‹ La science économique (volume 2)Chapitre 131 sur 196 · ORGANISATION DU TRAVAIL ET DROIT AU TRAVAIL · texte numérisé non relu

ORGANISATION DU TRAVAIL ET DROIT AU TRAVAIL

monstrueuse inégalité. M. Louis Blanc avait compris que, du jour au lendemain, il ne pouvait englober toute la production de la France dans son organisation : il n'accueillait donc dans ses ateliers sociaux que certains privilégiés. Si Tindustrie privée avait voulu essayer de lutter contre cette concurrence, elle eût été obligée de réduire ses salaires. M. Louis Blanc ne pouvait donner un bien-être supérieur à quelques-uns qu'au détriment des autres.

M. Louis Blanc, quoique ennemi'de l'affreux capital, n'en dit pas moins : « Pour faire mieux que son voisin, le grand procédé, c'est d'avoir plus de capitaux qu'il n'en emploie. » Vraiment ? L'histoire nous prouve que les grands détenteurs de capitaux en font souvent un usage fort destructif. Tel homme riche échoue là où tel homme modeste, mais ingénieux, habile et persévérant, réussit.

Du reste, les théories économiques de M. Louis Blanc ne se réfutent pas, parce qu'elles sont insaisissables. Quand on en approche, on s'aperçoit qu'elles ne sont rien. On est stupéfait qu'à un moment donné elles aient pu faire illusion, même aux plus ignorants. D'après les derniers discours prononcés par M. Louis Blanc, nous avons lieu de croire qu'il s'y est toujours tenu. Cependant il ne déposa pas à la Chambre des députés un projet de loi tendant à l'organisation d'un ou plusieurs ateliers sociaux. Il ne demanda même pas qu'on leur attribuât la fabrication des allumettes et du tabac.

Hélas ! VOrganimtion du travail de M. Louis Blanc restera comme une homélie éloquente, témoignage des aberrations économiques qui s'agitèrent en France, de 1840 à 1850 : celles qui se reproduisent aujourd'hui sous le nom de collectivisme ou de socialisme de la chaire n'en sont que la reproduction.

Elles sont empreintes d'aspirations moins généreuses, mais elles prouvent un certain progrès économique. Ce n'est plus la rêverie du millénaire ; c'est de l'alchimie sociale. Leurs auteurs essaient de masquer leurs contradictions sous quelques observations plus on moins exactes.

II. En 1848, les ouvriers réclamaient le droit au travail. Cette locution a conservé, dans Fimagination de beaucoup de bons bourgeois, je ne sais quel caractère satanique. Et cependant, à qui les ouvriers avaient-ils emprunté cette formule, sinon aux censitaires de la Restauration et du gouvernement de juillet, qui n'avaient cessé de réclamer et de maintenir des tarifs prohibitifs, au nom du travail national ?

Dans les honteuses discussions qui ont eu lieu ces dernières années, à la Chambre des députés et au Sénat, sur les tarifs de douanes, que demandaient, que réclamaient, que quémandaient pour eux les filateurs de coton, les directeurs des ^établissements meitallurgiques, quoi ? sinon le droit au travail !

Dans le projet primitif de la Constitution de 1848, l'article 7 était ainsi conçu :

Art. 7. — « Le droit au travail est celui qu'a tout homme de vivre en travaillant. La société doit, par les moyens productife et généraux dont elle dispose, et qui seront organisés ultérieurement, fournir du travail aux hommes valides qui ne peuvent s'en procurer autrement. »

Il fut modifié de la manière suivante :

« La société doit, par une assistance fraternelle, assurer l'existence des citoyens nécessiteux, soit en leur procurant du travail dans les limites de ses ressources, soit en donnant, à défaut de famille, des ressources à ceux qui sont hors d'état de travailler. »

Ces diverses rédactions montrent le caractère théologicométaphysique qui dominait alors ces discussions. On fait de « la société » une entité, ayant une fortune, un pouvoir à part, venus d'on ne sait où. On ne pouvait s'imaginer qu'elle fût tout simplement le total des citoyens. Il faut lire les discours prononcés à cette époque pour se rendre compte du vague qui enveloppait toutes ces questions. Les esprits politiques sentaient bien eux-mêmes l'impossibilité d'aboutir à quelque chose de pratique. M. Ledru-Rollin, soutenant la nécessité d'inscrire la reconnaissance du droit au travail dans la

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Constitution, fit à deux reprises cette déclaration, dont nous sourions aujourd'hui et qui, alors, ne parut étonner personne : « Quand vous inscrirez le droit au travail, vous ne serez pas forcé de l'avoir organisé dès le lendemain. » Le sens naïf du droit au travail peut se résumer ainsi : a Donnez-moi du travail, donnez-moi un salaire suffisant pour me faire exister avec ma famille. »

Un salaire suffisant? Où commence Tinsufâsance du salaire? vous contenterez-vous des pommes de terre de l'Irlandais ?

« Donnez-moi du travail I » Quel travail ? celui de manœuvre, à vous qui êtes orfèvre ? — Non 1 — La « société » se fera donc orfèvre et produira toujours et quand même en dépit de la loi de l'offre et de la demande. Mais la société a besoin de capitaux pour produire ? où les prendra-t-elle ? Par un emprunt, disait M. Louis Blanc. Soit; mais cet emprunt retirera de la circulation une somme égale de capitaux. Si elle en fait un moins bon usage que ses propriétaires n'en eussent fait, c'est une perte sèche pour la société. Or, cette perte se traduit par une moins grande puissance d'achat de travail. Il en résultera donc que, pour assurer le travail, la société aura contribué à en diminuer la demande I

Du reste, je ne signale ces aberrations économiques qu'en passant.Celles-là sont enterrées sous le nom qu'elles portaient. Elles ont laissé quelques rejetons, mais qui sont loin d'avoir le prestige de leurs aînées.

M. Holyoake dit énergiquement : « L'État socialiste promet lin droit, il donne un boulet quand vous le demandez. » Hélas! c'est là toute l'histoire des doctrines socialistes de 1848.

Napoléon m avait fait du socialisme platonique dans sa prison de Ham ; il ne sut faire du socialisme pratique qu'au bénéfice des tripoteurs d'affaires. Quant aux mesures en faveur des ouvriers, il n'en prit que deux : la loi de 1864 sur les coalitions, l'abrogation de l'article 1781 en 1868; mais il poursuivit et tracassa sans relâche les ouvriers ; il les démoralisa en jetant au milieu

d*eux des mouchards chargés de les enivrer d'idées fausses, pour faire peur à la bourgeoisie, et se présenter devant elle dans l'attitude formidable d'un belluaire ^ : tout le monde connaît les épisodes sanglants des grèves d'Aubin et de la Ricamarie.

* Nous avons vu dernièrement des excitations analogies se produire, et certainement pour les mêmes motifs et par les mêmes moyens. Le journal la Révolution sociale, de M'** Louise Michel, avait pour principal rédacteur on agent secret de la préfecture de police. M. Ândrieux a reconnu quMl le commanditait.

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