‹ La science économique (volume 2)Chapitre 133 sur 196 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

I. Position de la question.— Accord forcé d'intérêts contradictoires. — Employeur et employé. — II. La marchandise travail. — Conditions du marché. ~ III. Organisation du commerce du travail. — Les Trades-Unions. — Le pour, le contre. — Lear influence sur les salaires. — Programme des Trades-Unions.'^ IV. Les grèves en Angleterre dans les dix dernières années. — Pertes qu'elles ont occasionnées. — Leurs gains. — Exigences envers les ouvriers. — Caractère économique de la grève. — Raréfaction du travail. ^ Passions et préjugés. — V. Utilité des associations. — Stabilité des salaires.— Les débouchés du travail. MM. Marx Wirth et de Molinari : la bourse du travail. — L'honome et le produit.— L'ouvrier est un marchand de travail.— Commerce en gros du travail et commerce en détail. — Echelle mobile des salaires. — Moyennes. — M. Mondella : arbitrages. — VI. Les syndicats professionnels en France. — Leurs programmes. — Apprentissage. — Liberté du travail. — VII. Hostilité des employeurs et travailleurs. — La gr&ce ! — Le contrat de travail. — Nécessité de le fortifier. — VIII. L'offire du capital tend h dépasser la demande de travail. <^ IX. Le travail aux pièces. — Avantages. —> X. Participation aux bénéfices.— L'enquête de M. Victor Bœhmert. — Échecs. — Cas où cette combinaison est impossible. — Combinaisons multiples du capital et da travail.

L Nous allons essayer de dégager la question des rapports du travail et du capital de tous les préjugés qui l'obscurcissent^ du côté des possesseurs du premier et du côté des possesseurs du second, avec la certitude de froisser les uns et les autres.

Vouloir persuader au patron et à l'ouvrier que leurs intérêts sont identiques, c'est une erreur, quand ce n'est pas une hypocrisie. L'intérêt de l'acquéreur de travail est d'acheter le travail au plus bas prix possible. L'intérêt du travailleur est de le vendre le plus cher possible. Voilà le fait positif.

Entre ces intérêts opposés, y a-t-il accord ? Dès maintenant nous pouvons répondre qu'il y a forcément accord comme dans tout échange. Seulement, les conditions de l'échange peuvent être bonnes pour l'une des parties, mauvaises pour l'autre, désastreuses môme pour les deux. Nous avons donc à examiner

si Torganisation actuelle du commerce du travail constitue une application rationnelle des lois de la science économique.

D'abord une question de mots : en France, on emploie encore les dénominations : patrons et ouvriers. Ce sont là des vestiges de Tancienne corporation, impliquant supériorité pour celui qui achète le travail et infériorité pour celui qui le vend. Rien de plus faux et de plus antidémocratique. En Angleterre, ces mots ont été remplacés par ceux d'employer et de workman, très justes et très précis au point de vue économique ; employeur de travail, fournisseur de travail : telle est leur traduction exacte. La langue française a le mot : travailleur; pour exprimer l'autre rapport de la question, il faut franciser le mot anglais et en faire : employeur.

L'assimilation du travail à la marchandise révolte certains employeurs : — « Quoi ! nous n'aurons plus sous nos ordres nos ouvriers ! mais ce sont nos enfants, notre famille. »

Il y a des pères qui traitent assez mal leurs enfants ; en tout cas, ridéal pour les hommes n'est pas d'être toujours traités comme des enfants.

Les travailleurs se récrient de leur côté et disent : « — La théorie du travail-marchandise est cruelle et désespérante au point de vue du sentiment. Le travail n'a pas les caractères d'une marchandise, le salaire n'a pas les caractères d'un contrat, car le travailleur n'est point à l'égard de celui qui l'emploie dans la position d'un libre vendeur. Le capitaliste est toujours libre d'employer le travail et l'ouvrier est toujours forcé de le vendre. La valeur du travail est complètement détruite, s'il n'est pas vendu à chaque instant. Ce capital travail n'est susceptible ni d'accumulation, ni même d'épargne, à la différence des véritables marchandises. »

Il faudrait prouver tout d'abord que les véritables marchandises sont toutes susceptibles d'accumulation et d'épargne. Conlestera-t-on le caractère de marchandises aux fraises et aux œufs frais ? sont-ils susceptibles d'accumulation ou d'épargne ?

La valeur du travail est complètement détruite, s'il n'est pas

vendu à chaque instant; mais vous êtes marchand de force motrice, si vous ne la vendez pas, elle est complètement détruite.

Il est vrai qu'on suppose que le capitaliste est toujours libre d'employer le travail et que l'ouvrier est toujours forcé de le vendre. Le capitaliste est libre de ne pas employer le travail, mais à la condition de ne pas employer son capital. Les propriétaires d'une houillère peuvent ne pas employer de travailleurs, mais au bout de l'année leur mine sera mondée, les galeries éboulées, leur capital ne leur rapportera pas de dividendes, et s'ils ont des engagements qu'ils ne peuvent pas tenir, ils feront faillite.

Seulement, ils peuvent attendre plus ou moins longtemps, tandis qu'il faut que l'ouvrier mange tous les jours et nourrisse sa femme et ses enfants. C'est vrai. Il y a, là une position d'infériorité du marchand de travail à l'égard du marchand de capital. Mais, dans toute transaction, est-ce qu'il n'y a pas toujours un des contractants qui a plus besoin de faire l'opération que l'autre? Si le besoin du vendeur domine, la marchandise baisse ; si le besoin de l'acheteur est le plus grand, la marchandise hausse. Or, depuis de longues années déjà, le besoin des acheteurs de travail l'emporte, puisque le prix du travail ne cesse d'augmenter.

IL C'est en Angleterre que les efforts pour organiser le commerce du travail ont été les plus pratiques, les plus persévérants, faits sur la plus grande échelle, et ont obtenu le plus de succès. C'est donc là que nous allons d'abord les étudier.

A leur début, les Trades-Untons apparaissent comme des conspirations mystérieuses, violentes et sanguinaires. C'était la guerre du travail et du capital. Celui-ci avait toutes sortes de privilèges légaux. Le travail ne pouvait librement débattre ses conditions avec lui. La loi de l'offre et de la demande était viciée, comme elle est viciée dans toute transaction où un détenteur de monopole peut imposer ses conditions à l'autre partie contractante. Sous Edouard VI, on coupait l'oreille à l'ouvrier convaincu d'avoir pris part à une combinaison destinée à élever

les salaires. De pareils traitements appelaient des représailles. En 1813, les Luddistes déclarèrent la guerre aux machines. De suite, on en pendit dix-neuf dans la seule ville d'York, pour leur apprendre à \ivre. Leurs amis continuèrent pendant plusieurs années à ravager le district de Nottingham. Sur tous les points de l'Angleterre se manifestaient de pareils symptômes. Les ouvriers comprenaient tant bien que mal que la législation les opprimait. Ils ne voyaient pas nettement la cause de leurs souffrances, ni la manière d'y remédier.

