‹ La science du langageChapitre 30 sur 33 · PÉRIODE DE LA THÉORIE. — ORIGINE DU LANGAGE · texte numérisé non relu

PÉRIODE DE LA THÉORIE. — ORIGINE DU LANGAGE

Théories diverses sur l'origine du lanj^ge. — Méthode à suivre pour ar • river à la solution de ce problème. Nécessité de pénétrer la nature intime du langage. DifTérence entre Thomme et les bétes. Facultés mentales des bétes. L'instinct et l'intelligence chez les bétes et chez l'homme. Les bétes ne possèdent ni la faculté de former des idées générales, ni le langage qui est le signe ou la manifestation extérieure de cette faculté distixictive de l'homme. — Les racines, éléments constitutifs du langage. ^ Comment les racines ont-elles été formées? Deux théories principales proposées pour en expliquer la formation : la théorie de l'onomatopée et celle de l'interjection. — Examen et réfutation de ces deux théories. — La faculté de connaître on la raison, et la faculté de nommer on le langage. Toutes les racines expriment une idée générale, et sont des types phonétiques produits instinctivement par une puissance inhérente à la nature humaine. — Élection primitive et élimination subséquente des racine8« — Rien d'arbitraire dans le langage. — Conclusion.

a En étudiant Thistoire de Thumanité, de même qu'en cherchant à nous rendre compte des phénomènes du monde matériel , là où nous ne pouvons déterminer par quel procédé un effet a été produit ^ il est souventbon de montrer comment cet eSet apu avoir des causes naturelles. Ainsi» quoiqu'il nous soit impossible de tracer avec certitude la marche qui a été suivie dans la formation d'une langue particulière^ si nous pouvons néanmoins, d'après les lois connues de l'esprit hu-

432 LEÇONS SLR LA 8Ci£NC£ DU LÂKGAGE.

main, montrer de quelle façon les différentes parties de cette langue a2/ra2>;7//>u naître graduellement, nonseulement notre intelligence sera jusqu'à un certain point satisfaite, mais nous aurons secoué cette indolence qui nous fait rapporter immédiatement à un miracle tous les phénomènes du monde matériel et du monde moral dont nous ne voyons pas, au premier abord, Texplication (1). »

Ces paroles, que nous empruntons à un éminent philosophe écossais, renferment le meilleur conseil qui puisse être donné au linguiste quand il aborde la question que nous avons à agiter aujourd'hui, celle de Torigine du langage. Bien que nous ayons dégagé ce problème des nuages et du mystère qui l'enveloppaient aux yeux des philosophes anciens, cependant, alors même qu'il est présenté sous saformelaplussimple, il semble presque échapper encore à la pénétration humaine.

Si l'on nous demandait de rechercher comment les images qui se peignent au fond de l'œil , comment toutes nos sensations pourraient être représentées par des sons, et transformées en sons de façon que ces sons traduisissent nos propres impressions et éveillassent celles des autres, nous regarderions sans doute une pareille question comme venant d'un fou qui, mêlant ensemble les choses les plus hétérogènes, voudrait changer la couleur en son et le son en pensée (2). Pourtant telle est la question dont il nous faut trouver aujourd'hui la solution.

(i) Dugald Stewart, frorkSy vol. 111, p. 3.).

(2) Herder^ cilé par Stcinthal, Lrsprung der Sprache, p. 30.

Il est très-clair que les données nous manquent pour résoudre historiquement le problème de l'origine du langage, ou pour expliquer le langage comme un fait qui se serait produit un jour en un certain lieu et à un certain moment. L'histoire ne commence que bien longtemps après que Thumanité eut acquis l'usage de la parole, et les traditions les plus anciennes se taisentsurla manière dont l'homme entra en possession de ses premières pensées et de ses premiers mots. Rien assurément ne serait plus intéressant que d'apprendre par des documents historiques le procédé même au moyen duquel le premier homme commença à bégayer ses premiers mots ; on en finirait ainsi une fois pour toutes avec les spéculations philosophiques sur l'origine du langage. Mais cette connaissance, il ne nous sera jamais donné d'y atteindre, et d'ailleurs, quand même nous pourrions porter nos regards sur ce premier âge, il est fort probable que nous nous trouverions dans la complète impossibilité de comprendre ces événements primitifs de l'histoire de l'esprit humain (1). La religion nous dit que le premier homme était le fils de Dieu ; que Dieu le créa à son image, le forma du limon de la terre, et souffla dans ses narines le souffle de la vie. Ce sont là de simples faits, qui

(1) a Dans ces recherches, lorsque uous remontoDS bien loin en arrière, l'aspect des âges primitifs devient tout différent de celui où Dous vivons; et toujours le sentier se perd dans l'obscurité quand nous essayons de le suivre jusqu'à son point de départ. Si nous voulons nous enfoncer davantage dans ce passé ol>scur, non-seulement nos yeui, mais notre imagination^ nous abandonnent. Ce n*est plus une interruption^ c'est un abîme qui nous sépare de tout commencement intelligible des choses. » — Whewell, Indications of the Creator f p. 466.

434 LEÇONS SUR tA SCIENCE DU LANGAGE.

doivent être acceptés comme tels ; car notre intelligence se trouble et son regard s'obscurcit dès que nou^ voulons raisonner là-dessus. L'esprit de l'homme est ainsi constitué qu'il ne saurait concevoir ni le commencement absolu ni la fin absolue de quoi que ce soit. Si nous essayions de nous représenter le premier homme créé à rétat d'enfance et développant par degrés ses forces physiques et intellectuelles, il nous serait impossible de comprendre comment il aurait pu vivre un seul jour sans une aide surnaturelle. Et si nous voulions, au contraire, nous représenter le premier homme créé dans toute la plénitude de ses facultés, notre raison ne serait-elle pas également impuissante à concevoir cet effet sans cause ? Il en est de même pour les premiers commencements du langage. Les philosophes qui soutiennent la thèse de la révélation divine du langage tombent dans le plus dangereux anthropomorphisme, quand ils entrent dans des détails sur la manière dont ils supposent que Dieu aurait composé un vocabulaire et une grammaire, et les aurait enseignés au premier homme , comme un maître instruit les sourds-muets. Us ne voient pas que, lors même que leui's prémisses leur seraient accordées, ils n'auraient fait qu'expliquer comment le premier homme aurait pu appœndre à parler, s'il avait trouvé une langue toute faite : le problème de la formation de cette langue resterait tout aussi obscur qu'auparavant. D'autre part, ceux qui prétendent que le premier homme, abandonné à luimême, sortit peu à peu de l'état de mutisme et inventa des mots pour les nouvelles idées qui naissaient dans son esprit, oublient que l'homme n'aurait jamais pu par ses propres forces se donner la f acuité de la pa-

rôle qui est la propriété caractéristique de rhumanité, et qui n'a jamais existé ni ne pourra jamais exister chez lesbétes(l). Lorsque ces philosophes s'appuient sur ce fait que l'enfant vient au monde sans avoir de langage, et qu'il entre graduellement en pleine et entière possession de la parole articulée, ils prouvent par la qu'ils ne saississent pas bien le fond même de la quei^ tion. En effet, nous ne demandons pas qu'on nous explique de quelle façon les oiseaux apprennent à voler» créés comme ils le sont avec des organes propres à les porter dans l'air ; et nous ne recherchons pas davantage comment les enfants apprennent à faire usage des différentes facultés dont Tàme et le corps humains sont doués. Nous voulons, si c'est possible, obtenir une connaissance approfondie de la faculté originelle de la parole ; et, pour cette fin, je crains bien qu'il ne soit aussi inutile d'observer les premiers bégayements de l'enfance qu'il le serait de répéter l'expérience de Psammétique, le roi d'Egypte , qui confia à un berger deux enfants nouveau-nés avec l'injonction formelle de les faire nourrir par des chèvres, d'empêcher qu'on leur fit entendre aucun langage, et de recueillir soigneusement le premier mot qu'ils prononceraient (2).

(1) Der Mensch ist nur Mcnsch durch Sprache ; um aber die Sprache zu erfinden^ mûsste er schou Mensch sein, p — W. von Humboidt, Sàmmtliche Wtrkey 111^ 2^2. Le même argument est épuisé par Sûssmilch, Vermch eines Betueises dass die ersie Sprache ihren Ursprung nic/U vom Menschen, sondem allein vont Scàôp/er erhai» ten habe, Berlin, 4766.

(2) Farrar, Origin of Language, p. 10; — Grimm^ Ursprung der Sprache^ p; 32. — La légende raconte (lue le premier mot prononcé par CCS enfants fut ftixoc^ qui signifiait en phi^gien paim d'où Ton conclut que le phrygien était la langue primitive de l'humanité. Bixc'; est dérivé de la même racine qui es^iste encore dans le mot an-"

436 li!:ç6ms sur la science du langage.

La même expérience fut ordonnée, dit-on, par l'empereur souabe, Frédéric II, par Jacques IV d'Ecosse, et par un des empereurs mogols de l'Inde (1). Mais si Ton a voulu découvrir quelle avait été la langue primitive de l'humanité ou jusqu'à quel point le langage était naturel à l'homme, les expériences précitées ne répandent aucune lumière sur le problème qui nous occupe. Quand les enfants apprennent à parler, ils n'inventent pas le langage qui est là tout formé, et qui l'est depuis des milliers d'années. Us acquièrent l'usage d'une langue, et, en grandissant, ils pourront en apprendre deux ou plusieurs autres. Inutile donc de nous demander si des enfants abandonnés à eux-mêmes inventeraient un langage. De telles expériences seraient non-seulement illicites et cruelles (2), mais impossibles, et à moins qu'on ne les renouvelât fréquemment , les assertions de ceux qui nient, comme de ceux qui affirment la possibilité pour des enfants d'inventer un langage à eux , seraient également sans valeur. Tout ce que nous pouvons tenir pour certain , c'est qu'un enfant anglais abandonné à lui-même ne commencerait jamais à parler l'anglais, et que l'histoire ne nous fournit pas

glais to bakCy cuire au four. Gomment ces malheureux enfant^ étaient-ils venus à avuir l'idée de pain cuit^ dans laqucUc simt impliquées les idées de farine, de four, de feu, etc.? c'est ce qui semble avoir échappé aux anciens sages de rÉgyptc. Quiutilien fait une distinction très-fondée entre le pouvoir de prononcer quelques mots et la faculté de parler : « Propter quod infantes a mutis nutricihus jussu regum in solitudine educati, etiamsi verba quo^dam emisîsse tradantur, tamen loquendi facultate caruerunt. » Inst. orat. X» 1. 10.

(1) Hervas, Origine degt idiomi (1785), pp. 145 seq.

(2) « Cioè a dire, si voleva porlo nella ccftidizione più t.ontraria alla natura, per sapere ciô che naturalmente avrebbe fatto. » Villari, // PoUtecnico, vol. I, p. 22.

NEir^IÈME LEQON. 437

d'exemple d'une langue qui ait été inventée de cette manière.

Si nous voulons arrivera nous rendre compte exactement de la faculté de voler qui appartient en propre aux oiseaux, tout ce que nous pouvons faire, c'est de comparer d'abord la structure des oiseaux avec celle des autres animaux qui sont privés de cette puissance, et en second lieu d'observer les conditions dans lesquelles l'acte de voler devient possible. Telle est aussi la marche à suivre dans l'étude approfondie du langage. La parole est une faculté spécifique de l'homme : elle le distingue de toutes les autres créatures; et, si nous voulons nous faire une idée plus précise de la nature véritable du langage, le mieux est de comparer l'homme avec les animaux qui semblent en approcher le plus, et de tâcher de découvrir ainsi ce qu'il a en commun avec eux et ce qui est son privilège à lui seul. Une fois cette comparaison terminée, et la possession du langage constatée comme attribut distinctif de l'homme, nous pourrons rechercher les conditions dans lesquelles le langage devient possible ; et alors nous aurons rempli notre tâche dans la mesure de nos forces, car les instruments de nos connaissances, si admirables qu'ils soient, sont beaucoup trop imparfaits pour nous ouvrir toutes les régions oîi nous pouvons nous élever sur les ailes de l'imagination.

En comparant les hommes avec les autres animaux, nous n'avons pas à nous préoccuper de la question physiologique de savoir si la différence entre le corps d'unsinge et celui d'un homme est une différence de degré ou d'espèce. A quelque conclusion qu'arrivent les physiologistes sur ce point, nous n'avons aucune inquié-

tude à avoir. Si la structure d'un ver de terre suffit pour rendre muet d'étonnement tout esprit qui réfléchît ; si l'organisation de la plus chétive des créatures reflète la sagesse du créateur divin avec un éclat qui éblouit nos regards, comment est-il possible de dépriser et de ravaler ces animaux qui sont placés aux plus hauts degrés de l'échelle des êtres organisés, et dont la conformation n'est pas moins merveilleuse que la nôtre? N'y a-t-il pas maint animal plus parfait par certains côtés que l'homme lui-même ? N'envions-nous pas la force du lion, l'œil de l'aigle, les ailes de tous les oiseaux? Mais, quand il existerait des bêtes qui nous égaleraient et nous surpasseraient sous le rapport des qualités physiques, aucun homme sérieux ne craindrait que sa dignité en fût compromise, car elle repose sur de tout autres fondements. « Je l'avoue, » dit Sydney Smith , «je me sens si parfaitement assuré de la supériorité de l'homme sur le reste de la création ; j'ai un mépris si marqué pour rintelligence de tous les babouins que j'ai jamais rencontrés ; je suis si convaincu que le singe bleu sans queue ne sera jamais notre rival en poésie, en peinture ni en musique, que je ne vois pas pourquoi on ne rendrait pas justice aux quelques parcelles d'âme et aux lambeaux d'intelligence que les bêtes peuvent avoir. » On a blâmé la forme plaisante que cet écrivain spirituel aimait à donner à ses arguments, lors même qu'il traitait dos sujets philosophiques et sacrés : mais renjouement ne peut-il pas être un aussi siïr garant d'une profonde et inébranlable conviction que la réserve et la gravité?

