui sont tous comme des rayons partant d'un centre commun: si, remontant vers les origines obscures, nous contemplons ce grand fleuve du langage se déroulant à travers les âges, partagé entre ces trois bras immenses, qui, avant de disparaître à l'horizon lointain, nous laissent voir clairement qu'ils dérivent d'une source commune; il semblerait presque qu'il y ait une vie historique inhérente au langage, et que la volonté de l'homme et la puissance du temps puissent influer sinon sur sa substance, du moins sur sa forme. Et quand même les variations purement locales ne seraient pas regardées comme des raisons suffisantes pour exclure le langage du domaine des sciences naturelles, il resterait toujours une difficulté plus grande, la tâche de concilier les principes reconnus de ces sciences avec les changements qui modifient, à la longue, chacun de ces dialectes. Toutes les parties de la nature, les minéraux, les plantes ou les animaux , restent les mêmes dans leur espèce, depuis le commencement jusqu'à la tin de leur existence, tandis que peu de langues seraient reconnaissables après un laps seulement de mille ans. La langue d'Alfred est si diflerente de l'anglais moderne, qu'il nous faut Tétudier comme nous étudions le grec ou le latin. Nous pouvons lire Milton et Bacon, Shakspeare et Hooker; avec de l'attention, nous pouvons arriver à comprendre Wycliffe et Ghaucer; mais quand nous en venons à l'anglais du treizième siècle, nous pouvons seulement en deviner le sens, ce' que nous ne pouvons même plus faire pour

ks textes antérieurs à rOrmulum et à Layamon. Ces changements que le temps opère dans le langage, sool plus ou moins rapides, mais ils existent à toutes les époques et dans tous les pays : ils ont réduit la lan- •gue riche et énergique des poètes des Védas au pauvre et insignifiant jargon des Cipayes d'aujourd'hui; ils ont transformé Tidiome du Zend-Avesta et des annales de la montagne de Behistoun en celui de Firdusi et des Persans modernes; la langue de Virgile en celle de Dante, la langue d'Ulfilas en celle de Charlemagne, et la langue de Charlemagne en celle do Goethe. Nous avons lieu de croire que des changements analogues se font, avec encore plus de violence et de rapidité , dans les dialectes des tribus sauvages, bien qu'en l'absence d'une littérature écrite il soit extrêmement difficile d'obtenir des renseignements dignes de foi : mais, dans les quelques cas où des observations exactes ont été faites sur cet intéressant sujet, on a trouvé que chez les tribus sauvages et illettrées de Sibérie, d'Afrique et de Siam, deux ou trois générations suffisent pour changer tout l'aspect de leurs dialectes. Les langues des nations très-civilisées tendent, au contraire, à se fixer de plus en plus, et paraissent quelquefois presque perdre la faculté de se modifier: là où il y a une littérature classique dont la langue se répand dans toutes les villes et tous les villages, les changements semblent devenir impossibles. Cepen- Jaut la langue de Rome, qui fut, pendaut tant de siècles, maîtresse du monde civilisé, a été comme destituée et remplacée par les dialectes romans, et l'ancien grec a fini par être supplanté par le romaïque moderne. Che^nous, quoique l'art de l'imprimerie et

la circulation étendue des journaux et des livres ajeat^ï servi de digues au courant du langage, nous voyons ^ que les livres publiés il y a trois cents ans n'ont pas :u été écrits dans la langue que nous parlons aujour-ï d'hui. Dans le Scripture and Prayer-^book Glossary de i\ Hooker , le nombre des mots ou des significations de mots qui ont vieilli depuis 1611 s'élève à trois cent i quatre-vingt-huit, près d'un cinquième des mots enh : ployés dans la traduction anglaise de la Bible (i). De i plus faibles changements, des changements d'accent * et de sens, l'introduction dans la langue de nouveaui ï mots et la disparition des mots anciens qui sortent peu à peu de la langue, voilà des phénomènes qui se passent encore tous les jours sous nos yeux, et que nous pouvons saisir au passage. Rogers (2) dit : a Coniemplate est assez mauvais, mais bdlcony me fait mal au cœur » ; tandis que maintenant aucune oreille n'est • choquée par cdntemplate au lieu de contémplate et que bdlcony est devenu plus usité que balcony. C'est ainsi que les prononciations Roome, chaney, layloc et goold, n'ont fait place que tout récemment à Rome, china, lilac et gold; quelques vieillards, représentants attardés de la politesse d'autrefois, persistent à se dire obleeged et non obligea (3). Force, dans le sens de chute d'eau, elgill, dans le sens de ravin, n'étaient pas em-

