CHAPITRE III
I. Constatation de M. Clément Juglar. — Explication de Stuart Mill. — Utilité des crises. — M. G. de Laveleye. — Tout est fini. — Excès de production ! — Grise définitive. — II. Une question. — M. Bonamy Price. — Explication.— Les moyens d'achat. — Excès de consommation. — III. Influence de« mauvaises récoltes. — Excès de consommation. — Diminution du pouvoir d'achat. — Répercussion des disettes agricoles sur l'industrie. — IV. Les crises permanentes.
— Les protectionnistes. — La guerre. — Les grandes armées. — Excès de consommation. — V. Les grands travaux.— Les famines de l'Inde. — La crise aux États-Unis. — La consommation des c^titaux circulants par les capitaux fixes.
— L'amortissement, — Excès de consommation. — VI. Paresse de Tesprit humain. — Jérôme Paturot et les bonnets de coton. — VII. La monnaie est-elle responsable de toutes les crises ? — LUnfluence des billets de banque. — Préjugés. — li'avare et son trésor.— L'héroïsme commercial. — VIII. Apologie des crises. — Conclusion.
I. Les phénomènes psychologiques jouent un grand rôle dans les phénomènes économiques comme dans tous les phénomènes sociaux. C'est parce qu'on n'en a pas tenu suffisamment compte, qu'on a publié tant d'explications erronées sur les crises commerciales.
M. Juglar a fait des travaux fort intéressants sur les Crises commerciales. Avec un certain étonnement, il constate, pour toutes les crises commerciales, les symptômes précurseurs suivants : grande prospérité, entreprises et spéculations de tous genres, hausse du prix des terres, des maisons, demande des ouvriers, hausse des salaires, baisse de l'intérêt, crédulité du public, goût du jeu.
Stuart Mill a donné Texplicalion suivante : l'accumulation des capitaux est bornée par le taux des profits qu'ils donnent : quand ils sont trop abondants, ils cherchent des entreprises qui leur offreut des bénéfices plus forts. Alors se développe une spéculation effrénée qui aboutit à une culbute.
Cette explication de Stuart Mill appplique la loi de Malthus aux capitaux. Ils sont trop abondants, ils vont à la destruction. Cette destruction rétablit l'équilibre. A ce compte» les crises seraient un. mal nécessaire, pour empêcher le développement indéfini des capitaux. Comme il n'y a plus nulle part de besoins à satisfaire, que tous les habitants du globe ont atteint l'extrême limite de leur pouvoir de consommer, que personne ne dit plus : « Que je voudrais bien être riche ! » il fiuit qu'il y ait à intervalles périodiques une destruction de capitaux. Les crises sont une purgation I
Des financiers fort habiles ne voient pas la question autrement. M. G. de Laveleye ^ a déclaré que tout est fait en Angleterre, en Belgique, en France I II n'y a plus de nouvelles voies ferrées à établir, il n'y a plus de canaux à ouvrir. Les grands travaux publics sont terminés. 11 en est de même en Hollande et en Italie. De même encore en Espagne, qui a maintenant complètement droit à sa paresse légendaire. En Allemagne, les moyens de production et de transport sont trop considérables et en dLsproportion évidente avec la clientèle possible du pays. L'humanité n'a plus qu'à se croiser les bras.
L'Afrique est arrivée à son maximum de puissance de production et de consommation, de même que TAsie, l'Amérique et rOcéanie. La production surabonde ! c'est la ruine ! et désormais la production surabondera toijgours. Il y a trop de moyens de production et pas assez de consommateurs ! La crise de 4877 n'a donc pas été une crise passagère — c'est une crise définitive que le temps ne fera qu'aggraver.
Telle est la théorie développée par un éminent financier. Il ne l'a pas inventée, du reste; on la trouve dans beaucoup d'économistes; ceux qui ne la formulent pas ainsi donnent des explications embrouillées des crises commerciales, s'accordant avec les protectionnistes, qui, tous, répètent à Tenvi : la production surabonde !
^ Du caracière de la crise écimamique actuelle, firuxelles, 1S79.