En ce qui concerne notre problème, il est hors de doute que certains animaux réunissent toutes les con-

ditions physiques requises pour le langage articulé. Il n'y a pas une seule lettre de l'alphabet qu'un perroquet ne puisse être dressé à prononcer (1). Par conséquent, ce fait, que le perroquet n'a pas de langage, doit s'expliquer par une différence entre les facultés mentales^ et non entre les facultés physiques de la bête et celles de Thonirae ; et c'est seulement par la comparaison des facultés mentales, telles que nous les trouvons en nous-mêmes et chez les bêtes, que nous pouvons espérer de découvrir ce qui constitue la qualité indispensable pour posséder le langage ; cette qualité est propre à Thomme et ne se rencontre chez aucune autre créature sur la terre.

J'ai dit les facultés mentales, et je prétends attribuer une bonne part de ce que nous appelons nos facultés mentales aux animaux de Tordre supérieur. Ces animaux ont la sensation , la perception, la mémoire, la volonté et Y intelligence ; seulement leur intelligence ne s'étend qu'à la comparaison ou à la combinaison de perceptions simples. Toutes ces assertions sont fondées

(1) « L*usage de la main^ la marche à deux pieds, la ressemblance, quoique grossière, de la face, tous les actes qui peuvent résulter de cette conformité d'organisation, ont fait donner au singe le nom à'honnne sauvage par des hommes à la vérité qui l'étaient à demi, et qui ne savaient comparer que les rapports extérieurs. Que serait-ce, si, par une combinaison de la natui'e aussi possible que toute autre, le singe eût la voix du perroquet, et, comme lui, la faculté de la parole ? Le singe parlant eût rendu muette d'étonnement l'espèce humaine entière, et l'aurait séduite au point que le philosophe aurait eu grand' peine à démontrer qu'a\ec tous ces beaux attributs humains le singe n*en était pas moins une bète. 11 est donc heureux pour notre intelligence que la nature ait sé[)aré et placé dans deux espèces très-diiférentcs l'imitation de la parole et celle de nos gestes.» — Buflbn, cité par Flourens, p. 77.

sur des faits incontestables dont les preuves n'ont jamais été exposées, ce me semble, avec plus de 'lucidité et plus de force que par M. P. Flourens dans un de ses ouvrages récents (1). Certes, il ne manque pas de gens qui sont aussi tourmentés par l'idée que les bêtes ont une âme, que d'autres le sont par «le singe bleu sans queue.» Mais ils ne doivent s'en prendre qu'à euxmêmes de leurs alarmes. S'ils s'obstinent à se servir de ces mots âme et pensée sans comprendre clairement ni faire comprendre aux autres le sens qu'ils y attachent^ il n'est pas étonnant qu'ils sentent un jour ces mots se dérober sous eux , et qu'ils tombent alors dans le doute et la perplexité. Si l'on demande simplement : <( Les bêtes ont-elles une àme ?» il sera nécessairement impossible d'arriver à une solution ; car Vâme a reçu tant de détinitions différentes depuis Âristote jusqu'à Hegel, qu'on peut lui faire signifier à peu près tout ce que l'on veut. Telle a été la confusion causée par l'emploi dans les écoles de termes psychologiques mal définis, que nous voyons Descartes considérer les bêtes comme des automates vivants, et Leibniz leur supposer nonseulement une âme, mais une âme immortelle. «Après l'erreur de ceux qui nient Dieu, dit Descartes, il n'y en a point qui éloigne plutôt les esprits faibles du droit chemin delà vertu, que d'imaginer queTàmc des bêtes soit de même nature que la nôtre, et que par conséquent nous n'avons rien à craindre ni h espérer après cette vie, non plus que les mouches et les fourmis; au lieu que, lorsqu'on sait combien elles diffèrent, on comprend beaucoup mieux les raisons qui prouvent que la

(i) Delà Raison, du Génie et de la Folie; Paris, 1861.

re est d'une nature entièrement indépendante du ps, et par conséquent qu'elle n'est point sujette à »uriraveclui(l).))

L'esprit de ces remarques est excellent , mais l'argutntalion de Descartes est extrêmement faible. De ce e les bêtes n*ont pas une àme humaine il ne s'en- X nullement qu'elles n'ont pas une àme ; et de ce que me des bêtes est périssable on ne serait pas en droit

conclure que Tàme humaine n'est pas immortelle : lilleurs aucun philosophe ^ que je sache, n'a jamais 3uvé la majeure, à savoir que Tàme des bêtes doive cessairement être détruite et anéantie par la mort, l'ai trouvé, » dit Leibniz , qui a défendu l'immortalité

l'âme humaine avec des arguments plus puissants e ne l'a fait Descartes lui-même, «comment les âmes s bêtes et leurs sensations ne nuisent pas à l'immorité des âmes humaines, ou plutôt comment rien n'est us propre h établir notre immortalité naturelle que concevoir que toutes les âmes sont impérissables (2).»

Au lieu de nous engager dans l'examen de ces conidictions qui proviennent en grande partie de l'em- 3i vague de termes mal définis, voyons seulement ; faits. Tout observateur impartial admettra Texactile des faits suivants :

1. Les bêtes ont la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat et toucher, c'est-à-dire les cinq sens que nous avons us-mêmes, ni plus ni moins. Elles ont la sensation la perception, ainsi que M. Flourens l'a démontré r les expériences les plus intéressantes. Si on enlève

\) Discours de la méthode, v» partie (iO). 2) Leib., Opéra phUosophicay i840, p. 205.

les racines du nerf optique, la rétine de l'œil d'un oiseau cesse d'être sensible, Tiris n'est plus mobile; ranimai est aveugle, parce qu'il a perdu l'organe de la sensation. Si les lobes cérébraux sont enlevés, l'œil reste sain et entier, la rétine est sensible, l'iris mobile. Dans ce cas l'œil est intact, mais l'animal ne peut plus voir, parce qu'il a perdu les organes de la perception.

2. Les bêtes ont des sensations de plaisir et de peine. Un chien qui est battu se conduit exactement comme? un enfant qui est puni , et un chien que l'on caresse témoigne de sa satisfaction comme le fait un enfant dans les mêmes circonstances. Les philosophes reconnaissent que nous pouvons juger d'après des signes seulement : or, si les signes par lesquels les enfants traduisent au dehors leurs affections peuvent servir de fondement solide à nos jugements, il faut bien qu'il en soit de même des signes par lesquels les animaux manifestent leurs mouvements de douleur ou de joie.

3. Les bêtes n'oublient pas; ou, pour parler comme les philosophes, les bêtes ont la mémoire. Les chiens connaissent leur maître et leur habitation ; ils • laissent éclater leur joie en revoyant ceux qui ont été ' bons pour eux, et ils gardent rancune pendant des années à ceux qui les ont outragés ou maltraités. Qui ne se rappelle le chien Argos qui fut le premier à reconnaître Ulysse quand il revint à Ithaque après sa longue absence (1)?

4. Les bêtes savent établir des comparaisons et des distinctions. Un perroquet prend une noisette, et la

(i) Odyssée y xvii, 300.

issc retomber : il a trouvé qu'elle est légère, et il n'a i faire cette découverte qu'en comparant le poids des isettes pleines avec celui des vides ; il la rejette, parce l'il sait qu'elle n'a pas d amande, et, pour arriver à tte conclusion , il lui a fallu faire cette combinaison dées à laquelle les logiciens donneraient le titre pomux de syllogisme, à savoir, « toutes les noisettes léres sont vides ; celle-ci est légère, donc elle est le. »

5. Les bêtes ont une volonté, et c'est ce que savent rt bien ceux qui ont jamais monté un cheval rétif.

6. Les bêtes donnent des signes de honte et de noble gueil. Quiconque a vu un chien, les yeux joyeux et incelants, rapporter une pièce de gibier aux pieds de n maître, ou se dérober, la queue basse, à son appel, ouera que ces signes n'admettent qu'une seule inter- ■étation. La difficulté commence quand nous nous rvons du langage philosophique, et que nous attrilons aux bêtes le sens moral, la conscience et la facul*

de distinguer entre le bien et le mal : puisqu'il n'y a en à gagnera l'emploi de ces termes des écoles, mieux lut les éviter entièrement.

7. Les bêtes donnent des signes d'affection et de resntiment. 11 y a des exemples bien avérés de chiens li ont suivi leur maître à la tombe, et se sont ensuite issés mourir de faim ; et il n'est pas moins certain l'ils guettent l'occasion de se venger de ceux qui sont îvenus l'objet de leur haine.

Si, en présence de tous ces faits, on persiste à refu-

r aux bêtes la sensation , la perception , la mémoire,

volonté et l'intelligence, il faut pouvoir avancer des

isons bien puissantes pour légitimer une interpréta-

lion si différente donnée aux signes observés chez les animaux et aux signes observés chez les hommes (1). Certains philosophes s'imaginent avoir tout expliqué, quand ils attribuent aux bêtes l'instinct au lieu.de Tintelligence. Mais, assurément, si nous prenons ces deux mots dans leur sens ordinaire, les facultés qu'ils expriment ne s'excluent pas l'une de l'autre (2). Il y a des instincts dans l'homme aussi bien que dans les bêtes. C'est par instinct que l'enfant prend le sein de sa mère, de même que c'est par instinct que l'araignée nie sa toile, et que l'abeille construit sa cellule. Il ne vient à l'idée de personne de supposer dans l'enfant la connaissance de la physiologie, parce qu'il met en jeu les muscles nécessaires pourteter; pas plus que nous ne prétendons attribuer à l'araignée la connaissance de la mécanique, ni à l'abeille la connaissance de la géométrie, parce que, sans l'étude de ces sciences, il nous serait impossible à nous de faire ce qu'elles font. Mais si nous déchirons la toile de l'araignée, et que nous voyions le petit insecteexaminercesdégàtset chercber à les réparer, ou renoncer de désespoir à ce travail (3), n'est-il pas manifeste que l'instinct qui guida l'araignée quand elle tissa sa toile est maintenant dirigé et modifié par l'observation, la comparaison, la réflexion et le jugement? L'instinct, soit mécanique soil

(i) Voyez toutes ces questions admirablement discutées par Purph\Te, dans ses quatre li\res sur aV^bstînerice de la nourriture animale, » 1. III.

(2) « Nous trouvons chez les autres animaux des signes manifestes de raisonnement; et de l'existence de ce raisonnement^ il m'est aussi impossible de douter que de celle des instincts qui s'y mêlent. »» Brown, fP^orks, I, 44G.

(3) Flourens, De la Raison, etc., p. 51.

moral, joue un plus grand rôle chez les animaux que chez l'homme; mais, de même que rintelligence, Tinstinct est commun à Thomme et aux animaux.

Où donc est la différence entre les bétes et Thomme (1)? Qu'y a-t-il que Thomme puisse faire, et dont nous ne découvrions ni rudiments ni indices dans tout le reste du règne animal? Je réponds sans hésitation : la grande, Tinfranchissable barrière entre les bétes et l'homme, c*est le langage. L'homme parle, et aucun animal n'a jamais proféré un mot : c'est là Tablme qui nous sépare, et que rien ne pourra jamais combler. Voilà le simple fait par lequel nous répondons à ceux qui nous parlent de progrès et de développement; qui croient trouver chez les singes les rudiments, au moins, de toutes les facultés humaines ; et qui voudraient ne pasrenoncer à la possibilité que Thomme ne soit qu'un animal privilégié, le vainqueur heureux dans la lutte de la vie. Le langage est quelque chose de plus palpable qu'un pli du cerveau ou qu'un angle du crâne. 11 n'y a pas de subtilités qui puissent ici nous faire prendre le change ; et toutes les analyses et tous les procédés du

(i) « Accorder ciue ron trouve chez les hùtcs certaines opérations mentales qui leur sont communes avec l'homme ; que les hôtes ont des désirs, des alTections, La mémoire, Timagination simple ou la faculté de reproduire dans des tahlcaux de l'esprit les sensations passées, et qu'elles forment des compai'aisons et des jugements ; c'est reconnaître (|ue l'intelUgence des hétes agit réellement, autant que nous pouvons en juger, comme rintelligence humaine. En effet, les logiciens nous disent que tout raisonnement peut se réduire à une série de jugements simples; et Aristote déclare que la réminiscence elle-même (que nous prenons pour la reproduction dans Fesprit des sensations, passées^, est une sorte de raisonnement : tô àvauiiAviia- «oda( i<mv oiov tjX).oyki«.o; ti;. » Asa Gi'ev, Natural Sélection, etc., p. .'i8, note.

monde ne tireront jamais des mots significatifs dn chant des oiseaux, ni des cris des animaux.

Le langage, toutefois, n'est que le signe extérieur. Nous pouvons, dans nos discussions, nous appuyer sur le fait du langage, et défier nos adversaires de nous citer rien d'analogue chez les bêtes : mais, si nosai^umcnts n'allaient pas plus avant, si l'art d'employer des ' sons articulés pour communiquer nos impressions était le seul trait qui témoignât de notre supériorité sur le reste de la création , on comprendrait que nous ne fussions pas sans inquiétude en voyant le gorile nous approcher de si près.

