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IV. Ils sont en complète contradiction avec la thèse [de Ricardo, qui basait toute sa théorie des profits sur la baisse des salaires. Si sa thèse était Justifiée, les profits seraient d'autant plus grands que les ouvriers seraient plus misérables, et les plus riches manufacturiers devraient se trouver dans les pays les plus pauvres.
Pour que la thèse de Ricardo fût juste, il faudrait trois conditions : que les capitaux fixes sur lesquels s'exerce l'effort de l'homme conservassent toujours un degré constant de puissance ; que les matières premières et les produits ne subissent jamais ni hausse ni baisse ; que l'échange et le crédit eussent à tout jamais et en tout lieu des procédés invariables.
Or, tous les éléments du prix, au point de vue de la fabrication comme au point de vue de la vente, peuvent subir les plus grandes variations sans que le taux du salaire éprouve des altérations proportionnées.
Le tableau suivant indique les variations de prix du fer, en onze années , beaucoup plus considérables que celles des salaires.
Prix moyen par tonne.
Salaires des puddleurs.
liv. s.
. . . Il 8 . . . 10 18 . . . 7 10 . . . 1 17
(Voir graphique 57.)
Le graphique 57, qui montre les divers éléments dont s'est composé, à diverses époques, le prix de revient d'une tonne de fer, démontre également que les variations du taux des salaires n'ont pu avoir jusqu'à présent qu'une très faible influence sur les prix des marchandises.
xNous voyons cependant répéter tous les jours l'erreur de Ricardo : M. Jacqmin, directeur de la compagnie de l'Est, déclare que « la dépense d'un train dépend uniquement du taux des salaires et que, le jour où les salaires auraient doublé, le prix de revient d'un train serait également doublé, la recette restant stationnaire ».
Et le prix de la houille n'est-il donc rien dans le prix d'un
salaires ^e» puddleura par tcnne de f^p
Graph. 57. —Variation» du prix du fer et du taux des salaires.
Ol 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100
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Graph. 58.— Prix de revient d'une tonne de fer en Angleterre
(d'après Brassey, p. 316).
train? et le prix du fer? et le prix des machines? et le prix d'établissement de la voie? et le prix de manutention des marchandises, qui peut se faire à Taide d'appareils mécaniques plus ou moins perfectionnés? Et l'organisation administrative, qui peut faire varier du simple au double les frais d'une grande compagnie? Et l'effet utile du train voyageant à plein chargement comparé à celui du train voyageant à vide? N'est-ce rien, tout cela?
M. Brassey a décomposé la part qui revient à chaque élément dans la production d'une tonne de fer : charbon, minerai, main-d'œuvre, frais divers; les variations de quotient du travail sont insignifiantes relativement à celles du minerai et du charbon. (Graphique 58.)
Cependant on entend répéter sur tous les tons, dans tous les pays, la théorie de Ricardo. Pour la plupart même, c'est un lieu commun anonyme qui a la puissance d'un axiome, un article de foi qui n'est pas à démontrer.
Le chef du socialisme religieux en Allemagne, le fougueux évoque de Mayence, M. de Kelteler, s'est écrié un jour : «.Quel est l'effet de cette liberté commerciale entre les nations, si ce n'est de soumettre industriellement les diverses contrées au pays où les salaires sont le plus bas? » Au mois de février 1883, un certain nombre de négociants et d'industriels français présentèrent, au Président de la République, une . adresse dans laquelle ils se plaignaient de beaucoup de choses et, entre autres, de la hausse des salaires. Ces préjugés sont partagés par beaucoup de personnes qui ne les avouent pas.
Quelle est donc l'influence des salaires sur le coût de la production ?
Ceux qui gémissent sur l'élévation des salaires oublient de se poser cette simple question :
— Qu'est-ce qu'un haut salaire? Qu'est-ce qu'un salaire bas? '
Si, comme ils le prétendent, l'élévation des salaires est une cause de ruine, les pays où les salaires sont les plus bas de-
Traient être les plus prospères. Ce n'est point l'Angleterre qui devrait être une grande nation manufacturière, mais laRosde. Pourquoi eux-mêmes, au lieu de faire travailler à Paris ou dans certains grands centres manufacturiers, ne vont-ils pas porter leurs manufactures en Basse-Bretagne où les salaires sont encore bas? Pourquoi n'émigrent-ils pas en Espagne ou dans la Galabre? Ils y trouveront des salaires peu élevés.