C'est là une des grandes difficultés des plaies sociales : le malade lui-même doit faire son diagnostic et trouver le remède. Le diagnostic est difficile. Le mal connu, reste l'étiologie; presque toujours, le médecin social se trompe. Alors qu'il veut guérir la plaie, il l'envenime. Les patrons anglais et les ouvriers anglais ne comprenaient peut-être pas très bien ce qu'il fallait faire et les ouvriers récriminaient contre les machines, alors qu'ils auraient dû demander la liberté de marchander leur travail avec le capital. Gomme on ne pouvait pas aboutir à la suppression des machines, on commença par donner aux ouvriers la liberté de s'organiser. L'opération se fit mal, et comme à regret. En 1824, on abolit les lois restrictives du travail, mais elles furent rétablies l'année suivatite pour n'être définitivement abrogées qu'en 1839. Toutefois, dans le fouillis des vieilles lois anglaises, il restait encore assez de dispositions pour frapper les associations se donnant pour but d'influer sur le cours du ^travail. Des Trades-Unions se fondèrent cependant, tantôt locales, tantôt générales. Elles avaient le double caractère de sociétés de secours mutuels et de sociétés de résistance. Leur existence ne fut bien connue qu'à la suite de l'enquête de 1868, provoquée par les crimes commis à Manchester et à Sheffield en 1866. Lorsqu'on vit comparaître un nommé Broadhead, rémouleur de scies à Sheffield qui se vanta d'avoir été l'in • stigateur d'assassinats et d'incendies, l'opinion publique fui efTrayée. Le Ti7nes, dans un moment d'efi'arement, proposa que tous les patrons renvoyassent de leurs ateliers tous les affiliés

aux Unions ; mais le sang-froid britannique reprit rapidement le dessus. On reconnut qu'il était absolument impossible de supprimer ces associations, que les ouvriers devaient avoir le droit de se concerter pour débattre leurs intérêts et les faire prévaloir, et, au lieu de les proscrire, non seulement on leur donna la liberté, mais on leur reconnut une existence légale.

Les Trades-lTmons enregistrées en 4877 avaient un revenu de 254 565 liv. st. (6366 000 francs), un capital accumulé de 374 989 liv. st. (9 300 000 francs) et comptaient 260 222 membres*. En 1885, leur revenu était de 292720 liv. st. (7 318000 francs) et leur capital de 431295 liv. st. (1782000 francs); mais le nombre de leurs membres n'était plus que de 249653 ; quoique leurs membres ne soient que la minorité des ouvriers, elles représentent une puissante organisation. Quel usage en font-elles?

Les adversaires des Trades-Unions disent : « Elles mettent dans un fonds commun des contributions reçues pour assurances sur la vie, pour maladies, et les contributions reçues pour les grèves et les affaires de métier. Elles emploient les unes et les autres à subventionner des grèves plutôt qu*à assurer leurs membres. Elles sont presque toutes sous la dépendance d'un comité directeur despotique. Pour la plupart animées de l'esprit mendiant et exclusif, volontiers elles combattraient les machines ; et si elles ne peuvent supprimer celles qui existent, elles font tout leur possible pour retarder l'introduction de machines plus perfectionnées. Dans son rapport de 1879, la Société des fondeurs de fer disait que, contre les machines, il n'y avait qu'un remède : moins produire et travailler moins de temps.

« Elles prohibent le travail à la tâche, et, dans certains métiers, les briquetiers par exemple, elles imposent aux ouvriers l'obligation de ne pas travailler .avec trop de zèle. On a calculé qu'à Manchester ceux-ci avaient renchéri de 35 pour 100 le

1 Voir Thomas Brassey, Foreign Works and English Wages. Bevan, Manufacturing Industry,

prix d'une maison. Naturellementi comme locataires, tous les ouvriers supportent leur part de ce renchérissement. Elles réclament Tégalité du salaire pour tous les ouvriers, quelles que soient leurs différences d'aptitudes. A l'instar des anciennes corporations, elles veulent restreindre le nombre des apprentis ; sous prétexte d'émancipation de l'ouvrier, elles l'astreignent au despotisme le plus complet, le pliant à leur règlement et le privant de la première de toutes les libertés, la liberté du travail, en l'obligeant à ne travailler que dans telles et telles conditions déterminées, et en le forçant de quitter l'atelier si le comité décrète la grève. » Les pessimistes ne sont pas loin d'attribuer aux TradeS'Unions la crise industrielle qui a sévi dans ces dernières années sur l'Angleterre. L'homme a toujours besoin d'un bouc émissaire.

III. Heureusement qu'en Angleterre, il y a des gens qui conservent leur sang-froid et examinent le fond des questions. Ceux-ci répondent :

« Les TradeS'Unions^^ewfeniMve tous les efforts imaginables ; elles ne changeront pas plus la loi de l'offre et de la demande qu'elles ne pourraient arrêter la rotation de la terre. Le temps des Josués est passé.

(( Elles n'empêcheront jamais les salaires de tomber quand l'industrie ne trouve pas de débouchés ; tandis que l'ardeur des industriels à étendre leurs affaires, au moindre événement favorable, provoque immédiatement une demande de travail qui élève les salaires, sans que les Trade-unions aient besoin d'intervenir.

« Si les Trades-Unions faisaient monter les salaires au-delà du taux que peut supporter une industrie déterminée, celle-ci disparaîtrait. Par conséquent, la demande du travail faisant défaut, les salaires retomberaient.

<c Les travaux du professeur Lévi ont prouvé que les salaires des ouvriers qui ne font pas partie des Trades-Unions ont réalisé une augmentation plus grande que les salaires des membres des Trades-Unions les plus puissantes, de 1866

à 1878. Les salaires des femmes ont augmenté de 24 pour 100 et ceux des hommes généralement de 6 trois quarts pour 100*.

« L'impuissance des Trades-Unions à empêcher la baisse des salaires en temps de crise, est signalée dans le rapport de l'Association des mineurs de Durham : « En 1874, notre revenu était de 47 004 liv. st., la dépense était de 23 613 liv. st., pour cette année seule notre revenu dépassa donc nos dépenses de 23 390 liv. st. Mais en 1875, 1876, 1877, il y a eu diminution relative des recettes, augmentation des dépenses. Revenu en 4877, 33 290 liv. st.; dépenses, 60 513 liv. st.; difFérence : 27 223 liv. st. Chacun doit voir que cet état de choses ne peut durer longtemps. »

« C'est seulement quand Tofifre du travail est rare que les ouvriers peuvent dicter leurs conditions aux patrons. Pendant la guerre d'Amérique, les salaires doublèrent et triplèrent. Ils baissèrent ensuite, mais se maintinrent à un taux de 50 à 75 pour 100 plus élevé que vingt-cinq ans auparavant. Il n*y eut pas besoin de Trades-Unions pour que ce résultat se produisît.

(c Les ouvriers du bâtiment peuvent faire monter plus facilement leurs salaires, parce que leur industrie n'a pas à craindre la concurrence étrangère et qu'elle est limitée à des localités déterminées. C'est ainsi qu'aux Etats-Unis, les maçons et les briquetiers ont eu des salaires quotidiens de 11 sh. 3 d. à 13 sh. Les ouvriers de cette dernière catégorie en 1873 étaient arrivés jusqu'au chiffre de 18 sh. 10 d. Ces conditions sont dans une large mesure indépendantes des Trades-Unions.

« Les grèves des maçons à Londres, des menuisiers à Manchester (1877), ont échoué. Les industriels ont répondu aux associations des ouvriers par de puissantes associations qui leur donnent un pouvoir de résistance égal à celui des plus fortes Trades-Unions. A la grève, ils opposent le lock eut, c'est-à-dire la fermeture complète de leurs ateliers. Ils introduisent dans

i Voir chap. m, Valeur de l'homme. Graph. 50.

leurs engagements, en cas de grève, une clause qui les dispense de livrer leurs travaux à la date fixée.