IL Mais alors se pose cette question :
— Chaque membre de la famille humaine est arrivé au degré maximum de la satisfaction de ses besoins et de ses désirs? personne sur cette terre ne dit plus : que je voudrais être riche !
— L'hypothèse est absurde, me répondez-vous. Tout le monde sait bien le contraire.
— Alors l'explication admise des crises commerciales est également absurde !
— Oui.
L'explication réelle des crises commerciales, indiquée par M. Bonamy Price^, s'accorde absolument avec noire théorie du rôle des capitaux fixes et des capitaux circulants dans la production.
Pourquoi la production surabonde-t-elle? parce qu'il y a une diminution des moyens d'achat.
Et d'où vient cette diminution des moyens d'achat?
Il faut se rappeler que le pouvoir d'achat consiste en marchandises à donner en échange et que les métaux précieux ne sont qu'un simple instrument pour échanger des utilités; mais l'acheteur n'a pu se procurer cet argent que par une vente préalable de ses propres marchandises.
Chaque achat avec de l'argent implique une vente précédente de marchandises pour acquérir de la monnaie ; ainsi chaque achat n'est qu'une demi-transaction. Le chapeUer vend son chapeau pour un louis et avec ce louis achète une paire de souliers ; le chapeau a été échangé pour des souliers. C'est le chapeau qui a acheté les souliers, et la grande vente établit clairement que tout pouvoir d'acheter réside en dernier lieu en marchandises.
D'où vient donc la dépression commerciale? de ce qu'il y a peu de marchandises à échanger. Ainsi le commerce devenu stagnant, les manufactures et les usines ne travaillent pas ou
« Voir Contemporary Reviewg mai 1879.
ne travaillent que sur une petite échelle ; le marché d^irgoit est agité, les hancpies et les grandes maisons de commerce font faillite pour une seule cause : les marchandises qui peurait acheter font défaut.
Les manufacturiers et les vendeurs ne peuvent disposer des marchandises qu'ils ont produites, parce qjae les ach^eurshtbituels ont peu ou n^ont pas de maichandises pomr acheter les l^irs*
Maintenant surgit cette question : — Gomment se foit-il qa& les acheteurs et les consommateurs ont perdu leur pouvoir d'achat, ont moins de marchandisoi à donner exi échange ? C'est la conséquence d'un fait général, qui était lui-même le résultat de plusieurs causes possibles, n y a eu excès decoiisommation, il a été plus consommé et plus détruit qu'il n'a été fidt pour replacer dans la consommation. Cet ezcôs de consoiimation a fait le mal, cela a amené une diminution nrtie do stock des marchandises à échanger et par là porté les consommateurs, soit les acheteurs, à la pauvreté.
Les crises ne viennent donc pas d'un excès de piododioni elles viennent d'un excès de consommation.
Mais qu'est-ce qu'un excès de consommation ? Est-ce que toutes choses, toutes richesses, ne sont pas consommées ! Oui» Tous les produits sont consommés et détruits, les uns très rapidement, comme les aliments, la houille et autres choses semblables; d'autres très lentement, comme des machines, desbi* timents, des navires et généralement tout le capital fixe.
Mais ici entre en jeu une distinction qui explique la nature et l'essence de l'excès de consommation. Toutes choses consommables se divisent elles-mêmes en deux classes : i* Totttillage productif; 2'> objets de luxe et de jouissance.
Voici la différence qui existe entre les deux : le capital circulant employé à établir l'outillage productif est consommé et les dépenses de luxe disparaissent et ne laissent rien deirièrG elles. L'aliment et le vêtement des travailleurs, les engrais, portés et déposés dans le sol, la détérioration et l'usure de$
charrues, tous sont reproduits dans la récolte. La consommation des chiens courants et des piqueurs ne produit que des jouissances. Le capital, nous le savons, est la somme totale de toutes les choses qui sont nécessaires pour la production de la richesse, et il est clair que si le capital ainsi détruit est restauré en plein dans les produits réalisés, la puissance productive de la nation restera intacte, sa possession de richesse restera la même, ses achats et ses ventes se feront comme par le passé, et il n'y aura aucune apparence de dépression commerciale. La nation conservera sa prospérité, il y aura la même quantité de marchandises à échanger. Maintenant renversons la question. Qu'une portion du capital détruit ne soit pas replacée dans les produits, la conséquence nécessaire sera que, le pouvoir producteur ayant baissé, il y aura diminution de richesse. La nation sera maintenant plus pauvre, elle a moins à consommer. La cause est visible, le capital a été détruit et seulement restauré en partie : tel est le véritable excès de consommaUon.
