‹ La science du langageChapitre 28 sur 33 · CLASSE FINNOISE · texte numérisé non relu

CLASSE FINNOISE

On suppose généralement que le berceau des peuplades finnoises était dans les monts Durais; de là est

veuue pour leurs langues la dénomination d'ouraliennés. De ce centre , ils se sont répandus à Test et à l'ouest, et, dans les temps anciens, au sud, jusqu'à la mer Noire, où le^ tribus finnoises, mongoles et turques furent probablement connues des Grecs sous le nom commode de Scythes, qui les comprenait toutes. Comme nous n'avons aucun monument écrit de ces Dations nomades, il est impossible de dire, même quand les écrivains grecs nous ont conservé leurs noms barbares, à quelle branche de l'immense famille touranienne elles appartenaient. Leurs mœurs étaient probablement les mêmes avant l'ère chrétienne et au moyen âge qu'aujourd'hui. Une tribu prend possession d'un territoire, y reste pendant plusieurs générations peut-être, et donne son nom aux prairies où elle garde ses troupeaux et aux rivières où ses chevaux s'abreuvent. Si le pays est fertile, il attire les yeux d'autres tribus; les guerres commencent, et quand la résistance est vaine, des populations entières quittent les pâturages de leurs pères pour mener, quelquefois pendant plusieurs générations, la vie errante, qu'elles préfèrent à la vie sédentaire; et, après un certain temps, nous pouvons retrouver leurs noms à des centaines de lieues plus loin. Ou bien encore, deux tribus peuvent continuer à guerroyer pendant des années, jusqu'à ce que, leurs forces étant diminuées, elles se voient obli* gées de faire cause commune contre quelque nouvel ennemi.

Pendant ces luttes prolongées^ elles perdent autant de mots que d'hommes tués sur les champs de bataille. Les uns , si l'on nous permet cette image, passent à l'ennemi, d'autres sont faits prisonniers, et sont ren-

(lus en temps de paix. Et puis , il y a des pourparlers et des défis, et enfin se forme un idiome qu'on peut, avec une justesse parfaite, appeler la langue du camp {urdu'Zebd?i, Idiugue du camp, est le vrai nom de l'hindoustani qui prit naissance dans les armées des empereurs mongols); mais il est difficile pour le philologue d*y ranger les vivants et de compter les morts, à moins que quelques parties saillantes de la grammaire ue soient sorties intactes de la mêlée. Nous avons vu que d'innombrables peuplades peuvent parfois se lever tout à coup à rappel d'un Gengis-Khan ou d'un Timour, comme les flots de TOcéan grossissent et se soulèvent à la voix de l'orage. Une de ces vagues, roulant depuis Karakorum jusqu'à Liegnitz, peut emporter tous les parcs et les bornes établis par les siècles; et quand l'orage aura passé, il restera, comme après une inondation, une croûte légère dérobant à la vue toute uue couche de peuples et de langues.

La philologie nous montre la tige finnoise se partageant en quatre rameaux :

Le tchoude,

Le bulgare.

Le permien ,

L'ougrien.

Le tchoude comprend les dialectes finnois des côtes do la Baltique. Ce nom vient des Tchoudes, ainsi que les Russes appelaient originairement les peuplades linnoises du nord-ouest de la Russie : plus tard, il prit un sens plus général, et devint presque synonyme de Scythe, pour désigner toutes les tribus du nord et du centre de l'Asie. Les Finlandais proprement dits, ou, comme ils s'appellent, 5wo/wa/am^/i, c'est-à-dire habi-

