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L'altération phonétique

Je commence par la dernière, comme étant la plus apparente, bien qu'elle soit généralement postérieure à la régénération dialectale , et » pour le moment , je dois vous prier de supposer, sans le prouver, que tout dans le langage avait originairement une signification. Gomme le langage ne peut avoir d'autre objet que d'exprimer nos idées, la conséquence presque nécessaire de ce principe semblerait être qu'il ne peut contenir ni plus ni moins que ce qui est indispensable pour cette fin. 11 semblerait aussi s'ensuivre que, si le langage ne contient que ce qui est indispensable pour exprimer certaines idées, il serait impossible d'en modifier aucune partie sans par là lui faire manquer son but même, et c'est ce qui arrive pour quelques langues. En chinois, par exemple, dix se dit shi; si on apportait la moindre modification à shi, cette syllabe ne pourrait plus signifier dix: prononçons, par exemple , ùd au lieu de shi , et ce mot ne signifiera plus dix, mais sept. Mais supposons que nous voulions exprimer la quantité double de dix, deux fois dix ou vingt; nous prendrions en chinois eûl^ deux, et, le plaçant devant shi, nous dirions eûl-shi, vingt. La même précaution qui était nécessaire pour shi, l'est également pour eul-shi; dès que vous modifiez ce composé, en ajoutant ou en laissant tomber une seule

lettre, il ne veut plus dire vingt; il a quelque autre signification, ou bien il n'a plus aucun sens. Nous trouvons exactement la même formation de mots dans d'autres langues qui , comme le chinois, sont appelées* monosyllabiques : en tibétain chu signifie dix, nyi deux, tqi-chu vingt; en birman she signifie dix, nhit deux; nhit-she^ vingt.

Mais comment les choses se passent- elles en français ou en anglais, en grec, en latin ou en sanscrit? Nous ne disons pas deux-dix en français, ni two-ten en anglais, ni duo-decem en latin, ni dvi-dasa en sanscrit. Nous trouvons en :

nnicrit grec latin français anglaii (I).

vinsati cikati viginti vingt twenty.

Ici, nous voyons d'abord que les formes citées pour le sanscrit, le grec, ^ le latin et le français, ne sont que des modifications locales d'un seul et même mot primitif, tandis que l'anglais twenty est un composé nouveau (le gothique ivai tigjus signifie deux décades, et de là est sorti l'anglo-saxon tuéntig), formé de matériaux teutoniques, et produit, comme nous le verrons plus tard , par l'opération que nous avons appelée le renouvellement dialectal.

Nous remarquons, en second lieu, que la première partie du latin viginti et celle du sanscrit vinsati renferment le même nom de nombre, qui de dvi s'est réduit à vi. Il n'y a dans cette altération rien d'extraordinaire, car le latin bis, deux fois, remplace la forme

(i) Bopp^ Grammaire comparée ^% 320 [traduite en français par M. Michel Bréal^ Paris, Hachette, i866]; Schleicher, Deutsche Sprache, S. 233.

primitive dvis^ le grec dis, l'anglais twice. Nous trouvons encore ce dis en latin, comme préposition, avec le sens de en deux; ainsi , par exemple, discussion signifie, en réalité, raclîon de casser un noyau pour arriver à l'amande , comme percussion signifie proprement l'action de frapper de part en part. Eh bien, c'est ce même mol dvi ou vi que nous voyons dans le latin viginti, et dans le sanscrit vinsati.

Nous pouvons également prouver que la seconde partie de viginti est une corruption du mot qui signifie dix. Dix se dit, en sanscrit, daéan, d'où est dérivé daiatij décade; ce daSati s'est réduit par la suite à iatiy ce qui, avec vi pour dvi, deux, nous donne le sanscrit vihti onvimati vingt. Le latin viginti, le grec eikati doivent leur origine à la même opération.

Remarquez, maintenant, la différence considérable, je ne veux pas dire de son , mais de nature , entre le chinois eûl-sht, deux-dix ou vingt , et ces mots défigurés et estropiés que nous avons trouvés en sanscrit, en grec et en latin. En chinois, il n'y a ni trop, ni trop peu; le mot parle par lui-même, et n'a pas besoin de commentaire : en sanscrit, au contraire, les parties les plus essentielles des deux éléments constitutifs ont disparu , et ce qui reste est si complètement transformé, qu'il ne se comprend plus qu'à l'aide d'une minutieuse analyse. Nous aurons donc ici un exemple de ce qu'on entend par V altération phonétique, et nous pourrons voir comment elle corrompt et détruit nonseulement la forme, mais la nature même des mots. Une langue oîi l'altération phonétique commence à se montrer perd immédiatement ce que nous avons re-

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ardé comme le caractère le plus essentiel de toute mgue, à savoir, que chacune de ses parties ait une Lgnification. Les gens qui parlaient sanscrit ne saaient pas plus que vinsati signifiait deux fois dix, u'un Français ne reconnaît dans vingt les restes des acines de deux et dix. Le langage entre donc dans une ériode nouvelle aussitôt qu'il se laisse envahir par altération phonétique; la vie s'affaiblit et s'éteint ans les mots ou portions de mots où cette corruption iit ses premiers ravages : désormais ces mots ou porions de mots ne peuvent plus être conservés qu'artifiiellement ou par la tradition, et, ce qui est surtout mportant à observer , une distinction s'établit dès ce noment entre ce qui d'une part est substance et radial, et ce qui de l'autre est grammatical ou de pure orme.

Prenons un autre exemple, qui nous fera voir enore plus clairement comment la première apparition le ce qu'on appelle les formes grammaticales est due l'altération phonétique. Nous n'avons pas l'habitude !e regarder vingt comme le pluriel ou le duel de dix; lais comment un pluriel était -il formé originairelent? Dans le chinois, qui, dès le principe, s'est préervé avec plus de soin que toute autre langue de Dute altération phonétique, le pluriel se forme de la aanière la plus raisonnable. Ainsi, gin signifiant lomme, et kiai le tout ou la totalité, le pluriel A' homme 'exprinie par §in-kiai. 11 y a en chinois d'autres mots :ui sont employés à cette même fin, par exemple, péi, lasse : ?, étranger, suivi de péi, nous donne î-péi, des trangers. Nous avons des pluriels analogues en an- Jais , mais nous ne les comptons pas comme des for-

mes grammaticales distinctes. C'est ainsi que manr-kind (espèce humaine) est formé absolument comme t-pH (espèce étrangère), et que christen-dom (la chrétienté), répond à la périphrase : ensemble des chrétiens. Nous retrouvons le même procédé dans d'autres langues congénères : en tibétain^ le pluriel se forme par l'addition de mots tels ({VL^kun, tous, et fsogs, multitude (Ij^et même à l'aide des noms de nombre neuf et cetit. Ici également, tant que ces mots sont parfaitement compris et en pleine vie, l'altération phonétique n'a sur eux aucune prise; mais aussitôt qu'ils perdent, pour ainsi dire, la conscience d'eux-mêmes, la corruption phonétique apparaît, et dès lors les portions de mots qu'elle atteint ne conservent plus qu'une existence artificielle ou une valeur de convention, et se réduisent à des désinences grammaticales.

Je craindrais d'abuser de votre patience , si je commençais ici l'analyse des désinences grammaticales en sanscrit, en grec ou en latin, afin de vous montrer comment elles sont sorties de mots indépendants que le frottement continuel du langage et l'usure ont comme réduits en poussière. Mais, pour comprendre comment le principe de l'altération phonétique produit la formation des . terminaisons grammaticales, jetons les yeux sur des langues qui nous sont plus familières, et examinons, par exemple , la désinence ment^ qui termine la plupart des adverbes français (2). Cette terminaison n'existe pas en latin, où nous trouvoris toutefois des expressions comme bona mente, de bonne

(1) Foucaux^ Grammaire tibétaine, p. 27, et préface, p. x.

(2) Voyez Fuchs, Romanische Sprachen, p. 355.

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^t OÙ nous lisons dans Ovide : « insistant forti 'insisterai avec un esprit, une volonté forte, ut. » Les gloses dans les manuscrits du moyen amenées par les mots aut, vel, seu, id est, hoc ir in alia niente, et cette dernière locution arsi à être synonyme de l'adverbe français (2) avdérivé de altéra mente. Voici donc ce qui est ans l'évolution naturelle du latin, ou dans le du latin au français : dans des phrases telles que fUe, le dernier mot finit par ne plus se faire senne mot indépendant, et perdit en même temps onciation distincte ; mente, l'ablatif de mens, se . en ment, qui cessa d^être un mot indépendant, sta plus que comme terminaison des adverbes , lans des cas où le souvenir du sens original de ivoc un esprit) en aurait rendu l'emploi parfaiimpossible. Si nous disons en français qu'un I tombe lourdement, nous ne nous doutons guère is prêtons à un morceau de fer un esprit lourd, en, bien que la désinence mente^ dans l'adhiaramente (pour c/arfl mente) ait perdu son "e de mot indépendant, elle n'a pas, jusqu'à , subi l'altération phonétique; en espagnol , nploie encore comme mot indépendant, quoile puisse plus dire qu'elle ait conservé une ition distincte : ainsi, au lieu de « claraconcisamente, y eleganlemente, » il est mieux , en espagnol : « clara, concisa y élégante »

Dtilien, V^ 10^ 52, Bona mente factum, ideo palam; mala,

isidiis.

nm, HechtsaUerthumerj p. 2.