III. On a constaté que les mauvaises récoltes provoquaient les crises commerciales : constatation juste. Mais pourquoi? parce qu'une mauvaise récolte représente un excès de consommation.
Il n'y a pas d'excès de consommation comparable à une famme ; des dépenses de culture ont été faites, des ouvriers ont été iiourriS) habillés ; des familles ont été entretenues ; des chevaux ont consommé du foin et de l'avoine ; des charrues, charrettes, engins, ont été achetés et usés, des matières premières de toutes sortes, engrais et semences, ont été employés : voilà des consommations faites.
Si la récolte est bonne, elle remplace chacune de ces consommations antérieures, et de plus il reste quelque chose : ce quelque chose, c'est le profit, c'est l'augmentation du pouvoir d'achat du cultivateur.
Que la récolte soit mauvaise, alors la consommation faite par la culture n'est pas remplacée par de nouveaux produits. Il y a
408 Là SOIRNCS ÉCONOMIQUS.
eu destraction de capital. Le pouvoir d'achat du ealtivatair est diminué.
Ainsi voyez les dernières crises, il y a eu de grandes fiunines dans rinde et en Chine, grands clients de TAngleterre ; ils n'ont pu faire que de moindres achats dans le YoriLshire et le Lancashire ; une série de mauvaises récoltes a frappé rAngietene, les paysans anglais ont en un moindre pouvoir d'achat sur les objets manufacturés. En France, le blé, la betterave, le tm,\ik vigne ont subi de mauvaises récoltes : même phénomène.
Adam Smith disait que le grand commerce de tonte mtioa civilisée est celui qui s'établit entre les habitante de la ville et ceux de la campagne K
Au moment où écrivait Adam Smith, ce ikit était eiad. nie deriendra de moins en moins, à mesure que l'agricaltare substituera des machines aux bras. Toutefois, encore maint^iaot, la population agricole, comme nous Pavons va, est de beaucoup plus considérable que la poptdation des villes. Une mauvaise récolte lui enlève donc son pouvoir d'achat. Mais llnduatriel à qui le cultivateur aurait acheté une charme, le (Sdirieaiit à'éiùfîes à qui la femme aurait acheté des vêtements, ne peurent plus écouler leurs produits. A leur tour, leur pouvoir d'achat est diminué.
On peut représenter ce phénomène par la figure suivante:
AORICULTORB.
Avances : capital. . | ^|
Rendement .... \ |
Le pouvoir d'achat de ragriculteui* est donc diminué de 50 pour 100.
• Liv. II, chap. iv.
Mais rindustriel a fait les avances d'un capital fixe pour produire 100. L*agriculteur ne peut plus acheter que 50.
Avances : capital . | ■ - i
Agriculteur | 1
Donc 50 pour 100 du pouvoir de ce capital fixe sont inutilisés ; mais de même le pouvoir d'achat de l'industriel, non seulement du patron, mais de ses ouvriers, est diminué dans la môme proportion. Alors, à leur tour, ils consomment moins d'objets produits par d'autres.
Tout le monde sait que le niveau de Teau est le même dans des vases communiquants. Ainsi s'établit une baisse générale, affirmant la solidarité de tous les intérêts.
Ce n'est pas tout. La récolte étant mauvaise, le consommateur de blé paye plus cher son blé, sa viande, son vin. En admettant même que ses ressources restent égales, son pouvoir d'achat est affaibli. Alors la production industrielle du pays tout entier se resserre.