« Quant à l'esprit exclusif des Trades-Unions, sans doute elles ont tort de combattre le travail aux pièces, de réclamer l'égalité des salaires, de vouloir supprimer la liberté du travail de leurs membres, de récriminer contre les machines, et d'organiser des grèves ; mais elles ont abandonné les sauvages théories professées jadis à Ghent et à Lyons.

« En 1877, le président du congrès des Trades-Unions à Bristol a réprouvé, dans les termes les plus énergiques, les violences qui avaient eu lieu dans le Lancashire contre les manufacturiers.

« Voici enfin le programme du comité parlementaire des Trades- Unions associées pour 1879 :

« i<> Amélioration de la loi concernant les accidents, de manière que les travailleurs et leurs familles puissent recevoir une indemnité en cas de blessure ou de mort, due à la négligence de l'employeur;

« 2° Réformes de l'administration de la justice : (a) juridiction sommaire de magistrats, avec garantie d'appel et de jugement par jury, et diminution des emprisonnements inutiles; (6) nomination d'arbitres gratuits ;

« 3° Codification des lois criminelles;

« 4° Réforme de la loi sur le jury ;

« 5<» Extension de l'acte de 1875, sur les employeurs et les travailleurs, aux navires pendant qu'ils sont dans les eaux britanniques ;

« 6° Augmentation du nombre des inspecteurs des manufactures et des ateliers;

« 7° Réforme de la loi sur les brevets ;

« 8° Abolition de l'emprisonnement pour dettes ;

« 9° Certificats de compétence pour les conducteurs de machines à vapeur.

« Certes, il n'a rien que de très pratique et de très acceptable.

St6 tk SCIEirCB ÉCONOMiQOI*.

« Enfin, left Tradeê-Ufdom peuvent rendre d'excellents services en réunissant des informations sur la condition et l'avenir du travail. Le travailleur sera guidé par la connaissance de ces faits dans ses négociations avec ses employeurs. Il comprendra alors que son intérêt est que le capital, « élément de production sensitif et volatil ^ », n'émigre pas, n'aille pas k l'étranger, car dans ce cas, son pouvoir d'achat pour le travail disparal* trait. Il ne le chassera donc pas par ses exigences. D'un autre côté, le capitaliste comprendra qu'il doit donner k l'ouvrier on salaire aussi rémunérateur que le permettent les conditioDS de la production* »

IV. Nous avons exposé le pour et le contre ; examinons maintenant les grèves qui ont eu lieu depuis dix ans, de 1870 à 1879, en Angleterre, d'après M. Bevan.

1879 (1er décembre) 808

Elles ont duré :

Semâmes.

A reporter - 8 924 semaines

Brassey.

LE COUllERCB BO TRAVAIL.

1878 IBÏI

1879 (jusqu'à la Od du décemlire). . . . 1774

Total 9017

ou Stl6S jours de travail ■

oici leur énumêration détaillée :

Mélisc

OuTTiers en Ter,

Villei.

/Heywood..

I Wolverhanipton . . Î7

j Hancheater ES

jDunfermlme. ... 40

[ Haitlepool 34

\ SbieldB 34

[Merthyr 27

JBIanoIoa 47

JAberdeen 67

[Bradford îO

SKelds îS

f South- Wales. ... 21

I Burnley 26

\Dronfield SB

( Pomlirofcesfiife. . . !8

I lUnnEil. ... 26

f Churdie Lane.. . , 36

\MauvenMEiii.. . . 2S

iWesliaw ... ao

Middlealirougli. . . 29

Parkgate 22

Aberdare 26

Bradford SS

Glasgow 20

( Dnmbarton 28

} Runconi 26

[Glasgow 23

I Snnderland 2S

] Glasgow >3

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LA SCIENCE ÉCONOHIOUBi

Métierf. Villes.

London

Newcastle ....

Maçons. ^Rircaldy

Wig&n

Bamsley

Sheffîcld

Edinborgh. . . .

Newcastle . . . .

Ashton

Belfast

TaffVale

Newcastle . . . .

Nottingham . . •

Darlington. . . .

Dublin

Fabricants de ressorts.

Ferblantiers.

Mécaniciens.

Employés de chemins de fer.

Ouvriers des tabacs.

Plombiers.

Compositeurs d'imprimerie.

Semaines.

Années.

Autant que Fauteur a pu s*en rendre compte, voici la solution de ces diverses grèves :

Total

Nombre de grèves.

Perdus.

Gagnés.

Compromis.

Explications.

Inconnus.

Le nombre des grèves augmente quand la production augmente ; pendant la crise, il diminue ; la crise passée, les grèves recommencent. Ces chiffres constatent que les ouvriers observent dans ces grèves la loi de l'offre et de la demande du travail; ils se résignent quand la demande est faible; ils augmentent leurs prétentions quand la demande est forte.

Quelquefois cependant, il y a des grèves sans espoir ; celles

qui ont été provoquées par une injustice, contre laquelle les ouvriers ont voulu protester; ce sont les grèves les plus héroïques, celles-là, et certes les plus légitimes.

Sur ces 2 332 grèves, les bouilleurs en ont fait 314 ; les charpentiers, 187; les maçons, 151 ; les ouvriers du fer, 127; les ouvriers cotonniers, 120; les constructeurs de navires, 100; les mécaniciens et ajusteurs, 96.

Dans ces dix ans, les grèves n'ont été faites que par Hi corps de métiers, et M. Bevan constate que c'est « encourageant de constater combien peu de métiers ont fait grève en comparaison de ceux qui ne l'ont pas fait ».

M. Bevan a calculé la perte des salaires résultant de 110 grèves. Estimant la perte quotidienne à 4 sh. (5 francs), en comptant 5 jours de travail par semaine, il est arrivé à un total de 4 468950 liv. st. (111723000 francs).

La grève des constructeurs de navires de la Clyde, en 4877, coûta à elle seule 300000 liv. st. (7500000 francs) ; la grève des mineurs de Durham, en 4879, coûta 240000 liv. st. (6 000000 francs). Ces sommes ne sont pas comprises dans le total ci-dessus. Si i 12 grèves donnent une pareille perte, quelle doit donc être celle que représentent les 2240 grèves restant ? dépréciation de la propriété des maisons dans les pays sujets aux grandes grèves ; loyers impayés ; dettes s'accumulant sur la tète de l'ouvrier et, de là, retombant lourdement sur le commerçant qui a ouvert le crédit; affaiblissement physique, maladies, souffrances des femmes et des enfants. Quelquefois l'industrie périt du coup dans le lieu où a éclaté la grève. C'est ainsi qu'à la suite d'une grève, la construction des navires a cessé à Millwall, sur la Tamise*. Le travail a émigré. Une petite réduction de salaire, pendant une courte période, aurait pu sauver une industrie. Quelques mois après, il faut arriver à une réduction de 20 pour 100, et il est trop tard!

Toutefois, à propos des ruines et du gaspillage produits par

1 Ce fait a été constaté par M. Brassey.

les grèves, nous devons signaler une observation très juste de M. Howell, secrétaire parlementaire des Trades-Unions Societies.