(i) Lectures on the English Language, by G. P. Marsh^ New-York, i860, pp. 263 et 230. Ces leçons résument beaucoup de recherches curieuses^ et sont pleines d'observations précieuses. Elles ont été publiées dernièrement en Angleterre, avec des omissions et des additions utiles^ par le docteur Smith , sous le titre de Handbook of the English Language.

(2) Marsh, p. 532, note.

(3) Trench, English Past and Présent, p. 210", mentionne great

I Jiloyés dans l'anglais classique avant Wordsworth (i).

F Uandbook, quoique ce soit un vieux mot anglo-saxon, n'a remplacé que depuis peu de temps manual (2), et un grand nombre de mots, tels que cab pour cabriolet, buss pour omnibus, et même des verbes, comme to shunt (3), flottent encore sur la frontière qui sépare la langue écrite de la langue parlée par le peuple (4). Quoique les changements grammaticaux qui ont eu lieu depuis la publication de la version autorisée des saintes Écritures soient moins nombreux , nous pouvons pourtant encore en indiquer quelques-uns. La

qui se prononçait greet du temps de Johnson, et tea^ que Pope fait rimer a^ec obey.

Her thoo, great Anna I whom three realqp obey, Dott sometiniet counsel take — and 8ometime« tea.

( The Râpe ofthe Lock» canto III.)

.1) Marsh, p. 589.

(2) J. Stoddart, Glostology, p. 60.

(3) Dans Halliwell , Dictfondry of arc/iaisms, a lo shunt » est doQoé dans le sens de retarder, de remettre :

Shap« us an ansaere, and schante you no lengere. Morte Arture, M. J. Lincoln, f. 67.

rt aussi dans le sens d'éviter une chose, de s'en éloigner :

Then I dreu me down into a dale, whereas the dumb deer Dîd thiver for a ihower ; bat I «hunted from a freyke.

LittU John Nobody, c. i 550.

Dans Sir Gawayne and the Green knight, éd. R. Morris , Sir Gawayne est dit avoir shunt from a blou, c'est-à-dire avoir évité un coup (v. 2280 ; voyez aussi 2268, i902). Dans les Aa/Vy English aliiterative poems^ éd. R. Morris, Abraham est dit rester assis «cA un/, c'est-i-dire à l'écart (B. 605, p. 56). Voyez les remarques de M. R. Murrisdansle Gtossiire, p. 190.

(4) Pour les mot<? semblables à ceux-ci , que crée Tusagc populaire, et dont quelques-uns unissent par passer de Targot dans la langue parlée et même dans la langue écrite, voir Lorédan Larchey, les Lxcentridtés de la langue française, 5« édit., Paris, in-i2,i865 (Tr.)

44 ij:çons sur la science du langage.

terminaison de la troisième personne du singulier en * th est maintenant partout remplacée par s. On ne dit plus jamais, dans la langue usuelle, he liveth; mais seulement he lives. Plusieurs des imparfaits et des participes irréguliers ont pris une nouvelle forme. Per- ^ sonne n'emploie maintenant he spake et he drave au g lieu de he spohe et he drove; holpen est remplacé par ^ helped, holden par held, shapen par shaped. L'anglais * moderne a de m^me laissé tomber la distinction qui se faisait autrefois entre ye et you; la première de ces : formes servant alors pour le nominatif, la seconde ' pour tous les autres cas; un mot qui paraît bien être une nouvelle forme grammaticale, le pronom possessif itSy a pris naissance depuis le commencement du dixseptième siècle. On ne le trouve jamais dans la Bible, et, quoiqu'il se rencontre trois ou quatre fois dans Shakspearc, Ben Jonson ne le reconnaît pas encore dans sa grammaire anglaise (1).