VI. Les protectionnistes, qui ont pour idéal de faire en sorte que le pays paye toujours le blé et la viande comme si la récolte était mauvaise, s'ingénient très sincèrement à faire une crise permanente * I
La guerre représente aussi un formidable excès de consommation, son action n'est que destructive. Elle enlève un grand nombre d'hommes aux travaux productifs ; ces hommes mangent, il faut les nourrir, les vêtir, les entretenir ; ils consomment largement et ne rendent rien.
La guerre détruit l'industrie, les chemins de fer, les routes et autres instruments de l'activité industrielle. Toujours excès de consommation.
Maintenant il y a d'énormes armements ; on les fait au
* Voir Discours Menier sur le libre-échange, Chambre des députés. 19 février 1880.
moyen d'impôts qoi sont «l>8ort)é8 par des i^sifs économiques qui ne rendent en rien ce qu'ils dévorent.
Que représentent ees grandes années? Un excès de consomfnation. Elles détruisent de la richesse, elles n^en font pas: par conséquent, toutes les utilités qu'elles con8omni«:it sont à jamais dépourmes du pouvoir d'achat.
V. Mais retournons la question. Nous avons dit que Ton constatait toiijours à la veille d'une crise toutes les appareneesde prospérité» les industries se multiplient, on constmit des à»mins de fer, on fait de grands travaux publics, le pnMie jette ses capitaux dans des sociétés fantastiques. Les économistes andeat l'habitude de dire avec le public : il y a excès de prodoetioB.
— Non, il y a excès de consonmiation.
Vous faîtes de grands travaux, mais tout étabUssemeni de capital fixe est un excès de conscmunation ; pendant un toaq» plus ou moins long, il représente plus de consommation de richesse que de production : la différence est une diminntioD de moyens d'achi^ pour un temps plus ou mohis long.
La machine faite, l'usine construite, l'instrument de p^oda^ tion quelconque établi, sans doute, . réparent cette diminution^ mais seulement graduellement. L'entretien des ouvriers qui construisent un navire est une perte momentanée de richesse. Ils mangent du pain et de la viande, et cette consommation pour le moment ne leur donne pas un pouvoir d'achat plus considérable.
Or, le capital fixe est établi, le canal est fait, le port est creusé; dans tous ces travaux ont été engloutis des capitaox circulants considérables, ils y sont immobilisés. Il y a diminution momentanée du pouvoir d'achat. M. Hyndmann, dans rartlcle la Banqueroute de Vlnde^ qui fit tant de sensation en Angleterre à la fin de 1878, constatait ce phénomène. Il montrait la famine dévastant l'Inde et abattant ses habitants | par centaines de mille. Mais, et les chemins de fer? et les canaux d'irrigation? ne sont-ils pas là? comment n^ont-ilspas prévenu ce cataclysme ? Non seulement, ils ne l'ont pas pré-
LES GRISES COMMERCIALES. 4ii
venu, maïs ils en ont leur part de responsabilité. On les a construits à Taide d'emprunts et d'impôts qui ont absorbé tous les capitaux circulants des populations de l'Inde. Une disette arrive. Leur pouvoir d'achat a disparu. Les voies ferrées apportaient à Bombay et à Madras affamés des grains du Punjab et des provinces nord-ouest. Seulement la population n'avait pas de ressources pour acheter ces grains quand ils arrivaient, et elle mourait de faim.
De même M. Bonamy Price expliquait la crise des Etats-Unis dans l'article que nous avons déjà cité.
« Les Américains ont commis une grande faute en construisant une énorme quantité de capital fixe sous forme de chemins de fer. Ils ont agi comme un propriétaire qui aurait une propriété lui rapportant 10000 francs une année et qui dépenserait 20000 francs à la drainer. Il ne ferait pas ses travaux sur ses épargnes, puisqu'il n'en a pas; et à la fin de la première année il serait obligé de vendre une partie de sa propriété pour payer le prix de son drainage.
