‹ La science économique (volume 2)Chapitre 34 sur 196 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

I. Observation de M. Gourcelle-Seneuil. — La méthode d'après J.-B. Say. — ^' '.e manifeste de M. lagram. — Ses reproches aux économistes. — III. La mvtdbde mathématique. — La méthode de M. Auguste Comte. — IV. M. Bonamy Priée : Téconomie politique est-elle une science? — V. Les Catheder- SociaUsten. — La prétendue méthode historique, — VI. M. Louis Blanc. — La réalité et l'illusion. — Les millénaires moderaes. — M. Tolain. — VII. Ignorance économique. — Haine des économistes. — VIII. La mission de la science. — Responsabilité de Newton. — L'alchimie sociale. — Nécessité de renverser la plupart des questions. — Les intérêts et les vérités économiques.— IX. Rôle des économistes. — M. de Tocqueville. — Leur influence. — Les hommes pratiques et les théoriciens.

ï. Les confusions que nous. trouverons au cours de ce livre el certaines discussions récentes m'obligent à traiter d'abord de la méthode dans la science économique.

M. Courcelle-Seneuil a remarqué avec raison que l'économie politique, ou plus exactement la science économique, est la

SCIENCE ÉCONOM. i

première partie de la science sociale qui ait été cultivée avec soin, avec suite et avec succès '.

Elle ne date, comme science, que d'un siècle : Quesnay, Turgot, les physiocrates, ont entrevu plusieurs de ses lois. Le grand ouvrage d'Adam Smith a paru en 4776. J.-B. Say, le premier, a nettement déterminé, sauf quelques erreurs de mots, dans son Traité d'Économie politique (1803) et dans son Cours d'Économie politique, la méthode que devaient suivre les économistes.

c En économie politique, comme en physique, comme en tout, dit-il 2, on a fait des systèmes avant d'établir des vérités, c'est-à-dire qu'on a donné pour la vérité des conceptions gratuites, de pures assertions. Plus tard on a appliqué à cette science les méthodes qui ont tant contribué, depuis Bacon, aux progrès de toutes les autres : c'est-à-dire la méthode expérimentale ^, qui consisle essentiellement à n'admettre pour vrais que les faits dont l'observation et l'expérience ont démontré la réalité, et comme des vérités constantes que les conclusions qu'on en peut tirer naturellement ; ce qui exclut

* Journal des Économistes, Situation de Vécon, polit.; septembre 1877, p. 326.

* Discours préliminaire. Ce discours'n'a paru qu'en 1836.

Pour tous les économistes classiques, je me sers de la grande Col' lection des Économistes publiée chez Guillaumin.

8 Plus exactement, J.-B. Say voulait dire ici : la méthode objective.

Claude Bernard a bien distingué le caractère des deux actes qui constituent Tensemble de cette méthode, dans le passage suivant : « On donne le nom d'obset^ateur à celui qui applique les procédés d'investigations simples ou complexes à Tétude des phénomènes qu'il ne fait pas varier et qu'il recueille, par conséquent, tels que la nature les lui offre ; on donne le nom d'expérimentateur à celui qui emploie les procédés d'investigations simples ou complexes pour faire varier ou modifier, dans un but quelconque, les phénomènes naturels et les faire apparaître dans des circonstances ou dans des conditions dans lesquelles la nature ne les présentait pas. »

Voir aussi la Politique expérimentale, par Léon Donnât.

De la Méthode. s

totalement ces préjugés, ces autorités qui, en science comme en morale, en littérature comme en administration, viennent s'interposer entre Thomme et la vérité; mais sait-on bien tout ce qu'on doit entendre par le mot faits si souvent employé ?

o II me semble qu'il désigne tout à la Fois les choses qui existent et les choses qui arrivent, ce qui introduit déjà deux ordres de faits : c'est un fait que telle chose se passe ainsi ; c'est un fait que tel événement s'est passé de telle manière.

« Les choses qui existent, pour qu'elles puissent servir de base à des raisonnements sûrs, il faut les voir telles qu'elles sont, sous toutes leurs faces, avec toutes leurs propriétés. Sans cela, croyant raisonner de la même chose, on pourrait discourir, sous le môme nom, de deux choses diverses.

f Le second ordre de faits, les choses qui arrivent, consiste dans les phénomènes qui se manifestent lorsqu'on observe comment les choses se passent. C'est un fait que, lorsqu'on expose les métaux à une certaine chaleur, ils deviennent fluides.

ff La manière dont les choses sont et dont les choses arrivent constitue ce qu'on appelle la nature des choses, et l'observation exacte de la nature des choses est Tunique fondement de toute vérité.