téraire. Chez les innombrables peuplades du centre de TAsie, de l'Afrique, de TAmérique et de la Polynésie, le langage existe à l'état naturel, dans une continuelle révolution : et c'est là qu'il faut aJler , si nous voulons observer le développement du langage avant qu'il soit gêné et arrêté par des monuments écrits. Les idiomes littéraires de la Grèce , de Rome et des autres nations civilisées, pour lesquels nous réservons ordinairement le nom de langues, doivent être regardés cx)mrae des formes artificielles plutôt que naturelles du langage; c'est dans les dialectes que se manifeste la vie réelle, Ja vie élémentaire et naturelle du langage, et malgré la tyrannie des idiomes classiques ou littéraires, le jour est encore bien éloigné où l'on verra disparaître entièrement les dialectes même de langues aussi cultivées que l'italien et le français. Une vingtaine des dialectes italiens ont été écrits, et sont représentés aujourd'hui par des textes imprimés; Champollion-Figeac fait monter à quatorze le nombre des dialectes français les plus marquants (1). Quelques auteui's comptent jusqu'à soixante-dix dialectes du grec moderne ; beaucoup ne doivent guère être que des variétés locales ; quelquesuns , néanmoins, comme le tzaconien , diffèrent de la langue littéraire autant que le dorien différait de l'atlique (2). Dans l'île de Lesbos, des villages qui ne sont pas à plus de deux ou trois heures de marche les uns

{{) Sir John Sloddart, Glossology, p. 33.

(2) Ibid.y p. 29. [Sur ce dialecte, les renseignements les plus nou- Teaux et les plus complets sont contenus dans la thèse soutenue en 1866 devant la Faculté de Paris par M. Gustave Deville, ancien membre de l'École française d'Athènes, et intitulée.: Étvde du dialecte tzaconien^ in-8% Laine et Havard. Tr.]

fiais tear et le Trançais larme ont une origine com-

e ; que le français même contient le latin semetip-

tus; que dans aujourdhui nous avons deux fois le

latin dies{\)'t Qui reconnaîtrait le français père

l'arménien hayrl Pourtant, nous identifions sans

B père avec pater; et comme un h initial corres-

1 souvent, en arménien, à un ;? primitif {het =

pedis, pied ; hing = gr. pente y cinq; hour = gr.

feu), il s'ensuit que kayr est identique avec

DUS sommes accoutumés à appeler ces changeits Y évolution naturelle du langage ; mais il serait ; exact de leur donner le nom de dépérissement, r les distinguer de Tautre opération, que nous avons umée le renouvellement dialectal, c'est-à-dire la ré- ^ration d'une langue par ses dialectes. C'est de e seconde opération que nous allons maintenant s occuper, et nous y trouverons un principe plus de développement.

our bien comprendre la signification de l'expression mvellement dialectal, il faut commencer par bien iprendre ce que nous entendons par dialecte. Nous Qs déjà vu que le langage n'a pas d'existence indédante en soi : il existe dans Thomme ; il vit en étant lé, il meurt avec chaque mot qui est prononcé et on n'entend plus. Que le langage ait jamais été mis écrit et soit devenu l'expression d'une littérature, l'est là qu'un fait accidentel; aujourd'hui encore, Jupart des langues n'ont produit aucune œuvre lil-

Hui = hodiè, italien oggi et oggidi; Jour = d/urnum , de

grammaires frisonnes nous donnent les formes et les règles, n'est, en réalité, que la grammaire du plus important de ces nombreux dialectes ; et c'est ce qui arrive également pour toutes les langues qui ont reçu la dénomination de littéraires.

C'est une erreur de s'imaginer que les dialectes sont paitout des corruptions de la langue littéraire. Même en Angleterre (1), les patois ont bien des formes qui sont plus primitives que la langue de Shakspeare, et la richesse de leur vocabulaire surpasse, dans beaucoup de cas, celle du vocabulaire des auteurs classiques de n'importe quelle période (2). Les dialectes ont toujours été les sources jaillissantes où a puisé la langue littéraire plutôt que des canaux dérivés qui étaient alimentés par elle ; on peut dire tout au moins qu'ils ont été comme des courants parallèles qui coulaient l'un à côté de l'autre, bien avant le moment où l'un d'eux prit sur les autres cette primauté qui est le résultat de la culture littéraire.

Ce que Grimm dit de l'origine des dialectes en général ne s'applique qu'à ceux qui sont produits par

(1) « Quelques personnes, qui 3e sont habituées à regarder le dialecte du Dorsetshire comme ayant été produit par la corruption de Tanglais littéraire, seront peut-être surprises d'apprendre que nonseulement c'est un rejeton indépendant de l'anglo-saxon , mais que c'est un dialecte plus pur, et dans certains cas plus riche que celui qui a été adopté comme la langue nationale. » Barnes^ Poems in Dorset Dialecte préface, p. xiv. — « En général, Théhreu a beaucoup plus de rapports avec l'arabe vulgaire qu'avec Tarabe littéral, comme j'aurai peut-être l'occasion de le montrer ailleurs, et il en résulte que ce que nous appelons l'arabe vulgaire est également un dialecte fort ancien. » Munk, /oarna/ asiatique, 1850, p. 229, notc;

(2) Sur les patois dans le français, voir Littré, Histoire de la langue française, 11, 91-169 [Tr.].

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S autres, ont souvent des mots qui leur sont partiiliers et leur prononciation propre (1). Mais prenons le langue qui, bien que non dépourvue d'une littérare, a moins subi l'influence des auteurs classiques que talien ou le français, et nous verrons immédiatement mbien les dialectes se multiplient. Le frison, qui se irle depuis plus de deux mille ans dans un espace rt liniité, sur la côte nord-ouest de TÂllemagne, entre Sscaut et le Jutland et dans les lies adjacentes, et li possède des œuvres littéraires remontant au douème siècle, s'est divisé en patois innombrables (2). Les noms les plus communs , dit Kohi dans ses ^oyages, qui sont presque identiques dans toutes les mirées de l'Europe, diffèrent complètement dans les iverses îles du 'Friesland : ainsi , père se dit aatj dans lie d'Amrum, baba ou babe dans les lies Halligs, foer ou vaar dans l'île de Sylt , fate dans bien des disricts sur le continent, et oii ou o/iilj dans la partie rientale de Tîle de Fôhr. Bien que ces populations Dient à deux milles allemands les unes des autres, ces lots diffèrent plus entre eux que l'italien padre et l'anlais father. Les noms mêmes de leurs districts et de eurs lies sont complètement dissemblables dans difféents dialectes : Tlle de Sylt s'appelle 5ô7, Sol et SaL » Ihacun de ces patois, bien qu'à la rigueur un savant rison puisse s'y retrouver, n'est intelligible que pour es paysans de Tétroit district où il a cours. Par conéquent, ce qu'on appelle la langue frisonne, dont les

il) ^ea Pandora, 1859, n*>« 227, 229; Zeitschriftfûr vergleichende vrac/i/orschung, X, p. 190.

(2) Grimm, Ge^chichte der deutschen Sprache, p. 668; Marsh,

bon (1) sur les soixante-dix tribus habitant cette contrée, qui, de nos jours encore, est appelée « la montagne des langues » . De plus, dans les temps modernes, quand les missionnaires se sont adonnés à Tétude des langues de tribus illettrées et sauvages, ils ont rarement réussi à apprendre plus d'un seul dialecte , sur un grand nombre, et, quand leure efforts étaient couronnés de succès, le dialecte qu'ils avaient mis par écrit, et qui était devenu entre leurs mains un instrument de civilisation , ne tardait pas à prendre une sorte de suprématie littéraire sur les autres, qui demeuraient dans une situation inférieure et qui restaient à Tétat de jargons barbares. Néanmoins c est aux missionnaires que nous devons, en très-grande partie, sinon entièrement, ce que nous savons sur les langues des sauvages, et il est bien à désirer que leur attention se reporte sans cesse sur cet intéressant problème de la vie des dialectes, qu'eux seuls ont le moyen d'éclaircir. Gabriel Sagard, qui fut envoyé en qualité de missionnaire chez les Hurons, en 1626, et qui publia à Paris, eu 1631, son Grand Voyage au pays des livrons^ affirme que parmi les tribus de T Amérique du Nord c'est à peine si l'on peut trouver deux villages parlant la môme langue, et que dans un môme village il n'y a pas deux familles dont la langue ne diffère plus ou moins. Il ajoute (ce qui est important à remarquer) que leur langage change sans cesse, au point

(I) Pline s'appuie sur Tautoritc de Timosthèue que Strabon déclare indif^'nc de confiance (II, p. 03, éd. Casaub.). Strabon dit luimême de Dioscurias, auv£p/,wOoti è; aù-nriv iêS'cy.T.xovTa, ci ^ï xai Tpioxoaia

£Ovn 9*aiv ci; cù^èv tôv ovtwv piXii (X, p. 408). Les derniers mots se rapportent probablement à Timostbène.

que leur langue actuelle ne ressemble presque plus à celle des anciens Hurons. Un autre auteur prétend que, pendant les deux cents ans qui viennent de s'écouler, les langues des Hurons et des Iroquois n'ont pas varié du tout (1). Dans T Amérique centrale, certains missionnaires cherchèrent à mettre par écrit le langage de tribus sauvages et composèrent avec grand soin un vocabulaire de tous les mots qu'ils pouvaient saisir. Revenant dans la même tribu après un laps seulement de dix ans, ils trouvèrent que ce vocabulaire avait vieilli et était devenu inutile (2) ; d'anciens mots

(i) Du Pouccau^ p. iiO.