Si 10 ou 20 pour 100 des ouvriers livrent bataille pour tous leurs collègues, ils en bénéficieront tous et la perte doit être calculée dans cette proportion. Que dans un district 200 hommes fassent grève, assurent une augmentation de salaire à 1 000, préviennent le retour d'une nouvelle grève, il y a bénéfice évident.

En définitive, il résulte de cette discussion à la Statistical Society que nulle pari le sort du travailleur n'est plus assure qu'en Angleterre et qu'il est meilleur aiyourd'bui qu'avant les grèves.

Il faut observer combien peu de temps les travailleurs ont eu pour s'organiser. Il n'y a pas vingt ans que les Trades- Unions ont une existence légale. Immédiatement on demande que les travailleurs soient parfaits, qu'ils ne commettent aucune erreur, qu'ils ne se laissent jamais emporter par aucune passion, qu'ils pèsent toujours de la manière la plus exacte et la plus précise leurs intérêts et ceux des employeurs. Mais étes-vous donc parfaits, vous qui vous montrez si exigeants ? Ne reste-t-il plus dans votre intelligence l'ombre d'un préjugé ? En avez-vous effacé cet amour-propre qui, vous portant à vous considérer comme d'une nature supérieure, vous pousse à la résistauce, non seulement parce que vous y avez intérêt, mais encore parce que vous avez l'orgueil enfantin de ne pas vouloir céder?

La grève est un moyen de guerre, comportant toutes les destructions, conséquences forcées de la guerre : ruine pour le capital, dégradation de l'outillage, misère pour l'ouvrier; maïs, en définitive, elle n'est qu'une application de la loi économique de l'offre et de la demande.

On surprendrait beaucoup de travailleurs partisans des Trades-Unions, si on leur disait: — Vous êtes des accapareurs! Ce n'était pas la peine de vouer à l'exécration ceux que vous

désigniez ainsi pour les imiter et prendre la suite de leurs affaires.

Cependant que font-ils ? ils accaparent le travail, ils l'emmagasinent, ils refusent sa vente au détail. La grève, c'est la raréfaction du travail.

Il est trop abondant, ses cours sont trop bas ; les possesseurs de travail retirent leurs offres, exactement comme un négociant attend que les cours se relèvent pour vendre ses marchandises. Seulement il ne peut attendre qu'un temps limité, sous peine de ruine. Il en est de môme des travailleurs et des employeurs; les uns et les autres sont forcés d'arriver à un accord réglé toujours par la loi de l'offre et de la demande, mesuré d'après la force de résistance des uns et des autres.

Je ne fais ici qu'un traité de Science économique et, par conséquent, je n'entre dans ces détails que pour dégager certains principes. Je ne m'occuperai des grèves en France qu'à un point de vue ; elles ne sont pas organisées, elles n'ont pas pour ; les soutenir les Tr odes-Unions. Cependant nous sommes frappés d'une telle ignorance économique, que, dès qu'une grève se prop duit, elle nous apparaît comme une sorte d'émeute. Immédia- ;^ tement les pouvoirs publics, administration, magistrature, police, armée, gendarmerie, prennent parti contre les gré- \ vistes. Les souvenirs sanglants des grèves d'Aubin et de la Ri- ! camarie sont dans toutes les mémoires. Si M. Gambetta protestait contre la présence des troupes au Creuset*, en 1870, il^ n'a point protesté contre leur présence à Anzin en 1878 et à Roubaix en 1880t On considère que les ouvriers sont dans un état insunlM^tionnel quand ils refusent le travail à des conditions qui ne leur conviennent pas. La loi de 1864, sur les coalitions, est une loi de guerre, semée de chausse-trapes où les grévistes doivent tomber chaque fois qu'il plaît au gouvernement. M. Emile Ollivier avait dît pompeusement dans son rapport : (c Liberté absolue de la coalition à tous les degrés,

^ Discours du 26 janvier 1870.

répression rigoureuse de la yiolence et de la fraude. » La formule est juste ; mais la loi de 1864 ne permettait aux ouvriers de s'entendre que pour la grève, et encore de quelle manière !

Une coalition de Saint-Etienne, convaincue d'avoir nommé un comité de seize membres, fut condamnée pour avoir formé une association de plus de vingt personnes. Quoique la loi sur les syndicats ait abrogé Tarticle 416, les articles 414 et 415 sont susceptibles d'une interprétation bien élastique.

Ce n'est que depuis 1884 que l'existence précaire de tolérance des syndicats a été remplacée par une existence légale. Cependant, non seulement beaucoup de magistrats, mais beaucoup d^hommes politiques se font encore, à peu près, des associations d'ouvriers et des grèves une idée analogue à celle qu'exprimait ainsi M. Lepelletier, dans son réquisitoire contre les ouvriers tailleurs de Paris (1867) : « La grève^ c'est le sinistre, terrible, mais passager : c'est l'incendie, il est éteint. L'association, c'est le foyer qui peut le rallumer demain, il faut réteindre. »

V. Nous, nous avons toujours réclamé la liberté d'association, pour les travailleurs comme pour tous les autres citoyens; elle est de droit ; en fait, elle a été utile à l'Angleterre. Nous allons montrer que, pour la solution de toutes les questions irritantes, posées entre les employeurs et les travailleurs, elle est indispensable.

Les hommes pratiques et les économistes qui ne trouvent pas que des récriminations et des déclamations soient des raisons pensent que le véritable moyen d'éviter les grèves est la formation de grandes associations de travailleurs et d'employeurs. M. Théo Wood Bunning ^ a montré qu'elles feraient cesser les froissements qui résultent lorsque des hommes débattent l'un contre l'autre leurs intérêts respectifs ; que leurs délégués, stipulant au nom des intéressés avec des mandataires

* Journal of the Statistical Society, mars 1880.

d'associations de patrons, assureraient aux arrangements convenus une stabilité indispensable aux grandes entreprises industrielles. M. Brassey montre aussi quelle utilité ces grandes associations peuvent avoir au point de vue des informations concernant la valeur du travail et la situation de l'industrie.

Tous ces arguments paraîtront indiscutables, sauf aux gens qui prétendent que la meilleure manière de se comprendre est de ne pas s'entendre.

C'est par ces Trades-Unions, ces associations, les chambres syndicales en France, que s'organisera le commerce du travail.

En 1877, au moment de la grève des menuisiers, à Manchester, ils étaient payés dans cette ville 8 d. i/2 (0 fr. 85) l'heure; à Liverpool, 8 d. 1/4 ; à Bradfort, 8 d. (0 fr. 80) ; à Lincoln, 7 d. 3/4 ; à Lancaster, 7 d. (0 fr. 70) ; à Cambridge, 6 d. 1/2 (0 fr. 65) ; à Gloucester, 6 d. (0 fr. 60); à Winchester, 5 d. 1/2 (0 fr. 55) ; à Frome, 4 d. 3/4.

Le salaire des ouvriers de navires en fer était de 2 shillings sur la Tamise, de 4. sur la Clyde.

Le travail étant le même, les différences de condition de l'existence étant insignifiantes , cette différence de salaire prouve que la marchandise-travail n'a pas su encore organiser ses débouchés, car les prix des marchandises, entre autres des blés, se sont nivelés en raison du développement des moyens de transport, de la facilité et de la rapidité de la circulation.

