LAISSEZ FAIRE ! LAISSEZ PASSER
<c Laissez faire! Laissez passer! » tel fut le cri de protestation et d'affranchissement dont un intendant du commerce, Gournay (1712-1750), se fit Fécho, après l'avoir entendu répéter d'un bout de la France à Fautre, et après avoir acquis, dans la pratique des affaires, la certitude qu'il n'y avait qu'un seul encouragement pour l'industrie et le commerce : la liberté !
A l'ordre factice dont nous avons décrit les grandes lignes, les économistes voulurent substituer l'ordre dérivant des lois de la nature : de là le nom qu'ils donnèrent à la science qu'ils s'efforçaient d'établir : physiocratie, gouvernement de la nature des choses (1756-1768). Pour eux, l'ordre naturel doit être la base de l'ordre social conventionnel; autrement il n'y a d'autre règle que l'arbitraire du législateur. Mais qu'est-ce que cet ordre naturel? Il vient de l'ordre physique même. D'après cet ordre, l'homme a l'instinct de la conservation et du bienêtre. Mais il ne peut le satisfaire que par le travail. La conservation, c'est le droit; le travail, c'est le devoir : mais à son tour, ce devoir a, pour corrélation, le droit de propriété : propriété personnelle ou libre disposition, pour chaque individu, des forces physiques et intellectuelles constituant sa personnalité. De cette première propriété résultent deux autres propriétés, la propriété mobilière et la propriété foncière. Si elles ne sont pas garanties à l'homme, il ne remplit pas son devoir, le travail, qui est la loi de son existence. De là, pas de droits sans devoirs, pas de devoirs sans droits : formule donnée par Mercier de la Rivière (1768), et non par les socialistes de 1848, comme on le croit généralement. La justice naturelle est la conformité des actes humains avec les lois de l'ordre natu-
sur Colbert, par Félix Joubleau ; Colbert et son temps, par Alfred Neymark ; Histoire de la politique commerciale de la France, par Gouraud, etc.
INTRODUCTION. XYII
rel. Les arrangements d'autorité, négations de cet ordre, produisent rinjustîce aussi naturellement que la ciguô produit du poison. Certes, Tordre est nécessaire à la société : mais Tordre social^ qu'on veut établir sans tenir compte des lois de Tordre physique, n*est que le désordre. Et s'ils n'ajoutaient pas : « On le voit bien par Tanarchîe qui résulte du colbertisme, par les misères, les fraudes, les révoltes, les souffrances, les spoliations, les oppressions, les revanches qu'il engendre, » ils prouvaient la vérité de leurs assertions par Tanalyse des conditions économiques au milieu desquelles se débattait la France. — Laissez faire ! laissez passer!
Ce cri, c'est la protestation du droit contre le privilège; c'est la revendication pour chacun d'employer ses forces, ses facultés, ses aptitudes selon son gré; c'est l'affirmation de la propriété personnelle que chacun de nous a sur soi-même contre la mainmise que s'arrogeait la royauté sur chaque individu. Les philosophes, en protestant contre la révocation de redit de Nantes, les dragonnades, les persécutions religieuses; en attaquant à la fois jésuites et jansénistes qui se disputaient TinfLuence dans le gouvernement; en demandant que l'État cessât d'intervenir dans les matières religieuses; en protestant contre les décisions de la Sorbonne ; en se moquant des arrêts de la Faculté; en raillant le vieil [appareil qui metlait toutes les erreurs, tous les fantômes accrédités sous la garantie de l'État; en réclamant la liberté de conscience ; et les économistes, en réclamant pour les personnes et les choses la liberté de circulation, pour chacun la liberté de travailler comme il l'entendait, à ce qui lui convenait, ne formulaient, en réalité, qu'une seule revendication : Laissez passer la recherche, le libre examen ! Laissez faire la vérité ! Laissez faire l'industrie et le commerce l Liberté et vérité donneront science et richesse l
Aussi, quand Voltaire voit Turgot arriver au ministère, il lui écrit (28 juillet 1774) : « M. de Condorcet me mande qu'il ne se croit heureux que du jour où M. Turgot a été nommé secré-