11 est hors de doute que les bêtes, sans avoir l'usage des sons articulés, ont néanmoins le moyen de s'entendre entre elles. Quand une baleine est frappée, la bande tout entière, quoique disséminée au loin, est avertie immédiatement de la présence d'un ennemi; et quand le nécrophore rencontre le cadavre d'une taupe, il se hâte de faire connaître cette découverte, et on le voit bientôt revenir avec ses quatre compagnons (1). 11 est évident aussi que les chiens, quoiqu'ils ne parlent pas, peuvent comprendre beaucoup de ce qu'on leur dit, et qu'ils connaissent leur propre nom et exécutent les ordres de leur maître; d'autre part, certains oiseaux, tels que les perroquets, peuvent prononcer tous les sons articulés. Par conséquent, bien que, dans les discussions philosophiques sur la dignité de l'âme humaine, nous puissions nous retrancher derrière le lan-

(1) Conscience, Boek der A'a/«€r, VI, cité par Marsh, p. 32. Voyei aussi quelques exemples curieux recueillis par Porphyre, dans le troisième livre d<î sou traité sur \ Abstinence de lu nourriture animale.

e articulé comme dans une position inexpugnable, st tout naturel , cependant, que pour notre satisfac* 1 propre nous tâchions de découvrir en quoi conc réellement la foi^e de notre argument ; ou, en utrcs termes, que nous nous efforcions de pénétrer qu'à cette faculté interne dont le langage est la maniation ou le signe extérieur, i^our arriver à cette connaissance, nous n'avons 1 de mieux à faire que d'examiner les opinions des losophes qui ont abordé notre problème par un autre é, et qui, au lieu de rechercher les signes extérieurs lensibles de la différence entre l'homme et la brute, étudié les facultés de l'esprit humain , et essayé de erminer le point où l'homme s'élève au-dessus de imite de l'intelligence des bêtes. Ce point, si on parât à le déterminer exactement, devra coïncider c l'apparition du langage ; et dans cette coïncidence is devrons trouver la solution du problème qui nous upe en ce moment.

ci je demanderai la permission de lire un extrait V Essai de Locke sur l'entendement himiain. iprès avoir expliqué comment sont formées les 38 universelles; comment l'esprit, ayant observé la tne couleur dans la craie, dans la neige et dans le , comprend ces perceptions simples sous la concep- I générale de blancheur, Locke ajoute : « Si l'on i douter que les botes composent et étendent leurs 58 de cette manière, à un certain degré, je crois être Iroit d'affirmer que la puissance de former des ab* .étions ne leur a pas été accordée, et que cette falé de former des idées générales est ce qui met une faite distinction entre l'homme et les brutes^ et ce

qui donne à l'intelligence humaine une excellence à laquelle les brutes ne sauraient atteindre (1). »

Si Locke est dans le vrai en considérant la puissance de former des idées générales %omme la prérogative qui distingue Thomme des autres animaux, et si nousmêmes nous ne nous trompons pas en donnant le langage comme la grande et palpable distinction entre rhomme et les bêtes, ne s*cnsuit-il pas que le langage est le signe extérieur et la réalisation de cette faculté interne que Ton nomme souvent la faculté de Tabstraction , mais qui est encore plus connue sous le nom familier de raisonl

Rappelons-nous maintenant le résultat auquel uous sommes arrivés dans nos leçons précédentes. Api-ès avoir donné l'explication de tout ce qu'il est possible d'expliquer dans le développement du langage, il nous est resté en dernière analyse, comme seul résidu inexplicable, ce que nous avons appelé les racines, les- ({uelles composent les éléments constitutifs de toutes les langues connues. Cette découverte simplifie singulièrement la question que nous nous proposons de résoudre, et ôte tout fondement à ces descriptions poétiques et à ces transports d'admiration qui servent invariablement de préambule à la thèse de la révélation divine du langage. Pour nous il ne peut plus être question désormais de « cet instrument merveilleux qui reproduit avec fidélité tous les objets de nos sens ; qui est l'image vivante de l'univers ; qui donne une forme aux sentiments les plus délicats de notre âme, et un corps aux rêves les plus sublimes de notre imagination;

(i) Liv. Il, chap. Xi, § lu.

rCEUVlÈME LEÇO>. 449

qu) place sur divers plans, selon les règles de la perspective, le passé, le présent et le futur, et répand sur tout le tableau les nuances variées de la certitude, du doute et de la contingence. » 11 est très-vrai que le langage accomplit toutes ces belles choses, mais il le fait sans le secours du merveilleux^ du moins si nous prenons ce mot dans le sens qu'on lui attribue dans les Contes des mille et une nuits. « L'esprit méditatif, dit le docteur Ferguson, en contemplant les plus sublimes conceptions exprimées par le langage et en se reportant à ses humbles débuis, est saisi d'étonnement, comme un voyageur qui, après avoir gravi insensiblement une montagne élevée, viendrait tout à coup à plonger ses regards dans l'espace d'une hauteur où il aurait peine à croire qu'il fât arrivé sans un secours surnaturel. » Certaines pei'sonnes éprouvent un désenchantement quand l'histoire leur fait perdre les nobles illusions où elles se complaisent. Elles préfèrent l'inintelligible qu'elles peuvent admirer à l'intelligible qu'elles peuvent seulement comprendre : mais, pour un esprit sérieux et mûr, la réalité a plus de charmes que la fiction, et la simplicité plus de merveilles que la complexité. Auprès de la poésie de Goethe, des racines peuvent sembler fort arides; et pourtant, il y a quelque chose de plus vraiment admirable et étonnant dans une racine que dans tous les poèmes lyriques du monde. Qu'est-ce donc que ces racines? Dans nos langues modernes, les racines ne peuvent être dégagées de leur enveloppe que par une analyse scientifique; et, en remontant même jusqu'au sanscrit, nous pouvons dire que nous ne trouvons aucune racine qui soit employée comme nom ou comme verbe. Mais tel était, a l'ori-

gine, le rôle des racines; et par bonheur pour nos études, le chinois nous représente encore cette période monosyllabique, qui a été le commencement du langage humain aussi sûrement que les roches granitiques ont formé la première des couches terrestres. La racine aryenne DÂ, donner, se retrouve comme substantif dans le sanscrit dâ-nam, donwn, don ; comme verbe dans le sanscrit da-dd-mi, le grec di-^ô-mi^ le latin do, je donne : mais la racine DA ne peut jamais être employée toute seule. En chinois, au contraire, la racine TA est usitée comme substantif, pour signifier grandeur; comme verbe, pour signifier être grand; et comme adverbe, pour signifier grandement ou beaucoup. Les racines ne sont donc pas, ainsi qu'on l'affirme souvent, de pures abstractions scientifiques : elles ont été originairement des mots véritables. Voici donc la question que nous nous posons, et à laquelle nous voulons trouver la réponse : Quelle est la phase de notre esprit à laquelle répondent ces racines, envisagées comme les germes de la parole humaine?

Deux solutions ont été proposées pour ce problème : la théorie de Tonomatopée ou imitation, et celle de r interjection.

Dans la première hypothèse, les racines seraient des imitations de sons; dans la seconde, elles seraient des interjections ou des cris involontaires. La théorie de Tonomatopée fut en grande faveur dans l'école du dixhuitième siècle, et, comme elle est encore adoptée par beaucoup de savants et de philosophes distingués, elle mérite notre examen le plus attentif. On suppose donc que l'homme, étant encore dans l'état de mutisme, entendit les cris des oiseaux et des animaux, le mugis-

sèment de la mer, le bruissement de la forêt, le murmure du ruisseau, le souffle de la brise et le grondement du tonnerre. Il s'efforça d'imiter ces bruits, et, trouvant que ces cris imitatifs étaient utiles comme signes des objets qui les avaient suggérés, il poursuivit cette idée et élabora le langage. Cette doctrine fut développée et défendue avec grand talent par Herder (1). « L*homme, dit-il, fait preuve d'une réflexion consciente quand son âme agit librement pour que, dans cette mer de sensations qui l'inonde par tous les sens du corps, elle puisse séparer une vague de toutes les autres, et la fixer du regard en ayant conscience qu'elle considère cette seule et unique vague. L'homme fait preuve d'une réflexion consciente lorsqu'au milieu de ces images innombrables qui flottent confusément autour de lui comme dans les rêves de son sommeil, il peut, en quelque sorte, se réveiller tout à coup, s'arrêter à une seule de ces images, y attacher un regard tranquille et pénétrant, et y découvrir les signes distinctifs qui lui sei^viront à la reconnaître à l'avenir. Enfin l'homme fait preuve d'une réflexion consciente quand, après avoir saisi vivement et nettement tous les traits d'un objet, il y sait discerner les traits caractéristiques qui l'empêcheront de confondre cet objet avec tout autre* » Ainsi, par exemple, « Thomme voit un agneau. Il ne le voit pas comme le verrait le loup vorace. A la vue de l'agneau, l'homme n'est troublé par aucun instinct irrésistible : il veut connaître

(1) Pour plus de détails sur les opinions de Herder et d^autres phi» losopbes, concernant l'origine du langage, voir Topuscule de M. Stein* thaï, Der Ursprung der Sprache, [Sur la théorie de Tonomatopée, voir également M. Renan> Origine du iangage, pp. 135-149. Tr.]

cet animal qu'il voit pour la première fois, mais il ne se sent pas attiré vers lui par ses appétits sensuels. L'agneau est là, tel que les sens de l'homme le lui représentent, c'est-à-dire couvert d'une laine blanche et douce. L'âme consciente et réfléchie cherche dans l'agneau une marque distinctive; — Tagneau bêle! — Voilà la marque trouvée. Le bêlement, qui fit sur rame l'impression la plus forte et toute distincte des autres impressions soit de la vue soit du toucher, reste dans Tesprit de l'observateur comme trait caractéristique de l'agneau. L'agneau revient avec sa toison blanche et douce. L'homme le regarde, le touche, réfléchit et y cherche une marque. L'agneau se met à bêler, et maintenant l'homme l'a reconnu. Ah! tu es l'animal qui bêle! se dit l'àme en elle-même; et le son du bêlement qui l'avait frappée comme signe distinctif de l'agneau devient l'appellation de l'animal. Ce sou était la marque comprise par l'esprit, c'est-à-dire le mot ; et qu'est-ce que le langage humain tout entier, sinon une collection de mots formés de cette manière? »

A cela nous répondons qu'encore que toutes les langues possèdent un certain nombre de mots formés par onomatopée, ces mots ne constituent dans aucune langue qu'une bien faible minorité du vocabulaire entier. Ce sont les jouets et non les outils du langage; et toute tentative pour ramener à des racines imitatives les mots les plus communs et les plus nécessaires, ne pourra jamais être qu'en pure perte. Herder lui-même, après avoir été le vigoureux défenseur de la théorie de l'onomatopée, et avoir obtenu le prix offert par l'Académie de Berlin pour le meilleur essai sur l'origine

du langage, renonça ouvertement à ce système sur la fin de sa vie, et se jeta de désespoir dans les bras de ceux qui regardaient le langage comme ayant été révélé à rhomme par un miracle. Nous ne nions pas, et nous ne pouvons pas nier la possibilité de la formation d*une langue par le procédé de l'imitation : tout ce que nous affirmons, c'est que jusqu'à présent on n'a découvert aucune langue qui ait été ainsi formée.

On raconte (I) qu'un Anglais voyageant en Chine, et désirant savoir si un plat qui lui était servi était du canard, demanda à un Chinois : Quack-quackl et qu'il en reçut immédiatement cette réponse très-claire et nette : Ouah-ouahl Cette demande et cette réponse valaient bien sans doute la conversation la plus éloquente sur le même sujet entre un Anglais et un garçon d'hôtel français, mais je doute qu'elles méritent lo nom de langage.

En effet, nous disons un chien et non un ouah-ouali, une vache et non un meun, un agneau et non un bêê; et nous pouvons constater le même fait dans les langues anciennes, telles que le sanscrit, le grec et le latin. S'il est une classe de mots à la formation desquels a dû présider la loi de l'onomatopée, c'est sans contredit celle des noms d'animaux : cependant nous chercherions en vain la moindre ressemblance entre poule et gloussement ou caquetage, entre pigeon et roucoulement, entre pourceau et grognement, entre chien et aboiement ou glapissement.

Il y a assurément certains noms, tels que coucou, qui ont été évidemment formés par l'imitation des

1) Faiiar, Kssay on the Origin qf Language, p. 74.

sons. Mais tous ces mots, comme des fleurs arllGcielles, n'ont ni racines ni sève. Ils sont stériles, et ne servent jamais qu'à exprimer Tobjet unique qu'ils imitent. Si vous vous rappelez la quantité de i*ejetons qu'a donnés la racine spaé, voir, vous serez frappé de la diflerence qui existe entre la création d'un nom comme coucou et la végétation naturelle des mots.