tants des marais, sont établis dans les provinces de la Finlande (autrefois appartenant à la Suède , mais annexées à la Russie depuis 1809), et dans des parties des gouvernements d'Archangel et d'Olonetz. Un dénombrement récent nous donne 1^521,515 âmes comme chiffre de leur population. Les Finlandais sont les plus avancés de toute leur famille, et, à l'exception des Magyares, sont la seule race finnoise qui puisse prétendre à un rang parmi les nations civilisées et civilisatrices du monde. Leur littérature et surtout leur poésie populaire témoignent d'un haut degré de développement intellectuel à une époque que nous pouvons appeler mythique, et dans des régions plus favorables à l'épanouissement des sentiments poétiques gue leur demeure actuelle, dernier refuge que l'Europe ait pu leur offrir. Les poésies épiques vivent encore dans les classes les plus pauvres, transmises seulement par la tradition orale, et conservant tous les traits d'une mesure parfaite et d'une langue plus ancienne. Malgré la prépondérance russe, le sentiment national s'est réveillé naguère chez les Finlandais, et a donné une impulsion énergique aux travaux de Sjôgern, de Lônnrot, de Castrén et de Kellgren, qui ont produit des résultats vraiment surprenants. De la bouche des vieillards , on a recueilli un poème épique , dont les dimensions sont à peu près celles de Y Iliade, et qui a la même unité; nous dirions qu'il est aussi beau*, si nous pouvions oublier pour un instant tout ce que^ dans notre jeunesse, nous avons appris à qualifier de ce nom. Un Finlandais n'est pas un Grec, ni Wainamoinen un Homère; mais s'il est permis à un poète de choisir ses couleurs dans la nature qui Ten-

vironne, et de peindre les hommes au milieu desquels il vit, le Kalewala possède des mérites qui peuvent rappeler ceux de Y Iliade, et il a le droit de réclamer sa place comme la cinquième épopée nationale du monde, à côté des chants ioniens, du Mahdbhdrata, du Shânàmeh, et des Niebelungeti. Cette antique culture littéraire n*a pas été sans une grande influence sur la langue. Elle a donné la permanence à ses formes et la fixité à ses mots, au point que nous serions presque tentés, à première vue, de nous demander si la grammaire de cette langue n*est pas sortie de la période agglutinante pour passer dans celle des flexions avec le grec ou le sanscrit. Le type agglutinant subsiste encore, cependant, dans le finnois, dont la grammaire nous présente une fécondité de combinaisons grammaticales inférieure seulement à celle du turc et du hongrois. (iOmme dans le turc, nous y trouvons « l'harmonisation des voyelles » , qui est un des caractères des langues touraniennes, ainsi que nous l'avons expliqué plus haut.

Le karélien et le tavastien sont des variétés du finnois.

Les Esthes ou Esthoniens, voisins des Finlandais, parlent une langue qui se rapproche beaucoup de la leur. Elle se divise en dialecte de Dorpat (ville de Livonie) et en dialecte de Revel. Si Ton excepte quelques chants populaires, on peut dire que l'esthonieii n'a pas de littérature. L'Esthonie compose, avec la Livonie et la Courlande, les trois provinces de la Russie sur la Baltique. La population des lies du golfe de Finlande est en grande partie esthouicnne; mais les hautes classes comprennent à peine Testhonien, et ne le parlent jamais.

HUITIÈBfE LEÇON. 403

Outre les Finlandais et les Esthoniens , il faut comprendre dans la même famille les Livoniens et les Lapons : mais ils sont peu nombreux. La population de la Livonie se compose principalement d'Esthes, de Lettes, de Russes et d'Allemands. Le nombre de Livoniens parlant leur propre idiome ne s'élève pas à plus de cinq mille.

Les Lapons habitent la région la plus septentrionale de l'Europe. Ils appartiennent à la Suède et à la Russie, et leur nombre est évalué à vingt-huit mille. Leur langue a beaucoup attiré, depuis quelque temps, l'attention des savants, et nous lisons dans les voyages de Castrén une description de leurs mœurs, qui est pleine d'intérêt à cause de sa simplicité et de son exactitude.