(2) S. R. Waldeck, Lettre à M. Jomard des environs de Païen* que, Amérique centrale. Il ne pouvait se servir, en <833, d'un vocabulaire composé avec beaucoup de soin dix ans auparavant.

d Telle est la tendance des langues , chez les peuplades qui vivent de leur chasse^ à s'écarter rapidement l'une de l'autre, qu'en dehors de ces mots primitifs dont nous venons de parler, on trouve une plus grande diversité dans des dialectes indiens que l'on sait issus d*une source commune, que dans les langues congénères de l'Europe. Ainsi, bien que les Minsi soient une tribu des Dclawares et leurs proches voisins, plusieurs même de leurs noms de nombre sont différents. » — Archasologia yémericana, vol. II, p. 160.

« La plupart des hommes marquants ont un style qui leur est propre. Si la société est nombreuse et que beaucoup de ses membres fassent une étude du langage , les innovations qui ont un mérite réel sont les seules qui demeurent. Si la société est petite , un seul homme éminent, surtout là où l'écriture est inconnue, peut introduire de grands changements : personne n'étant à même de contester la valeur de ses innovations, elles commencent par être à la mode «■t finissent par être consacrées par l'usage. L'ancien vocabulaire, qui est le meilleur, disparaît. Si l'Angleterre, par exemple, avait été un petit pays, sans autre écrivain distingué que Carlyle, il n'est pas douteux qu'il n'eût beaucoup modifié notre langue : dans le cas présent, bien que Carlyle ait ses imitateurs, il n'est guère probable qu'il e\erce sur la langue commune une influence sensible. Voilà pourquoi y dans les pays où l'écriture est inconnue, si la société se divise

étaient tombés en désuétude, de nouveaux mots avaient paru, etj selon toute apparence, la langue était entièrement changée.

Rien ne surprit autant les missionnaires jésuites que le nombre infini des dialectes parlés par les indigènes de l'Amérique. Loin d'être une preuve d'une civilisation avancée, cette multiplicité de langues montrait bien plutôt que les diverses races de l'Amérique ne s'étaient jamais soumises , pendant un certain espace de temps, à une puissante centralisation politique, et qu^elles n'avaient jamais réussi à fonder de grands empires nationaux. Hervas, il est vrai, réduit tous les dialectes de l'Amérique à onze familles, quatre pour le sud, et sept pour le nord (1); mais cette distribution n'a pu être faite qu'au moyen d'une comparaison attentive et minutieuse , et grâce à cette méthode qui permet de cl^^sser dans la même famille les idiomes parlés dans l'Islande et dans l'Ile de Gcylan. Dans la pratique et pour tout autre qu'un habile philo-

CQ petites tribus, la langue change rapidement et toujours pour se détériorer. Les fractions qui se détachent d*une peuplade indienne arrivent, après quelques générations^ à parler une langue qui n'est plus comprise par la tribu dont elles sont sorties. De là vient le nombre considérable de langues qui sont parlées par les petites tribus de chasseui^ indiens de l'Amérique septentrionale et méridionale^ et qui ont évidemment une origine commune, car leui*s principes sont identiques. En conséquence, plus une société est nombreuse, plus la langue qu*elle parle a de durée ; moins la société est nombreuse, moins la langue est durable, et plus la dccadeuce en est rapide. Plus la société est petite, plus le nombre des idées est restreint, et, par suite, moins il y a de mots nécessaires, et plus le vocabulaire y diminue facilement et y perd un grand nombre de termes. » Le docteur Rae, Polynesian, n^ 23, 18G2.

(1) Catalogo, I, 393.

que leur langue actuelle ne ressemble presque plus à celle des anciens H urons. Un autre auteur prétend que, pendant les deux cents ans qui viennent de s'écouler, les langues des Hurons et des Iroquois n'ont pas varié du tout (1). Dans rAmérique centrale, certains missionnaires cherchèrent à mettre par écrit le langage de tribus sauvages et composèrent avec grand soin un vocabulaire de tous les mots qu'ils pouvaient saisir. Revenant dans la même tribu après un laps seulement de dix ans, ils trouvèrent que ce vocabulaire avait vieilli et était devenu inutile (2) ; d'anciens mots

(0 l^u Pouccau^ p. iiO.

(2) S. R. Waldeck , Lettre à M. Jomard des environs de Païen-que, Amérique centrale. Il De pouvait se servir, eD i833^ d'uD voca* bulairo compose avec beaucoup de soiD dix aus auparavant.

a Telle est la tendance des langues , chez les peuplades qui vivent di: leur chasse^ à s'écarter rapidement Tune de Tautre, qu'en dehors de ces mots primitifs dont dous venons de parler^ on trouve udc pluÀ grande diversité daus des dialectes indiens que l'on sait issus d'une source commune^ que dans les langues congénères de TEur<ipe. Ainsi , bien que les Minsi soient une tribu des Delawares et U-urs proches voisins^ plusieurs môme de leurs noms de nombre xint dilTérents. » — Archxologia yémericana, vol. II, p. KiO.

« La plupart des hommes marquants ont un style qui leur est propre. Si la société est nombreuse et que beaucoup de ses membres fassent une étude du langage , les innovations qui ont un mérite réel sont les seules qui demeurent. Si la société est petite , un seul homme éminent, surtout là où l'écriture est inconnue, peut introduire de grands changements : pei*sonne n'étant ù même de contesttT la valeur de ses innovations, elles commencent par être à la mode • t finissent par être consacrées par Tusage. L'ancien vocabulaire, qui est le meilleur, disparait. Si l'Angleterre, par exemple, avait élé un petit pavs, sans autre écrivain distingué que Carlyle, il n'est pas •louteux qu'il n'eut beaucoup modifié notre langue : dans le cas prc- -tnt, bien que Carlyle ait ses imitateurs, il n'est guère probable (|u'il <\erce sur la langue commune une influence sensible. Voilà pour- '{uui y dans les pays où l'écriture est inconnue, si la société se divise

étaient tombés en désuétude, de nouveaux mots avaient paru, et, selon toute apparence, la langue était entièrement changée.

Rien ne surprit autant les missionnaires jésuites que le nombre infini des dialectes parlés par les indigènes de TAmérique. Loin d'être une preuve d'une civilisation avancée, cette multiplicité de langues montrait bien plutôt que les diverses races de l'Amérique ne s'étaient jamais soumises , pendant un certain espace de temps, à une puissante centralisation politique, et qu^elles n'avaient jamais réussi à fonder de grands empires nationaux. Hervas, il est vrai, réduit tous les dialectes de l'Amérique à onze familles, quatre pour le sud, et sept pour le nord (i); mais cette distribution n'a pu être faite qu'au moyen d'une comparaison attentive et minutieuse , et grâce à cette méthode qui permet de cl^^sser dans la même famille les idiomes parlés dans l'Islande et dans l'Ile de Gcylan. Dans la pratique et pour tout autre qu'un habile philo-

cn petites tribus, la langue change rapidement et toujoui^s pour se détériorer. Les fractions qui se détachent d*une peuplade indienne arrivent, après quelques générations, à parler une langue qui n'est plus comprise par la tribu dont elles sont sorties. De là vient le nombre considérable de langues qui sont parlées par les petites tri'^ bus de chasseui's indiens de l'Amérique septentrionale et méridionale^ et qui ont évidemment une origine commune, car leui*s principes sont identiques. En conséquence, plus une société est nombreuse, plus la langue qu*elle parle a de durée ; moins la société est nombreuse, moins la langue est durable, et plus la décadence en est rapide. Plus la société est petite, plus le nombre des idées est restreint, et, par suite, moins il y a de mots nécessaires, et plus le vocabulaire y diminue facilement et y perd un grand nombre de ternies. » Le docteur Rae, Polynesian, n' 23, 1802.

(i) Catalogo, I, 393.

logue , les dialectes de rAmérique sont distincts ; les (ribus qui les parlent ne peuvent se comprendre entre elles.

Nous entendons faire les mêmes observations partout où la végétation libre et luxuriante des dialectes a été étudiée par des observateurs intelligents. Si nous Dous tournons vers Tempire birman , nous trouvons que le birman a produit une littérature considérable, et que c'est la langue généralement adoptée non-seulement dans le Birman proprement dit, mais aussi dans le Pégu et dans l'Ârracan. Mais les montagnes presque inaccessibles de la péninsule de l'iraouaddy offrent un asile sûr à beaucoup de peuplades indépendantes qui parlent des dialectes qui leur sont propres (1), et, dans le seul voisinage de Manipura, le capitaine Gordon n'a pas recueilli moins de douze dia* lectes distincts, «dont quelques-uns, dit-il, ne sont pas parlés par plus de trente ou quarante familles, et qui sont pourtant si différents des autres, qu'ils sont complètement inintelligibles pour les plus proches voisins de ceux qui les emploient. » Brown, l'excellent missionnaire américain, qui a passé toute sa vie à prêcher l'Évangile dans cette partie du monde, nous raconte que plusieurs bandes d'émigrants qui avaient quitté leur village natal, pour aller s'établir dans une autre vallée, ne pouvaient plus se faire comprendre de la tribu mère, après deux ou trois générations (2).