Comparons ensemble les deux mots anglais cuckooy coucou, et raven, corbeau. Cuckoo n'est évidemment qu'une imitation du cri de l'oiseau, tandis que dans les appellations correspondantes en sanscrit, en grec et en latin, nous voyons un suffixe dérivé s'ajouter à l'élément imitatif ; nous avons en sanscrit kokila, en ffrec kokkyx, en latin cuciiius (1). Cuckoo est un mol moderne qui s'est substitué à l'anglo-saxon geac (l'allemand ^^at/c^), et puisque ce mot est une onomatopée pure et simple, il ne peut pas être sujet à la loi des permutations de Grimm : en outre, comme il n'exprime uniquement que le cri d'un oiseau particulier, il ne saurait jamais signifier une qualité générale appartenant à différents animaux; et s'il était possible de tirer des dérivés de ce mot, ils ne pourraient en aucun cas exprimer autre chose qu'une ressemblance métaphorique avec le coucou. Les mêmes remarques s'appliquent au mot anglais cock, coq, le sanscrit kukkuta. Ici, également, nous ne devons pas nous attendre à voir observer la loi de Grimm, car les deux mots n'étaient destinés qu'à reproduire le cri de l'oiseau ; et, cette intention continuant à se faire sentir, ces mots n'étaient guère exposés aux ravages de l'altération pho-

(i) Pott, Etymologitche Forsehungen, I, 87; ZeiUchri/i, lU, 43.

nétique. Le sanscrit kukkuta n'a pas été produit par une racine ; il répète simplement le cri du coq : par conséquent ce mot ne peut donner naissance qu'à des expressions métaphoriques, telles que coquet, originairement celui qui se payane, qui fait le beau comme le coq; coquetterie, cocarde^ primitivement touffe de plumes de coq que les soldats de certaines nations portaient sur leurs bonnets; et coquelicot, qui signifiait d'abord crête de coq, et s'est dit ensuite du pavot sauvage à cause de sa ressemblance avec la crête du coq. Examinons maintenant le mot raven. Au premier moment, on peut être tenté de croire que ce nom n'est également qu'une onomatopée. Certaines personnes s'imaginent entendre dans raven une sorte d'écho du cri rauque poussé par le corbeau; et cette ressemblance parait encore plus sensible quand nous rapprochons raven de l'anglo-saxon hrafn, l'allemand rabe, l'ancien haut-allemand raban. C'est ainsi que l'on suppose également que le sanscrit kârava, le latin corvus, l'anglais crow et le grec korônè rappellent tous plus ou moins le ramage peu mélodieux de maître corbeau. Mais en y regardant de plus près, nous trouvons que ces mots, tant semblables qu'ils soient pour le son, sont issus de sources toutes différentes. L'anglais crotv ne peut en aucune façon être rattaché à corvus^ pour cette simple raison que d'après la loi de Grimm un c anglais ne saurait représenter un c latin. Quoique raven diffère beaucoup plus, en apparence, de corvus que le mot crow^ il y aurait cependant beaucoup moins de difficulté réelle à le faire remonter à la source d'où est sorti le latin corvus. Car raven est l'anglo-saxon hraefen ou hraefn^ dont la première

En sanscrit la racine ru s'applique , dans ses déri- > verbaux et nominaux , au gazouillement des oilux, au bourdonnement des abeilles, à Taboiement s chiens, au beuglement des vaches, au chuchote- 3nt de r homme et aux sourds gémissements des ar- BS (I). Cette même racine a donné en latin raucus^ uque, et nmior^ cri, murmure; et en allemand r/îri, parler à voix basse, et runa, mystère. Le latin nentum présuppose une forme plus primitive, lavijntum ou ravimentum , car il ne me semble pas que •us devions nécessairement dériver ce nom de la raie secondaire kruy hai\ krâv, et puis admettre qu'on a issé tomber la gutturale initiale à^cravimentitm, d'aunt plus que cette même gutturale est restée danscfoare. 11 est vrai, cependant, que nous retrouvons cette cine ru sous bien des formes secondaires. ParTaddi- )n d*uu k initial elle nous donne la racine km, klu, en connue par ses nombreux rejetons, tels que les mots ecs klyô, klytos; les mots latins c/wo, inditus, cliem; inglais loiid, à haute voix, et le slave slava, gloire (2). ir Taddition d'une lettre finale, ru devient en sansit rud, crier, et en latin rug dans le verbe rugire, igir. En ajoutant à ru une initiale et une finale, )us obtenons le sanscrit krus, pousser des cris, le

(1) Cf. Hitopadô^, I, 76, où rauti est employé pour exprimer It* urdonnement des moucherons et les flatteries adressées doucement 'oreille par un ennemi.

[2) Le causatif de «Vw, entendre, serait srdvayâmiy'ie fais entendre, l-cç l'ancien haut-allemand hruofan, Tallemand moderne rufen? y&zGTÏmm, Deutsche Grammatik, vol. I, seconde édition, p. i023. yse, Handw'ôrterbuch der Deutschen Sprache, s. v. Rufen. Heyst* mpare le latin crepare, qui dans increpare, blâmer, a le même 3s que le mot de l'ancien irlandais, hiopa.

486 LEQONS SUR LA SCIENCX DU LANGAGE.

syllabe hrae serait une permutation régulière pour le latin cor. Les avis des linguistes sont fort partagés sur la racine ou les racines d'où sont dérivés les différents noms du corbeau dans les dialectes aryens. Ceux qui regardent le sanscrit comme la forme la plus primitive du langage aryen, sont disposés à admettre que le sanscrit kârava est le type originel de toutes ces appellations; et comme les étymologistes indiens font venir kârava de kd-rava, faire un bruit désagréable (1), on a donné ru^ faire un bruit, racine de rava^ bruit, comme étymologie des mots correspondants en latin, en grec et en allemand. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si ces composés tels que kâ-rava. dans lesquels on attribue à l'élément initial kâ ou ku le rôle du grec dys ou de l'anglais mis, sont aussi communs en sanscrit que certains savants le supposent. Cette question a été souvent débattue, et quoiqu'il soit impossible de nier l'existence de tels composés en sanscrit, et surtout en sanscrit moderne, je ne connais aucun exemple bien constaté d'un mot ainsi formé qui ait pénétré en • grec, en latin ou en allemand. Si donc kârava, corvus^ korônè et hraefen sont des mots congénères, il faut nécessairement regarder le k comme faisant partie du radical, et dériver tous ces mots d'une racine kru^ forme secondaire de la racine ru. Cette racine kru^ ou sous sa forme plus primitive ru {rauii et ravîti), n'est pas une simple imitation du cri du corbeau ; elle comprend beaucoup de cris, depuis les plus doux jusqu'aux plus désagréables, et elle aurait pu tout aussi bien désigner le rossignol que le corbeau,

{{) Voir Boehtlingk et Hoth, Dictionnaire sanscrit, à ce mot.

En sanscrit la racine ru s'applique, dans ses dérivés verbaux et nominaux , au gazouillement des oiseaux, au bourdonnement des abeilles, à Taboiement des chiens, au beuglement des vaches, au chuchotement de rhomme et aux sourds gémissements des arbres (i). Celte même racine a donné en latin raucus^ rauque, et mnior^ cri, murmure; et en allemand n/nen^ parler à voix basse, et runa^ mystère. Le latin lamentum présuppose une forme plus primitive, lavi-mentum ou ravimentnm , car il ne me semble pas que nous devions nécessairement dériver ce nom de la racine secondaire kru, krai\ kniv, et puis admettre qu'on a laissé tomber la gutturale initiale decravimeniinn, d'autant plus que cette même gutturale est restée dansc/^/mare. Il est vrai, cependant, que nous retrouvons cette racine n/ sous bien des formes secondaires. Par l'addition d'un A initial elle nous donne la racine Aru, klu, bien connue par ses nombreux rejetons, tels que les mots grecs kbjô, klytoa; les mots latins c/wo, inclitus, cliem; 1 anglais loud, à haute voix, et le slave slava, gloire (2). Par l'addition d'une lettre finale, ru devient en sanscrit rw(/, crier, et en latin rug dans le verbe rugire, nigir. En ajoutant à ru une initiale et une finale, nous obtenons le sanscrit krus^ pousser des cris, le

(1) Cf. Hitopadè^, I, 70, uù rautl est employa pour exprimer \v bourdonnement des moucherons et les flatteries adressées doucement à l'oreille par un ennemi.

(2) Le causatif de iruy entendre, serait ^ràvaydmi,\i: fais entendre. Est-ce l'ancien haut-allemand hruofan, rallemand moderne ru/en? \o\ezGf\mm, Deutsche Grammatik, vol. !, seconde édition, p. 1023. He>'se^ Handwôrterbuch der Deutschen Sprache, s. v. Rufen. Heysi* compare le latin crepare, qui dans increpare, blâmer, a le même sens que le mot de l'ancien irlandais, hkopa.

signol niffhtin-gale, rancien haut-allemand nahtigai, mais la loi de Grimm ne nous permet pas d'adopter cette étymologie (1). Crow a pu venir de celte racine gar ou gal^ mais non de corvus^ de koraj^ ni de Aârm», encore moins de cor cor^ le prétendu cri du corbeau.

Ces remarques feront ressortir la différence qui existe entre la formation du mot raven et celle du mot coucou. Raven signifie le crieur, et aurait pu par conséquent servir de désignation à beaucoup d'oiseaux, mais il devint le terme consacré par la tradition pour en désigner un seul. Coucou au contraire n'a jamais pu être que le nom de Toiseau dont il imite le cri ; et tandis que raven appartient à une tige d'où sont sorties tant de branches diverses, coucou reste stérile et sec comme un pieu planté dans une haie vive (2).

11 est curieux de remarquer combien on s'abuse facilement dès que Ton adopte ce système de l'onomatopée. Quel est l'Anglais qui ne s'imagine entendre dans le mot thunder^ tonnerre, une imitation de ce que les anciens Allemands attribuaient à leur dieu

(1) Curtius, Griuidzuge, \, pp. 14o, 147.

(2) On ne lira pas sans intérêt les observations suivantes sur la tliéorie de l'onomatopée que j'extrais du Nirttkta, de Yàska, ouvraitantérieur à PAnini, et qui^ par conséquent, date au moins du quatrième siècle avant notre ère.

Après avoir fait remarquer que certains noms, tels que lion el tigre, ou chien et corbeau, peuvent s'appliquer à l'homme, soit comme termes d'admiration ou de mépris, Yàska ajoute : « Kàka est une imitation du cri du corbeau [kdku-kakUy selon Durga), et beaucoup de noms d'oiseaux ont été formés de la même manière. Cependant Aupamanyava dit que les mots ne sont jamais formés j»ar imitation des sons. Il dérive donc kàka, corbeau, de apakàlayitat-ya, c'est-à-dire l'oiseau qu'on doit chasser. De mèn^ il fait venir tittiri, perdrix, de tar, sauter, ou de tUamâtracitray tacheté, etc.»

Thor jouant aux quilles? pourtant thunder^ Tanglosaxon thunor, a évidemment la même origine que le latin ionitru. . Leur racine commune est tan , tendre, étendre, d'où viennent le grec tonos (le ton étant produit par la tension et la vibration des cordes) et le latin tonare. En sanscrit le bruit du tonnerre est exprimé à l'aide de cette même racine tan^ mais, dans les dérivés tanyu, tanyatu et tanayitnu^ il n'y a rien qui nous rappelle ce grondement que Ton croit entendre dans le latin tonitru et dans l'anglais thunder (1). La même racine tan a donné naissance à d'autres dérivés qui ne sont rien moins que rudes et bruyants; il nous suffira de citer le latin tener^ le français tendre^ l'anglais tender. De même que tenuisy que nous retrouvons dans le sanscrit tanu et dans l'anglais Mm, ce mot tener a signifié originairement ce qui était étendu sur une plus grande surface, et il est venu par la suite à signifier mince et puis délicat. Si le tonnerre avait frappé les hommes primitifs comme étant un sourd grondement, il serait, difficile d'expliquer les liens de parenté qui rattachent thunder ou tonitru à thin et à tener.

N'est-on pas disposé également à trouver je ne sais quoi de doux et d'agréable dans les mots français sucre et sucré? cependant le sucre nous est venu de l'Inde,

et là son nom était sarkhara qui ne sonne pas foi*t

[\) Une racine secondaire est stan, résonner, qui nous a donné en .sanscrit stanitamy le craquement du tonnerre ; stanayitnu, tonnerre, éclair, nuage (voir le Dictionnaire de Willson, à ce mot); le grec (mvw, je gémis, et ses nombreux rejetons. Bopp (Grammaire comparée^ § 3) et Kuhn (Zeitschri/t, IV, 7) regardent slan comme étant la forme primitive. Au contraire, I*ott [Etym, Forsch., 1!, 293) fait dériver stan de fan»

doucemeqt à Toreilie. Ce sarkhara est le même mol que sucre et que l'anglais sugar : il avait passé en lah tin sous forme de sacchai^wm^ et nous -disons encore une substance saccharitie (1 ). *^

Dans le mot anglais squirrel, écureuil , certaines personnes s'imaginent aussi entendre une imitation des mouvements vifs et alertes de l'intéressant petit animal. Mais nous n'avons qu'à nous reporter au grec, et là nous trouvons que skiouros est formé de deui mots parfaitement distincts dont l'un signifie ombre et l'autre queue, Técureuil étant appelé par les Grecs l'animal qui s'ombrage de sa queue.

On a supposé également que le mot allemand katu. chat, est une imitation du bruit que fait le chat en soufflant et en montrant les dents quand il menace. xMais si ce bruit était représenté par la consonne sifflante, il faut remarquer que cette sifflante n'existe ni dans le latin cattm^ ni dans Tallemand kater^ ni dans les mots anglais cat et kitten (2). On pourrait croin* de même que le sanscrit mdrjdra^ chat, imite le ronron que font entendre tous les chats pour exprimer leur satisfaction; mais mdrjura dérive de la racine mrjj nettoyer, et signifie par conséquent l'animai qui se nettoie toujours.

Il serait facile de multiplier les exemples pour montrer avec quelle facilité nous nous laissons induire en

(1) « Lu nome d'Amure è si dolce a udire^ che impossihilc mi pan-, clie la sua uperazione sia nelle piii cose altro chc dolce^ conciossiai-osachè i numi s<guitino le nominale cose, siccome è scritto : ><»mina sunt consequcntia rerum. » — Dante, fita Nuova, Opert Minori. Fircnze, IS.37, l. 111, p. 289.