En même temps Us y trouveront des ouvriers travaillant plus longtemps qu'en Angleterre et en France. Les Allemands, dans les filatures, travaillent 90 heures par semaine, les Anglais 60 et même 56. Les manufactures russes travaillent 150 heures par semaine et payent moins cher leurs ouvriers. Ce sont donc celles-ci qui devraient avoir la suprématie.
L'ouvrier fiiateur gagne 25, 30, 37 francs par semaine en Angleterre, 15 fhincs en Allemagne.
La supériorité est donc assurée à cette dernière, d'après la théorie de l'adresse des négociants firançais. Cependant les dépenses de la main-d'œuvre sont de 24 pour 100 plus élevées par broche en Allemagne qu'en Angleterre. Les salaires sont plus ba3 en France qu'en Angleterre ; or voici, d'après les enquêtes anglaises, la différence du prix de revient par semaine entre les deux pays pour 100 000 broches: France, 60 liv. si.; Angleterre, 41 liv. st.
Pourquoi ? Manchester est situé près de Liverpool, qui est le plus grand entrepôt de coton du monde; c'est le marché régulateur des prix en Europe ; c'est là par conséquent que le coton se trouve au plus bas prix. Les tarifs entre Liverpool et Manchester ne sont pas élevés; les transports sont rapides; la houille est à bon marché; l'outillage est perfectionné; enfin l'ouvrier anglais a une capacité de production plus grande qu'aucun autre. Quoique son salaire soit plus élevé que celui de tous ses concurrents, il ne charge pas plus lourdement la production que le salaire beaucoup plus bas de l'ouvrier normand.
M. Brassey, le fils du grand constructeur de chemins de fer
anglais, lui-même grand industriel, dit : « Le prix d'exécution d'un travail ne peut être estimé par les salaires quotidiens des ouvriers. Le travail peut être cher avec des salaires bas, et bon marché avec des salaires élevés. » Et il ajoute que son père, avec une expérience sans égale, disait que f le prix de la main-d'œuvre y ou, en d'autres termes, le coefficient résultant de la division du travail accompli chaque jour par le salaire quotidien, était à peu de chose près le même dans tous les pays yt, M. Siemens, le grand constructeur, dans son discours présidentiel à l'Institut du fer et de l'acier, rappelait cette opinion et s'y associait.
Les exemples que nous avons montrés plus haut la confirment. De tous les pays de l'Europe, c'est l'Angleterre où les salaires des marins, des ouvriers des manufactures et des usines, sont les plus élevés : et cependant ce sont eux qui produisent à plus bas prix. De tous les pays du monde, c'est en France où les salaires des ouvriers en articles de luxe sont les plus élevés. Chaque fois qu'un pays a une supériorité indiscutable dans un genre de production, c'est là que les salaires des ouvriers qui l'exercent sont le plus haut. C'est la confirmation de la loi Brassey.
V, Un industriel américain, M. Atkinson, vient d'essayer, dans une étude remplie de faits, de confirmer la loi que Bastiat avait formulée dans les termes suivants :
« A mesure que les capitaux s'accroissent, la part absolue des capitalistes dans les produits totaux augmente et leur part relative diminue. Au contraire, les travailleurs voient augmenter leur part dans les deux sens *. »
Bastiat s'était appuyé sur des faits plus ou moins généraux pour la formuler. M. Atkinson a pris des faits spéciaux. Voici une statistique dressée par lui d'après un haut fourneau pendant les deux périodes : i<» 1860-1864; 2<» 1875-1879.
De ce tableau ressortent les conclusions suivantes :
* Harmonies économiques, cli. Capital.
LA VALEUR DE L'HOUME. t89
1» La marge entre le prix de veate du fer et le prix des matières premières et du travail a diminué de 83 78/100 pour 100. La part du capital a été réduite à la fois absolument et relativement.
2^ Le travail a été rendu moins pénible, tandis que les salaires du travailleur ont augmenté de 37 68/100 pour 100. La part du travailleur a augmenté à la fois relativement et absolument.