Dans le nord de l'Asie, au dire de Messerschmidt , IcsOstiaks, bien que parlant une langue qui est, au

il Ma\ Mùller, Lettre sur les tangues touraniennes, p. <I4. :!: Id., ibid.y p. 233.

fond, la même partout, ont créé tant de formes et de mots particuliers à chaque tribu, qu'à la distance de douze ou vingt milles allemands, les rapports deviennent très- difficiles entre eux. Castrèn, le courageux explorateur des contrées et des langues de TAsie septentrionale et centrale (1), nous assure que plusieurs des dialectes mongols commencent à entrer dans une nouvelle période de vie grammaticale, et que, tandis que la langue littéraire des Mongols n*a pas de désinence pour les personnes du verbe, ce trait caractéristique de la famille touranienne s*est montré dernièrement dans les dialectes parlés des Buriates et dans les idiomes tongous, près de Njertschinsk, en Sibérie.

Citons encore une observation analogue , que nous lisons dans les Tableaux et travaux de la vie dun missionîiaire dans le sud de F Afrique, par Robert Mofifat : « La pureté et Tharmonie de leur langage, dit-il, sont conservées par leurs pitchos ou assemblées publiques, par leurs fêtes et leurs cérémonies, aussi bien que par leurs chants et par leurs relations journalières. La position est bien différente pour les habitants épars du désert; chez eux ces réunions n'existent pas, et bien souvent ils sont forcés de quitter leur village natal et de s*en aller à une grande distance à travers la solitude; dans ces occasions, les pères, les mèros et tous ceux qui peuvent porter un fardeau partent fréquemment pour des semaines tous à la fois, laissant les enfants aux soins de deux ou trois vieillards infirmes. Parmi ces enfants, Jes uns commencent à balbutier quelques mots, d'autres savent déjà s'exprimer et faire

(i) Max Mûller, p. 30.

des phrases entières, et, jouant tous ensemble du mafin jusqu'au soir, ils s'habituent à un langage à eux; les plus avancés se mettent à la portée des plus jeunes, et de cette Babel naît un dialecte nouveau, composé de mots hybrides joints ensemble sans aucune règle, et ainsi, dam le cours d tme seule génération , tout le ca-ractère de la langue se trouve dtanxjé. »

Telle est la vie du langage à Tétat de nature, et nous sommes en droit de conclure qu'ainsi se sont développées les langues qu'il nous est impossible d'observer avant qu'elles aient subi le joug de la littérature. 11 n'est pas besoin d'une littérature écrite ou classique pour donner à un dialecte la primauté sur beaucoup d'autres, et à ses caractères particuliers une légitime influence; les discours prononcés dans les assemblées publiques, les ballades populaires, les lois nationales , les oracles religieux produisent le même effet, bien qu'à un moindre degré ; ils servent comme de digues au courant du langage et l'empêchent de se répandre sans cesse dans les innombrables canaux des dialectes, et ils donnent la permanence à certaines formes qui, sans ces influences extérieures, n'auraient eu qu'une existence éphémère. Quoique le moment ne soit pas encore venu d'approfondir le problème de l'origine du langage, il y a une chose que dès maintenant nous pouvons voir clairement, c'est que , quelle qu'ait été cette origine, la première tendance du langage a été vers une variété sans bornes. Contre cette tendance, cependant, il y a eu, dès le principe, un frein naturel qui a préparé le développement des langues nationales et littéraires; la langue du père devint celle d'une famille , la langue d'une famille devint celle

d'une tribu. Dans une seule et même tribu les différentes familles conservaient entre elles leurs expressions et leurs formes familières; elles créaient de nouveaux mots, dont quelques-uns si étranges et si bizarres que le reste de la communauté pouvait à peine les comprendre. De telles expressions étaient naturellement supprimées dans les grandes réunions où tous les membres de la tribu venaient discuter les intérêts généraux, comme les locutions de nos provinces sont exclues de nos salons; mais cela même était une raison pour qu'on s'affectionnât d'autant plus à ces mots, autour du feu de chaque tente, à mesure que le dialecte général de la tribu prenait un caractère plus déterminé. Puis apparaissaient les dialectes dos différentes classes , des domestiques , des palefreniers , des bergers , des soldats ; les femmes avaient aussi leurs mots pour le ménage, et une génération nouvelle ne manquait pas de se faire une phraséologie plus vi\e et où elle avait mis sa marque. Nous-mêmes, dans ce siècle littéraire , et séparés comme nous le sommes, par des milliers d'années, de ces premiers pères du langage , nous ne parlons pas chez nous comme nous parlons en public. Les mêmes circonstances d'où sort la langue générale d'une tribu, eu tant qu'elle diffère des dialectes des familles, produisent, sur une plus vaste échelle, les langues de confédérations de tribus, de colonies ou de nationalités naissantes. Avant qu'il y ait une langue nationale, il y a toujours des centaines de dialectes ou de patois , dans les districts , les villes, les villages, les tribus et les familles; et, bien que les progrès de la civilisation et de la centralisation tendent à en réduire le nombre et à en affaiblir les

traits, ils ne les ont pas encore fait disparaître, même de notre temps.

Maintenant examinons de nouveau ce qu'on appelle communément l'histoire, mais ce qui devrait être appelé le développement naturel du langage, et il nous sera facile de voir que ce développement est en grande partie le résultat des deux opérations que nous venons d'étudier, Y altération phonétique et le renouvellement ou le développement dialectal. Prenons les six langues romanes , qu'on a l'habitude de nommer les filles du latin. Je ne vois pas d'inconvénient à appliquer aux langues ces noms de mère et de fitle, pourvu que nous ne laissions pas des termes en apparence si clairs et si simples couvrir des conceptions vagues et obscures; or, si nous appelons la langue italienne iille du latin , nous ne voulons nullement attribuer à l'italien un nouveau principe de vie, car pas un seul radical nouveau n'a été créé pour le former; c'est du latin sous une nouvelle forme, du latin moderne, ou bien encore le latin est de l'italien ancien. Les noms de mère et de fille ne marquent que des périodes dans le développement d'une langue dont le fonds est le même. Dire que le latin est mort en donnant naissance à sa fille, c'est encore faire de la mythologie, et on pourrait facilement prouver que le latin était encore une langue vivante quand depuis longtemps déjà l'italien avait appris à voler de ses propres ailes. Tâchons seulement de voir clairement ce que nous entendons par le latin. Le latin classique est un des nombreux dialectes parlés par les habitants arjens de l'Italie; c'était le dialecte du Latium, dans le Latium le dialecte de Rome, à Rome le dialecte des patriciens. Il fut fixé par Livius

Andronicus, Ennius^ Naevius, Gaton et Lucrèce, et poli par les Scipions, les Ilortensius, les Cicéron; ce fut la langue d*une classe limitée, d'un parti politique et d'une école littéraire. Avant l'âge où brillèrent ces poètes et ces orateurs, la langue de Rome a dû éprouver des fluctuations et des changements considérables : Polybe nous dit (III, 22) que les Romains les plus instruits ne pouvaient traduire sans difficulté les anciens traités entre Rome et Carthage ; Horace avoue (JEp.^ H, I, 86) qu'il ne comprenait pas les vieux poèmes saliens , et il donne i\ entendre qu'aucun de ses contemporains n'était plus avancé que lui à cet égard; Quintilien (I , vi , 40) nous assure que les prêtres saliens eux-mêmes pouvaient à peine comprendre leurs hymnes sacrés. Si les plébéiens avaient eu le dessus au lieu des patriciens, le latin eût été fort différent de ce qu'il est dans Cicéron, et nous savons que Cicéron luimême, ayant été élevé à Arpinum, fut obligé, quand il commença à fréquenter la haute société et qull eut à écrire pour ses nouveaux amis les nobles, de se corriger de quelques provincialismes, parmi lesquels on cite l'habitude qu'il avait de laisser tomber Y s à la fui des mots (1). Après avoir été adopté comme la langue de la législation, de la religion, de la littérature et de la civilisation générale, le latin classique devint fixé et immobile. Il ne pouvait plusse développer, parce qu'il

(1) Quintilien, IX, 4. « Nam ncque Lucilium putant uti cadem (s} ultinia, cuiu dicit Serenii fuit, et Dignu locu. (Juin etiain Cicero in Oratore plures anti(iuoniin tradit sic locutos. » Dans certaines phrases l's finale était omise dans la conversation : abin , pour abisne; viden, pourvidesne; opu*st, pour opus est; conabere, pour conabcris^ etc.

e lui était plus permis de changer ni de dévier de sa >rrection classique; il était comme poursuivi par son *opi-e fantôme. Les dialectes littéraires, ou ce qu'on ipelle généralement les langues classiques, achètent Lir empire temporaire au prix d'un dépérissement évi table. On pourrait les comparer à des lacs d'eau ignante qui s'ouvriraient h côté de grands fleuves et Lir serviraient de dévei'soirs; ce sont comme de vastes servoirs qui reçoivent et retiennent tout ce qui était Jis vive et courante parole ; le puissant flot du lan- Lge a cesséd'entralner avec lui, de pousser en avant ïs ondes immobiles et comme endormies. 11 semble irfois que le fleuve tout entier se perde dans ces hics, l c'est à peine si nous pouvons distinguer les maigres lets d'eau qui coulent encore au fond du lit princi- •al ; mais si plus bas, c'est-à-dire plus tard dans This- Dire , nous trouvons un nouveau lac immobile , tout orme , ou en train de se former, nous pouvons être >ùrs que ses affluents ont été ces mêmes petits ruis- ^eaux qui s'étaient presque dérobés à notre vue.