« De là naissent deux genres de sciences : les sciences qu'on peut nommer descriptives, qui consistent à nommer et à classer les choses, comme la botanique ou l'histoire naturelle, et les sciences expérimentales, qui nous font connaître les actions réciproques que les choses exercent les unes sur les autres, ou, en d'autres termes, la liaison des effets avec leurs causes : telles sont la physique et la chimie.

a Ces dernières exigent qu'on étudie la nature intime des choses, car c'est en vertu de leur nature qu'elles agissent et produisent des effets ; c'est parce qu'il est dans la nature du soleil d'être lumineux et dans la nature de la lune d'être opaque, que, lorsque la lune passe devant le soleil, ce dernier est éclipsé. Une analyse scrupuleuse suffit quelquefois pour

nous faire connaître la nature d'une chose ; d'autres fois, elle ne nous est complètement révélée que par ses effets, et, de toutes manières, Tobservation, quand nous ne pouvons avoir recours à des expériences faites exprès, est nécessaire pour confirmer ce que l'analyse a pu nous apprendre.

« L'économie politique, telle qu'on l'étudié à présent, est tout entière fondée sur des faits, car la nature des choses est un fait aussi bien que l'événement qui en résulte. Les phéD0> mènes dont elle cherche à faire connaître les causes et les résultats peuvent être considérés ou comme des faits généi^aum et con.-i ants, qui sont toujours les mêmes dans tous les cas semblables, ou comme des faits particuliers, qui arrivent bien aussi en vertu des lois générales, mais où plusieurs lois agissent à la fois et se modifient l'une par l'autre sans se détruire, comme dans les jets d'eau de nos jardins, où l'on voit les lois de la pesanteur modifiées par celles de l'équilibre, sans pour cela cesser d'exister. La science ne peut prétendre à faire connaître toutes ces modifications qui se renouvellent chaque jour et varient à l'infini ; mais elle en expose les lois générales et les éclaircit par des exemples dont chaque lecteur peut constater la réalité.

a L'économie politique est établie sur des fondements inébranlables, du moment que les principes qui lui servent de bases sont des déductions * rigoureuses de faits incontestables.

«c Les faits généraux sont, à la vérité, fondés sur des faits particuliers ; mais on a pu choisir les faits particuliers les mieux observés, les mieux constatés, ceux dont on a été soi-même le témoin, et, lorsque les résultats en ont été constamment les mêmes, et qu'un raisonnement solide montre pourquoi ils ont été les mêmes, lorsque les exceptions mêmes sont la confirmation d'autres principes aussi bien constatés, on est fondé à donner ces résultats comme des lois générales. Un nouveau

1 C'est inductions que J.-B. Say a voulu dire ici.

fait particulier^ s'il est isolé, si le raisonnement ne démontre pas la liaison qu'il a avec ses antécédents et ses conséquences, ne suffit point pour ébranler une loi générale : car qui peut répondre qu'une circonstance inconnue n'ait pas produit la difTérence qu'on remarque entre les deux résultats?... En économie politique, c'est un fait général que l'intérêt de l'argent s'élève en proportion des risques que court le prêteur de n'être pas remboursé. Conclurai-je que le principe est faux pour avoir vu prêter à bas intérêts dans des occasions hasardeuses? Le prêteur pouvait ignorer son risque ; la reconnaissance ou la peur pouvait lui commander des sacrifices, et la loi générale, troublée en un cas particulier, devait reprendre tout son empire du moment que les causes de perturbation auraient cessé d'agir. Enfin, combien peu de faits particuliers sont complètement avérés ! combien peu d'entre eux- sont observés avec toutes leurs circonstances! et en les supposant bien avérés, bien observés et bien décrits, combien n'y en a-t-il pas qui ne prouvent rien ou qui prouvent le contraire de ce qu'on veut établir!...

o C'est une opposition bien vaine que la théorie et la pratique. Qu'est-ce donc que la théorie, sinon la connaissance des lois qui lient les elTets aux causes, c'est-à-dire des faits à des faits? Qui est-ce qui connaît mieux les faits que le théoricien, qui les connaît sous toutes leurs faces et qui sait les rapports qu'ils ont entre eux? et qu'est-ce que la pratique sans la théorie, c'est-à-dire l'emploi des moyens sans savoir comment ni pourquoi ils existent? Ce n'est qu'un empirisme dangereux, par lequel on applique les mêmes méthodes à des cas qu'on croit semblables, et par où l'on parvient où l'on ne voudrait pas aller.