(2) Vuir l*ictet, y4ryas primitifs j p :iSi.

erreur par la connexion constante qui s'établit pour nous entre certains sons et certaines idées exprimées par des mots de notre langue, et combien nous sommes disposés à trouver dans le son même des mots quelque chose qui nous en révèle la signification. « Les mots eux-mêmes, dit Pope, doivent être Téclio de la pensée. » La plupart de ces prétendues onomatopées en anglais disparaissent dès que nous les rapprochons des mots anglo-saxons et gothiques dont ils sont dérivés, ou des mots congénères en grec^ en latin ou en sanscrit. Quand le linguiste soumet à un examen attentif tous les mots qui sont censés avoir été formés par l'imitation de certains sons, il trouve que le nombre des onomatopées véritables est fort restreint, et il ne tarde pas à amver à cette conviction , qu'encoie qu'un langage aurait pu être composé en reproduisant les innombrables cris et bruits de la nature, néanmoins toutes les langues qui nous sont connues décèlent une origine différente (1).

(i) En chinois, le nombre des sons imitatifs est fort (>onsidéral»le. Ils sont pour la plupart écrits phonétiquement, et suivis du signe déterminatif « bouche ». Nous en citerons (fuelques-uns (juc nous mettrons c^n regard des sons correspondants en mantchou. La diflcrence entre les onomatopées de ces deux langues montnTa <u)mbien les mêmes sons frappent diversement des oreilles différentes, et avec quelle diversité ils sont reproduits par le langage articulé :

on chinois

en mantchou

Le chant du co(i

kiao kiao

(Ichor dchor

Le cri de Toie sauvage

kao kao

kor kôr

Le bruit du vent et de la pluie

siao siao

chor chor

— des chariots

lin lin

koungour koungour

— des chiens attachés ensemble ling-ling

kalang kalang

— des chaînes

tsiang-tsiang kiling kiling

— des cloches

tsiang-tsiang tang tang

^ des tambours kan kan tung tuug.

Aussi beaucoup de philosophes, et entre autres Condillac, ont-ils protesté contre un système qui placerait l'homme au-dessous même des bétes. Pourquoi supposer, nous disent-ils, que l'homme soit allé demander des leçons aux oiseaux et aux autres animaux? ne pousse-t-il pas lui-même des gémissements et des cris divers que lui arrachent la douleur, la crainte ou la joie? Ces interjections, ces cris n'ont-ils pas été le commencement naturel et réel du langage, et toutes les langues humaines n'ont-elles pas été formées par un procédé analogue? — Tel est en quelques mots Fargument proposé par les philosophes qui prétendent expliquer Torigine du langage par la théorie de l'interjection.

Notre réponse à cette hypothèse ne diffère point de celle que nous avons faite à la théorie précédente. Il n'est pas douteux qu'il n'y ait daus toutes les langue; des interjections, dont quelques-unes peuvent devenii traditionnelles et entrer dans la composition des mois. Mais ces interjections ne se trouvent que sur les confins, et non pas dans le cœur même du langage véritable. Le langage commence là où finissent les interjections Il y a autant de différence entre un véritable mot te que «rire» et Tinterjection ah! ah! entre «je souffre» cl rinterjection aie aie! qu'entre le verbe « éternuer» et Tacte involontaire ou le bruit deTéternument. Nou éternuons, nous toussons et nous crions de la mèm( manière que le font les animaux; maissiÉpicurc nou: assure que nous parlons de la même manière que le: chiens aboient , c'est-à-dire y étant poussés par laua ture, notre expérience nous dit que cette assertion esi erronée (1).

Horne Tooke nous fournit une excellente réponse à cette théorie de l'interjection. << Le trône du langage, dit-il, s'élève sur les ruines des interjections. Sans les admirables ressources que nous offre le langage , les hommes n'auraient jamais eu que de^ interjections pour exprimer de vive voix les sensations et les sentiments de leur âme. Le hennissement du cheval , le beuglement de la vache, l'aboiement du chien, le miaulement du chat , Téternument , la toux , les gémissements, les cris de terreur ou de douleur, et tous les mouvements convulsifs des muscles accompagnés de bruit , méritent, presque au même titre que les interjections, d'être appelés des parties du discours. Les interjections volontaires ne sont employées que quand l'impétuosité et la véhémence de quelque affection ou de quelque passion font revenir tout à coup l'homme à son état naturel , et lui font oublier pour un moment l'usage de la parole; ou bien encore, quand, pour une raison ou pour une autre, l'homme n'a pas le temps de se servir du langage (l).»

Nous devons reconnaître qu'un certain langage aurait pu être formé avec des interjections de même qu'avec des onomatopées ; mais il ne ressemblerait aucunement aux mille langues diverses que nous trouvons répandues sur le globe. Il est évident aussi qu'une simple interjection peut être dans quelques cas plus expressive, plus concluante, plus profonde et

^puoixàc xivcOpKvci û; ci (Wioocvrtç xai 'irratpcvTE; xai pLUXc»(At>»ct xal uXaxTcOm^

xxi oTtvaCGvTt;. — Lersch, Sprachphilosophie der jélten, 1, 40, Cf. Diog. Laert., X,§ 75. Cette citation est tirée de Proclus, mais je doute qu'il ait rendu cxartement la pensée d'Ëpicure. [\) Diversions of Purley, p. 32.

plus éloquente qu'un long discours ; et il n'est pas moins certain que les interjections, venant s'ajouter aux gestes du corps et au jeu de la physionomie, suffiraient amplement pour atteindre le but qu'atteint le langage chez, la majeure partie de l'humanité (1). Dans son Traité sur la dei^i^e, Lucien raconte qu'un roi dont les États bordaient le Pont-Euxin , étant venu à Rome sous le règne de Néron et ayant assisté au spectacle donné par un pantomime, pria l'empereur de lui en faire présent^ afin que cet homme lui servit d'interj)rëte auprès des peuples, ses voisins, avec qui il n'avait jamais pu entrer en relation à cause de leur diversité de langage.

Les anciens, comme tout le monde le sait, appelaient pantomime l'acteur qui savait tout exprimer sans proférer aucune parole; et il est à peine un sentiment ou même une idée qu'on ne puisse ainsi rendre. Dans nos pays on a négligé cet art de parier sans se servir de mots; mais dans le midi de l'Europe ilestencoreflorissantaujourd'hui. — S'il est vrai, donc, qu'un seul regard en dise quelquefois autant que de longs discours, il est clair que nous poumons eu mainte circonstance éviter la peine que nous impose remploi du langage proprement dit. Néanmoins il ne faut pas oublier que oh\ heml chut! bah! sont tout aussi loin d'être des mots véritables, que les gestes ex- Ci) Saepe taccns vocem verbaquc vultus liabet :

Me specta nutusque mcos, vultumque loqaacem Excipc, furtivas etrefer ipse notas.

Verba superciliis siae voce loquentia dicam : Verba legam digitis, verba nolata mero.

Oyidk.

pressifs qui accompagnent généralement ces exclamations.

Quant aux étymologies qu'on prétend donner de certains mots qui seraient dérivés de simples interjections, elles ne reposent guère que sur des illusions analogues à celles que nous avons déjà signalées en parlant des onomatopées. On dit, par exemple, que l'idée du dégoût a son origine dans les deux sens de Todorat et du goût, probablement dansTodorat seul en premier lieu ; et Ion ajoute qu'en cherchant à repousser une mauvaise odeur^ nous sommes portés instinctivement à relever le nez, à expirer fortement Tair en avançant et en comprimant les lèvres, produisant par là un bruit qui est représenté par les interjections anglaises faugh 1 fohlfie! De cette interjection on propose de faire venir non-seulement les mots /î/M, ordure, et foui ^ sale, impur, mais aussi, en passant du dégoût physique à Taversion morale, l'anglais /?^(/, démon, l'aÛemand Feind. — Si cette théorie était fondée, il faudrait supposer que le mépris est surtout exprimé à l'aide d'un F aspiré, et en soufflant avec force à travers les lèvres entr ouvertes. Mais le fait est que fiend est un participe formé de la racine /fan, haïr (le gothique /f/a^i); et comme une muette aspirée en gothique répond toujours à une forte en sanscrit, la même racine ne pourrait pas avoir dans cette dernière langue sa force expressive. Effectivement cette racine existe en sanscrit sous la forme pîy , haïr, détruire. C'est ainsi que fricnd^ ami, est dérivé d'une racine que nous retrouvons dans le sanscrit prij réjouir (1). 11 ne reste plus qu'une seule

(1) La liste suivante d^interjections chinoises pourra oflirir au lecteur un certain intérêt :

remarque à faire sur ces deux théories de l'interjection et de lonomatopée, c'est que, si les éléments constitutifs du langage étaient ou de simples cris, ou des imitations des bruits de la nature, il serait difficile de comprendre pourquoi les bêtes ne posséderaient pas le langage. Non-seulement le perroquet , mais l'oiseau moqueur et beaucoup d'autres oiseaux, peuvent imiter avec une exactitude frappante les sons articulés et inarticulés; en outre, il n'est presque pas d'animal qui ne puisse faire entendre quelques interjections telles que hiss, béé, etc. 11 est manifeste également que, si la faculté d'avoir des idées générales est ce qui établit une parfaite distinction entre l'homme et la brute, un langage qui serait formé d'interjections ou par l'imitation des cris des animaux ne pourrait prétendre en aucune façon à être le signe extérieur de cette prérogative dis tinctive de l'homme. Tous les mots, sinon plus tard, au moins à leur création ( et c'est là le seul point qui nous intéresse), auraient été les signes de perceptions individuelles, et ne seraient arrivés que graduellement

hu, pour exprimer la surprise ;

fu, même sens;

tsai, pour exprimer l'admiration et i'approbation ;

i, pour exprimer la détresse

tsie, pour appeler ;

tsic tsie, pour exhorter ;

a'i, pour exprimer le mépris ;

u-hu, pour exprimer la douleur ;

shin-i, ah ! en vérité !

pu sin, hélas!

ngo, halte-là I

Beaucoup d'interjections ont été originairement des mots; c'est ain>; que hélas! est dérivé de lassus^ las^ fatigué, malheureux. Diez, Lexicon Etymologicunt, au mot Lasso.

NErVIÈ3IE LEÇON. 469

à exprimer des idées générales (1). Or une telle hypothèse est directement opposée au fait que nous révèle l'analyse du langage conduite d'après les principes de la philologie comparée. Nous avons vu effectivement que les racines composent le résidu donné parcelle analyse, et que chacune d'elles exprime une idée générale et non pas individuelle. Tous les noms contiennent un attribut par lequel étaient connus les objets qu'ils désignent.

Il y a un point depuis longtemps controversé parnf^i les philosophes, à savoir si le langage a eu son origine dans des appellations générales ou dans des noms propres (2). C'est la question du primum cogniium^ pour me servir du terme des écoles, et, en tâchant de l'approfondir, nous arriverons peut-être à découvrir la véritable nature de la racine, le primum appellatum.

Certains philosophes, parmi lesquels je citerai Locke, Condillac, Adam Smith, Brown, etavec quelques restrictions Dugald Stewart , soutiennent que tous les termes, dansleur acception originelle, expriment desobjets individuels. « Le choix de mots spéciaux , dit Adam Smith, pour designer des objets particuliers, c'est-à-dire la création de noms substantifs^ a dû être probablernent un des premiers actes par oii l'homme a débuté dans la formation du langage. Deux sauvages qui auraient été élevés loin de la société des hommes, et qui n'auraient jamais appris à parler^ commenceraient naturellement à composer un langage qui leur permît de se communiquer l'un à l'autre leurs besoins mutuels, en proférant certains sons toutes les fois qu'ils voudraient

(i) Pott, Etym. Forsc/i.y \\, 172.

2) Sir \V. Harailtoii, Lectures, H, p. 319.

désigner certains objets. Les choses seules qui leur seraient les plus familières, et qu'ils auraient le plus souvent occasion de nommer, recevraient d*abord des appellations spéciales. La caverne qui les abriterait contre les intempéries des saisons, l'arbre dont les fruits apaiseraient leur faim , la fontaine dont l'eau étancherait leur soif, seraient d'abord désignés par les mots cavenie^ arbre^ fontaine, ou par toute autre appellation qu'il leur plairait d'adopter dans ce jargon primitif. Plus tard , quand leur expérience s'étendrait , et qu'ils auraient l'occasiou de remarquer d'autres cavernes, d'autres arbres et d'autres fontaines, ils donneraient tout naturellement à chacun des nouveaux objets le nom par lequel ils avaient coutume d'exprimer l'objet semblable qui les avait frappés le premier, et dont le souvenir se présenterait alors vivement à leur mémoire... C'est de cette manière que les mots, après avoir été originairement des noms propres consacrés à des individus, deviennentdes noms communs et s'appliquent à un grand nombre. Un enfant qui commence à parler appelle papa ou maman toutes les personnes qu'il voit venir dans sa maison , et il applique ainsi à l'espèce tout entière les noms qu'on lui avait appris à donner à deux individus. J'ai connu un paysan qui ne savait pas le nom de la rivière qui coulait devant sa porte. C'était la rivière, disait-il, et il ne l'avait jamais entendu appeler autrement. Son expérience, à ce qu'il semble, ne lui avait fait connaître aucune autre rivière. Le mot rivière était donc évidemment pour lui un nom propre signifiant un seul objet; et si on lui avait fait voir un autre cours d'eau , nul doute qu'il ne l'eût immédiatement nommé une rivière.