11 serait peut-être plus exact de comparer un idiome classique ou littéraire à la glace qui se forme à la surface d'un fleuve, et qui est transparente et unie, mais dure et froide. C'est, le plus souvent, à la suite de commotions politiques, que cette glace des langues cultivées «it polies est brisée et emportée par les eaux qui grossissent au-dessous : quand les classes supérieures de la MK-iélé sont écrasées dans des luttes religieuses et sociales, ou s'allient aux classes inférieures pour repous- H»r l'invasion étrangère; quand les travaux d'esprit s<int découragés, les palais brûlés, les monastères pillés et les demeures de la science détruites; alors les

dialectes populaires, ou \algaires, ainsi qu'on les appelle, qui n'avaient jamais cessé de former un courant d'eau vive sous la surface diaphane du langage littéraire, montent tout à coup, et charrient, comme les eaux au printemps, les lourds glaçons de l'époque précédente. Dans des temps plus tranquilles, il surgit une littérature nouvelle et populaire dans une langue qui semble devoir son existence aux conquêtes et aux révolutions, mais qui, en réalité, existait et se développait depuis longtemps déjà, et que les événements historiques n'ont fait que produire au jour quand elle était toule formée. De ce point de vue, il nous est facile de voir qu'aucune langue littéraire ne peut jamais être appelée la mère d'une autre langue. Aussitôt qu'une langue se préoccupe de ses formes et de ses mots perdus, qu'elle cesse de pouvoir se modifier indéfiniment et de pouvoir répondre sur-le-champ à tous les besoins de l'esprit et du cœur, sa vie naturelle se change en une existence purement artificielle. Elle peut encore vivre longtemps, mais, tandis qu'on la considère comme le tronc de l'arbre, elle n'est réellement qu'une branche rompue et fanée qui se sépare insensiblement de la tige d'oîi elle était sortie. Ce n'est pas dans la littérature classique de Rome , mais dans les dialectes populaires de l'Italie, qu'il faut chercher les sources de l'italien. L'anglais n'a pas seulement été formé de l'anglo-saxon du Wessex, mais des dialectes parlés dans toutes les parties de la Grande- Bretagne avec toutes leurs différences locales et les modifications qu'y a apportées, à diverses époques, l'introduction d'éléments étrangers, du latin, du danois, du normand et du français. Plusieurs des patois

[u'on parle aujourd'hui en Angleterre sont d'une rande importance pour Tétude critique de Tanglais, t un prince français, qui habite en ce moment TAnetcrre (I), s'est fait beaucoup d'honneur en recueilnt ce qui peut encore être sauvé des patois anglais. i langue connue sous le nom d'hindoustani n'est pas le du sanscrit tel que nous le trouvons dans les véis ou dans la littérature postérieure des brahmanes : est une branche de l'idiome parlé de l'Inde, sortie s la même tige d'où sortait le sanscrit au moment où conquit son indépendance littéraire.

En tâchant^ comme je l'ai fait, de montrer clairelent comment les dialectes alimentent et renouvelînt le langage, je paraîtrai peut-être h quelques-uns le mes auditeurs en avoir exagéré l'importance. Sans loute, si mon but avait été différent, il m'eût été farile de prouver que sans la culture littéraire le lanjage n'aurait jamais pris ce caractère déterminé qui ^st essentiel pour la communication de la pensée; qu'il [l'aurait jamais atteint sa fm la plus noble, mais qu'il serait resté toujours le jargon de sauvages troglodytes : mais, comme il n'est pas à craindre que l'importance des langues littéraires soit méconnue, tandis que personne n'avait encore fait ressortir l'importance des dialectes en tant qu'ils contribuent au développement du langage , il m'a semblé préférable de m'étendre sur les avantages que les langues littéraires tirent des dialectes, plutôt que sur les services rendus à ces derniers par les langues littéraires. En outre, mou principal objet aujourd'hui était d'expliquer le développe-

;i] Le prince Lucien Bonaparte.

ment du langage, et pour cela il est impossible d'exagérer Timportance de la végétation incessante, quoique à peine apparente, des dialectes. Arrachez un idiome de son sol natal, éloignez -le des dialectes qur le nourrissent, et vous en arrêtez immédiatement la croissance. L'altération phonétique fera encore ses ravages, mais Tinfluence réparatrice de la régénération dialectale ne se fera plus sentir. La langue que les réfugiés norvégiens portèrent avec eux en Islande n'a presque pas varié depuis sept siècles, tandis que sur son sol natal, et entourée de patois, elle s'est développée et s'est scindée en deux langues distinctes, le suédois et le danois. On croit que , dans le onzième siècle, le langage était identique en Suède, en Danemark et en Islande (1), et il n'y a pas eu de conquête ni de mélange de sang étranger pour expliquer les modifications que ce langage a subies en Suède et en Danemark, tandis qu'en Islande il n'en éprouvait aucune (2).

Il est presque impossible de nous faire une idée de l'intarissable fécondité des dialectes : là où les langues littéraires ont stéréotypé un germe général, leurs dialectes nous en offrent cinquante ayant chacun leur nuance de signification. Si de nouvelles idées naissent et se développent par suite du progrès de la société, les dialectes fournissent immédiatement les termes né-

(i) Marsh, Lectures, p. i33, 368.

(2) « 11 Y a moins de locutions et de prononciations particulières à certaines localités, dans le vaste territoire des États-Unis, que sur le sol comparativement étroit de la Grande-Bretagne. » Marsh, p. 667. [On pourrait faire la même observation à propos du français tel qu^il s'est conservé et qu'il est parlé aujourd'hui encore au Canada. Tr.]

cessaires qu'ils puisent dans les trésors de leurs mots prétendus inutiles. Il n'y a pas seulement les dialectes les localités et des provinces, mais encore des classes i des professions, comme, par exemple, des bergers, es chasseurs, des soldats, des fermiers : parmi ceux ui m'écoutent il y a peut-être bien des personnes qui e pourraient pas dire quelle est la signification exacte u garrot , du tronçon, du paturon, du boulet, de la ouronne d'un cheval; et, tandis que la langue littéaire parle des petits de toutes sortes d'animaux, les èriniei-s, les bergers et les chasseurs rougiraient d'employer un terme aussi général.

«L'idiome des tribus nomades, dit Grimm, est bien riche en expressions diverses pour désigner les différentes espèces d'épées et d'armes dont elles se servent, et pour indiquer les différentes périodes de la vie de leur bétail. Dans une langue plus cultivée, ces expressions deviennent fatigantes et superflues; mais le paysan conserve des termes particuliers pour désigner la gestation, l'accouchement et Tabattage, suivant qu'il s a«jrit de tel ou tel animal, de môme que le chasseur aime à donner des noms différents aux allures et aux membres des différentes espèces de gibier. Les yeux des bergers, qui vivent en plein air, sont plus perçants, leur oreille est plus fine que les nôtres; comment leur laugage n'aurait-il pas pris ce caractère de vivante exactitude et cette variété pittoresque (1)?»

ilj Beaucoup d'exemples de cette abondance primilivo sont réunis dans Putt's etymologUche Forsc/tungen, p. 128, IGD; Grimm, Geichichte der deutschen Sprache, p. 25 : a Wir sagen : die Stute fohlt, die Kuh kalbt, das Schaf lammt, die Gciss zickelt, die Sau frischt vuD Frischling), die Uiiudin welft (mb d. erwirfet das Welf); nicht

Toutefois ce que j'avais surtout à cœur de montrer dans cetle leçon, c'est que ni l'une ni l'autre des causes qui produisent le développement, ou qui constituent, selon d'autres, Thistoire du lanj^age, ne dépendent de la volonté de l'homme. L'altération phonétique des langues n*est pas un résultat fortuit ; elle est répi(5 par des lois précises, comme nous le verrons quand nous viendrons h étudier les principes de la grammaire comparée ; mais ces lois n'ont pas élé faites par l'homme; l'homme a dii, au contraire, s'y soumettre avant même d'en connaître l'existence.