« En d'autres termes, son capital, sa propriété, ses moyens d'existence sont réduits. Le drainage, qui est une excellente opération, est devenu ruineux pour lui. Ainsi a fait l'Amérique. Les chemins de fer sont un puissant instrument de richesse pour les nations ; mais un si gigantesque excès de consommation, non prélevé sur l'épargne, mais sur le capital, produit la pauvreté, la dépression commerciale et la misère. Les nouveaux chemins de fer ont atteint une longueur de 30000 milles, et leur prix a été évalué à 10000 livres sterling par mille. Ils ont ainsi détruit 300 millions de livres, non d'argent, mais de blé, de vêtements, de houille, de fer et autres objets. Le rapport entre un tel excès de consommation et la crise commerciale est frappant.
« Mais les conséquences désastreuses sont loin d'être terminées. L'excès de consommation non seulement a détruit la richesse employée à la construction des chemins de fer ; il en résulte encore d'autres destructions. La demande de houille,
4it LA SCIBMCE ÉCONOMIQUE.
de fer, d'engins et de matériaux a produit une prodU^euse excitation dans les manufactures et les ateliers. Les ouvriers étaient demandés de tous côtés. Les salaires se sont rapidement élevés, les profits ont participé à ce mouTement de hausse; on a pris des habitudes de luxe. Les prix ont monté partout Cet excès de consommation subsidiaire a augmenté dans de larges proportions la destruction du capital national employé dans les chemins de fer. Bien plus. Des nations étrangtass ont été entraînées dans ce courant. Elles offraient leurs mardundises en Amérique, attirées par les hauts prix. Leurs propres prix s'élevaient à leur tour, leurs affaires éclataient dans cette activité extraordinaire, les profits et les salahres étaient angmentes, beaucoup de contrées de l'Europe entraient dans ce cercle videux. L'excès de consommation s'avançait de ^fin ea plus rapidement. La prospérité devenait toi;uoiir8 plus hante, et la destruction de ia richesse marchait a^ec une vitesie plus grande. »
Ces réflexions s'appliquent à tous les pays et à tous les hidividus qui agissent avec cette ardeur imprudente.
Le capital fixe est un outil disponible d'une manière pomanente. Seulement il ne rembourse pas tout son prix en une fois, n ne le rembourse que peu à peu, par un long usage : c'est ramortissement. Il en résulte donc que son établissement représente une destruction de capitaux, un excès de consommation, une diminution de pouvoir d'achat.
Voilà un chemin de fer : il a coûté en nourriture, en vèt^ ments, en salaires consommés de suite, en achat de rails, de pierres, de matériaux de toutes sortes, 300000 firancs par kilomètre, je suppose. Pour le moment voilà 300000 francs qui ne peuvent plus s'échanger. Sans doute, plus tard, ces 300 000 francs seront remboursés et au delà, mais c'est une question de temps. Nous le voyons, du reste, pour les Etats-Unis. La crise a sé^ pendant deux ou trois ans, puis les capitaux consommés se i sont reconstitués, et la crise a pris fin.
Autre considération : les capitaux fixes ne sont utilisés ques'H
y a des capitaux circulants, un navire ne transporte des matières premières ou des marchandises ; un chemin de fer, un canal, de même ; une usine ne fonctionne que sll y a des consommateurs qui ont le pouvoir d'acheter ses produits. Si les capitaux circulants ont donc été consommés de telle manière qu'ils ne puissent se renouveler pendant longtemps, les capitaux fixes restent improductifs et la crise est d'autant plus intense et d'autant plus longue.
La plus simple observation démontre que la crise de i 876-1 879 n'est pas due à d'autres causes. Nous venons de voir comment elle s'est produite aux Etats-Unis. En Allemagne, elle est due à l'effroyable consommation de capitaux en forteresses, armements, à laquelle s'est livré le gouvernement à l'aide de l'indemnité de guerre.
L'Angleterre, elle, a fourni des capitaux circulants aux Etats- Unis, à ses colonies, à la Turquie, à l'Egypte. Les uns sont devenus insolvables, les autres ne pourront reconstituer que plus tard leur pouvoir d'achat. De là, crise.