(i) « Foure possessives: My or Myne; Plural 1, Our, ours. Tliy, thine; l'iurall, Vour, yours. His, Hers, botli in Uie Plurall making Thcir,^tlieirs. » Voyez The English Grammar tnade by Ben Jonson, 1640, chap. XV.

Nous avons tenu à traduire exactement le passage qui précède, les remarques qu'il contient pouvant avoir beaucoup d'intérùt pour ceux qui connaissent la langue anglaise et qui savent la prononcer. 11 eut d'ailleurs été facile de substituer aux mots indiqués par M. Mûl- 1er pour l'anglais des mots français qui auraient montré des changements analogues s'opérant sans cesse dans notre propre langue sous l'influence de causes semblables et avec une aussi grande rapidité. Nous nous contenterons de donner ici quelques exemples, pris un peu au hasard parmi ceux qu'il serait aisé de réunir.

On ne pourrait, je crois, citer en français aucun exemple du déplacement de l'accent tonique; c'est que la règle qui commande, dans notre langue, d'élever la voix sur la dernière syllabe du mot ou sur celle qui précède immédiatement la finale muette ne souffre aucune

DEUXIÈMK LEÇON. 45

On soutieut donc que le langage étant sujet à changer avec le temps, et différant par là de tous les au-

eiception et par suite ne laisse place à aucune variation. Cette règle est si absolue^ qu'à la difTérence de l'anglais et de l'allemand^ le français impose son accentuation à tous les mots étrangers , noms propres ou noms communs^ qu'il admet dans l'usage. Mais la pro- DonciatioD a sensiblement varié depuis le moment même où les mmmairesy les dictionnaires^ la tradition ininterrompue du théâtre et de la chaire chrétienne ont semblé concourir à la fixer. Ainsi^ à la fin du dix-septième siècle y on prononçait ou du moins on pouvait encore prononcer léger de la même manière quVw/er, commç on le voit dans ces vers du Tartufe (iv^ 6)^ qui ne rimeraient plus auiuurd'hui :

Non, rien de plaa méchant n'est sorti de Venfer, — Mon Dieu, on ne doit point croire trop de léger,

Régnier Desmarais nous dit d'ailleurs (Gramm. franc., tr. I]^ qu'alors on faisait sonner IV dans ce dernier mot. Nous ferons la même remarque sur ces vers de Boileau :

La colère est superbe et veut des mots altiers. L'abattement s'explique en des termes moins fiers.

L'a«agc confondait encore dans beaucoup de mots, au dix-septi»fmo siècle, les diphthongues ou ci eu (je treuve, pour je trouve, rimi- dans Molière avec veuve), et l'on écrivait par la diphthongae oi beaucoup de finales que tout le monde, depuis Voltaire, écrit par la diphthon^^ue aî, et qui aujourd'hui présentent uniformément le 5<»ri de Vè ouvert.

Pour ce qui est de l'orthographe, on n'a qu'à ouvrir un livre imfirimé dans le courant même du siècle dernier; on sera tout aussitôt frappé de sensibles différences, et ces différences seront bien plus nombreuses encore si Ton remonte jusqu'au dix-septième siècle. Les mots enfin, considérés en eux-mêmes, soit dans leur sens, soit dans leurs accidents grammaticaux, soit dans leur emploi, nous donnent encore la prouve de l'instabilité des choses. On sait combien de mots tirés du j^^rec et du latin ont introduits dans notre langue les écriuins érudits du seizième siècle, et combien le travail qui se fit au dix-septième a exclu de mots qui sont familiers à Amyot, à Pasquier et à Montaigne. Certaines expressions ne sont arrivées jusqu'à nous qu'après avoir eu comme une période d'éclipsé, pendant laquelle

