‹ La science du langageChapitre 29 sur 33 · CONJUGAISON · texte numérisé non relu

CONJUGAISON

Hongrofi.

lelem

leled

IcU

leljOk

leUtek

lelik

Esthonien.

leian

leiad

leiah

Iciame

leiate

leiawad

Français.

je trouve tu trouves il trouve nous trouvons vous trouvez ils trouvent.

ce

Hd

flS -<

tf

tf

CQ

co

tfi

j: ;3 3 js S

ro

- Jî o

•fi

"3 OQ

eu

as

ja

Nous avons ainsi examiné les quatre rameaux principaux de la famille touranienne, le tongous, le mongol, le turc et le finnois. Au dernier rang se trouve le tongous, dont la grammaire n'est guère plus riche que celle du chinois, et qui, dans sa structure, ne renferme rien de cet appareil architectonique , dans lequel les mots de cette dernière langue sont réunis sans ciment, comme les pierres des monuments cyclopéens. Toutefois, ceci est surtout vrai du mantchou ; dans d'autres dialectes tongous parlés, non en Chine, mais dans la patrie primitive des Mantchoux, on voit apparaître, de nos jours, quelques formes grammaticales.

Les dialectes mongols s'élèvent au-dessus des dialectes tongous, mais leur grammaire sait à peine distinguer les différentes parties du discours. Dans les idiomes parlés par les Mongols comme par les Tongouses, il se fait évidemment un travail pour arriver à une vie plus organique, et Castrén a rapporté les preuves d'un développement naissant des mois, dans la langue des Buriates, et dans un dialecte tongous, parlé près de Nyertchinsk. Ce n'est, cependant, qu'un faible commencement auprès de l'exubérance de ressources grammaticales que l'on trouve dans les langues turques. Pour leur système de conjugaison, ces dernières ne peuvent guère être surpassées. Leurs verbes sont comme des branches, qui se courbent sous le poids des fruits et des fleurs. Les dialectes finnois se distinguent plutôt par la diminution que par l'augmentation des formes verbales; mais leur déclinaison est plus riche que celle même du turc.

Ces quatre classes constituent, avec la samoyède, la

division septentrionale ou ouralo-al laïque delà famille touranienne.

La division méridionale se compose des dialectes tamouls, gangétiques (le trans-himalayen et le subhimalayen), lohitiens, talens et malais (1). Ces deux divisions comprennent, à bien peu de chose près, toutes les langues de l'Asie, à l'exception du chinois, qui, avec les dialectes circonvoisins, représente seul le langage radical ou monosyllabique. Quelques idiomes, comme le japonais (2) , la langue de la Corée, des Koriakes, des Kamtschadales, et les nombreux dialectes du Caucase, etc., etc., ne sont encore rangés dans aucune classe; mais il est probable que quelques traces d'une origine qui leur serait commune avec les langues touraniennes y subsistent encore, et n'attendent que les recherches philologiques pour se révêler.

Je n'ai pas besoin de m'étendre longuement sur la troisième période, celle des flexions, puisque nous en avons examiné la formation, en analysant, dans nos précédentes leçons, un certain nombre de mots sanscrits, grecs et latins, ou de quelque autre langue aryenne. La principale distinction entre les langues à flexions et les langues agglutinantes consiste en ce que ces dernières conservent la conscience de leurs racines.

(1) Je ne pourrai que donner un tableau de ces dialectes, à la fin de ce volume, renvoyant pour d'autres détails à ma Lettre sur les langues touraniennes. Les dialectes gangétiques et lohitiens sont ceux qui sont compris sous la dénomination de Bhotiay.

(2) M. Boller de Vienne, qui a publié une analyse très-complète des langues touraniennes dans les Mémoires de l'Académie de yienne^ a démontré dernièrement le caractère touranien du japonais.

dont elles n'admettent pas par conséquent l'altération phonétique; et tout en ayant perdu la conscience de la signification primitive de leurs terminaisons, elles sentent distinctement la différence entre la racine significative et les éléments qui la jnodifient. Mais il n'en est pas de même pour les langues à flexions : là, les éléments divers qui entrent dans la composition des mots peuvent être si bien soudés ensemble^ et si complètement changés par l'altération phonétique, que l'étude devient nécessaire pour reconnaître la distinction originelle entre une racine et une désinence, et que la grammaire comparée peut seule découvrir les soudures entre les parties constitutives.

Si vous considérez le caractère de notre classification morphologique, vous verrez qu'elle doit pouvoir s'appliquer à toutes les langues, et par là elle diffère de la classification généalogique. En effet, elle épuise tous les cas possibles. Si les éléments constitutifs du langage sont les racines attributives et démonstratives, il ne peut se présenter plus de trois combinaisons. Les racines peuvent rester simplement racines; ou, secondement, elles peuvent se joindre ensemble de façon que Tune détermine l'autre, et perde son existence indépendante; ou, troisièmement, elles peuvent se joindre et se fondre ensemble, si bien que toutes deux perdent leur existence indépendante. Le nombre de racines entrant dans la composition d'un mot n'y fait rien^ et c'est pour cela qu'il est inutile d'admettre une quatrième classe, appelée quelquefois poly synthétique , et comprenant la plupart des dialectes d'Amérique. Tant que, dans ces composés d'une longueur démesurée, la racine significative se distingue du reste, les langues