«Si Dous pouvions supposer qu'un habitant des bords de la Tamise fût assez ignorant pour ne pas connaître le mot général fleuve^ et ne connût que le nom particulier Tamise^ n'appellerait-il pas une Tamiseioni autre fleuve qu'il verrait pour la première fois? D'ailleurs nous pouvons observer le fait inverse chez les hommes à qui le mot général est parfaitement connu. Un Anglais, décrivant un grand fleuve qu'il aurait vu en pays étranger, dirait tout naturellement que c'est une autre Tamise... C'est l'application du nom d'un individu à une grande multitude d'objets semblables qui rappellent par cette ressemblance Tidée de cet individu et de la dénomination qu'il a reçue, qui semble avoir suggéré l'établissement des classes et des catégories , que , dans le langage scolastique , on appelait gênera et species. »

La citation que nous venons de lire nous expose clairement une des manières de comprendre la formation de la pensée et du langage. D'autres philosophes, au contraire, soutiennent la contre-partie de ce système, et regardent les termes généraux comme constituant l'essence même du langage. « Les enfants, dit Leibniz (1), et ceux qui ne savent que peu là langue qu'ils veulent parler ou la matière dont ils veulent parler, se servent des termes généraux, comme chose, plante, animal, au lieu d'employer les termes propres qui leur manquent. Et il est sûr que tous les noms propres ou individuels ont été originairement appellatifs ou généraux. » Un peu après il ajoute (2) : « Ainsi, j'oserais dire que presque tous les mots sont

(1) Leibniz, Nouveaux Essais, liv. III, ch. i.

(2; Idem, ibid., c. in. Sir W. Hamilton, Lectures, II, p. 324.

originairement des termes généraux, parce qu'il arrivera fort rarement qu'on inventera un nom exprès sans raisons pour marquer un tel individu. On peut donc dire que les noms des individus étaient des noms d'espèces , qu'on donnait par excellence ou autrement à quelque individu ^ comme le nom de grosse tête à celui de toute la ville qui Tavait la plus grande ou qui était le plus considéré des grosses têtes qu on connaissait. »

Il peut sembler présomptueux à nous de vouloir nous faire l'arbitre d'une question sur laquelle des hommes tels que Leibniz et Adam Smith ont prononcé d'une manière si affirmative et si contraire. Mais il v a deux méthodes pour juger les philosophes qui nous ont précédés. Nous pouvons écarter tout simplement leurs opinions comme erronées, et n'en tenir aucun compte, toutes les fois qu'elles diffèrent des nôtres; el c'est là assurément la manière la moins satisfaisanté d'étudier l'histoire de la philosophie : ou bien, nous pouvons nous efforcer d'entrer entièrement dans la pensée de ces auteurs, de nous assimiler en quelque sorte leurs opinions et de les adopter au moins pour un temps, jusqu'à ce que nous découvrions le point de vue où chaque philosophe s'est placé pour observer les faits qu'il a étudiés, et que nous voyions nous-mêmes ces faits dans le jour sous lequel ils se sont présentés à ses regards. Nous trouverons alors qu'il y a dans les divers systèmes philosophiques beaucoup moins d'erreurs grossières qu'on ne le suppose communément, et nous comprendrons que rien n'est plus utile pour nous conduire à la connaissance exacte de la vérité qu'une

juste appréciation de Terreur à laquelle elle est mêlée. Or, dans la matière qui nous occupe, Adam Smith a évidemment raison de dire que la première caverne individuelle qui reçut cette appellation donna son nom à toutes les autres cavernes. C'est ainsi que tous les palais portent le nom de la première résidence impériale sur le mont Palatin, et que iown, après avoir désigné primitivement un simple enclos, est devenu en anglais Tappellation générale de toutes les villes. On néglige facilement les différences légères qui distinguent les cavernes, les villes et les palais divers, et le nom primitif se généralise de plus en pins à mesure qu'il est appliqué à des objets nouveaux. Tout cela est incontestable, et l'histoire de presque tous les sulir stantifs confirmerait pleinement cette théorie d'Adam Smith. Mais Leibniz est également dans le vrai lorsque, remontant au-delà de Tapparilion des noms tels que caverne, palais, etc., il nous explique comment ces noms ont pu être formés.

Reportons-nous à la langue d'où nous vient le mot caverne. Caverne se dit en latin antmm, cavea , spelunca. Or antnim a en réalité la même signification que mtermnn. Antar signifie en sanscrit entre et en dedans (I). Anirum a donc signifié originairement ce qui est au-dedans ou à Tintérieur soit de la terre, soit de toute autre chose. Il est donc évident que ce nom n'a pas pu être donné à une caverne particulière avant que Tesprit de l'homme eût conçu l'idée générale de l'existence au-dedans de quelque chose. Une fois cette idée générale conçue par l'esprit, et exprimée par la

il) Pott, Etymologische Forschungen, pp. 324 ctsniv.

474 rxçoifs sub la sciekcb du langage.

racine pronominale an ou antar^ l'origine de l'appellation devient très-claire et très-intelligible. Le creux du rocher où l'homme primitif pouvait se mettre à couvert de la pluie ou se défendre contre les attaques des bêtes sauvages, était appelé son dedam^ son miirum; et dès lors les cavité semblables, qu'elles fussent creusées dans la terre ou dans un arbre, devaient être designées par le même nom. En outre, la même idée générale devait donner naissance à d'autres noms : aussi voyons-nous que les entrailles étaient appelées en sanscrit antra (neutre), et en grec entera, originairement choses en dedans.

Passons maintenant à un autre nom de la caverne : cavea ou cavema. Ici encore Adam Smith aurait parfaitement raison de dire que ce nom , lorsqu'il fut donné pour la première fois, s'appliquait à une caverne particulière, et fut ensuite étendu à d'autres cavernes. Mais Leibniz ne serait pas moins fondé à soutenir que la première cavité n'avait pu être appelée cavea, avant que l'idée générale du creux eût été formée dans l'esprit et eût reçu son expression phonétique cav. Nous pouvons même pénétrer encore plus avant dans ces couches primitives de la pensée et du langage, car cavus ou creux est une idée secondaire et non pas primaire. Avant qu'une caverne reçût la dénomination de cavea, chose creuse, beaucoup d'autres choses creuses avaient passé sous les yeux de l'homme. D'où donc est venu le choix de la racine cav pour désigner une chose creuse ou un trou? De ce que cette cavité devait servir d'abord de lieu de sûreté, ou de protection, et d'abri où l'on serait à couvert ; et c'est pourquoi elle fut désignée par la racine An ou shf

ui exprimait l'idée de couvrir (1). L*idée générale de mvrir existait donc déjà dans l'esprit avant d'être ppliquée aux retraites dans les rochers ou dans les rbres, et c'est seulement quand eut été créée une Kpression générale pour suggérer l'idée d'un endroit ir, d'une retraite protectrice, que les cavernes en articulier purent être appelées cavea.

Une autre forme de cavus était koîlos, signifiant égaîment creux. La conception était originairement la léme : une cavité était appelée koîlon, parce qu'elle Brvait à mettre à couvert. Mais ce sens de koîlon ne irda pas à s'étendre, et ce mot désigna successivelent une caverne, une caverne voûtéç, une voûte, et nfin la voûte céleste qui semble recouvrir la terre 'œlum, ciel).

Telle est l'histoire de tous les substantifs. Ils ont m s exprimé originairement un seul des nombreux ttributs qui appartiennent à un même objet, et cet ttribut (que ce fût une qualité ou une action) était ^présenté nécessairement par une idée générale, l'abord le mot ainsi formé ne désignait que le seul el nique objet qui l'avait suggéré; mais il ne pouvait lanquer de s'étendre presque aussitôt à toute la classe ont cet objet semblait faire partie. Quand le mot rivus ut d'abord formé, nul doute qu'il ne désignât une ivière particulière, dont le nom était tiré de la racine u ou sfm, courir, à cause de son eau courante. Quel- [uefois, cependant, un mot signifiant rivière est resté omme nom propre d'un seul cours d'eau, sans jamais 'élever à la dignité d'un nom appellatif. Ainsi Rheniis,

(!) Benfey, Griech. fVurzel Lex., p. 6H. De ska ou ku viennent xûTc;et cûfiSy peau.

476 LEÇONS srn la sclE^'CE Dr i^kgage.

le Rhin, signifie une chose qui se meut, qui court; mais ce nom est resté attaché à un seul fleuve et ne s'emploie gu^ro pour en désigner d'autres il). Le Gange est le sanscrit Ganyâ, littéralement le Va-va; c'est le nom du fleuve sacré et aussi de plusieurs rivières moins importantes de l'Inde (2). L'Indus, le sanscrit Sind/tu, de syand, arroser, signifie Yirrigatfntr; toutefois, dans ce dernier cas, le nom propre n'a pas laissé de s'étendre, et il a pu être employé comme appellation de tout grand fleuve.

I^ question de l'origine de nos connaissances s'offre donc à nous sous un jour nouveau et parfaitement clair. Nous commençons réellement par connaître les idées générales, et c'est par elles que nous con- | naissons et que nous nommons ensuite les objets individuels auxquels il nous est possible d'attacher une idée générale. Ce n'est que dans une troisième phase de notre esprit que ces objets individuels, après a\oir été ainsi connus et nommés, viennent à leur tour à représenter des classes entières, et que leurs noms propres se changent en noms appellatifs (3). I

(1) Dans le comté de Somerset, on An^Helorre, les canaux qui M-rvent de déversoirs aux eaux trop aliondantes du distriel de Sedpemoor sont appeirs dans le pays « rhines, » de rallemand « lUnne, *>

[Il est prubalde que dans les noms de l'Arno, de l'Orne, de l'Arnoii \ et d'autres rivières de l'Europe, nous retrouvons encore la racin»» d»- | H/lin. cr. p. 710 de l'étude très intéressante quiî M. Albert RévilK' ;i publiée dans la HeKue des Deux- Mondes, 1*^ février i8(>4, sur hs ancêtres des Européens aux tenips anté historiques, Tr.]

(2) Le renseignement suivant m'a été envoyé d'Ecosse : a Pnsdu village deLarjL's, sur la côte de l'Ayi^shire, il y a une petite rivière qiir l'on appelle Gogo, La tradition locale est que ce nom provierU des paroles que prononçaient les Écossais (|uand, à la bataille de I^rg>, ils poussaient à la mer les soldats de Haco. »

(3) Sir William Hamilton [Lectures on Meiaphysics, II, p. 327,

Il y a daus le langage toute une philosophie pétrifiée. Ainsi, que nous examinions le plus ancien mot qui signifie nom, nous trouvons que c'est ndman en sanscrit, nomen en latin, et iiamo en gothique. Ce ndman est mis pour gnâman, lequel nous a été conservé dans le latin co-gnomen : on a laissé tomber le // dans ndman, de même que dans natus pour gnatus. Ndman dérive donc de la racine gnd, connaître, et à signifié originairement ce par quoi nous connaissons une chose. Et comment connaissons-nous les choses extérieures? Nous les apercevons par nos sens, mais nos sens ne nous instruisent de rien, si ce n'est des phénomènes qui les frappent dans les objets individuels seulement. Or la connaissance est quelque chose de plus que la sensation, que la perception, que le souvenir et que la comparaison. Il est vrai que nous faisons souvent abus des mots : nous disons qu'un chien connaît son maître, qu'un enfant à la mamelle connaît sa mère, sans que cela implique, dans notre pensée, rien autre chose qu'une simple reconnaissance. Mais reconnaître un objet n'équivaut assurément pas à le connaître. A parler avec justesse, nous ne connaissons que ce que nous pouvons comprendre, soit en totalité, soit en partie, sousune idée plus générale.

adopte une théorie intermédiaire entre celle d'Adam Smith et celle de Leibniz : « Comme notre entendement^ dit-il^ procède du confus au distinct^ du vague au défini^ ainsi^ dans la bouche des enfants^ le langage n'exprime d'abord ni ce qui est absolument général, ni ce qui est nettement individuel : il n'exprime que le vague et le confus, desquels ou déduit l'universel au moyen de la généralisation, et le simple et le particulier au moyen de l'individualisation. » Ou peut lire d'autres observations sur ce même sujet dans la lÀterary Ga- ;;c//e, 1801, p. 173.

Nous disons alors que nous avons, non pas la perception, mais la conception d'une chose, ou que nov en avons une idée générale. Les faits de la nature sont perçus par nos sens : les pensées de la nature, pour emprunter une expression d'Oersted, ne peuvent êlre conçues que par notre raison seule (1). La base première de cette connaissance vraie, c'est une faculté de notre esprit, plus humble en apparence que certaines autres, mais qui sépare à tout jamais rhomme des autres animaux : la puissance de nommer les choses. ou de faire que les choses puissent être connues. Nommer, c'est classer, c'est-à-dire c'est ranger les faits individuels sous des faits généraux; et tout ce que nous connaissons, soit par notre propre expérieuce, soit par la science, nous ne le connaissons qu'à Taide de nos idées générales. Les autres animaux ont la sensation, la perception, la mémoire, et, en un certain sens, rintelligence; mais chez les bêtes toutes ces facultés ne s'exercent que sur des objets individuels.

(\) «Nous recevons par exemple l'impression de la chute d'une grande masse d*eau, qui descend toujours de la même hauteur et avec la même difficulté. Les (gouttes d'eau qui jaillissent dans tous les s^'os la formation de l'écume, le fracas de lachute et le bruissement des flot5, sont autant de phénomènes qui sont produits par l'action constante des mêmes causes, et qui, par conséquent, sont toujours les mêmes. L'impression que tout cela produit sur nous est sans doute d'abord ressentie comme multiple, mais elle finit bientôt par ne donner qu'une impression collective, ou, en d'autres termes, toutes ces impression^ isolées et diverses se présentent à nous, dans leur ensemble^ coniuie Tœuvre d'une grande activité physi(|ue dont le caractère est déterminé par la nature spéciale du lieu. Nous pouvons peut-être, jusqu'à plus ample informé^ appeler pensées de la nature tout ce qui, dans les phénomènes naturels, a un caractère fixe. » Oersted, Esprit dans la nature, p. i;)2.