L'homme est resté la marchandise la plus difficile à transporter : il n'est pas toujours seul, il a une femme, des enfants, il est retenu par des habitudes, des relations d'amitié et de famille, l'inquiétude de l'aléa, l'inertie inhérente à chacun de nous ; enfin, il n'est que mal renseigné sur le cours du travail dans telle ou telle place.

Il y a près de quarante ans, M. de Molinari a essayé d'organiser une Bourse du travail en Belgique.

M. Max Wirth essaya de réaliser, en 1850,1a môme idée en Autriche.

Les deux entreprises n'ont pas réussi.

Ces insuccès ne prouvent cependant rien contre la justesse de cette conception. Elle repose sur une idée qui concorde avec toutes les lois historiques que nous avons exposées et vérifiées.

Autrefois, Tesclave était une chose vendable, échangeable ; tout entier, il appartenait au maître. Celui-ci pouvait tout exiger de lui, son existence comprise. De même le serf, avec quelque nuance cependant; dans Tancienne corporation, le compagnon est toujours Thomme lige du maître. Aujourd'hui, Touvrier ne cède plus que son travail. Il vend un produit déterminé, nettement spécifié. Sa personnalité reste en dehors. Il peut penser, croire ce qu'il veut, on n'a pas à lui demander compte de sa vie ; il livre à l'employeur, moyennant un prix déterminé, un produit spécifié, exactement comme un négociant du Havre livre à son correspondant de Paris une balle de café. L'ouvrier est un marchand de travail.

En fait de bourse, il n'a que la « grève ». Elle est découverte, sans abri, n'a rien des commodités des bourses de commerce ou de capitaux. Gomme intermédiaires, il n'y a que les placeurs pour certains corps de métiers. Partout la marchandise-travail est vendue en détail.

Cette idée de Bourse du travail a pris une grande consistance ces dernières années, mais beaucoup de ceux qui en parlent n'en comprennent peut-être pas le véritable caractère.

Les Trades- Unions sont l'organisation du commerce en gros de la marchandise-travail. Les bureaux de Trades-Unions sont de véritables intermédiaires qui ont pour but de tenir les prix de la marchandise-travail. Quand ils entrent en négociation avec la marchandise-capital, ils ne spécifient pas pour la marchandise-travail en détail, ils vendent en gros^

Qu'en résultc-t-il? C'est qu'ils comprennent que le travail doit subir la loi de l'offre et de la demande, comme toute autre marchandise.

A Newcastle *, les mineurs ont organisé un comité conunun ;

1 Journal of the Statistical Societi/, mars 1880, p. 55. « M. W. T. Bunning.

le principe de Téchelle mobile pour les salaires a été admis. Le reste de l'Angleterre les a imités.

L'institution de cette échelle mobile a montré aux ouvriers au milieu de quelles difficultés étaient obligés de lutter les directeurs de houillères et les causes de la différence entre le prix d'extraction de la tonne et le prix de vente. Si le consommateur de Londres la paye 25 shillings (31 fr. 25), le propriétaire de houillères du Northumberland ou de Durham ne touche que 4 sh. 5 d. (5 fr. 50).

En Angleterre, de 1871 à 1873, les salaires des mineurs montèrent à 8 ou 10 francs par jour; la crise survient, ils sont ramenés à 2 fr. 50 ou 3 francs. Le choc a été dur, il a été supporté cependant plus facilement que si les travailleurs ne se fussent pas mis au courant de la situation économique.

Ce n'est qu'avec des associations de ce genre que peuvent se résoudre des problèmes comme celui-ci : une compagnie houillère a six puits d'extraction voisins : dans Tun, l'extraction est facile, la houille de première qualité. Les ouvriers peuvent avoir un fort salaire ; dans les cinq autres puits, les ouvriers ne peuvent avoir un Salaire égal. Que faire? sinon une moyenne.

La gloire de M. Mundella a été d'avoir introduit des habitudes d'arbitrage, en faisant instituer des tribunaux d'arbitres, chargés de décider entre les deux parties. Us ont évité beaucoup de grèves.

VI. Les syndicats professionnels en France poursuivent un but analogue à celui des Trades-Unions en Angleterre. Ils datent de 1867 et se sont formés à la suite des études faites par les ouvriers à l'Exposition. Dans leur mémoire au ministre du commerce, daté du 2 février 1868, leurs délégués réclament :

1^ Des modifications dans les conseils des prud'hommes ;

2» L'abrogation de l'article 1781 du Code civil ;

3^ La suppression des livrets;

4<> Le droit de réunion ;

5<> L'organisation de chambres syndicales ouvrières comme celles des patrons.

La délégation française à Vienne demandait :

1<> La constitution de délégations légales appelées à examiner les différends entre patrons et ouvriers et à leur donner une solution ;

2° La création de l'enseignement professionnel sur des bases plus pratiques que celles préconisées par l'enseignement officiel.

Le congrès ouvrier tenu au Havre du 14 au 22 décembre 1880, salle Franklin, a voté les résolutions suivantes, sous ce titre : Question du salariat :

1° Abrogation de toutes les lois restrictives sur les associations ;

Liberté absolue de toute association ouverte et publique, laissant aux intéressés la faculté d'adopter telle forme qu'il leur conviendra;

2® Reconnaissance des chambres syndicales comme personnes civiles, et leur admission aux adjudications des travaux publics;

3° Révision de la loi sur les prud'hommes ; les jugements seront rendus exécutoires dans les trois jours ;

4° Suppression des bureaux de placement, et leur remplacement par les bureaux des chambres syndicales ;

5° Admission des chambres syndicales à déposer dans les enquêtes législatives officielles ;

6° Fixation de la journée de travail à dix heures au maximum ;

7° Suppression des livrets ;

8» Une surveillance active du travail dans les ateliers, usines, manufactures, exercée par des inspecteurs pris dans les chambres syndicales ouvrières ;

9° Irréductibilité des salaires sous forme de retenue ou d'amende;

10<> Approbation des règlements d'atelier par les chambres syndicales et prud'hommes ;

il» Interdiction légale aux patrons d'obliger leurs ouvriers à faire partie des caisses de secours spéciales à leurs maisons ;

i2<» Suppression du travail dans les prisons; son remplacement par des pénitenciers agricoles ; la suppression du travail dans les couvents, en attendant la suppression des couvents eux-mêmes ;

i 3° La suppression des impôts de consommation, des impôts indirects, suppression de l'octroi ;

14° La création d'un impôt unique sur le capital fixe, établissement d'un nouveau cadastre ;

15° Le congrès conclut à la création d'une caisse de retraite pour la vieillesse, par les soins de la commission executive. Un questionnaire sera envoyé à toutes les chambres syndicales, qui auront à donner leur avis sur cette importante question.

On peut discuter certains points de ce programme, quelques-uns sont inspirés par Tesprit mendiant et exclusif; d'autres sont excellents; et les collectivistes révolutionnaires n'ont guère trouvé à demander autre chose pour le présent. De plus, dans la discussion du congrès, on trouve la préoccupation tout à fait remarquable de l'instruction et de l'apprentissage.

Presque partout l'apprentissage est défectueux. L'apprenti est considéré comme le domestique de tous les ouvriers. II fait les courses, balaye l'atelier et il n'apprend son métier que par raccroc, souvent au milieu des injures et des coups. Certains ouvriers, loin de lui venir en aide, le voient d'un mauvais œil, le considérant comme un concurrent futur qui fera baisser le prix du travail, encombrera la profession, et volontiers voudraient le supprimer, afin de conserver pour eux seuls le monopole de la production. Les chambres syndicales, en réclamant cependant l'organisation d'écoles professionnelles, témoignent d'un grand progrès dans les mœurs.