appartiennent à la période agglutinante; mais elles appartiennent à la période des flexions, aussitôt qne les racines sont absorbées par les terminaisons. Il est inutile aussi de distinguer les langues synthétiqrtes Aî^ analytiques, dont les premières comprennent les langues anciennes, et les dernières comprennent les langues modernes, appartenant à la période des flexions. La formation de phrases comme le français/awi^ri? pour fai à aimer, ou l'anglais / shall do, thon wili do, peuvent être appelées analytiques; mais, envisagées sous le rapport de leur formation, ces phrases doivent rentrer dans la période des flexions. En analysant ;> vivrai, nous trouvons que c'était originairement ego (sanscrit aham) vivere (sanscrit yfo-^^^, dat. neutr.) habeo (sanscrit bhâ-vayâ-mi); c'est-à-dire que nous avons un certain nombre de mots où l'articulation grammaticale a été presque entièrement détruite, sans, cependant, qu'on s'en soit complètement débarrassé; tandis que dans les langues touraniennes , les formes grammaticales sont produites par la combinaison dé racines qui restent entières, et les anciennes désinences inutiles sont d'abord éliminées, avant toute combinaison nouvelle (1).

Maintenant que nous avons terminé notre classification morphologique, il se présente un problème que nous aurions pu éviter si nous nous étions limité à une classification généalogique. A la fin de notre classification généalogique , nous avons dû reconnaître que jusqu'à présent on n'a pu dresser le tableau généalogique que d'un certain nombre de langues, et que,

(\) Letter on the Turanian Languages, p. 75.

fMir conséquent, le moment n'était pas encore venu d'aborder la question de lorigine commune de toutes les langues. Maintenant cependant, sans avoir énuméré toutes les langues qui appartiennent aux trois différentes classes que nous avons reconnues, celle des langues radicales, celle des langues agglutinantes, et celle des langues à flexions, nous avons établi solide-, ment le principe que toutes les langues doivent rentrer dans Tune ou l'autre de ces trois catégories. Nous ne serions donc pas conséquents avec nous-mêmes, si nous reculions devant l'étude d'un problème qui, quoique enveloppé de bien des difficultés, ne peut pas être banni de la science du langage.

Voyons d'abord clairement et distinctement l'état de la question. Le problème de l'origine commune des langues n'a aucune connexion nécessaire avec celui de l'origine commune de l'humanité. Quand il serait possible de prouver que le langage est sorti de sources différentes, on ne pourrait rien en conclure de contraire à l'unité primitive de la race humaine. Car, si nous regardons le langage comme naturel à l'homme, il a pu éclore à différentes époques et dans des régions différentes chez les descendants épars d'un couple originel; si, au contraire, nous regardons le langage comme une invention artificielle, il y a encore moins de difficulté à ce que chaque génération successive ait pu former son propre idiome.

De même, si on pouvait prouver que toutes les langues du monde révèlent une origine commune, il ne s'ensuivrait aucunement que la race humaine doive descendre d'un même couple : car le langage a pu être la propriété d'une race privilégiée, qui en au-

rait enrichi les autres races dans le cours du tempi et dans la marche de l'humanité.

En rendant solidaires et en mêlant l'une à l'autre la science du langage et celle de l'ethnologie, on a porté à toutes deux une très-fâcheuse atteinte (1). La classification des races doit être tout à fait indépendante de celle des langues. Les races, en effet, peuvent changer de langues, et l'histoire nous fournit plusieurs exemples d'une race adoptant la langue d'une autre. C'est pourquoi différentes langues peuvent être parlées par une même race, ou différentes races peuvent pa^ 1er une même langue ; de sorte que toute tentative pour faire cadrer ensemble la classification des races et celles des langues doit nécessairement échouer (2).

En second lieu, le problème de l'origine commune des langues n'est nullement lié aux récits de l'Ancien Testament concernant la création de l'homme et les généalogies des patriarches. Si nos recherches nous amenaient à admettre des commencements différents pour les langues humaines, il n'y a rien dans l'Ancien Testament qui s'oppose à cette manière de voir. Car quoique les Juifs aient cru que, pour un temps, toute la terre ne parlait qu'une même langue, ce n'est pas d'aujourd'hui que d'éminents théologiens, en ayant particulièrement en vue les dialectes de l'Amérique, ont fait observer que de nouvelles langues ont pu

(i) Voyez sur ce point un excellent article du professeur Huxley, publié dans la Forlnightly Aeview, 1866.

(2) La vue opposée, à savoir qu'une classification généalogique doï (lifférentes races humaines fournirait la meilleure classification de < diffcronts idiomes maintenant parlés sur la surface de notre planète a été soutenue par Darvf'in, Origina des ettpècexj p. 422.