Le rameau bulgare comprend les Tchérémisses et les Mordviniens, épars le long du Volga et entourés de dialectes russes et tartares. Ces deux langues ont une grammaire extrêmement artificielle, et admettent une accumulation d'affixes pronominaux à la fin des verbes, qui n'est surpassée qu'en basque , en caucasien et dans les dialectes dits polysynthétiques de TAmérique.

Ce nom général de Bulgares, donné à ces tribus, ne dérive pas de la Bulgarie, sur le Danube : au contraire, la Bulgarie (l'ancienne Mésie) a reçu son nom des armées finnoises qui en firent la conquête au septième siècle. Des tribus bulgares s'avancèrent du Volga au Don y et , après avoir séjourné quelque temps sur les rives du Don et du Dnieper , sous la domination des Avars, elles marchèrent jusqu'au Danube, en 635, et fondèrent le royaume bulgare, qui a conservé son nom jusqu'à nos jours, bien que les Bulgares finnois aient été depuis longtemps absorbés par les habitants sla-^

ves, et que les uns comme les autres aient passé sous le sceptre de la Turquie, en 1392.

Le troisième rameau, le permien, comprend les idiomes des Yotiakes, des Sirianes et des Permiens, trois dialectes d'une même langue. Perm était l'ancien nom de la contrée qui s'étend entre le 6r et le 760 long. E., le SS"" et le eS"" lat. N. Les peuplades permiennes, chassées vers Touest par leurs voisins de l'est, les Yoguls, vinrent se heurter contre les Bulgares du Volga. On trouve les Yotiakes entre le Yyatka et le Kâma, et les Sirianes au nord, sur les rives du haut Kàma, tandis que la région orientale est occupée par les Permiens. Ces derniers sont entourés, au sud, par les Tartares d'Orenburg et par les Bashkirs; au nord, par les Samoyèdes; et à l'est, par les Yoguls, descendus des monts Durais.

Ces Voguls, avec les Hongrois et les Ostiakes, composent le quatrième et dernier rameau de la famille finnoise, l'ougrien. C'est en 462, après le démembrement de l'empire d'Attila, roi des Huns, que ces tribus ougriennes s'avancèrent vers l'Europe. On les appelait alors Onagurs, Saragurs, et Urogs ; et nous les retrouvons plus tard dans les chroniques russes sous la dénomination d'Ugry. Ce sont les ancêtres des Hongrois ; ils ne doivent pas être confondus avec les Ouigours, ancienne tribu turque que nous avons déjà mentionnée.

Les rapports qui existent entre le hongrois et les dialectes d'origine finnoise ne sont pas une découverte moderne. Dès 1253, un prêtre, Wilhelm Ruysbrœck, qui voyagea au-delà du Danube, remarqua qu'une race, nommée les Pascatirs, et habitant sur les bords du Yaïk, parlait la même langue que les Hongrois.

HUinÈia LBQOIf.

Elle était alors établie à Test de l'antique royaume bulgare, dont la capitale, l'ancienne Bolgari, s'élevait sur la rive gauche du Volga, [sur l'endroit où nous voyons aujourd'hui les ruines de Spask. Si ces Pascatirs, la portion des peuplades ougriennes qui resta à l'ouest du Volga, étaient identiques avec les Bashkirs, comme Klaproth le suppose, il s'ensuivrait qu'ils ont renoncé, par la suite, à leur langue; car les Bashkirs actuels ne parlent plus un dialecte hongrois, mais un dialecte turc. L'affinité des dialectes hongrois et ougrofinnois fut prouvée pour la première fois, d'après les règles de la philologie, par Gyarmathi, en 1799. Quelques exemples pourront suffire pour montrer cette connexion :

Hongrois.

atya-m

atya-d

atya

atya-nk

atya-tok

atya-ok

Hongroia.

Nom. vér Gén. véré Dat. vémek Ace. vert Ahl. vérestol

Tcbéréminien.

atya-m

atya-t

atya-se

atya-ne

atya-da

atya-st

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