Enfin ces chambres syndicales affirment la liberté du travail. C'est là le grand point. Il ne faut pas que, sous prétexte d'associations professionnelles, on fasse revivre l'odieux despotisme de la vieille corporation. L'esprit de classe et de caste est terrible. C'est lui qui a figé depuis tant dé siècles les civilisations orientales, rinde, le Japon, la Chine. La pétrification supprime la vie.

vn. Dans la discussion sur le travail de M. Beyan \ M. Théo Wood Bunning, secrétaire 'de l'Association des propriétaires de houillères dans le Northumberiand et le Diuiiam, par conséquenty bien renseigné sur la question par son eiqpérience personnelle, disait avec une sagesse trop rare : « Les hommes de toutes les classes ont à peu près les mêmes passions, et, parmi eux, on peut établir à peu près un égal pourcentage de gens raisonnables et de gens déraisonnables. Ils sont tous mus par le même mobile, l'intérêt personnel; et cet intérêt personnel ne prévient pas les grèves, parce qu'aucun des deux partis ne sait mesurer les intérêts de l'autre. »

Les patrons — je parle de la généralité — volontiers trouvent qu'ils en font toiyours trop pour leurs ouvriers, et les ouvriers trouvent que leurs patrons n'en font jamais assez pour eux.

Les employeurs et les travailleurs obéissent au même préjugé : ils ne veulent pas voir qu'ils sont deux contractants, l'on achetant, l'autre vendant.

Les ouvriers s'imaginent souvent que les patrons sont des êtres féroces, qui pourraient fixer le taux du salaire comme ils l'entendent et qui ne l'augmentent pas, uniquement par mauvaise volonté. Cette ignorance économique, qui existe souvent aussi chez le patron, engendre deux ordres de préjugés.

D'un côté, un esprit de mendicité, pour l'ouvrier, lequel se transforme en haine quand il n'a pas obtenu satisfaction. D'un autre côté, une illusion complète pour l'employeur, qui prend au pied de la lettre son titre de patron.

Autrefois il y avait une locution : Le roi est si bon I La reine est si bonne I

Michelet a merveilleusement percé à jour l'épaisse erreur de cette locution. C'était la grâce, la faveur, au lieu de la justice et de la loi; c'était l'arbitraire à la place de la règle *.

Certes, au point de vue moral, nous devons constater qu'il y

^ Statistical Society, mars 1880.

• Voir Études sur les doctrines sociales du christianisme, par Yves Guyot, 2« édit.

a d'excellents employeurs qui, pour leurs ouvriers, ont fait des choses excellentes. Ils ont profité de Texpérience administrative qu'ils avaient acquise par faculté héréditaire, par la pratique des affaires, pour doter les ouvriers d'organisations que ceux-ci ne seraient jamais parvenus, je ne dis même pas à appliquer, mais même à concevoir. Ils ont su associer leurs ouvriers au développement de leur établissement. Ils ont su donner de la sécurité aux familles vivant autour d'eux. En profonds calculateurs qui ne veulent pas tout sacrifier au présent, ils n'ont point cherché une source de gain dans la misère de leurs ouvriers, en profitant des variations de l'offre et de la demande du travail .qui pouvaient se produire. Quelquefois, dans des moments de découragement, quelques-uns répètent : « Ah I on fait tout ce qu'on peut pour les ouvriers et ils ne vous en savent guère gré ; ils sont bien ingrats. »

D'abord, l'effort n'est pas collectif, il est isolé; ensuite, les travailleufs ont une tendance à ne voir qu'une chose, c'est le gain du capital d'une industrie prospère comparé à leur salaire, et ils ne réfléchissent pas que, si tout à coup leur salaire était augmenté, même dans une proportion relativement minime, le gain se traduirait par des pertes. De plus, ils ne voient pas l'aléa : ils comprennent qu'il y a bénéfice immédiat ; niais ils sont loin de savoir calculer l'amortissement, le changement des cours. Quelquefois ils supputent le prix de revient et disent : « Mon travail vaut tant; la matière première coûte tant; » ils croient avoir fait un calcul très précis, et si les directeurs de l'usine avaient calculé comme eux, l'usine ne fonctionnerait plus depuis longtemps. Cette ingratitude est de l'ignorance.

Il faut que les employeurs et les travailleurs se persuadent bien qu'il est de leur intérêt réciproque de s'entendre; beaucoup comprennent déjà cette nécessité ; c'est par un accord commun qu'ils arriveront facilement à la solution des questions pendantes entre eux.

Les manufacturiers réclamaient, en l'an XI, contre l'habitude.

360 lA 8CIBNGB ÉGOHOUIQUE.

de la part des oinrieiSy de violer les contrats d*appreiitîaBage et les engagements relatife an travail.

On entend encore, de temps en temps, formnler des plahdn de ce genre ; mais les employeurs ne sont4l8 pas coiq>ablei, dans nne large mesure, de cet état de choses? Us toos diront tous : « NousYOulons être les maîtres chez nous. » El, posr rester les maîtres absolus, ils ne veulent point se lier, ib m veulent point contracter d'engagement de longue haleine, n ot résulte que les ouvriers, de leur côté, prennent lliabitodB di ne pas se considérer comme engagés; et qoand U Cutùfe leur en prend, quand ils trouvent le moment fkyorable poir faire une grève, ils cessent leur travail, quittent le âiantier et laissent l'employeur dans rembarras. L'employeur a des eagi* gements vis-à-vis de tiers. Si les travailleurs changent leqnprii tout d'un coup, il peut en résulter de grosses pertes pour liL

Que les chauffeurs et les allumeurs d'une compa^iie à g» fassent grève un jour, et Yoilà une ville dans robsc»rité; qK les mécaniciens d'une compagnie de chemin de fer reftaseat de monter sur les locomotives, et la circulation est int<»raBpiie dans une partie du pays, etc.

Autrefois, en Angleterre, l'ouvrier ne pouvait quitta son maître; comme il ne saurait être question de rétablir de semblables coutumes, Temployeur commence à s'apercevoir qa'il est de son intérêt de cimenter le contrat; que s'il veut garder toute liberté pour lui, les autres, par réciprocité, peuvent prendre toute liberté pour eux. Aussi, les grands industriels intelligents ont-ils recours à diverses combinaisons pour attacha* les travailleurs à leur maison : logements, asiles, écoles pour les enfants, primes, augmentations de salaires en rapport avec la durée du temps passé dans l'usine, caisse des retraites, gratijScations annuelles subissant une majoration progressive^. Les compagnies de chemins de fer ont commissionné leurs agents.

* On trouvera les détails de ces combinaisons dans un ouvrage très intéressant : Patrons et Ouvriers de Paris, par A. Fongeronsse,! 889, et dans les Bulletins de la Société pour la participation aux bénéfices.

VIII. Les employeurs, ceux qui ont besoin d'acheter du travail, sont aussi intéressés que les travailleurs à la solution de ces questions. La plupart ne s'en doutent pas encore, et cependant il leur suffirait de jeter un regard sur les faits qui se passent autour d'eux pour en être convaincus.