prendre naissance à des époques postérieures. Si, au contraire, nous arrivions à la conviction qu'il est possible de faire remonter toutes les langues à une source commune, nous ne pourrions jamais songer à faire usage des généalogies de l'Ancien Testament pour dresser la classification généalogique du langage. Les listes généalogiques de l'Ancien Testament ont rapport à la race et non pas au langage, et comme nous savons que souvent des hommes, sans changer de nom, ont changé d'idiome, il est évidemment impossible que les généalogies de l'Ancien Testament puissent coïncider avec la classification généalogique des langues. Pour éviter toute confusion d'idées, mieux vaudrait s'abstenir entièrement d'employer, pour exprimer la parenté de langage, les termes consacrés dans la Bible pour exprimer la parenté de race. C'était l'usage, autrefois, de parler des langues japhétiques^ chamétiques et sémi-' tiques : mais on a remplacé les deux premières dénominations par celles à' aryennes et à! africaines ; et, en gardant la troisième, on lui a donné une définition scientifique tout à fait différente de la signification qu'elle aurait dans la Bible. Voilà les points qu'il importe de ne pas oublier, afin d'empêcher ceux qui poursuivent toujours la Bible de traits qui ne peuvent l'atteindre, et aussi ceux qui la défendent avec des armes dont il$ ne savent se servir, d'arrêter les progrès pacifiques et désintéressés de la science du langage.

Abordons maintenant notre sujet sans dogmatisme et sans idées préconçues. Le problème de la possibilité d'une origine commune pour toutes les langues se divise naturellement en deux parties, suivant que l'on considère la forme ou la matière : pour le moment,

414 LCÇ05S srB la soccce ne langage.

nous n'avons à nous occuper que de la forme. Dans nos leçons précédentes^ nous aYons examiné toutes les formes possibles que le langage peut rerètir; nous avons reconnu qu'il y en a trois principales où se nmènent toutes les Tariétés secondaires et qui nous se^ vent à établir trois grandes catégories : celle des langues où les racines restent invariables, celle des langues agglutinantes, et celle des langues à flexions; nous avons maintenant à nous demander si, malgré les différences qui séparent l'un de Tautre ces trois systèmes, nous pouvons admettre une origine commone pour toutes les langues humaines. Je réponds sans hésiter que nous le pouvons.

Le principal argument qui ait été avancé contre Tunité d'origine du langage, c'est qu'aucune langue monosyllabique n'a jamais passé à l'état agglutinatif, et qu'aucune langue agglutinante n'est jamais venue à avoir des flexions. Le chinois, dit-on, est encore aujourd'hui tel qu'il a été depuis le commencement ; jamais on n'y a vu ni agglutination ni flexions : et aucun dialecte touranien n'a jamais perdu le trait caractéristique des langues à désinences, à savoir Tint^rité des racines.

A cette objection nous répondrons en faisant observer qu'encore que toutes les langues, une fois flxées. conservent dans la formation de leurs mots le caractère qu'elles avaient au premier moment de leur*existencè individuelle ou nationale, elles ne perdent pas entièrement, pour cela, la faculté de produire des formes grammaticales appartenant à une période plus avancée* Dans le chinois, et surtout dans des dialectes chinois, nous découvrons des linéaments d' agglutina^

tion. Ce // que j'ai déjà mentionné comme étant la désinence des adverbes de lieu, s'est réduit à n*étre plus qu'une simple aftixe; et un Chinois moderne ne sait pas plus que li signifiait primitivement intérieur^ qu'un Touranien ne connaît lorigine de ses différents cas (1 ). Dans les dialectes parlés du chinois, les formes agglutinantes sont plus fréquentes : ainsi, dans le dialecte de Shanghaï, wo signifie parler, et woda, une parole, un mot; de woda^ on a formé le génitif wo^ dor-ka, \e ddiûî pela-woda, Y accn^tiî tant-woda (2). D'un autre côté, nous trouvons dans des langues agglutinantes des rudiments de flexions : ainsi, en tamoul, le verbe tùngu, dormir, n'apparaît plus dans son intégrité dans le dérivé tùkkam, sommeil, et le mot tùngu lui-même pourrait probablement être ramené à une racine simple, telle que tu y être couché, être suspendu, dormir.

(I) M. Stanislas Julien remarque que les nombreux composés que nous trouvons en chinois prouvent Tinfluence étendue qu'a exercée sur cette langue le principe d*agglutination. Le fait est qu'en chinois chaque son a une foule de significations; et pour éviter toute équivoque^ on fait souvent suivre un mot d'un autre mot qui s'y rapporte, dans Ir sens particulier qu'on veut lui donner. Ainsi :

chi-youen (commeDcement-origine) signifie commencement

ken-youen (racine-origine) — commencement

youen-chi (origine-commencement) — commencement

m/ei-miai (beau-remarqnable) — beau

mfi'li (beau -élégant) ~ beau

chen-youen (charmant-ravissant) — beau

yong-i (aisé-facile) — aisément

tsony-yong (obéir-aisé) — aisément

Pour dire « se vanter », les Chinois se servent de king-kouay kingfa, iiic.y les deux mots ayant une seule et même signification.

Ce système particulier de juxtaposition ne peut pas, cependant, être considéré comme l'agglutination dans le sens strict du mot.