46 LEÇONS SUR La science du langage.

très produits de la nature, il ne doit pas être traité * comme les objets des autres sciences naturelles. Il y a ^*

elles étaient mal vues et fort en péril de disparaître ; il n'est besoin ^^ que de rappeler ici, avec M. Littré (Préface du Dictiornaire), soUi- ^f citude, que les puristes Philaminte et Bélise, dans les Femmes sa- >j vantes, trouvent puant étrangement son ancienneté, et contre lequel nul n'a plus les préventions de ces dames. D'autres mots, qui semblent avoir dii toujours exister, tant ils sont expressifs et bien ^' faits, datent d'hier : bienfaisance a été introduit par l'abbé de Saint- -, Pierre; c'est dans un opuscule de lui, intitulé Projet pour rendre ^ les germons utiles^ que ce mot parait pour la première fois ; vulgarité est encore plus moderne; on devrait, dit-on, ce terme à M"* de * Staël ; popularité s'employait autrefois dans ce njème sens, qu'il a t perdu : la popularité d'un mot, pour dire sa bassesse, l'usage qu'en .. fait le peuple. Comme popularité, beaucoup de mots, en restant , dans l'usage, ont changé d'acception ; ainsi , suicide, mot qui ne se trouve pas cncort3 dans le Furetière de i690, s'introduit un peu plus ": tard avec le double sens de suicida et de sincidium , et ce double ^ sens est indique dans Y Abrégé du dictionnaire de Trévoux, par Berthelin, i762, in-4", et dans h» Grand Vocabulaire français^ n73; dans ce dernier ouvrage, l'auteur, pour commenter ce mot, dit : ceux qui se sont homicides eux-mêmes; or aujourd'hui suicide o*a i plus que le sens de meurtre de soi-même. Un dernier exemple : le mot spéculation^ dès qu'on l'entendait prononcer, éveillait autrefois llidée de la reirherche philosophique et désintéressée; il n*a point d'autre sens dans le Dictionnaire de l'Académie, dàiûon de 1762. Aujourd'hui^ quand on parle de spéculatiun, un entend une entreprise tentée en vue de gagner de l'argent, une opération de bourse; spéculation désigne, dit l'Ai^adémie en ilCyl , « la théorie, et en ce sens il est o))posé à la pratique. » Aujourd'hui, depuis le développement qu'a pris chez nous la fortune mobilière, spéculation, dans son emploi le plus usuel, rappelle, au contraire, les triomphes et les abus de l'esprit pratique, et, si on veut rendre à ce mot son ancien sens, ce qui ne se fait d'ailleurs guère que dans le style soutenu, il faut } joindre quelque épithète ou complément qui le détermine , comme dans cette phrase : a Les hautes spéculations de la pensée grecque. » Un mot qui a retenti à toutes les oreilles depuis quelques années , annexion, n'est pas encore dans le Dictionnaire de V Académie, 60 édition, 1835. Voir, sur cette instabilité des lan-

le chose de fort spécieux dans cette objection, i nous y regardons de plus près , nous trouveu'elle repose entièrement sur une confusion de ;. Il faut distinguer entre le changement qui se ec le temps et le développement naturel: l'art, nce , la philosophie et la religion ont une his- [ui contient leurs variations et leurs progrès; le e, comme les autres produits de la nature, n'adle le développement.