NEUVIÈBIE LEÇON. 479

L'homme a la sensation, la perception, la mémoire, Tintelligence et la raison; et c'est sa raison seule qui conçoit lés idées générales (1).

La raison ne nous élève pas seulement d'un degré au-dessus de la brute : elle fait que nous appartenons à un monde différent. Nous pouvons analyser et étudier les phénomènes divers de notre vie animale, et sentir que nos sensations, nos perceptions, notre mémoire et notre intelligence font partie de nous* mêmes, mais qu'elles ne constituent pas notre être intime et impérissable. Nos sens, notre mémoire et notre intelligence sont comme les lentilles d'un télescope ; mais il y a un œil qui, à travers tout cela, regarde les réalités du monde extérieur : c'est notre âme raisonnable et consciente, puissance aussi distincte de nos facultés percevantes que le soleil est distinct du monde qu'il remplit de lumière et de vivifiante chaleur.

A la ligne même de séparation entre l'homme et les bêtes, là où le premier éclair de la raison révèle la lumière qui est en nous, nous voyons la genèse véritahle du langage. Analysez le mot que vous voudrez, et vous trouverez qu'il exprime une idée générale appartenant à l'individu que le mot désigne. Que signiBe lunel — Celle qui luit. Que signifie le mot anglais moonl — ^ Le mesureur (2). L^ancienne appellation des

(1) « Ce qui trompe l'homme, c'est quMl voit faire aux bètes plusieurs des choses qu*il fait, et qu'il ne voit pas que, dans ces choses-là même, les bètes ne mettent qu'une intelligence grossière, bornée^ et qu*il met, lui^ une intelligence doublée d'esprit, n — Flourens^ de la Raison, etc., p^ 73.

(2) Voir Première Leçon, p. 7.

480 LEÇONS SLR LA SClii:^XK DU LANGAGE.

animaux, tels que les vaches et les moutons, était pm. en sanscrit, en XdXinpecus^ et signiGait ceux qui pausent. Le nom animal est de formation plus récente, et dérive de anima^ âme. Ce mot anima lui-même signifiait originairement souffle ou respiration, étant dérivé de la racine an^ souffler, qui nous a donné anilay venl, en sanscrit, et anemosy vent, eu grec : de même sjfiri' tus, esprit, vient de spirare, respirer. L'anglais ghost. esprit, Tallemand Geist^ a été formé d'après la même conception, et vient de la racine qui nous a donné gust, coup de vent, yeast^ levure, ferment, gas^ gaz, el même les geysers de l'Islande d'où l'eau bouillante jaillit avec sifTlement. Soul^ âme, est le gothique ^cala^ qui est évidemment apparenté à un autre mot gothique^ saivs^ la mer (1). Saivs venant de la racine si ou siVy d'où est venu également le grec seioj agiter, signifiait donc Teau agitée, par opposition à l'eau stagnante ou courante. Par conséquent, le nom dt? saivala nous indique que les Teutons se représentèrent originairement Tâme humaine comme une mer qui s'agite en nous, se soulevant et retombant avec chaque mouvement de la poitrine, et reflétant le ciel et la terre dans le miroir des yeux.

L'amour se dit en sanscrit smara , qui est dérivé de smar, se souvenir ; et il est possible que cette même racine nous ait donné l'allemand schmerz^ douleur, ef ranglais smart (2).

Si le serpent est appelé en sanscrit sarpa^ c'est qu'où l'avait rangé sous l'idée générale de ramper, laquelle était exprimée par le mot srip. Mais le serpent était

(1) Hcvsc, System der Sprachtvissensc/iafi, p. 97.

(2) Pult, Ett/m. For$ch,y II, 2î)0.

aussi appelé en sanscrit ahi^ en grec echis ou echidna^ en latin anguis. Ce nom est dérivé d'une racine et d'une idée toutes différentes : la racine en est en sanscrit ah ou amh^ qui signifie comprimer, étouffer, étrangler. Ici, la marque distinctive qui fit donner au serpent le nom que nous rappelons , fut Thabitude qu'il a d'étouffer sa proie; et ahi désigna le serpent, en exprimant l'idée générale de l'animal qui étouffe. C'est une curieuse racine que cette racine amh, et qui subsiste encore dans plusieurs mots modernes; et elle mérite que nous nous y arrêtions un moment. Nous la trouvons en latin dans ango^ anœi^ aiictum, étrangler; dans angina, angine (i) ; et dans angor^ suffocation. Angor n'a pas seulement signifié esquinancie ou suffocation : en passant du sens physique au sens moral, ce mot a exprimé aussi l'anxiété ou l'angoisse. De cette même source sont issus les deux adjectifs angus^ tus, étroit, resserré, et atixiusy inquiet. En grec, notre racine a conservé son sens naturel et propre dans eggys, près , et dans echis, serpent, vipère : mais, en sanscrit, elle a été employée au figuré, et a été choisie avec une extrême justesse pour rendre de la manière la plus vive et la plus saisissante l'idée du péché. Certes le mal s'est présenté à l'esprit humain sous des aspects bien divers, et les dénominations qu'il a reçues sont fort nombreuses; mais aucune d'elles n'est aussi expressive que celles qui dérivent de la racine aihh^

{\) Le mot anglais, quinsy, esquinancie ou angine, nous offre un exemple frappant des ravages de l'altération phonétique. Dans le mot moderne, la racine anh a complètement disparu; mais elle s'y trouvait originairement, car quinsy est le grec xavà^x^, étranglement de chien. Voyez Richardson's Dictionar}, s. v. Quinancy»

482 LEÇONS SUR LA SaENCE DU LANGAGE.

étouffer, étrangler. Amhas en sanscrit signifie le péché, mais son sens primitif fut étranglement, la conscience du péché étant comme l'étreinte de l'assassin étranglant sa victime. Ceux à qui il a été donné de contempler le groupe de Laocoon et ses fils enlacés des replis des deux serpents et se tordant sous leur étreinte terrible, ont vu devant leurs yeux ce que voyaient dans leur esprit les hommes primitifs qui appelèrent le péché amhas ^ l'étrangleur. Le mot œ/iihas est le même que le grec agos^ péché, souillure. La racine ah a donné en gothique agis^ crainte, et en anglais awey terreur, et ug dans ngljfj laid. Le français angoisse et l'italien angoscia sont des corruptions du latin angusticBj lieu resserré (1).

Comment ces premiers penseurs, ces premiers créateurs du langage ont-ils distingué l'homme des autres animaux? Quelle idée générale ont-ils rattachée à la première conception qu'ils ont eue de leur propit» identité? Le mot latin homo^ homme (qui s'est réduit à la forme on dans 07i dit) y dérive de la racine qui nous a donné humus, sol, et huriulis, humble. Homo signifie donc celui qui a été formé du limon de la terre (2).

Une autre antique appellation de l'homme était le sanscrit marta (3), le grec brotos, le latin mortalix (dérivé secondaire), notre mortel. Marta signifie celui qui meurt ; et c'est un fait curieux à relever qu'aloi's que tout dans la nature changeait sans cesse, se ilé-

(!) KuhD, Zeitschrifty \, «52, 3od.

(2) Le j?rec x*f^*îj It* zcnd »em, le lithuanien zeme et zmenes, hofnines. Voir Bopp, Glossarium sanscritum^ à ce mot.

(3) Voir Windischmann, ForUchritt der Sprachenkunde, p. 23.

trissait et mourait, ce nom de mortel ait été choisi comme appellation distinctive de l'homme. Si ces poètes des premiers âges se sont appelés mortels, c'est qu'apparemment ils croyaient à l'existence d'autres êtres à qui ils attribuaient l'immortalité.

11 y a un troisième nom qui désigne l'homme en l'appelant le penseur; et ce nom, qui est le titre véritable de notre race, nous le trouvons encore dans le mot anglais man. Ma en sanscrit signifie mesurer; de là on a tiré la racine dérivée man^ penser, laquelle à son tour a donné le substantif sanscrit manu, qui signiGa d'abord le penseur, et puis l'homme. Dans le sanscrit moderne nous rencontrons d'autres dérivés, tels que mânava^ mânusha, manushya^ qui ont tous la même signification. En gothique nous trouvons man et mannisks^ qui sont devenus dans l'allemand mo^ deme mann et mensch.

Il y a eu bien d'autres noms pour exprimer l'homme, de même qu'il y a eu une foule d'appellations diverses pour toutes choses dans les langues primitives. Chaque trait d'un objet quelconque, qui frappait les premiers nomenclateurs comme particulièrement caractéristique, pouvait leur fournir pour cet objet un nom nouveau.

Ainsi les dictionnaires sanscrits ordinaires nous donnent cinq mots pour main, onze mots pour lumière, quinze pour nuage, vingt pour lune, vingt-six pour le verbe faire, trente -trois pour carnage, trente7cinq pour feu, trente-sept pour soleil (1).

On pouvait appeler le soleil « l'éclatant, l'ardent^ le

(1) f. Yates, Sanskrit Grammar, p. i8.

laquelle ils empruntent leur force significative; cette découverte a été de la plus haute importance pour la science du langage. On savait déjà que le langage est la prérogative caractéristique de Thomme; on savait aussi que la faculté de former des idées générales est ce qui établit une distinction absolue entre l'homme et les bêtes : mais qu'il existât une connexité si complète entre ces deux faits qu'ils ne sont en réalité qu'un seul et unique fait envisagé sous deux faces différentes, voilà ce que Ton ignorait tant qu'on n'eut pas compris que le langage a été formé de racines et non pas composé avec des onomatopées ou des interjections. Toutefois ce qui a échappé à nos philosophes modernes avait sans doute frappé les créateurs du langage, car en grec le langage se dit logos^ qui signifie aussi la raison, et alogon fut adopté comme le terme propre pour désigner la brute. Aucun animal ne pense, et aucun animal ne parle, excepté l'homme seul. Le langage et la pensée ne se peuvent séparer. La pensée sans les mots n'est rien ; les mots sans la pensée no sont que de vains bruits. Penser, c'est parler tout bas; parler, c'est penser tout haut. Le mot, c'est la pensée revêtue d'un corps.

Et maintenant il ne me reste plus que quelques instants pour résoudre le dernier problème que nous présente notre science, à savoir : comment le son peutil exprimer la pensée? Comment les racines sont-elles devenues les signes d'idées générales? Comment l'idée abstraite de mesurer a-t-elle été exprimée par mây et celle de penser par man ? Comment la racine gâ estelle venue à signifier aller , et comment les racines sthâ, sad^ dâ, mar, car et kar ont-elles pu signifier res-

486 LEÇONS SUR LA SCIENCE hV LANGAGE.

pectivement se tenir debout, s'asseoir, donner, mourir, marcher et faire?

Je tâcherai de répondre à ces questions le plus brièvement possible. Les quatre ou cinq cents racines qui nous restent, après l'analyse la plus minutieuse, comme éléments constitutifs des différentes familles de langues, ne sont ni des interjections ni des onomatopées. Ce sont des types phonétiques produits par une puissance inhérente à l'esprit humain. Ces racines out été créées par la nature, comme dirait Platon; mais avec le même Platon nous nous hâtons d'ajouter que par la tiature nous entendons la main de Dieu (1).

Il y a dans |c monde physique une loi presque universelle : tout ce qui est frappé résonne. Chaque substance rend un son particulier. Nous pouvons reconnaître la pureté plus ou moins grande, la composition plus ou moins parfaite des métaux, à leurs vibrations, à la réponse qu'ils nous donnent. L'or ne sonne pas comme l'étain ; le bois ne sonne pas comme la pierre; et des sons différents sont produits par différentes percussions. Cette même loi atteint également Thomme, la plus délicatement organisée de toutes les œuvres de la nature (2). L'homme rend aussi des sons : dans son

(2) Cette vue fut proposée, il y a bien des années, par M. Heyso, dans les leçons qu'il donna à Berlin, et qui, depuis sa mort, ont étt* publiées avec un soin relijrieux par un de ses élèves, le docteur Stointhal. Il va sans dire (|ue rien n'est plus loin de notre pensée que de prétendre donner le fait de la sonorité des corps comme ani^ explication de l'origine du langage, ou de vouloir nous en servir autrement que comme d'une comparaison ou d'une image qui fasse mieux comprendre comment le langage a pu être pnxluit. La faculté particulière à l'homme primitif, au moyen de laquelle chaque impression du dehors avait son écho dans l'âme humaine et y recevait son ex-

Stat primitif et parfait il n'était pas seulement doué de [a puissance de traduire ses perceptions par des onomatopées, ni, ainsi que le font les bétes, d'exprimer ies sensations par des cris. Il possédait en outre la faculté de donner une expression articulée aux conceptions de sa raison. Cette faculté, il ne se Tétait pas ionnée à lui-même. C'était un instinct, un instinct mental aussi irrésistible que tout autre. En tant qu'il Bi été produit par cet instinct, le langage appartient clairement au domaine de la nature. Mais Tbomme perd ses instincts à mesure qu'ils lui deviennent inutiles, et ses sens s'atrophient dès qu'ils cessent d'être exercés. Ainsi la faculté créatrice qui donna une expression articulée à toutes les conceptions de notre esprit lors de leur première éclosion, cette faculté, dis-je, disparut sitôt qu'elle fut dénuée d'objet.