(%) luranian Languages^ p. 24i

Je cite ces exemples, auxquels j'en pourrais ajouter bien d'autres, pour prouver qu'il n'y a rien de mystérieux dans la persistance avec laquelle toutes les langues demeurent, en général, dans la période grammaticale où elles étaient arrivées au moment de leur fixation. Si une famille, ou une tribu, ou une nation, s'est une fois accoutumée à exprimer ses idées d'après un certain système de grammaire, ce premier moule reste, et ne fait que se consolider à chaque génération. Mais, tandis que le chinois s'est fixé dans cette période primordiale^ celle où les racines restent immuables et indépendantes, d'autres dialectes l'ont traversée, en conservant toute leur flexibilité : ils ne sont pas devenus des langues arrêtées et nationales avant que ceux qui les parlaient eussent appris à apprécier l'avantage de l'agglutination. Une fois cet avantage connu, quelques formes isolées, dans lesquelles l'agglutination était d'abord apparue, devaient étendre leur influence irrésistible, à cause de ce sentiment de l'analogie qui est inhérent au langage. Les langues qui se sont fixées dans cette période devaient s'attacher avec une persistance non moins grande au système de l'agglutination. Un Chinois ne peut guère comprendre que le langage soit possible, si toutes les syllabes ne portent pasxivec elles leur sens; un Touranien méprise tous les idiomes où chaque mot ne laisse pas voi distinctement son élément radical et significatif; tandis que nous, qui sommes habitués à nous servir de langues à flexions, nous sommes fiers d'une grammaire dont un Chinois et un Touranien ne feraient aucun cas.

Le fait que les langues, après s'être fixées, ne chan-

gent plus leur constitution grammaticale, ne prouve rien contre la théorie que nous défendons, à savoir que toutes les langues à flexions ont été auparavant agglutinantes, et que toutes les langues agglutinantes ont commencé par être monosyllabiques. J'ai dit notre théorie, mais c'est plus qu'une théorie; c'est la seule manière possible d'expliquer les phénomènes grammaticaux que nous offre le sanscrit ou toute autre langue à flexions. En ce qui concerne la forme du langage, nous arrivons infailliblement à cette conclusion^ que les flexions ont été précédées par Yagglutifialion^ et Y agglutination ^arlemonost/llabisme. Le grand fleuve du langage s'est déroulé en dialectes innombrables, et a changé sa couleur grammaticale en passant de temps à autre sur de nouveaux sédiments de pensée. Les différents bras du fleuve qui quittèrent le lit principal et se formèrent en lacs immobiles, ou , pour parler sans image, les langues qui dévinrent littéraires et fixées, conservèrent pour toujours la couleur qu'avait le grand courant à l'endroit de leur séparation. Si nous désignons par blanc l'âge monosyllabique, par rouge l'âge agglutinatif , et par bleu l'âge des flexions, il nous sera facile de comprendre pourquoi les canaux blancs contiennent à peine une goutte de bleu ou de rouge, et pourquoi les canaux rouges montrent à peine une faible nuance de bleu; et nous serons préparés à trouver, ce que nous trouvons en effet , des teintes blanches dans les canaux rouges, et dans les canaux bleus des teintes rouges et blanches.

Vous remarquerez que dans ce que je viens de dire j'ai cherché àétablir la possibilité, et non la nécessité, d'une origine commune du langage. Je regarde ce pro-

blême, lequel, ainsi que nous l'avons \u, n'a rien à faire avec celui de l'unité primitive de l'humanité, comme une question qui doit rester indécise le plus longtemps possible. Ce n'est pas, à mon avis, un problème tout à fait aussi insoluble que celui de la pluralité des mondes, sur lequel on a tant écrit dans ces dernières années; mais on doit chercher à le résoudre à peu près de la même manière. Comme nous ne pouvons pas démontrer par le témoignage de nos sens que les planètes sont habitées, le seul moyen de prouver qu'elles le sont est de montrer qu'il est impossible qu'elles ne le soient pas; et, d'autre part, pour prouver que les planètes ne sont pas habitées , il faut démontrer qu'il est impossible qu'elles le soient. Quand Tune ou l'autre de ces impossibilités aura été établie, la question sera résolue ; jusque-là , elle doit rester pendante, de quelque côté que nous entraînent nos prédilections particulières.

Je ne regarde pas comme tout à fait aussi décourageant le problème de l'unité primitive du langage, mais j'insiste fortementsur la nécessité de ne le laisser préjuger en aucune façon. Or la tendance des écrivains les plus distingués qui se sont occupés de philologie com^ parée, a été de poser en quelque sorte comme fait avéré et incontestable qu'après la découverte des deux familles aryenne et sémitique, et la constatation de l'étroite parenté qui , dans l'intérieur de chacune de ces familles, en rattache les uns aux autres les différents membres, il ne peut plus être question dorénavant d'une origine commune du langage humaiu. Il était assez naturel , quand on fut parvenu , au moyen d'une analyse minutieuse des dialectes aryens et se-

HUITIÈME LEÇON. 4l9

raitiques, à fonder l'unité de ces deux familles sur cette identité de racines ou de formes grammaticales qui^en réunit, les membres divers, que l'absence de conformités pareilles entre une langue aryenne et une langue sémitique, ou entre celles-ci et toute autre branche du langage, amenât à croire qu'aucune connexion n'était admissible entre elles. C'est ainsi qu'un disciple de Linné, qui a ses marques déterminées pour reconnaître les anémones , nierait avec une égale assurance toute affinité entre cette espèce et d'autres fleurs qui ont été depuis réunies dans la même classe sans avoir les caractères que Linné attribuait à l'anémone. Mais il y a assurément divers degrés d'affinité dans les langues comme dans tous les autres produits de la nature, et si nous ne pouvons découvrir entre les différentes familles de langues les mêmes liens de parenté qu'entre les membres qui composent chaque famille, il ne s'ensuit pas comme une conséquence nécessaire qu'elles ont été complètement étrangères les unes aux autres, dès le principe.