C'est là un côté des choses, mais en matière économique, il faut toujours tenir compte des répercussions. Les industriels anglais, par exemple, fournissent des rails, des locomotives, des ponts de fer, etc., etc., aux Américains, aux Indes, à l'Australie. La demande est considérable, alors ils augmentent leurs moyens de production, ils ajoutent donc à la consommation des capitaux circulants que font leurs acheteurs leur propre consommation. Quand les acheteurs manquent, ils n'ont plus de capitaux circulants pour utiliser leurs capitaux fixes. Ainsi, de 1873 à 1874, le nombre des hauts fourneaux monta en Angleterre de 876 à 959. En 1878, 454 seulement travaillaient : la moitié I
Tout excès de production est en réalité un excès de consommation. Le fabricant qui l'a commis a commencé par consommer en salaire pour les ouvriers, en matières premières, en houille, en organisation d'usine, une somme qu'il ne retrouve pas ensuite.
414 LA SCIBNOE ÉCONOMIQUE.
Les observateurs superficiels n'ont tu que le terme final, ils n'ont pas vu le terme primitif; de là leur erreur de déclarer, dans notre siècle 1 qu'il y avait excès de production, alors que, sur les i 500 millions de bipèdes sans plumes qui peuplent le globe, il n'y a peut-être pas un million d'honmies à même de satisfaire liû^ement leurs besoins.
L'excès de production peut exister pour une industrie déterminée, elle ne saurait exister pour toutes à la fois. Quand toutes les industries sont atteintes en même temps, c'est pour une tout autre cause, comme nous l'avons montré plus haut.
YI. Mais Tesprît humain est fort paresseux. Le capitaliste est rarement un homme d'initiative. L'industriel, qui doit être homme d'initiative, est le plus souvent guidé dans le choix de sa production et dans la manière dont il produira» non par des observations rigoureusement scientifiques, mais par des hasards et des goûts personnels.
L'homme est imitateur. Des industriels ont réussi. Aussitôt des capitalistes, d'autres industriels disent: Faisons la même chose ! Ils se demandent rarement si les industriels d^à établis ne sont pas à même de satisfaire tous les besoins auxquels ils veulent pourvoir. Ce mouvement instinctif a comme bon résultat de provoquer la concurrence, de stimuler les innovations, d'arriver au bon marché ; mais toutes ces améliorations ne se produisent pas sans difficulté, et souvent enfin la production d'un produit déterminé est en dehors de toute proportion avec l'utilité de ce produit. Alors la lutte pour l'existence accomplit son œuvre. Les faibles disparaissent, les forts survivent. Ceux qui disparaissent disent naturellement: La production surabonde *.
La science économique a ses lieux communs, comme toutes les sciences. Les économistes ont pour habitude de répéter que « le capital se porte vers les branches du commerce les
1 Voir, sur les phénomènes psychologiques et sur les crises, le Spectator du 28 décembre 1878, p. 1628.
plus profitables el qu'il abandonne rapidement celles qui le sont moins. »
« Rapidement » est de trop. Sans doute, forcément ce phénomène se produit à la suite des expériences répétées et souvent cruelles, mais alors seulement.
Le capitaliste est essentiellement conservateur. Il est mouton de Panurge. Il porte ses capitaux où tout le monde les porte, et ensuite il s'étonne qu'il y ait engorgement !
Malgré toutes les merveilles qui se sont accomplies dans ce siècle, il ne faut pas se dissimuler que l'industriel et le commerçant sont souvent routiniers. Quand les besoins se transforment, quand de nouvelles conditions économiques se produisent, s'ils sont en retard, ils en subissent les conséquences.
L'échange est une des formes de la division du travail, avonsnous dit; mais les moyens dé communication, si améliorés qu'ils soient depuis cinquante ans, sont encore fort imparfaits. Il en résulte que A fabrique un article dont B peut avoir besoin. Mais il ne suffit pas que B en ait besoin pour que A puisse vendre son article. Il faut encore que A puisse trouver B.