larquons d'abord que, bien qu'il y ait dans le :e un changement continu , il n'est au pouvoir omme ni de le produire, ni de l'empêcher. Auaudrait songer à modifier les lois qui règlent la ation de notre sang, ou à ajouter un pouce à taille, qu'à changer les lois du langage ou à inr de nouveaux mots selon notre bon plaisir. De î que l'homme n'est le roi de la création qu'au- [u'il en connaît les lois et s'y soumet, le poète et ilosophe ne deviennent les rois du langage que :ïi connaissent les lois et s'y soumettent aussi. d l'empereur Tibère, s'étant trompe sur un mot, îpris par Marcellus, un autre grammairien, du de Caplto, qui se trouvait présent, fit observer ((ue )t employé par l'empereur était latin, et que, s'il îtait pas, il ne tarderait point à le devenir. Mars, plus grammairien que courtisan, reprit : « Caest un menteur; car, (]ésar, tu as le pouvoir de er le droit de cité aux hommes, mais non pas mots. ' On raconte une anecdote semblable de

sur ce perpétuel devenir, un excellent chapitre du Cours sur de grammaire, de B. Julien, partie 1, p. li-fi, et la Préface :tionnaire de M. Littré [Tr.].

l'empereur d'Allemagne Sigismond. Quand il présidai le concile de Constance , il prononça devant l'asseoi' blée un discours latin, où il l'exhorta à extirper Thé résie desHussites : « Videte, Patres, » dit-il, « uteradUia cetis schismam Hussitarum. )) Un moine ne scgêni pas pour le rappeler à Tordre, en s' écriant : « Sere- « nissime Rex, schisma est generis neutri (1). » L'em pereur, sans perdre sa présence d'esprit , demanda son audacieux interrupteur : « Qui te l'a dit? — AlexaD der Gallus, reprit le vieux maître d'école bohémien — Et qui est cet Alexander Gallus? demanda rcmpereur. — C'est un moine. — Eh bien! dit Sigismond je suis empereur de Rome, et j'espère que ma paroi vaut bien celle d'un moine. » Les rieurs furent san doute du côté de l'empereur; mais, malgré tout, schismi est resté du neutre, et pas même un empereur ne pul en changer ni le genre, ni la désinence.

L'idée que le langage peut être modifié et perfectionné par l'homme n'est rien moins que nouvelle. Nous savons que Prolagoras, un des anciens philosophes grecs, après avoir donné des règles sur les genres, se mit à critiquer le texte d'Homère, parce qu'il nj trouvait pas ses règles observées. Mais là, comme pap tout, l'entreprise échoua. Essayez de changer la moindre règle en français ou en anglais, et vous verrez qu( c'est matériellement impossible. 11 n'y a, en apparence , que peu de différence entre beaucoup et fort

{{) Comme plusieurs de mes critiques oiit Iruuvé à redire à Temple que liiit le nioine du génitif neutri^ je demande la permission d renvoyi'r à Prisrien, liv. VI, rhap. i et ihap. vni. Il n'y a pas, que j sache, d'autorité dans l'aurien latin, pour l'expression ^e«<>r/« wfii trius, si souvent usitée dans les grammaires modernes.

DEUXIÈBfE LEÇON. 49

comme entre much et very, et cependant l'un ne peut presque jamais être substitué à l'autre; on dit «je suis fort heureux, » et non « je suis beaucoup heureux; » et « cet enfant grandit beaucoup, » et non « cet enfant grandit fort. » De môme, parmi les dialectes romans, l'espagnol, le portugais et le valaque ne peuvent employer que le mot latin magis pour former les comparatifs : £sp. mas dulce; port, mais doce; val. mai dulce; tandis que le français, le provençal et l'italien n'admettent que plus dans les mêmes cas: ital. più dolce; prov. plus dous; franc, plus doux. Il est loin d'être impossible, cependant, que cette distinction entre very^ qui ne précède que des adjectifs, et much, qu'on n'emploie qu'avec des participes, disparaisse avec le temps; et, en fait, very pleased et ver y delighted sont des locutions que l'on commence déjà à entendre en Angleterre dans plus d'un salon ; mais si ce changement se fait un jour, ce ne sera pas par la volonté d'un individu , ni du commun accord d'un grand nombre d'hommes; il se fera plutôt malgré les efforts des grammairiens et des académies. Ici donc, vous voyez la première différence entre les changements opérés par le temps et le développement naturel. Un empereur peut modifier les lois de la société, les formes de la religion, les règles de l'art; il est au pouvoir d'une seule génération , ou même d'un individu , d'élever un art au plus haut degré de perfection, d'où la génération suivante pourra le laisser déchoir jusqu'à ce qu'un nouveau génie le relève par un nouvel élan. Dans tous ces cas, nous avons affaire à des actes réfléchis d'individus, et nous nous trouvons, par conséquent, sur le terrain de l'histoire. Si nous comparons les