Or j'avoue que, quand j'ai vu soutenir mainte et mainte fois qu'il n'est plus possible de parler de l'unité primitive du langage, depuis que la philologie comparée a prouvé l'existence de diverses familles de langues, j'ai senti que l'argument n'était pas concluant, qu'il allait, en tout cas, beaucoup trop loin. Le problème, envisagé sous son véritable aspect , se réduit à ceci : — « Si vous voulez affirmer çue le langage a eu des commencements différents, il faut prouver fu il est impos^ sible que toutes les langues aient eu une origine commune.))

Cette impossibilité n'a jamais été démontrée pour une origine commune des dialectes aryens et sémitiques ;

loin de là, l'analyse des formes grammaticales dans ces deux familles a fait disparaître bien des difficultés, et nous a permis au moins de comprendre comment, avec des matériaux identiques ou très-semblables, deux individus, deux familles ou deux nations auraient pu avec le temps produire des langues aussi dififérentes pour la forme que Thébreu et le sanscrit. Mais une lumière plus vive a été jetée sur la formation et les métamorphoses du langage par l'étude d'autres dialectes qui n ont aucun rapport avec le sanscrit ou Thébreu, et qui nous permettent de voir de nos propres yeux le développement de ces formes grammaticales (grammaticales, dans le sens le plus étendu du mot), que dans les familles aryenne et sémitique que nous ne connaissons que comme toutes formées, et non pas comme se formant ; comme se décomposant , et non pas comme vivant; comme transmises par ceux qui s*en servent : je veux parler des dialectes touraniens. Le^ traces qui témoignent de la parenté primitive de ces langues sont bien plus faibles que dans les familles aryenne et sémitique; mais elles doivent l'être nécessairement. Dans ces deux dernières familles, le procédé agglutinatif par lequel seul les formes grammaticales peuvent être obtenues, a cessé d'être appliqué, à un moment donné, et cela sous des influences religieuses ou politiques. Par la même force qui fait qu'une civilisation absorbe dans sa marche les dialectes divers qui représentent naturellement tout idiome parlé, la première centralisation politique ou religieuse a dû nécessairement arrêter l'exubérance d'un langage agglutinatif. Parmi les nombreuses formes possibles, une seule devenait populaire, fixe et déterminée, pour cha-

que mot et pour chaque catégorie grammaticale; la poésie, la législation et la religion produisaient une langue littéraire ou politique à laquelle il n'y avait plus désormais rien à ajouter, et qui , après un certain laps de temps , les éléments de ses formes devenant inintelligibles 9 était sujette à l'altération phonétique seulement , sans avoir en elle, pour les mots, un principe de vie nouvelle. Nous sommes forcés d'admettre une concentration primitive de cette sorte pour les familles aryenne et sémitique, car c'est la seule explication possible des rencontres entre les terminaisons grecques et sanscrites, formées les unes et les autres de matériaux qui ne sont ni sanscrits ni grecs, et qui sont encore identiques dans les deux langues. C'est dans ce sens que j'appelle ces langues, langues politiques^ ou langues d'État, et Ion a dit avec vérité que les idiomes appartenant à ces familles doivent pouvoir prouver leur parenté par la communauté non-seulement de ce qui est régulier et intelligible, mais aussi de ce qui est anomal, inintelligible et mort.

■ Quand cette concentration n'a pas lieu, les langues, bien que formées des mêmes matériaux et originairement identiques, doivent nécessairement se scinder en ce que nous pouvons appeler des dialectes^ en prenant ce mot dans un sens bien dififérent des dialectes que nous trouvons dans les périodes ultérieures des langues politiques. Le procédé de l'agglutination continue dans chaque peuplade, et les formes qui deviennent inintelligibles sont remplacées sans difficulté par de nouveaux composés faciles à comprendre. Si les cas sont formés à l'aide de suffixes^ de nouveaux suffixes peuvent prendre la place de ceux qui vieillissent; si la conju-

gaison est formée à l'aide de pronoms, de nouveaux pronoms peuvent être employés , quand les anciens ne sont plus suffisamment distincts.

Demandons-nous, maintenant, quelles ressemblances nous pouvons nous attendre à trouver dans des dialectes agglutinants qui se sont séparés, et qui tendent à se fixer de plus en plus : ce sont seulement, il me semble, celles que Castrén et Schott ont réussi à découvrir dans le finnois, le mongol, le tongous et le samoyède; et que Hodgson, Galdwell, Logan, et moimême, nous avons indiquées dans le tamoul, le gangétique, le lohitien, le taïen et le malais. Elles doivent porter principalement sur les racines ou sur ces parties du discours qu'il est le plus difficile de créer plusieurs fois : les pronoms, les noms de nombre et les prépositions. Ces langues ne se ressembleront presque jamais en ce qui est anomal ou inorganique, parce que leur organisme repousse sans cesse ce qui commence à être de pure forme et inintelligible. Nous devons plutôt nous étonner de rencontrer dans le fonds coramuD des langues touraniennes des mots ayant une signification conventionnelle, que de voir que la plupart des formes et des mots de ces langues leur sont particuliei-s à chacune. 11 faut bien, cependant, que ceux qui nient Torigine commune des langues touraniennes rendent raison de ces ressemblances; ils ne peuvent les expliquer que comme étant le résultat du hasard, ou d'un instinct imitatif qui a amené l'esprit humain dans des régions diverses à former les mêmes onomatopées ; mais on n'a jamais prouvé que cette explication fût acceptable, et on aura bien de la peine à le faire.