Or, A a pu fabriquer beaucoup d'articles avec la conviction qu'il y a quelque part des B qui en ont besoin. Jérôme Paturot a pu fabriquer des millions de bonnets de coton en se disant qu'il y a des millions d'individus dans le monde qui n'en sont pas pourvus. Jérôme Paturot aura tout simplement commis un excès de production, si ses bonnets de coton ne tombent pas sous la main de ceux qui s'en coiffent, et s'il ne persuade pas à tous ceux qui n'usent pas de cette coifTure qu'elle leur est indispensable.
Mais si Jérôme Paturot ne peut rentrer dans les consommations que lui a coûté cette production, il fait faillite, et sa faillite se répercute sur celui-ci et sur celui-là. Il y a eu gaspillage et destruction de capitaux. Il y a eu excès de consommation.
VII. Les hommes — et ils sont nombreux — qui attachent à la monnaie je ne sais quel pouvoir mystérieux, lui attribuent toutes les crises.
41A LA SCmCS ÉOOHOMIOnB.
« La cause détenninante de toutes ces crises» dit M-Eoritede Laireleye \ Téconomiste, réside dans récoalement d'mie ptriie des métaux précieux. » Cette phrase exprime tout tàm^kmà le préjugé qui fait donner le nom de numeymarkei au muùà des capitaux. L'écoulement des métaux précieux est un eiM d non une cause. On demande du métal, pourquoi? parce qnl y a à payer, et que le débiteur n*a pas de produits sufllsuii pour payer ou que le vendeur, manquant de métal, en demank
Nous avons vu quel réle secondaire, en temps ordinaîRi i joue dans les transactions, mais c'est un véhicule, un intoné' diaire. Or, des pays étrangers ou certaines parties dn pi|i ont pu en absorber de grandes quantités. Llnde, pour le eotoi, la Russie pour le blé, par exemple, n'ayant pas besoin de pndttits de TAngleterre, ont demandé de l'or au lieu de Ham, de machines, de fer. En général, cette demande de l'or est • symptôme de détresse pour le pays qui la fait. H le réàtm plutôt que des objets manufacturés, parce q[u'il en a beMâ pour sa consommation intérieure. S'il manque dans lé pajii qui il est demandé, il y a encombrement, par suite arrêt, euetement comme il y a encombrement et arrêt Ion d'une crise A transports, si les wagons manquent.
On a dit que la crise provenait d'un excès dans l'émissioi des billets de banque. Telle était l'opinion de Robert Ped. M. Tooke a montré par les faits que, dans tous les cas de hausse ou de baisse des prix, la hausse ou la baisse a précédé ^l^ croissement ou la diminution des émissions de billets, et s'it par conséquent, pu être causée par cet accroissement ou cette diminution K
Encore ici on a pris l'elTet pour la cause. Le papier a à crédit lorsqu'on a la certitude qu'il peut être réduit en mot' naie. Or, intervient la question psychologique. Ceux qui récitment cette monnaie ne veulent pas la garder, ils veulent li
' Le Marché monétaire et ses Crises, p* 19S. • History of Priées,
toucher un moment pour la changer contre d'autres produits. L'absence de monnaie est grave, uniquement parce qu'elle est la preuve qu'il y a difficulté de s'en procurer; pourquoi? parce qu'il y a arrêt dans les échanges de produits qui avaient rendu son intervention inutile ou qui auraient pu en procurer.
On connaît l'épouvantable crise des assignats. Hs représentaient cependant d'excellentes valeurs, des terres ; mais capitaux fixes, non transformables immédiatement en capitaux circulants, dont chacun avait besoin à ce moment.
La monnaie métallique peut être très abondante et la crise commerciale très violente. C'est l'histoire de l'avare mourant de faim sur son trésor. La crise de 1857 se produit huit ans après l'immense production d'or de la Californie. D'où venaitelle? Non de l'absence de l'or; mais la guerre de Crimée avait produit un excès de consommation ; une mauvaise récolte ag- -grava cet excès de consommation ; les capitaux circulants manquèrent pour produire et, par conséquent, pour échanger.
Bagehot conseille aux banques, dans les périodes de panique, de prêter autant d'argent que possible. La panique vient de la pensée que « vous n'avez pas d'argent ». Il faut prouver qu'on en a. Cette preuve faite, l'écoulement de l'or s'arrête naturellement quand les sommes qu'il est destiné à payer sont payées; et le troc naturel des produits entre eux recommence à fonctionner.