Dans le passage du latin aux langues romanes modernes nous pouvons apercevoir non -seulement une propension générale à la simplification et une disposition naturelle à éviter l'eflbrt que nécessite la prononciation de certaines consonnes et encore plus des groupes iW consonnes; mais nous pouvons découvrir

aiulcrs hcist in franzo.sisrli, la chèvre chevrote; la hrobis atriièle; U truie porcèle; hi loii\e luuvèh', etc.» — Marsh, Lectures, \i, Ifil, :iO(), cite deux extraits curieux de Juliana Bernors, prieure du n»uveut de Sopwiîll au quinzième siècle, et auteur suppost» de the Book ofSt'.llbans; i\W nous dit (juc nous ne devons pas emplovcr indifféremment les noms qui servent à désijrner de grandes foules, mais dire : «a conjrnjralion of ptîople, a hoost of mon, a fel\shypp\ngc nf vomcn, and a lievv of ladies; a hcrde of dcrc, swannvs, cranvs or \\ renys. a scpe of hérons or hxtourys, a maslerof pccorkes, a ^atchc of n\j;htyn.irales, a llyprhte of doves, a claterynge of choiighes, a prjde of lyons, aslcwtlie <»f heercs, a î^aj^le of geys, a skulkc of foxes, a pculle of frcrNs, a pontificality nf prestys, a homynable sypht of niunkes, and a superfluyte of nonnes. » De même en dépeçant le gil)i(T, « a derr ^^as hroken, a jjose rervd, chekyn frusshed, a corn unlaccd, a crâne d>spla>cd, a curlewe unioynted, a quidylc wyn^JBvd, a swanne l>fle, a lamhe sholdered, a héron dysmcnhrxd, a pi»corke dxsfxL'ured, a samon chvnvd, a liadoke sydvd, a sole lovnvd, and t hreme splajed. » [('.ette s>non\mie est intraduisible. Tr.]

r chacun dos dialectes romans des lois qui nous ncttent de dire : par exemple, que le latin patrem lit naturellement donner />^;*^ en français. Les lan- > romanes laissent toujours tomber Ym finale, ime. du reste, cela avait aussi lieu en latin; nous ?nons d(uic, d'abord, pâtre au lieu do pfffrrm: ntenant , un / latin entre deux voyelles, dans des .s comme pa/er, est invariablement supprimé en irais; c'est là une loi constante qui nous permet de ; sur-le-champ que catrna doit donner chainr, fata me féminine plus récente du vieux neutre fatum) , pratumpré. Ho pnitum nous dérivons /;/y/A//vV/ qui ient le français prairie; de fatum, fataria, l'anglais •y. De même tous les participes latins en atus^ imc mmtus^ doivent se terminer en français par t?, \ê. La même loi a donc changé pâtre (prononcé pu-- ) en paere^ ou père; mat rem en mère^ f rat rem eu 'Y». Ces changements se font d'une manière inscule. mais irrésistible, et, ce qui est surtout import à remarquer, ils ne sont en aucune façon soumis caprice ou à la volonté de Thomme.

.e développement des dialectes est encore plus iulendant de la volonté des individus; car, quoiqu'un le puisse inventer sciemment et avec intention un t nouveau , le succès de ce mot et son admission s l'usage dépendent de circonstances sur lesquelles venteur n'a aucun empire. 11 y a certains changeits dans la grammaire qui, à première vue, sem- 'uienl devoir être attribués en grande partie au cae; tout en accordant , par exemple, que la perte désinences latines fut le résultat d'une [ïrononciai plus négligée, et que le signe moderne du génitif

français, du, est une corruption naturelle du latin ik illo, cependant le choix de tle, au lieu de tout autre mot, pour exprimer le génitif, et le choix à^ illo^ au lieu de tout autre pronom, pour exprimer l'article, sembleraient prouver que Thomme a agi librement dans la formation du langage : mais cela n'est pas. Aucun individu n'aurait pu se mettre, de propos délibéré, à abolir le vieux génitif latin pour le remplacer par la périphrase de illo. Il fallait que l'inconvénient de n'avoir aucun signe distinctif pour le génitif se fît sentir au peuple qui parlait un dialecte latin vulgaire. Il fallait que le même peuple eût déjà employé la préposition de en perdant complètement de vue sa signification originale d'adverbe de lieu (nous voyons dans Horace, par exemple, una de mvltis, une sur beaucoup). Il fallait encore que le môme peuple eût senti le besoin d'un article, et employé déjà ille dans une foule de locutions où ce mot semblait avoir perdu sa force primitive comme pronom. La réunion de toutes ces conditions était nécessaire avant qu'un individu, et après lui un autre, et ensuite des centaines, des milliers et des millions d'hommes, pussent employer ^/^ ilh comme signe du génitif, et le changer eu Titalien dello, del, et le français du.

Les tentatives des grammairiens et des puristes pour perfectionner le langage sont entièrement vaines, et il est probable que nous n'entendrons plus parler de projets pour émonder les langues et les débarrasser de leurs irrégularités. Il est bien probable, cependant, que la disparition graduelle des déclinaisons et des conjugaisons irrégulières est due, dans les langues littéraires, comme dans celles qui ne sont pas cultivées,

au parler des enfants. Leur langue, en effet, est plus régulière que la nôtre : qui n'a entendu des enfants, en Angleterre, dire badder et baddest, au lieu de worse et worst, I comd au lieu de Icame^ ou se servir, en France , d'expressions comme plus bon, il venira, il a ouvri la porte? Dans Turdù, le suffixe de l'adjectif possessif était anciennement rd, ré^ ri. Maintenant c'est kd, ké^^ki, excepté dans hamdrd^ mon, notre, et dans himkdrâ^ votre, ainsi que dans un petit nombre d'autres mots, tous pronoms. Mon ami, le D' Fitz Edward Hall, me dit avoir entendu dans l'Inde des enfants créer et employer les formes hamkd et tumkd. C'est ce sentiment de justesse grammaticale, cet instinct de ce qui devrait être, qui, dans le cours des siècles, a éliminé un si grand nombre de ces formes qu*on appelle irrégulières. Ainsi , le verbe auxiliaire en latin était fort irrégulier : si mmus est la première personne du pluriel , et sunt la troisième, la seconde, du moins selon la logique rigoureuse des enfants, aurait dû être nitis. Il est vrai que cette forme sonne comme barbare à une oreille classique accoutumée à estis, et nous voyons que le français a conservé exactement les formes latines dans nous sommes, vous êtes, ils sont; mais en espagnol nous trouvons somos, sois, son^ et ce mis remplace sutis. Nous trouvons des traces semblables de nivellement grammatical dans l'italien siamo^ siete , sonoy formé d'après l'analogie des verbes réguliers comme crediamo^ credete, credono. La seconde personne sei au lieu de es, est également de la grammaire à la mode des enfants, ainsi que les formes valaques ^uw/e/ww, nous sommes, sûnteti, vous êtes, qui tirent leur origine de la troisième personne du pluriel

surit, ils sont : et que dire d'une monstruosité comme essendo^ gérondif dérivé d'après des principes parfaitement justes, d'un infinitif essere^ comme credendo de credei^e (1)! Il ne faut pas, cependant, trop nous en étonner, car nous trouvons de semblables barbarismes en anglais. Même en anglo-saxon , la troisième personne du pluriel, sind, a, par une fausse analogie, prêté sa forme à la première et à la seconde personne , et a pris une nouvelle terminaison, on, qui appartient proprement au pluriel de l'imparfait. Dans Tancien dialecte northumbrien, la première personne du pluriel a été employée pour la seconde et la troisième, avec cette même terminaison en on de Timparfait (2).

Anglais. Northumbrien. Ancien nordique. Anglo-Saxon. Gothique.

we arc (0*011 cr-um sindon sijum (3)

you arc aron ër-udh shidon sijuth

they arc (4) aron cr-u sindon sind.

Nous entendons dans les patois / be pour / am,

(1) Des fonncs analogues, qui se rencontrent dans les patois français ont été recueillies par le comte Jaubert, dans son Glossaire du Centre de la France^ deuxième édition, p. XII.

(2) Grimm, Geschichte der deutschen Sprache^ p. ()G6.

(3) Les formes gothiques sijum et sijuth ne sont pas organiques. Elles ont été dérivées par une fausse analogie de la troisième personne du pluriel sindy ou bien une nouvelle base slj a été formée du subjonctif sijau^ le sanscrit syàm,

(4) L'origine Scandinave de ces formes anglaises a été bien prou> vée par le docteur Lottner, Transactions oft/ie Philological Society, 1861^ p. 63. La troisième personne du pluriel araji se trouve dans Kemble^ Codex diplomaticus œvi saxonici, vol. 1, p. 235 (A. D. 805^ 861) : elle u*est pas dans Layamon. Nous la voyons écrite arrn dans VOrmulum, mais, même dans Chaucer, elle ne se rencontre que deux fois. Voyez Gesenius, de Lingua Chauceri, p. 72 ; Monicke, On the « Ormulum, » p. 35.

comme en France, f avions ^ouv f avais ^ei mille formes semblables.

Ces influences diverses qui président au développement et aux changements du langage sont comme les vagues et les vents qui emportent des dépôts au fond de la mer; làcesdépôts s'amassent et s'accumulent, ils finissent enfin par paraître à la surface de la terre après avoir formé une couche, dont nous pouvons parfaitement analyser les parties constitutives. Cette couche n a pas été produite, il est vrai, par un principe interne de croissance, et Tordre où s'y sont déposées les différentes matières n'a point été réglé par les lois immuables de la nature; mais on ne peut dire pourtant qu'il y ait là un effet du hasard, ou le résultat du caprice et de forces aveugles. Nous ne pouvons apporter trop de soin à bien définir le sens que nous entendons donner aux mots que nous employons. Â parler rigoureusement, ni le mot histoire, ni le mot développement ne peuvent s'appliquer aux changements de la mobile surface de la terre. Histoire s'applique aux actions d'agents libres; développement à l'expansion naturelle d'êtres organiques. Nous parlons toutefois du développe-^ ment de la croûte terrestre, et, quand nous parlons du dévelopi^etnent du langage, ce mot exprime dans notre pensée quelque chose comme la formation successive des couches terrestres, et nullement comme le mode d accroissement de la plante. S'il nous est permis d'appeler développement la modification qui se fait avec le temps par des combinaisons toujours nouvelles d'éléments donnés; qui se soustrait à l'influence d'agents libres, et peut finalement être reconnue comme le produit des forces de la nature: alors nous pourrons ap-

84 LEÇONS SUK LA SaENCE DU LANGAGE.

pliquer ce mot au langage, et nous serons autorisés à classer la philologie comparée parmi les sciences naturelles, et non pas parmi les sciences historiques ou morales.