Pour ma part, l'étude de la famille touranienne m'in-

téressa surtout parce qu'elle me permit de voir jusqu'à quel point les langues, auxquelles je supposais une origine commune, peuvent se scinder et devenir dissemblables par suite de la libre opération du renou-* vellement dialectal.

Dans une lettre que j'adressai à mon ami le baron Bunsen, et qu'il publia dans son Esquisse de la phHo- Sophie de t histoire universelle (vol. I, pp. 263-521) (1), mon objet avait été de tracer de mon mieux les principes qui ont présidé à la formation des langues agglutinantes, et de montrer combien certaines langues peuvent devenir dissemblables pour la grammaire et le lexique, sans que nous cessions pour cela d'être autorisés à les traiter comme des dialectes congénères : en réponse à l'assertion que cela était impossible, je tâchai, dans la quatrième, cinquième et sixième section de cet Essai, de montrer comment il était possible que des langues aussi différentes que le mantchou et le finnois, que le malais et le siamois, après avoir eu un point de départ commun, arrivassent à leur état actuel, et pus* sent être regardées néanmoins comme étant de la même famille. Gomme je regarde cette opération de l'agglutination comme le seul moyen possible qui puisse donner à une langue une organisation grammaticale, et lui faire franchir la barrière qui a arrêté le développement du chinois, je me sentis justifié à appliquer aux familles aryenne et sémitique les principes tirés de la formation des dialectes touraniens. Elles aussi ont dû traverser une période agglutinative dans laquelle seule

(\) Cette Esquisse forme les tomes III et IV de l'ouvrage de BiiDsen : le Christianisme et l'Humanité, en 7 volumes. Londres, 1854; Lonpman.

nous trouvons l'explication des modifications qu'elles ont éprouvées en divergeant peu à peu l'une de l'autre, et en arrivant par degrés à ce caractère plus marqué, à cette existence individuelle et distincte que possèdent, chacune de leur côté, la grammaire aryenne et la grammaire sémitique. Si nous pouvons expIiqueV les dififérences entre le mantchou et le finnois, nous pourrons également nous rendre compte de la distance qui sépare l'hébreu et le sanscrit. Il est vrai que nous ne connaissons pas le langage aryen durant sa période aggiutinative, mais nous pouvons juger par induction de ce qu'il était quand nous voyons des langues comme le finnois et le turc se rapprocher de plus en plus d'un type aryen. Telle a été la marche du turc vers les flexions, que M. Evi^ald réclame pour cette langue la dénomination de synthétique, qu'il donne aux dialectes aryens et sémitiques quand ils sont sortis de l'âge agglutinatif , et devenus sujets à la corruption phonétique et à la décomposition. «Beaucoup des parties constitutives des mots turcs, dit-il, quoiqu'elles aient été primitivement , comme dans toutes les autres langues, des mots indépendants^ se sont réduites à n'être que de simples voyelles ou se sont perdues entièrement, si bien que leur présence antérieure ne se fait plus sentir que par des changements qu'elles ont apportés au corps des mots. Gôz signifie œil, et gôr^ voir; isk^ acte, etir, faire; ich^ l'intérieur, gir, entrer (1). » Il va même jusqu'à admettre certaines formes qui appartiendraient en commun au turc et à la famille aryenne, et qui ne pourraient dater, par conséquent , que d'une époque

(i) G'ôttingische Gele/irie AnzHgeny i8o5, p. 298.

HtiiiÈm UBQOfs. 425

langat

inc^ agglatinative ; par exemple di, comme le signe aractéristîque d'un passé, et ta , œmme cdni du paricipe passé passif; iu , comme sufKxe pour former des djectifs, etc. (I> : mais je n'oserais m'avancer si loin. EnYisageant de la sorte la formation graduelle du angage par l'agglutînalîon, il est presque inutile de lire qu'en parlant des dialectes touraniens j'emploie le not famille dans un sens bien différent de celui que je ni donne quand il s'agit des langues aryennes ou senitiques. D^ns ma lettre sur les langues touraniennes* ]ui a été si vivement attaquée par ceux qui ne veulent idmettre l'unité primitive ni du langage ni du genre liumain, je me suis souvoit expliqué à ce propos, et j'ai préféré le terme de^rewpf pour les langues touraniennes, afin d'exprimer le plus clairement possible que le rapport du turc au mantchou , ou du tamoul au finnois, ne diffère pas seulement en degré, mais même en nature<» de celui que nous trouvons entre le sanscrit et le grec. « Ces langues touraniennes, ai-je dit (p. 216)^ ne peuvent être considérées comme ayant les unes avec les autres la même relation que l'arabe a avec l'hébreu , ou le grec avec le sanscrit. » — « Ce sont des rayons qui divei^gent d'un centre commun , et non pas des filles d'une même mère. » Et« néanmoins, elles ne sont pas séparées les unes des autres par la distance que nous voyons entre Thébreu et le sanscrit, parce qu'aucune d'elles n'est entrée dans cette nouvelle phase du développement ou de la décompotion (p. 218^ qu'ont traversée les langues sémitiques

426 LEÇ0IS8 SUR LA SCIENCE hV LANGAGE.

et aryennes, après qu'elles se furent fixées , et qu'elles furent devenues langues politiques et nationales.