Comme nous l'avons prouvé, le capital s'accroît beaucoup plus rapidement que la population, au moins en Angleterre, en France, aux États-Unis. Plus les moyens mécaniques de production se développeront, plus cette proportion tendra à augmenter. Il en résulte donc que « les bras manqueront », ou, pour parler plus exactement, que la demande de travail sera supérieure à l'offre de travail. Alors, le capitaliste devra faire tous ses efforts pour se procurer le travail le plus productif possible dans les meilleures conditions possible. D'ici un demisiècle, nous pouvons l'affirmer, si quelque guerre ne provoque point une de ces épouvantables destructions de capital qui font retarder la civilisation de plusieurs années, la marchandisetravail manquera par rapport à la marchandise-capital.

On dit bien : Mais il y a encore des millions de bras disponibles. Est-ce que les Chinois n'envahissent pas déjà les États- Unis? Après les Chinois, n'y aura-t-il pas les nègres? Par conséquent, la marchandise-travail surabondera toujours.

C'est un côté de la question ; mais on oublie de voir que le monde n'est point peuplé jusqu'à la pléthore, que la plus petite partie de ses forces naturelles est seulement utilisée; qu'il n'y a pas quarante ans que la grande révolution industrielle a commencé à transformer les conditions de la production ; or, plus nous irons, plus les forces naturelles se substitueront aux forces humaines ; plus la puissance musculaire deviendra secondaire, plus la puissance intellectuelle deviendra importante. Les peuples avancés dans révolution prendront pour eux toute la direction intellectuelle de la production ; ils laisseront aux races moins avancées les emplois les plus pénibles^ mais qui diminueront de jour en jour d'importance.

Mais, grâce aux applications de plus en plus fécondes de la

science, la puissance productrice du travail humain ne cessera -pas d'augmenter : par conséquent, il augmentera la soomie de capital, par conséquent le pouvoir d'achat du capital, donc Toffre du capital.

Or, la valeur du travail est en raison de l'offre du capital. Donc le taux des salaires ne cessera pas d'augmenter.

Les « employeurs de travail » devront lui faire des avances, des coquetteries, pour se le procurer, exactement comme la petite marchande fait des avances à l'acheteur; et ces coquetteries se traduiront par des combinaisons, des participations, des assurances pour l'éducation des enfants, pour les maladies, pour la sécurité de la vieillesse.

Les employeurs, pendant trop longtemps, ont regardé les travailleurs comme leurs obligés. Déjà la réduction du taux de l'intérêt, la difficulté des placements productifs, les pertes que leur ont fait subir les aventures qu'ils ont voulu courir dans des affaires étrangères, leur prouvent que pour la production il faut qu'ils donnent une plus large part à l'autre contractant. Leur intérêt les oblige à considérer que la solidarité n'est pas un vain mot. Les agriculteurs se plaignent et s'écrient : « Les bras manquent à l'agriculture! » Que signifie cette phrase? L'offre du capital est plus grande que l'offre du travail. Ce mouvement s'accentuera pour toutes les industries. Les égoïstes exécrables et idiots qui voudraient jouir de tous les avantages de la société, à la condition de les avoir à eux seuls, pourront récriminer contre lui ; il n'en est pas moins un signe manifeste du progrès.

Cette solidarité s'affirme déjà par plusieurs combinaisons, dans lesquelles le travailleur est un véritable associé. Ne pouvant les examiner en détail, nous devons relever certains préjugés qui peuvent être de nature à les paralyser.

IX. Ainsi, le travail aux pièces, les Trades-Unions anglaises le combattent; en France, il est repoussé théoriquement par certains ouvriers : ce sont en général ceux qui prétendent que l'ouvrier doit faire le moins de travail possible, sans réfléchir

que moins il produit, moins il peut exiger pour son produit. A l'honneur de notre pays, nous pouvons dire que la très petite minorité seulement préfère le travail à la journée. Dans le travail aux pièces, l'ouvrier se sent libre. Il fait un marchandage avec • le patron, qui lui avance la matière première, les outils, la force motrice. Pourvu que, dans un temps convenu, il livre la pièce dans les conditions convenues, il est indépendant. Personne n'a le droit de le surveiller d'un œil jaloux et de lui dire : « Allons, il faut travailler! » et de le traiter de fainéant. Le travail aux pièces est une question de dignité pour lui. Il établit la séparation de l'homme et de la chose, de l'individualité humaine et de l'utilité qu'elle produit. Il spécifie la fonction de l'homme, qui, moyennant un prix convenu, doit un service convenu. Le travail aux pièces est une des formes progressives de l'organisation du travail; et partout maintenant où, dans la grande industrie, il peut être employé, il tend à se substituer aux autres modes de travail.

D'après les observations faites au Creuset, à Terrenoîre, on a remarqué que l'ouvrier, à ses pièces, ne travaillait pas toujours plus dur % mais qu'il travaillait plus intelligemment. On estime que son travail est meilleur de 75 pour 100, et que son salaire augmente de 50 pour 100. Il y a donc bénéfice pour les deux : 50 pour 100 pour le travailleur et 25 pour iOO pour l'employeur.

A l'usine Cail, les ouvriers sont engagés à !*« affûtage », c'està-dire à tant l'heure. Chacun devient entrepreneur, a son outillage, son établi, sa vapeur, son emplacement. Pour monter une locomotive, par exemple, il faut quatre ouvriers ; supposons qu'on y affecte un prix de 800 francs. Voici comment se répartit cette somme : 1<» ils sont payés à tant l'heure d'affûtage, selon leur capacité; 2^ ils sont payés ensuite d'après le nombre d'heures pendant lesquelles chacun a travaillé ; 3<* reste la différence des sommes perçues ainsi au total des 800 francs;

* Denny, Worth of Waqtu

SCIENCE ÉCONOM. 23 i

cette différence est partagée au prorata des salaires touchés par chacun. D n'y a pas de sous-traitants.

Dans le cas suivant, nous trouvons de petites sociétés faisan! l'office de sous-traitants. Dans les ardoisières de North-Wales, trois ou quatre hommes forment une Ck>-partnery (société en nom collectif) et s'engagent à extraire des ardoises de la portion de la carrière qui leur est assignée, à tant par mille. Les honmies qui prennent ces engagements forment environ un tiers du nombre total des ouvriers. Les autres sont employés par eux comme ouvriers. Les propriétaires fournissent les outils les plus dispendieux, les associés les petits outils et la poudre *.

Il y a deux modes de travail : le travail servile; 0 a pour sanction les coups de fouet et les fers: c'est le moins productif; le travail libre ; il a pour sanction un gain plus élevé, l'amourpropre de son œuvre : c'est le plus productif.

Le travail à la journée est un dérivé du travail servile ; le travail aux pièces est la plus haute expression du travail libre. C'est le commencement de l'association.

Gomme preuve des efforts faits pour cet accord dont nous avons déjà parlé, il faut noter la participation des employés et ouvriers aux bénéfices des patrons •.

X. Un économiste allemand, M. Victor Bœhmert, chef du bureau de statistique du royaume de Saxe, a procédé à une enquête sur cette question. Elle a porté sur cent vingt établissements représentant des industries différentes, placés dans des contrées et dans des conditions diverses. Voici les conclusions auxquelles il est arrivé ' :

i<> La participation aux bénéfices agit d'une manière efficace sinon dans tous, du moins dans presque tous les cas, et tant

1 Brassey, p. 842.

* Bulletin de la participation aux bénéfices, 2« année. (Librairie Chaix.)