Il y a une autre objection que nous avons à examiner, examen qui nous aidera encore à comprendre plus clairement le caractère réel du langage. Les grandes périodes que Ton distingue dans la formation des couches terrestres , périodes dont les limites ont été fixées à l'aide des recherches géologiques , se terminent à peu près quand nous découvrons les premières traces de la vie humaine, et quand commence l'histoire de rhomme dans le sens le plus étendu du mot. Les périodes à distinguer dans le développement successif du langage commencent, au contraire, avec l'histoire de rhomme et sont parallèles à cette histoire. Ou a donc dit que, bien que le langage ne soit peut-être pas purement une œuvre artificielle, il serait néanmoins impossible de comprendre la vie et le développement d'une langue quelconque sans la connaissance historique des temps où cette langue s'est développée (1). Il faut savoir, nous dit-on, si la langue que nous voulons étudier sous la loupe de la grammaire comparée, s'est développée sans culture, chez des peuplades sauvages dépourvues de toute littérature orale ou écrite, en prose ou en vers; ou bien si elle a été cultivée par des poètes, des prêtres et des orateurs, cl si elle a reçu et conservé l'empreinte d'un âge classique. En outre, ce sont seulement les annales de l'histoire politique qui peuvent nous apprendre si une lan-

(1) Talis homiuibus oratio, qualis vita. Senec, EpisL, li4. [Tr.]

gue est entrée en contact avec une autre, combien ce contact a duré, laquelle des deux nations était la plus avancée en civilisation, laquelle fut conquérante et laquelle conquise, laquelle fonda les lois, la religion et les arts du pays , et laquelle a produit le plus grand nombre de philosophes et de poètes populaires, et de démagogues heureux. Toutes ces questions sont d'un ordre purement historique, et la science qui à tant à demander à Thistoire pourrait bien être considérée comme une anomalie dans le cercle des sciences tiatu^ relies.

Si nous cherchons maintenant quelle réponse on peut faire à cette objection, il faut reconnaître d'abord que parmi les sciences naturelles aucune ne se rattache aussi étroitement à l'histoire de Thomme que la science du langage : mais on peut prouver qu'une connexion semblable existe, bien qu'à un moindre degré, entre l'histoire de l'homme et d'autres branches des connaissances physiques. En zoologie, par exemple, il n'est pas sans importance de savoir à quel moment de l'histoire, dans quel pays et pour quels usages certains animaux furent apprivoisés et rendus domestiques. Dans Tethnologie qui est, pour le dire en passant, une science tout à fait distincte de celle du langage, il serait difficile d'expliquer l'existence du type caucasien chez la race mongole en Hongrie, ou chez la race tartare en Turquie , si les documents écrits ne nous apprenaient les migrations et l'établissement en Europe de tribus mongoles et tartares. Un botaniste qui aurait à comparer ensemble divers échantillons de seigle aurait de la diftîculté à se rendre compte de leurs qualités différentes, s'il ne savait pas que dans certai-

nés régions du globe cette plante est cultivée depuis des siècles, tandis que dans d'autres, par exemple dans le mont Caucase, elle croît encore à l'état saunage. Les plantes ont leur domaine propre, leur berceau naturel, aussi bien que les races, et la cultui^e du concombre en Grèce, de lorange et de la cerise en Italie, de la pomme de terre en Angleterre, et de la vigne au cap de Bonne -Espérance, ne peut être expliquée que par l'historien. Les rapports plus intimes qui existent entre Thistoire du langage et l'histoire de l'homme ne suffisent donc pas pour exclure notre science du cercle des sciences naturelles.

Nous pourrions même montrer que, si on la définit rigoureusement , la science du langage peut se proclamer complètement indépendante de l'histoire. Si nous parlons du langage de l'Angleterre, une certaine connaissance de l'histoire, politique des Iles-Britanniques est, sans aucun doute, nécessaire pour comprendre l'état actuel de cette langue. Son histoire commence avec les anciens Bretons, qui parlaient un dialecte celtique; elle nous conduit ensuite à l'établissement des Saxons dans l'île, aux invasions des Danois et à la conquête des Normands, et nous voyons comment chacun de ces événements politiques a contribué à former le caractère de la langue. On peut dire que le langage de l'Angleterre a été successivement celtique, saxon, normand et anglais; mais, si nous parlons de l'histoire de la langue anglaise, nous marchons sur ud terrain tout à fait différent. La langue anglaise n'a jamais été celtique, le celtique n'a jamais passé au saxon, ni le saxon au normand, ni le normand à l'anglais. L'histoire de la langue celtique se poursuit encore au-

jourd'hui : il importe peu qu'elle soit parlée par tous les habitants des Iles-Britanniques ou par une faible minorité du pays de Galles, de Tlrlandeet de l'Ecosse; tant qu'une langue est parlée, ne fût-ce que par une seule personne, elle \it et a son existence propre : la dernière vieille femme qui parlait le comique (et à la ménioire de laquelle il est maintenant question d'élever un tombeau) représentait à elle seule l'ancienne langue de la Cornouaille. Un Celte peut devenir un \nglais; le sang celtique et le sang anglais peuvent se mélanger, et qui pourrait dire à l'heure qu'il est, avec quelque exactitude, ce que chacun d'eux a fourni au sang mêlé qui coule dans les veines de notre population? Mais les langues ne se mêlent jamais. N'importe le nom donné à la langue qu'on parle dans les Iles- Britanniques , qu'on l'appelle l'anglais, le breton ou le saxon, pour la philologie comparée l'anglais est teutonique et rien que teutonique. Le physiologiste aura beau protester, et montrer que dans bien des cas le crâne, qui est le siège matériel de la langue anglaise, appartient au type celtique; le généalogiste aura beau protester et prouver que les armoiries de maintes familles anglaises sont d'origine normande : notre philologue devra poursuivre son chemin. Il pourra faire son profit des indications que lui fournit l'histoire sur cette race celtique qui forme comme la couche primordiale de la population de nos îles, puis sur les invasions qui conduisirent dans la Grande-Bretagne les Saxons, les Danois et les Normands; mais, quand toutes les archives seraient brûlées, et tous les crânes tombés en poussière, la langue anglaise, dans la bouche du dernier paysan , révélerait sa propre histoire , si

nés régions du globe celte plante est cultivée depuis des siècles, tandis que dans d'autres, par exemple dans le mont Caucase, elle croît encore à Tétat saunage. Les plantes ont leur domaine propre, leur berceau naturel, aussi bien que les races, et la cultui^ du concombre en Grèce, de lorange et de la cerise en Italie, de la pomme de terre en Angleterre, et de la vigne au cap de Bonne -Espérance, ne peut être expliquée que par l'historien. Les rapports plus intimes qui existent entre l'histoire du langage et l'histoire de l'homme ne suffisent donc pas pour exclure notre science du cercle des sciences naturelles.

Nous pourrions même montrer que, si on la définit rigoureusement , la science du langage peut se proclamer complètement indépendante de l'histoire. Si nous parlons du langage de l'Angleterre, une certaine connaissance de l'histoire, politique des Iles-Britanniques est, sans aucun doute, nécessaire pour comprendre l'état actuel de cette langue. Son histoire commence avec les anciens Bretons, qui parlaient un dialecte celtique; elle nous conduit ensuite à l'établissement des Saxons dans l'tle, aux invasions des Danois et à la conquête des Normands, et nous voyons comment chacun de ces événements politiques a contribué à former le caractère de la langue. On peut dire que le langage de l'Angleterre a été successivement celtique, saxon, normand et anglais; mais, si nous parlons de l'histoire de la langue anglaise, nous marchons sur un terrain tout à fait différent. La langue anglaise n'a jamais été celtique, le celtique n'a jamais passé au saxon, ni le saxon au normand, ni le normand à l'anglais. L'histoire de la langue celtique se poursuit encore au-

jourd*hui : il importe peu qu'elle soit parlée par tous les habitants des Iles-Britanniques ou par une faible minorité du pays de Galles, de Tlrlande et de l'Ecosse; tant qu'une langue est parlée, ne fût-ce que par une seule personne, elle \it et a son existence propre : la dernière vieille femme qui parlait le comique (et à la mémoire de laquelle il est maintenant question d'élever un tombeau) représentait à elle seule l'ancienne langue de la Cornouaille. Un Celte peut devenir un Anglais; le sang celtique et le sang anglais peuvent se mélanger, et qui pourrait dire à l'heure qu'il est, avec quelque exactitude, ce que chacun d'eux a fourni au sang mêlé qui coule dans les veines de notre population? Mais les langues ne se mêlent jamais. N'importe le nom donné à la langue qu'on parle dans les Iles- Britanniques , qu'on l'appelle l'anglais, le breton ou le saxon, pour la philologie comparée l'anglais est teutonique et rien que teutonique. Le physiologiste aura beau protester, et montrer que dans bien des cas le crâne, qui est le siège matériel de la langue anglaise, appartient au type celtique ; le généalogiste aura beau protester et prouver que les armoiries de maintes familles anglaises sont d'origine normande : notre philologue devra poursuivre son chemin. Il pourra faire son profit des indications que lui fournit l'histoire sur cette race celtique qui forme comme la couche primordiale de la population de nos tles, puis sur les invasions qui conduisirent dans la Grande-Bretagne les Saxons, les Danois et les Normands; mais, quand toutes les archives seraient brûlées, et tous les crânes tombés en poussière, la langue anglaise, dans la bouche du dernier paysan , révélerait sa propre histoire , si

88 LEÇONS SUR LA SCrEM.E DU LANGAGE.

elle était analysée diaprés les règles de la grammadre comparée. Nous u'aurious pas besoin de Taide de rtiistoire pour reconnaître que l'anglais est teutonique; que, comme le hollandais et le frison, il appartient à la branche du bas-allemand; que cette branche, avec le haut-allemand, le gothique et les langues Scandinaves, constitue la classe teu tonique; que cette classe teutonique se réunit aux langues slaves, celtiques, helléniques, italiques, iraniennes et indiennes, pour former la grande famille indo-européenne ou aryenne. Dans le vocabulaire anglais, la science du langage peut découvrir, par ses propres procédés, les éléments celtiques, normands, grecs et latins, mais il n'est pas entré une seule goutte de sang étranger dans le système organique de la langue anglaise. La grammaire, qui est Tàme même du langage, est restée aussi pure de tout mélange, dans l'anglais qu'on parle aujourd'hui d'un bout à l'autre des Iles-Britanniques, qu'elle l'était dans cette même langue à l'époque où la parlaient, sur les bords de l'océan Germanique, les Angles, les Saxons et les Jutes du continent.