En réalité je ne voulais, dans mon Essai , que me tenir sur la défensive; je voulais montrer combien il est téméraire d attribuer au langage des commencements divers et indépendants , avant de proposer un seul argument qui établisse la nécessité de cette différence d'origine. Personne n'a jamais prouvé l'impossibilité de l'origine commune du langage; mais^ afin d'écarter les difficultés supposées qui portaient sur la théorie de cette unité primitive, je regardai comme un devoir de montrer par les faite, et pai* l'histoire même des langues touraniennes, comment cette théorie est possible, ou , comme je l'ai dit pour un cas seulement , probable. Je tâchai de faire voir que les deux membres les plus éloignés l'un de l'autre de la famille touranienne, le finnois parlé au nord , et le famoul au sud de l'Asie, conservent encore dans leur or* ganisation grammaticale des traces d'une unité antérieure; et, si mes antagonistes admettent que j'ai prouvé le caractère touranien dés habitants an té-brahmaniques ou tamouls de la péninsule indienne, il leur a sans doute échappé qu'en m'accordant ce fait , qui est le point extrême démon argument , ils sont bien obligés de reconnaître que tout le reste s'y trouve impliqué et doit nécessairement s'ensuivre.

Pourtant je n'ai pas intitulé le dernier chapitre de mon Essai De la nécessité^ mais De la possibilité de l'origine commune du langage ; et , en réponse aux opinions avancées par mes adversaires, je résumai ma défense dans ces deux paragraphes :

\ ^ « Rien ne démontre la nécessité d'admettre des

commencements divers pour les formée grammaticales |ue nous présentent les groupes touranien» sémitique, iryen ; quoiqu'il soit impossible de dériver le système i^mmatical de la famille aryenne du système sémitique, ou réciproquement, nous pouvons parfaitement comprendre comment les différents systèmes gramma* ticaux de TAsie et de TEurope ont pu être produits, soit par des influences individuelles, soit par la détério* ration du langage dans son travail continu. »

On verra, par les expressions mêmes dont je me suis servi dans deux paragraphes , que mon objet était de nier la nécessité de commencements indépendants, et d'affirmer la possibilité d'une origine commune du langage. J'ai été accusé de m'être laissé influencer dans mes recherches par une croyance implicite à l'unité primitive de l'humanité. J'avoue que j'ai cette croyance, et, si elle avait eu besoin d'être confirmée, elle l'aurait été par l'ouvrage de Darwin , On the origin ofspecies (1 ) .

(\) « Ici les lignes convergent à mesure qu'elles s*éloignent dans les âges géologiques et nous conduisent à ces conclusions que, dans la théorie de Darwin, nous ne pouvons éviter, soit qu'elles nous plaisent OQ non. Le premier pas en arrière nous montre le Nègre et le Hot< tentot comme étant de notre race et de notre sang ; et si cette parenté 'épugne à notre orgueil, la raison et TËcriture Tadmettent. » — Isa Grey, Natural Sélection not inconsistent with Natural Théohgy, 186i, p. 5.

4 Déjà nous apercevons un bon résultat de ces études ; elles per- Qiettent aux adversaires de l'unité primitive des races humaines de ^iitir la double faiblesse de leur position. Quand on admet que ces taces appartiennent à une même espèce, il semble ^u'on doive ac- ^pter ce corollaire, qu'elles ont une origine commune. Ceux qui r^ecoonaissent qu*elles sont d'une espèce unique sont obligés d'ad- Daeitre qu'elles ont donné des variétés permanentes et profondément caractérisées; tandis que, de l'autre côté, ceux qui reconnaissent plusieurs ou de nombreuses espèces humaines auront de la peine à

Mais je mets mes adversaires au défi de citer uu seul passage où j'aie mêlé aux ai^meuts scientifiques dei aipiments théologiques. Seulement^ si on me dit « qu'aucun observateur impartial n'aurait jamais conçu ridée de faire venir toute l'humanité d'un couple unique^ si le récit de Moïse n'avait affirmé ce fait» , on me permettra de répondm que cette idée e^t, au contraire, si naturelle, si bien en harmonie avec toutes les lois du raisonnement , qu'il n'y a jamais eu^ que je sache, de nation sur la terre, qui, ayant des traditions sur l'origine de la race humaine, ne l'ait pas tirée d'un seul couple, sinon d'une seule personne. Quand même l'auteur du récit de la Genèse serait dépouillé, devant le tribunal des sciences physiques, de ses droits d'écrivain inspiré, il peut, du moins, prétendre au titre modeste d'observateur impartial; et, si l'on peut prouver que sa conception de Tunité physique de la race humaine soit fausse, c'est une erreur qu'il partage en commun avec d'autres observateurs impartiaux, tels que Humboldt, Bunsen, Prichard et Owen (1).

soutenir que de telles espèces furent primordiales et surnaturelles dans le sens ordinaire du mot. » (Asa Grey, ouvrage cité, p. 54.)