3 On trouvera \me analyse de ce document dans le Journal des Économistes de juillet 1880.

comme amélioration du sort matériel que comme élévation du niveau moral;

2* Il est manifeste que ce système ne peut être présenté comme une panacée, comme un remède aux plaies sociales ou comme une conséquence absolue de justice, mais seulement comme un système de salaires parfaitement compris et dont Tadoption, dans la plupart des cas et selon la nature des in" dustries, peut devenir aussi profitable à celui qui donne du travail qu'à celui qui le fournit;

Z^ L'idée d'une adoption de ce système est toujours saine et juste. Son application ne comporte ni forme particulière ni modèle unique à suivre. Les formes ou manières les plus diverses doivent être, au contraire, employées concurremment, à Teffet de perfectionner de plus en plus le système du salariat;

4^ La description, que contiennent les rapports spéciaux, des situations industrielles les plus diverses, accuse la signification locale et individuelle du système et montre que chacun des cas en particulier doit être résolu indépendamment des autres, c'est-à-dire en vertu des moyens, des ressources ou des circonstances qui lui sont propres. Chaque entreprise en elle-même représente un petit monde à part, indépendant du reste du monde et réclamant un développement spécial, ainsi qu'une action de même nature de la part de ceux qui s'en occupent. Il faut poser en principe : que la participation dans la forme la plus élevée exige en chaque intéressé de plus grands effortSy ainsi qu'une habileté pratique supérieure;

5^ Pour faire une heureuse application du système, il est nécessaire de tenir compte des conditions suivantes :

A. La participation doit être établie de telle manière que dans la pratique des choses une solidarité véritable, une communauté d'intérêts s'établisse entre le maître et ses employés, entre le capital et le travail.

B. La question du salaire est indépendante de celle des bénéfices. Les salaires ne sauraient dépendre des bénéfices; ils ne peuvent qu'être soumis aux conditions des variations du marché.

C. Dans le décompte général, on doit toujours envisager sépai'ément le côté commercial et le côté industriel , et ne pas considérer en bloc ce qui touche à ces questions différentes : le travail, le capital et le but de Tentreprise.

D. Il est bon, dans la répartition des parts bénéficiaires, de tenir en compte le montant des appointements ou du salaire de chaque intéressé; dans quelques cas même, il faudra y ajouter la considération du temps écoulé au service de la maison ou de la société.

E. Les parts bénéficiaires seront attribuées dans la plus large mesure possible, afin de n'être pas abaissées à des proportions qui ne rencontreraient qu'indifférence de la part des intéressés.

F. Ces parts bénéficiaires, qui s'étendront toujours au plus grand nombre d'intéressés possible, seront régularisées de manière à ne pas dépendre de l'arbitraire d'un patron ou directeur nouveau.

G. Dans chaque entreprise admettant la participation aux bénéfices, on devra constituer en même temps un fonds de réserve suffisant : 1® pour les réparations extraordinaires faites aux bâtiments ou opérées dans l'outillage ; 2*» pour réparer le vide occasionné par une perte possible.

H. En règle habituelle , les parts bénéficiaires ne seront pas comprises dans les frais généraux, et on les rendra productives d'intérêts. Il sera admis, stipulé que les intéressés, au bout d'un temps de service à fixer, ou dans les cas extraordinaires de la vie de famille, ou dans l'acquêt d'une maison, ou dans les temps prolongés de chômage, auront le droit de toucher la part d'actif inscrite à leurs comptes individuels.

Un but essentiel à considérer dans l'application du système de la participation aux bénéfices, c'est de constituer un certain capital en faveur de l'ouvrier pris isolément, de manière à ce qu'il passe graduellement et pacifiquement du salariat à l'avoir argent productif d'intérêt, et qu'il ait ainsi sa modeste part de la fortune publique ;

6» Plus on atteindra promptement ce but définitif de la pa^

tîcipation aux bénéfices : transformer les salariés en propriétaires d'un capital, mieux et plus promptement on fera disparaître cette défiance réciproque qui constitue malheureusement la règle entre ouvriers et patrons. Mais c'est à ceux qui, dans la lutte pour l'existence, se trouvent être les plus forts , qu'il appartient de travailler, eux les premiers, à faire disparaître cette défiance.

Certaines combinaisons de ce genre ont échoué. On cite entre autres la maison Briggs, qui, exploitant une houillère, avait admis la participation des ouvriers aux bénéfices, mais tout d'abord avait commencé à prélever, pour l'intérêt du capital, 10 pour 100, taux suffisamment raisonnable qu'elle éleva ensuite à 14 pour 100. Les ouvriers trouvaient que, dans ces conditions, la participation était légèrement illusoire. Avaient-ils tout à fait tort? Ce système avait été établi en 1865; ils y renoncèrent en 1875.

On cite un échec, il faut voir ses causes ; on cite un succès, il faut examiner s'il peut justifier partout l'application du système. Là se trouve la difficulté des études de ce genre.

Ainsi, voilà des ouvriers qui construisent im chemin de fer; qui creusent un port; qui percent l'isthme de Suez ou l'isthme de Panama : les travaux sont engagés pour 10, 20, 500 millions; ils doivent durer des années; ce n'est qu'au bout de ce temps que les entrepreneurs et les capitalistes sauront s'ils sont en gain ou en perte. En attendant, il a fallu que les ouvriers mangeassent, se vêtissent, se logeassent, vécussent en un mot. Dans ce cas, la participation aux bénéfices, qui peuvent être des pertes, serait considérée par eux [comme une mauvaise plaisanterie.

Le salaire fixe existera toigours, parce qu'il y a quantité de gens qui préfèrent la sécurité du présent à l'aléa de l'avenir. C'est un marché à forfait.

Beaucoup d'ouvriers en France ont un petit capital; ils le tiennent de leurs parents, paysans qui ont acheté de la terre. Ils le tiennent de leur femme, qui a reçu une petite dot en se ma-

riant; ils le tiennent de leurs propres économies. Or, qu'en font-ils? Beaucoup savent parfaitement qu'ils ont beaucoup plus d'avantages à rester simples ouvriers plutôt que d'essayer de s'établir à leur compte. Ils voient par eux-mêmes que l'admiaistration du capital n'est pas cbose aussi simple que se le figurent ceux qui n'en ont jamais eu entre les mains. Us placent leur capital dans les emprunts des villes ou de l'État. A Roubaix, ils s'associent six, buit, dix, quinze, pour acheter une valeur i lots. Si la chance les favorise, ils répartissent le lot entre chacun, au prorata de ses versements.

Tel salarié ici est commanditaire là. Gela nous arrive à nous tous, qui vivons de notre travail et touchons des salaires.

Par conséquent, il faut se garder de vouloir enfermer les combinaisons du capital et du travail dans une formule fixe; elles seront multiples, comme sont divers les genres de production; mais, ce que nous pouvons affirmer avec la confiance de ne pas nous créer et créer aux autres des illusions, c'est que, par la force des choses, l'accord se fera. Les travailleurs apprendront à calculer, à lire, à écrire, à réfléchir, à parler; ils sauront débattre leurs intérêts ; tel n'était pas le cas hier : ils devaient subir la volonté d'un homme qui non seulement avait le capital en main, mais encore qui avait l'art de s'en servir, et pour lui toutes sortes de privilèges légaux. Tel ne sera pas le cas demain.

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