En considérant et en réfutant comme nous l'avons fait les objections que Ton a apportées ou que l'on pourrait apporter contre l'admission de la science du langage dans le cercle des sciences naturelles^ nous sommes arrivés à certains résultats qu'il sera peut-être utile de résumer maintenant, avant de continuer nos études.

Nous avons vu, d'abord, que, tandis que la philologie proprement dite se sert du langage comme d'un instrument, la philologie comparée en fait lobjel même de ses recherches scientifiques : le but que se

tfluences littéraires et politiques que par des influenïs religieuses. La civilisation persane influa sur les rabes dès leurs premières conquêtes religieuses et lilitaires; et, quoique les Persans aient dû uécessaiîment accepter un grand nombre de termes religieux politiques d'origine arabe , c'est-à-dire sémitique, (1 examen attentif des différents mots persans adoptés 1 arabe nous montre que l'ancienne civilisation •yenne de la Perse, à laquelle les Sassanides donnèint un élan nouveau, exerça une réaction puissante, ien que moins apparente, sur les mœurs primitives îs Arabes nomades. Le Coran même contient des exressions persanes, et nous y trouvons une condamnaon des romans persans qui circulaient chez les muilmans lettrés (1). Les Turcs embrassèrent une Jigion sémitique et adoptèrent en même temps une rminologie religieuse sémitique, mais cette religion arriva chez eux qu'après avoir passé par la Perse : B là le grand nombre de mots persans que nous ren- )ntrons en turc, et l'empreinte évidente de la consuction et de l'idiome persans que portent les mots rabes usités dans la langue turque. Des mots aryens îls que din, foi, gaur^ infidèle, oruj, jeûne, namdz, rières, employés par une race touranienne qui adopte ans son culte les formules d'une religion sémitique, Q disent plus sur l'histoire de la civilisation que des lédailles, des inscriptions au des chroniques (2).

(\) Reinaud, Mémoire surl*fnde, p. 310. Renan, Histoire des la fîtes sémitiques, p. 292, 379.

(2) Dans les précédentes éditions de cet ouvrage j'avais attribué à

civilisation persane une plus grande influence qu'elle n'aeuercel-

ment sur la langue des Arabes, et je n'avais pas assez insisté sur

des nations ou des races qui les parlent ou qui les ont parlées.

Dans le cours de ces études nous avons dû poser deux axiomes auxquels nous aurons souvent à renvoyer dans la suite de nos recherches. Le premier affirme que la grammaire est l'élément le plus essentiel, et par conséquent la base de la classification dans toutes les langues qui ont produit un système grammatical déterminé : le second nie qu'une langue mixte soit possible.

Ces deux axiomes n'en foni, en réalité, qu'un seul, ainsi que nous le verrons quand nous les examinerons de plus pi'ès. Il y a à peine de langue qui ne puisse, en un sens, être appelée mixte : aucune nation ou tribu n'a jamais été si complètement isolée qu'elle n'ait laissé s'introduire chez elle un certain nombre de mots étrangers. Dans plusieurs cas , ces mots ont changé tout l'aspect primitif de la langue et l'ont emporté, même en nombre, sur l'élément indigène : ainsi , le turc est un dialecte touranien, et la grammaire en est purement tartare ou touranienne. Or la langue turque, telle que les hautes classes la parlent aujourd'hui à Constantinople , et telle surtout qu'elles l'écrivent, contient un si grand nombre de mots persans et arabes, qu'un paysan de l'Analolie ne comprendra pour ainsi dire rien à cette langue qui est censée la sienne, bien que la grammaire de l'idiome parlé par les chefs de la race des Turcs Osmanlis soit la même que celle qui a été transmise au paysan par la tradition de sou grossier patois tartare.

La présence dans la langue turque de ces mots persans et arabes doit être expliquée bien plutôt par des

•porte 23,000 au saxon et 15,000 aux langues clasues. En dressant , cependant , un inventaire plus Lct, et en comptant tous les mots des Dictionnaires Webster et de Robertson, M. Thommerel a établi fait que sur le total de 43,566 mots, 29,853 vienqI des langues classiques, 13,230 des langues teuliques, et le reste de sources divises (1). Par con- [uent, si nou&n'en jugions que d'après sonvocabure, et en traitant l'anglais comme une langue mixte, us devrions le classer avec le français , Titalien et spagnol, parmi les dialectes romans ou novo-latins. , cependant, le vocabulaire d'une langue peut être xte, sa grammaire ne peut jamais l'être: c'est ainsi e des missionnaires racontèrent à Hervas, au milieu dix -septième siècle, que les Araucaniens n'em- >yaient presque plus un seul mot qui ne fût espacl, bien qu'ils eussent conservé la grammaire et la ntaxe de leur ancienne langue nationale (2). Voilà urquoi on prend la grammaire pour critérium de la rente, et pour base de la classification , dans pres- 16 toutes les langues; et il s'ensuit, comme consé-

[{) Une cxcelhiiite statisti(|uc du nombre proportionnel des mots Eonsot latins qui se trouvent dans différents auteurs anglais^ nous : fourni** |)ar Marsh, Lectures on the English ianguage, |). i20 et iv., 181 et suiv.

(2) tt En est»' estado, i|ue es el primer paso que las nacioncs dan ra niudar de len^ua, cstaba cuarenta anos ha la araucana en las as de Chilout (como he oido a los jcsuitas sus misioneros), en donde i Araucanos apénas proftîrian palabra que no fuese espannia; mas proferian eon el artificio y orden de su len^'ua nativa, llamada aucana. » — Hervas, Cataiogo, t. I, p. ifi. « Kste artificio ha sido : mi observarion el principal medio de (|ue me lie valido para conor la afinidad n diferencia de las lenjjuas conoeidas, y reducirlas à terminadas classes. » — Ibid,, p. 23.

quence nécessaire, que, dans la classification et dans la science du langage, il est impossible d'admettre Texislence d'un idiome mixte. Nous pouvons former, en anglais , des phrases tout entières composées uniquement de mots latins ou romans; néanmoins tout ce qui reste de grammaire, en anglais, porte, delà manière la plus évidente, la marque teutonique. Ce nom de grammaiie ne peut guère, dans la langue anglaise, s'appliquer qu'aux désinences du pluriel et du génitif singulier deji noms, des degrés de comparaison, et de quelques personnes et de certains temps du verbe; et cependant la seule lettre*', usitée comme signe de la troisième personne du singulier de l'indicatif présent, est une preuve incontestable que clans une classification scientifique des langues, quand même l'anglais n'aurait pas conservé un seul mot d'origine savonne, il devrait néanmoins être considéré comme venant du saxon et comme formant une branche de la grande tige teutonique de la souche aryenne. Dans les langues primitives, qui ne sont pas formées de la décomposition de langues plus anciennes et qui n'ont pas subi d'influences aussi diverses, la grammaire, et nous entendons par là toute la partie formelle du langage, est bien plus développée et plus riche qu'en anglais; elle est, alors, un indice bien plus sûr pour découvrir la ressemblance entre les membres épars d'une môme famille. Il y a des langues, l'ancien chinois, par exemple, où il n'existe aucune trace de ce que nous avons l'habitude d'appeler la grammaire ; il y en a d'autres dans lesquelles nous pouvons encore suivre le développement de la grammaire, ou, pour parler plus correctenien[,la transformation graduelle des ra-

DEUXIÈME LEÇON. 9o

licaux en formes purement grammaticales. Dans ces angues , il faudra recourir à de nouveaux principes le classification , tels que Télude de Thisloire natu- ■elle peut en suggérer; et nous devrons nous conlener des indices que suggère une ressemblance de fornes, quand nous ne pourrons pas découvrir les preuves Tune parenté réelle.

J'espère avoir répondu à quelques-unes des objections qui prétendaient refuser à la science du langage la place à laquelle elle prétend dans Tordre des sciences naturelles. Nous verrons dans notre prochaine leçon quelle a été l'histoire de notre science depuis sa naissance jusqu'à nos jours, et nous verrons aussi jusqu'à quel point on peut dire qu'elle a traversé les trois périodes de l'empirisme, de la classification et de la théorie, qui représentent l'enfance, la jeunesse et la maturité de chacune des sciences naturelles.

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