créations de Michel-Ânge ou de Raphaël avec les statues et les fresques de la Rome antique, nous pouvons parler d'une histoire de Fart. Par les œuvres de ceux qui ont transmis de siècle en siècle les traditions de Tart, nous pouvons rattacher l'une à l'autre deux époques séparées par des milliers d'années; mais le développement continu et spontané, qui rattache la langue de Plante à celle de Dante, nous échappera toujours. Dans l'opération par laquelle une langue se fixe et dans celle qui la fait varier, se combinent les deux éléments contraires de la nécessité et du libre arbitre. Quoique l'individu semble jouer le rôle d'agent principal dans la production de nouveaux mots et de nouvelles formes grammaticales, il n'a ce pouvoir que dans le cas où son individualité s'est comme confondue dans l'action commune de la famillp , de la peuplade ou de la nation à laquelle il appartient. Seul , il ne peut rien, et la première impulsion pour la création d'une nouvelle forme dans le langage, bien que donnée par un individu , l'est généralement , sinon toujours, sans préméditation et sans conscience de cet acte. L'individu, en tant qu'individu, est impuissant, et les effets qu'il parait produire dépendent de lois non soumises à son contrôle , et de la coopération de tous ceux qui forment avec lui une seule classe , un seul corps ou un ensemble organique.

Mais, bien qu'il soit facile de montrer, comme nous venons de le faire, que le langage ne peut être changé ni jeté dans un nouveau moule par le goût , le bon plaisir ou le génie de l'homme, il est fort difficile d'expliquer les causes du développement du langage. Depuis le temps d'Horace, on s'est accoutumé à com-

irégétatîon des langues à celle des arbres; omparaisons sont perfides : que savons-nous i dont l'action fait pousser un arbre, et que nous gagner à comparer des choses que nous mons pas bien à d'autres que nous compre- )re moins? Bien des gens parlent, par exemlésinences du verbe comme si elles sortaient 1 de la même manière que les branches soronc (1); mais quelles idées peuvent-ils attaî telles expressions? Si nous voulons à toute aparer le langage à l'arbre, il y a un point être éclairci par cette comparaison, c'est que jage ni l'arbre ne peuvent exister ou croître i. Sans le sol, sans l'air et la lumière, Tar- (urrait vivre; nous ne pourrions même pas le ' comme vivant sans ces conditions. Il en est

du langage , qui ne peut exister seul : il lui iol pour y pousser , et ce sol est l'âme hu- 'arler du langage comme d'un être isolé, qui une vie propre , qui arriverait à la maturité, produirait et qui mourrait de lui-même, c'est la pure mythologie; nous ne pouvons, il est er les expressions métaphoriques, mais nous )ujours nous tenir sur nos gardes, et, dans erches comme celles qui nous occupent, ne

laisser égarer par les mots mêmes que nous

ÎS.

que nous appelons le développement du lan-

; Tooke, p. 629, note, attribue cette opinion à CastelvetrOj r toutefois aucune preuve que le savant italien ait sou- >pinion. Cette doctrine, sous sa forme la plus eitrèffle> a le par Frédéric Schlegel.

gage résulte de deux opérations qu*il faut distinguer soigneusement Tune de l'autre , quoiqu'elles agissent simultanément. Je nomme ces deux opérations :

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