3* Le prix du fer pour le consommateur a été réduit de 31 68/100 pour 100.
La mesure en monnaie du gain des travailleurs est de 1 33 liv. st. par tête : pour 70 hommes, de 9 443 dol. par an ; en 5 années, soit 47 215.
La mesure du bénéfice des consommateurs en 5 années à 8,87 liv. st. par tonne est de 76 706 dol.
Dans un autre graphique, basé sur les éléments fournis par une filature de coton, M. Atkinson montre la tendance des salaires vers un maximum et la tendance des profits vers un minimum. Naturellement, il y a eu des fluctuations ; une tendance à la baisse dans les salaires s'est manifestée de 1883 à 1885, mais s'ils ont perdu en monnaie, leur pouvoir d'achat ayant augmenté par le bon marché de toutes choses, ils sont en réalité plus hauts qu'ils n'ont jamais été : les travailleurs peuvent se procurer une plus grande quantité d'aliments, d'habits et un meilleur logement qu'à aucune autre époque. (Voir graph. 60.)
On pourrait multiplier indéfiniment ces exemples. Ici se produit un phénomène sur lequel j'appelle toute l'attention du lecteur.
Nous avons vu que les capitaux ûxes augmentaient de valeur en raison de l'abondance des capitaux circulants ; mais que leur revenu diminuait relativement à leur valeur.
L'homme, capital fixe, augmente de valeur comme les autres capitaux fixes ; mais, à leur difîéreoce, son profit, son revenu, au lieu de diminuer relativement, augmente d'une manière absolue.
SCIEN'CE ÉCONOM. 19
C'est en Angleterre que le taux de Tiatérêt est le plus bas, et que le salaire est le plus élevé : la part prélevée par le travailleur est de plus en plus grande.
Bastiat, qui. n'avait pas aperçu la loi de la valeur des capitaux fixes, mais qui avait aperçu l'augmentation de la valeur du travail humain, avait fait en sa faveur l'exception économique qui se trouve formulée dans la loi que nous avons reproduite ci-dessus et à laquelle M. Atkinson se réfère dans ses graphiques et ses conclusions.
C'est là une erreur. La valeur de l'homme obéit exactement aux mêmes lois que celle des autres capitaux fixes.
Comparons deux sortes de valeurs : la valeur du sol, capital fixe par excellence, et la valeur de l'homme.
En France, en 1851, la valeur de la propriété non bâtie est estimée à 66996 millions; son revenu net imposable à 1 824 millions, soit un taux de 2.99. Enl879-i881,la valeur de la même propriété est estimée à 91 500 millions; son revenu net imposable à 2 645 millions, soit un taux de 2,87. Le taux de l'intérêt a donc diminué de 4,55 pour 100; le revenu total augmenté de 23,90 pour 100, et la valeur de 37,10 pour 100.
Soit une augmentation de la valeur, une augmentation du revenu total et une diminution du taux de l'intérêt. (Voir graphique 61.)
Prenons maintenant les exemples cités par M. Atkinson, luimême : dans l'exemple du haut fourneau, le taux du salaire relativement au produit a diminué de 14 pour 100, tandis que le revenu total de l'ouvrier augmentait de plus de 37 pour 100.
Dans l'exemple de la filature, l'augmentation de la valeur de la production a été de 122 pour 100, tandis que l'augmentation des, salaires comptés en ijçipnnaie a été de 54 pour 1 00; le taux du salaire relativement au produit a donc diminué de 68 pour 100, ce qui n'empêchait pas le revenu total de l'ouvrier d'augmenter.
Prenons un autre exemple : un journaliste gagnait autrefois 6000 francs par an avec un journal tirant à 6000 exemplaires et se vendant 15 centimes ; le même journaliste gagne aujour-
d*hui 20000 francs avec un journal tirant 150 000 exemplaires à 5 centimes ; le taux de son salaire a diminué par chaqae numéro de journal; son revenu total a augmenté.
Le mécanicien de chemin de fer est beaucoup moins payé relativement à chaque tonne qu'il transporte que le manœuvre qui roule une brouette du matin au soir ; mais son revenu total est supérieur.
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