(i) M. Pott, le défenseur le plus distingué de la pluralité d^originc, a soutenu la nécessité d'admettre que la race humaine et le langage ont fait leur apparition sur plus d'un point à la fois, dans un article du Journal de ia Société orientale d^ Allemagne yW, 405, Max Mêlier und die Kennzeichen der Sprachverwandtschafty 1853; dans un traité intitulé : Die Ungleichheit tnenschlieher Basseny 18o6:et dans la nouyêlle édition de ses Etymologische Forschungen, IStil.

IVun autre côté, les recherches que poursuivent, chacun de leur enté, différents érudits, tendent de plus en plus à confirmer, nonseulement l'étroite parenté qui existe, dans la branche méridionale comme dans la branche septentrionale des langues touranienne^. ontro les langues qui constituent chacune de ces branches, maiscn-

La seule question qu'il nous reste à résoudre est de savoir si une même source a fourni toute Teau qui coule

corc les rapports qui relient l'une à Tautre ces deux branches, et en dernier Heu les ressemblances qui les rattachent au chinois. Ce ne sont pas des rapports purement formels ou grammaticaux qui témoignent de cette parenté; on peut la prouver aussi à Taide des éléments dont se compose le vocabulaire. La lettre suivante de M. Edkins, ranteur d*une grammaire du chinois parlé [Grammar ofthe Chinese toUoquial language, 2» édition^ Shang-Hai^ 1864) montrera comment ses recherches sur Tétat primitif de la langue chinoise ont établi que les idiomes mongoliques et tibétains convergent vers un centre commun^ à savoir la langue primitive de la Chine, quand elle n'était pas encore privée de ses consonnes finales^ dont la plupart ont disparu dans la langue des Mandarins.

Pékin, 12 oct. 1864.

« Je m*occupe en ce moment à comparer avec le chinois le mongol et le tibétain, et j'ai déjà obtenu quelques résultats intéressants.

c I. Une grande quantité de mots mongols appartiennent au chinois. 11 y en a peut-être un cinquième qui sont dans ce cas. C'est dans la première syllabe des mots mongols que se marque l'identité ; c'est là qu'est la racine. C'est dans les adjectifs que la correspondance est le plus frappante ; une moitié peut-être des plus communs sont absolument les mêmes qu'en chinois : ainsi sainy bon ; begen, bas ; icHiy droit; solagai, gauche; cHihe, droit; gadarty extérieur; cHohon, peu ; laggon, vert ; hunggntiy léger. Mais cette identité s'étend aussi à d'autres parties du langage ; elle parait même, pour certaines ra. cines communes, s'étendre jusqu'aux idiomes tartares : par exemple, 90Uy eau; tenri^ ciel.

« 11. Pour comparer le mongol avec le chinois, il est nécessaire de remonter au moins de dix siècles dans l'histoire de la langue cbiooise. Nous trouvons en effet dans des racines communes des lettres particulières à l'ancien chinois, par exemple le m final. Il faut aussi considérer les lettres initiales en se reportant à une époque antérieure à celle d'où date la prononciation des Mandarins. Si un grand nombre de mots sont communs au chinois^ au mongol et au tartare^ nous devonâ remonter d'au moins douze cents ans pour trouver un point de comparaison convenable.

a 111. Tandis qu'il n'y a dans le mongol aucune trace d'accents, ils se montrent de la manière la plus distincte dans le tibétain. Csoma

dans les canaux parallèles du langage ; ou , pour pa^ 1er sans métaphore, si les racines qui furent juxtaposées ou fondues ensemble d'après les systèmes du monosyllabisme, des désinences et des Qexions, étaient identiquement les mêmes. La seule manière de répondre à cette question, ou du moins de chercher à le faire, c'est d'étudier la nature et l'origine des racines ; nous serons alors arrivés aux dernières limites où le raisonnement par induction puisse atteindre dans les recherches qui ont pour objet de jeter quelque jour sur les mystères du langage.

de Rôros et Schmidt ne mentionncDt pas TexisteDce des accents Mais l'oreiUe les reconnaît^ de la manière la plus sensible, dans la prononciation d'indigènes du Tibet résidant à Pékin.

« IV. Comme pour la comparaison avec le mongol, il est nccessain, quand on étudie les relations du tibétain avec le chinois, de se reporter à la vieille forme du chinois, avec ses consonnes finales plus nombreuses, et son système' complet d'initiales douces et aspirées. C'est là un fait dont la preuve est suffisamment fournie par les noms de nombre tibétains.

« V. Tandis que le mongol se rapproche surtout du chinois, par la proportion des mots communs aux deux langues, le tibétain en est plus près par tout l'ensemble de son système phonique, en ce qu'il est à la fois accentué et monosyllabique» Cela étant ainsi, il n*y a rien de surprenant à ce que le chinois et le tibétain aient beaucoup de mots semblables : on pouvait s'y attendre» Mais qu'il y en ait peutêtre autant dans le mongol avec ses longs polysyllabes non accentués, c*est là une curieuse circonstance^ »

Un essai par M. Edkins sur le même sujet, intitulé : De i'origim commune des langues chinoise et mongole, vient d*ètre publié daa^ la Hetme orientale, n" 5r>, p; 75. Paris, 1865.

Page 1