Des spéculations de cette espèce peuvent avoir quelque valeur, mais je n'aimerais pas à eu assumer la responsabilité, car nous n'avons pas le droit de présenter de vagues analogies comme une solution du problème de l'origine des racines. S'il- y a quelque vérité dan^ les résultats auxquels nous sommes arrivés après une analyse soigneuse de tous les faits qui s'offraient à nous, après des recherches commencées sans parti pris, tout ce que nous avons le droit d'affirmer est que le langage débute par des racines, et que ces

pression phonrtiquo, doit (Hre acrcptée comme un fait primordial, au-delà duquel il n'y a pas à remonter. Nous ne pouvons pas douter que cette faculté n'ait réellement existé, puisque les effets en subsistent encore aujourd'hui. Toutefois les analogies qui peuvent exister entre notre âme et le monde matériel ne sont pas à négliger et méritent d'Aire observées de plus près.

racines ne sont ni plus ni moins que des types phonétiques ou des sons typiques. Ce qu'il y a au delà n'esl plus, ou 9 pour suivre Tordre historique, n'est pas encore du langage, quelque intérêt que ces éléments primordiaux puissent avoir pour les recherches psychologiques. Mais tout ce qui existe dans le langage réel n'est autre chose que des tiges sorties de ces racines. Les mots sont des épreuves tirées au moyen de ces moules phonétiques et variées en diverses manières; ce sont, si vous l'aimez mieux, des variétés et des modifications, parfaitement intelligibles dans leur structure, de ces sons typiques en lesquels nous avons reconnu, guidés par d'infaillibles expériences, ce qu'il y a au fond de tout langage humain, les corps simples qui résistent à toute décomposition.

Aux premiers âges de l'humanité, le nombre de ces types phofiétiques a dû être presque infini : c'est seulement peu à peu et au moyen de ce procédé d'élimination naturelle dont l'histoire primitive des mots nous fournit un autre exemple, que les groupes de racines plus ou moins synonymes se sont réduits à un seul type déterminé. Loin de dériver toutes les langues de neuf racines, avec le docteur Murray (I), ou d'une seule racine, ainsi qu'a prétendu le faire le docteur Schmidt (2), nous devons supposer que l'élection définitive des éléments radicaux du langage fut précédée d'une période de végétation luxuriante, premier prin-

({) Les racines primitives auraient été, au dire du docteur Murra>. ag, bag, dwag, cwag, lag^ mag, nag, rag, swag.

(2) Curtius, Griechische Etymologie, p. i3. — Le docteur Schmiiit dérive tous les mots grecs de la racine e, et tous les moU latins du radical hi.

temps du parler humain auquel devaient succéder tant i'automnes.

Avec ce procédé de l'élimination ou de l'adoption ie certaines racines à l'exclusion des autres, l'élément historique entre dans la science du langage. Tout primitif que soit le chinois en comparaison des langues agglutinantes et des langues à flexions, il est manifeste que ses racines ou mots ont traversé une longue période pendant laquelle ils ont cherché, si Ton peut ainsi parler, à s'étouffer et à se remplacer l'un l'autre. Le rôle de la tradition est évident même dans le chinois. La règle d'après laquelle, dans une proposition simple, le premier mot est le sujet, le second mot est le verbe, et le troisième mot est l'attribut ou le régime, est une règle traditionnelle. C'est la tradition qui donne à 7igo ^in la signification de « mauvais homme », et à //in ngo celle de « l'homme est mauvais. » Les Chinois eux-mêmes distinguent entre les racines /)/«Vi^^ et les racines vides (1), les premières étant attributives, les autres répondant à nos particules qui modifient le sens des racines pleines et déterminent leurs rapports entre elles. Ce n'est que par la tradition que des racines deviennent vides. Dans l'origine toutes les racines, soit attributives, soit démonstratives, ont été pleines^ et puisqu'il y a en chinois des mots vides qu'il n'est pas possible de faire remonter iux mots pleins qui furent leurs prototypes, nous devons en conclure que le chinois, même dans sa forme la plus archaïque, avait déjà traversé différentes époques de développement. Les commentateurs chinois

(\) Endiicher. Chinesische Grammatik^ p. 163.

admettent que tous les mots vides ont été primitivement des mots pleins, de même que les grammairiens indiens reconnaissent que tout ce qui est aujourd'hui formel dans la grammaire a commencé par être indépendant et substantiel. Mais nous ne pouvons fonder ce principe général que sur des preuves partielles, et il faut nous attendre à rencontrer autant d'étymologies de pure fantaisie en chinois qu'en sanscrit. Cet autre fait, qu'en chinois on ne peut plus employer indifféremment toutes les racines comme substantifs, comme verbes et comme adjectifs, nous prouve aussi que, même dans cet état^ le plus primitif qui nous soit connu, le langage présuppose encore un développement antérieur. Fi^ signifie père, mu mhve^ fu-mu^ rents; mais ni fu ni mu ne sont jamais employés comme racines dans leur acception originelle et attributive. Quoi qu'il en soit, la preuve la plus convaincante des phases diverses qu'a dû traverser même une langue aussi primitive que le chinois, nous est fournie par le nombre comparativement restreint de ses racines et par la signification précise et déterminée qui est attachée à chacune d'elles, — résultat qui n'a pu être donné que par cette longue lutte entre les mots que nous avons déjà décrite en empruntant une comparaison à l'histoire naturelle.

Bien qu'il nous soit impossible d'attribuer uniquement à Topération de la nature ou de nos instincts naturels ce triage des racines et surtout la combinaison subséquente des racines conservées, nous sommes encore moins fondés à supposer que ces faits furent produits par un art réfléchi et prémédité, comme l'ont été, par exemple, les tableaux de Raphaël ou les sym-

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phonies de Beethoven. Élant données deux racines, dont l'une signifie voler ou oiseau, et dont l'autre signifie tas ou quantité, la réunion de ces deux racines pour exprimer plusieurs oiseaux est un effet naturel de la puissance synthétique de l'esprit humain, ou (pour laisser de côté ce terme psychologique) de la puissance qui nous permet de combiner deux ou plusieurs choses ensemble. Certains philosophes prétendent, il est vrai, que cette explication n'en est pas une, et que le véritable mystère à éclaircir est de savoir comment notre esprit peut former une synthèse, ou concevoir plusieui's choses comme n'en faisant qu'une seule : ils entrent alors dans des profondeurs oii nous ne pouvons les suivre. D'autres philosophes s'imaginent que cette combinaison des racines par laquelle ont été formées les langues agglutinantes et les langues à flexions, a été, de même que la première formation des racines, l'effet d'un instinct naturel. Ainsi M. Heyse soutenait que « la philosophie doit expliquer les différentes formes de développement que nous observons dans les langues humaines comme étant des évolutions nécessaires, qui ont leur raison d'être dans l'essence même du langage )> (1). C'est là une profonde erreur. Nous pouvons suivre des yepx le développementdulangage, et nous pouvons comprendre et expliquer tout ce qui résulte de ce développement : mais nous ne saurions prétendre prouver que tout ce qui existe dans le langage y existe nécessairement et n'aurait pas pu revêtir une forme différente.

Quand nous avons, comme en chinois, deux mots

(1) System der Sprachwissenschaft y p. 61.

tels que kiai et tu^ signifiant tous deux tas^ assemblée, quantité, nous pouvons parfaitement comprendre qoe l'on se soit servi de l'un ou de l'autre de ces mots pour former le pluriel : mais si Tun des deux est adopté par l'usage et devient traditionnel, tandis que l'autre tombe en désuétude, nous pouvons alors enregistrer ce fait comme un fait historique, mais il D\a pas de philosophie au monde qui puisse eu démontrer l'absolue nécessité. 11 nous est également facile de comprendre qu'avec deux racines telles que kvo, empire, et ctmg, milieu, les Chinois aient formé ce que nous appelons un locatif, kûo cung, dans l'empire : mais dire que c'était là la seule manière d'exprimer cette conception, c'est mettre en avant une assertion que contredisent les faits et la raison.

Nous avons vu (1) les différentes manières de former le futur. Elles sont toutes au même degré intelligibles et possibles; mais aucune d'elles n'est inévitable et nécessaire. En chinois yao signifie vouloir, et ngo\^ : ngo yao signifie donc je veux. La même racine '^aô ajoutée à Hin aller, nous donne ngd yao km, je veux aller, le premier germe des futurs anglais. Soutenir que ngo yao Uiu était la forme nécessaire du futur en chinois, ce serait introduire dans le langage un fatalisme qui ne repose sur aucun fondement. La construction du langage ne ressemble pas à celle des cellules d'une ruche, ni à la construction d'un édifice élevé par un architecte humain. Le langage est l'effet de causes innombrables agissant toutes conformément à certaines lois, et laissant à la fin le produit de leurs

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Drces combinées débarrassé de tout ce qui était superflu ou inutile. Depuis la j uxtaposition primitive de eux mots comme §in homme et kiai beaucoup, pour 3rmer le pluriel §in kiai^ jusqu'à la grammaire si pariite du sanscrit et du grec, tout s'explique dans le engage comme résultant des deux principes de déveoppement que nous avons étudiés dans notre seconde eçon. La formation des racines est l'œuvre de la naure; ce qui suit ce.tte formation est l'œuvre de l'homme onsidéré non pas comme agent individuel et libre , nais comme agent collectif et modérateur.

Je suis bien loin de dire que l'on soit parvenu à ixpliquer toutes les formes du grec ou du sanscrit. 11 ' a dans ces langues comme dans toutes les autres ceraines formes qui ont résisté jusqu'à présent à toutes es analyses; et il est plusieurs procédés grammaticaux, els que l'augment en grec, le changement des voyelles m hébreu, l'inflexion (Umlaui) et la déflexion [Ablaut) [ans les dialectes teutoniques, qui nous feraient pres- [ue supposer que le langage admet des distinctions de >ure euphonie lesquelles répondent à des distinctions rès-réelles et palpables de la pensée. Pourtant une elle supposition n'est fondée sur aucune induction égitime. 11 peut nous sembler impossible d'expliquer K)urquoi l'allemand bruder fait brader au pluriel, ou K)urquoi brethren est le pluriel de l'anglais brother^ rère. Mais ce qui est inexplicable et en apparence irtifîciel dans nos langues modernes, devient intelligible dès que nous étudions ces langues à des époques )lus primitives. Ce changement de 2/ en ù que nous ivons observé dans bruder, bruder, n'a pas été intenionnel; encore moins fut-il introduit pour exprimer

la pluralité. C'a été un changement phonétique dû à l'influence d'un i ou d'un/ (I) qui existait réellement dans la dernière syllabe et qui a réagi régulièrement sur la voyelle de la syllabe précédente : ici donc l'effet a subsisté après que la cause elle-même eut disparu. Par une fausse analogie, un pareil changement, parfaitement régulier dans une certaine classe de mots, peut s'étendre à d'autres mots où rien ne le justifie ; et alors il peut sembler que l'on ait voulu exprimer un changement grammatical au moyen d'un changement arbitraire de voyelles. Mais la philologie comparée peut suivre le langage jusque dans ces recoins obscurs, et découvrir la raison de ce qui a été en réalité une méprise et une faute.

Il semble difficile de croire que l'augment en grec ait eu originairement une existence indépendante et substantielle; cependant toutes les analogies nous le font présumer. Supposé que l'anglais n'eût jamais été écrit avant le quatomème siècle, nous trouverions que dans certains cas le temps passé était exprimé à l'aide d'un a bref. Wycliffe prononçait et écrivait / knowlech to a felid and seid thus (2), au lieu de l'anglais moderne / acknowledge to hâve felt and said thus, je reconnais avoir pensé et parlé ainsi. Aujourd'hui encoi'e , dans certaines parties de l'Angleterre, le peuple dit de même / should a done it^ pour / should hâve dom ity j'aurais dû le faire. Dans quelques vieux livi-es anglais cet a et le verbe qui le suit sont imprimés comme ne faisant qu'un seul mot, si bien qu'une grammaire

(1) Schlcichcr, Deutsche Sprache, p. i44.

(2) Marsh, p. 388.

anglaise faite d après ces éditions anciennes nous donnerait to afallen comme infinitif passé du verbe to fall. Je n'ai pas besoin de faire remarquer qu'il ne peut pas être question dans ma pensée d'établir aucune connexion entre cet a qui est une contraction du verbe io have^ et l'augment qui est placé devant les temps passés en grec, Je veux seulement dire que si jusqu'à présent on n'a pu trouver aucune explication satisfaisante de l'origine de l'augment en grec, ce n'est pas une raison pour désespérer d'en trouver une jamais, ou pour admettre que l'augment ne soit autre chose qu'une voyelle que l'on serait convenu de placer devant certains temps des verbes, comme signe conventionnel pour exprimer le passé.

Si nos inductions peuvent avoir quelque portée, nous sommes assurément autorisés à croire que des lois dont on a constaté l'opération dans un si grand nombre de cas et jusque dans les faits qui semblaient les moins soumis à leur influence, régissent tout le domaine du langage. 11 n'est pas besoin d'interventiop surnaturelle ni de conventions entre les sages pour rendre compte des réalités du parler humain. Tout ce qui est formel dans le langage est le produit de combinaisons rationnelles; tout ce qui ^?X substantiel, tout ce que nous avons appelé racines attributives, est le produit d'un instinct mental, d'une puissance innée qui ne se révèle plus à nous directement et ne se laisse plus guère étudier que dans ses effets. Dans l'étonnante fécondité de la première émission des sons instinctifs et naturels, et dans le triage différent de ces racines que firent ensuite différentes tribus, nous pouvons trouver l'explication la plus complète de la diver-

j'ai pu exciter, même sans la satisfaire, la curiosité des personnes qui m'ont fait l'honneur de suivre ces leçons, et si je leur ai inspiré le désir d'étudier de plus près les couches diverses dont est composé notre langage et d'analyser les éléments dont est formé le granit de nos pensées.

LEQCWS SUR LA SCIUCCE DU LAKGAOE.

TABLBAU GÉRtÂLOGIQUB DE U FAMILLE DES LANGUES SÉMITIQUES.

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