Les négociants, se rendant un compte plus ou moins exact de ces phénomènes, ont quelquefois su les affronter avec héroïsme.
En 1797, la banque d'Angleterre suspendit ses payements en numéraire; en 1811, le gouvernement donna cours forcé à ses billets, qui, de prorogation en prorogation, dura jusqu'en 1822.
Imitant l'exen^ple qui, dans un cas analogue, leur avait été donné par leurs pères en 1745, les négociants, les fabricants, les banquiers, les armateurs de Londres décidèrent, dans une réunion immédiate du 27 février, qu*« ils ne refuseraient en aucun cas de recevoir les billets de banque en payement des
SCIENCE ÉGOMOM. 27
sommes qui leur seraient dues, et qu'ils feraient tous leurs efforts pour effectuer leurs payements de la même manière. » Héros inconnus, c'est à l'histoire scientifique de tous rendre hommage l Vous n'avez pas l'entraînement du courage physique, ni le grand air, ni le son aigu du fifre, ni la fanfare de la trompette, ni le bruit du canon, ni l'odeur de la poudre, ni les hallucinations sanglantes qui font les héros ; tranquillement, dei^ rière un obscur comptoir, vous souscrivez à une ruine possible; vous l'attendez passivement, ouvrant la main au billet qui peut vous l'apporter; et ce n'est pas la mort que vous attendez, ce n'est pas la ruine, c'est pis, c'est le discrédit, le déshonneur; car, dans notre civilisation, le général vaincu peut encore monter au Capitole, même quand lui incombe toute la responsabilité de la défaite; mais le négociant vaincu est un déclassé de toutes les classes de la société, sauf celle des parias : vagabonds, voleurs, repris de justice de toutes sortes ! Accepter individuellement ce sort dans l'intérêt de tous, c'est un exemple de solidarité que ne voient guère ceux qui provoquent la nécessité de ces dévouements, mais que nous devons, nous, tirer de leur obscurité et mettre en pleine lumière.
VIII. Les crises ont eu leurs apologistes. Un correspondant du Times^, en janvier 1879, félicitait les États-Unis de la crise qui sévissait sur eux. Jusqu'en 1875, toutes les dépenses privées et publiques augmentaient d'une manière inconsidérée. II y avait un excès de consommation partout. La crise survient. Alors chacim se met à la portion congrue. « Retranchement » est le mot d'ordre pour les dépenses publiques; on abolit les sinécures, on abandonne les ouvrages de luxe. Les dépenses de l'État de New-York étaient montées en 1874 à 3 millions et demi délivres sterling; en 1878, elles étaient réduites à 1 million et demi de livres, sur lesquelles il y avait 115 000 livres destinées à amortir la dette.
4 Times, 11 janvier 1879, cité dans Commercial History and Re- View de 1878.
C'est une thèse en faveur de l'utilité de la douleur. Elle a des côtés vrais. L'homme ne se décide à se soigner que quand il sent vivement son mal. Quelquefois il est trop tard.
Tous les jours des hommes d'État font Téloge de la destruction des capitaux ; ils prétendent que des gaspillages font aller le commerce. Les fêtes, les bals, les constructions de palais font aller le commerce. La construction des fortifications de Paris a fait aller le commerce. Ils ne s'aperçoivent pas qu'en agissant de cette manière ils gâchent des capitaux circulants qui ne se reproduisent pas et, ainsi consommés, perdent tout pouvoir d'achat. Ils vont môme jusqu'à considérer une guerre comnie un débouché, et ils ont raison : c'est un débouché énorme d'où rien ne revient. Les capitaux ainsi engloutis ne peuvent plus demander du travail. U en résulte donc une moins-value de l'homme, une diminution de la richesse, une crise plus ou moins intense, plus ou moins prolongée, dans tous les cas désastreuse.
Donc, les crises commerciales et financières sont produites non par excès de production, mais par excès de consommation.