« 11 faut donc, pour parvenir à la vérité, connaître non beaucoup de faits, mais les faits essentiels et véritablement influents, les envisager sous toutes leurs faces, et surtout en tirer des conséquences justes, être assuré que l'effet qu'on leur attribue vient réellement d'eux et non d'ailleurs. Toute autre

connaissance de faits est un amas d'où il ne résulte rien : une érudition d'almanach.

« D'autres personnes, habiles en d'autres sciences et trop étrangères à celle-ci, s'imaginent, de leur côté, qu'il n'y a d'idées positives que les vérités mathématiques et les observations faites avec soin dans les sciences naturelles ; elles s'imaginent qu'il n'y a pas de faits constants et de vérités incontestables dans les sciences morales et politiques ; qu'elles ne sont point par conséquent de véritables sciences, mais seulement des opinions hypothétiques plus ou moins ingénieuses, mais purement individuelles. Ces savants se fondent sur ce qu'il n'y a pas d'accord entre les écrivains qui en traitent et sur ce que quelques-uns d'entre eux proposent de véritables extravagances. Quant aux extravagances et aux hypothèses, quelle science n'a pas eu les siennes? La chimie, la physique, la botanique, la minéralogie, la physiologie, ne sont-elles pas des champs clos où les opinions viennent se heurter, tout comme dans l'économie politique? Chaque parti voit bien les mêmes faits, mais il les classe différemment et les explique à sa manière; et remarquez bien qu'on [n'observe pas dans 'ces débats que les vrais savants soient d'un côté et les charlatans de l'autre Leibnitz et Newton, Linné et Jussieu, Prieslley et Lavoisier, de Saussure et Dolomieu étaient tous gens de mérite et n'ont pu s'accorder. Les sciences qu'ils ont professées n'existaienl-elles pas parce qu'ils se sont combattus?

« De môme, les lois générales dont se composent les sciences politiques et morales existent en dépit des disputes. Tant mieux pour qui saura découvrir ces lois par des observations judicieuses et multipliées, en montrer la liaison, en déduire les conséquences. Elles dérivent de la nature des choses, tout aussi sûrement que les lois du monde physique : on ne les imagine pas, on les trouve ; elles gouvernent les gens qui gouvernent les autres, et jamais on ne les viole impunément.

« Les lois générales qui règlent la marche des choses se nomumtt^ks principes, du moment qu'il s'agit de leur application.

c( L'économie politique, de même que les sciences exactes, se compose d'un petit nombre de principes fondamentaux et d'un grand nombre de corollaires ou déductions de ces principes. Ce qu'il y a d'important pour les progrès de la science, c'est que les principes découlent naturellement de l'observation : chaque auteur multiplie ensuite ou réduit à son gré le nombre des conséquences suivant le but qu'il se propose... Plus cette science sera perfectionnée et répandue, et moins on aura de conséquences à tirer, parce qu'elles sauteront aux yeux : tout le monde sera en état de les trouver soi-même et d'en faire des applications. . .

a 11 y a sans doute dans l'état social des maux qui tiennent à la nature des choses et dont il n'est pas permis de l'affranchir entièrement ; mais il y en a un grand nombre d'autres auxquels il est non seulement possible, mais facile de remédier. Je pourrais ajouter même que beaucoup d'abus pourraient être corrigés chez presque toutes les nations, sans qu'il en coûtât le moindre sacrifice aux privil^égiés qui en profitent ou qui s'imaginent en profiter. »

Dans tout ce morceau, il n'y a presque rien à reprendre. Je l'ai cité parce que, publié en 1826, écrit probablement auparavant, il a répondu d'avance aux discussions soulevées récemment en Angleterre et en Allemagne.

En Angleterre, on a déclaré que la science économique n'avait été jusqu'à présent qu'une science déductive, et l'on a discuté très sérieusement la question de savoir si elle était une science.

En Allemagne, on a prétendu inventer une économie nationale reposant sur une prétendue méthode historique.

En France, enfin , certains hommes, vivement frappés des misères sociales, croient qu'il suffit de résumer leurs aspirations dans un mot pour les guérir, et d'autres hommes qui leur sont hostiles refusent toute compétence aux économistes!

Je vais exposer et examiner rapidement ces questions.

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