‹ La science économique (volume 2)Chapitre 35 sur 196 · II. M. Ingram, président de la section d'économie politique · texte numérisé non relu

II. M. Ingram, président de la section d'économie politique

au Congrès de rÂssociation britannique pour ravancement dés sciences, lenu à Dublin en 1878, Ût un manifeste dans lequel ii déclara que l'économie politique n'avait ni avenir scientifique ni avenir pratique*. Il voulait bien reconnaître toutefois qu'elle avait son utilité.

M. Ingram reprochait aux économistes :

1® D'avoir isolé l'étude des faits de la richesse des autres phénomènes sociaux ;

2° D'avoir donné un caractère métaphysique et vicieusement .abstrait à beaucoup de leurs conceptions ;

3^ D'avoir abusé de la déduction dans leurs recherches;

4'» D'être trop absolus dans la conception et renonciation de leurs conclusions.

lll. Tandis que d'un côté on reproche à la science économ.ic[ue d'être déductive, d'un autre côté, M. Cournot, dans un livre publié en J838, intitulé : Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses; un auteur allemand, M. Hagen» (1839); M. Stanley levons, M. Léon Walras, dans ces dernière» années, ont tenté d'en faire une science mathématique ^ On sait le procédé des mathématiques : il consiste à extraire, à isoler quelques notions très simples, très générales qui deviennent des axiomes, puis, négligeant toute observation et toute expérience, à déduire toutes les conséquences qu'ils renferment. On arrive ainsi aux plus prodigieuses erreurs^. Huxle^t a comparé avec raison les mathématiques à un moulin d'un travail admirable, capable de moudre à tous les degrés de finesse ; mais le meilleur moulin ne peut donner de la farine de froment si on ne lui livre que des cosses de pois. Que les mathématiques servent de moyen accessoire, de procédé de contrôle ; qu'elles soient employées à préciser certains rapports, à les enfermer

* The Présent Position and Prospect ofpolitical Economy, s Le Jowmal of the Statistical Society a publié une bibliographie des ouvrages appliquant la théorie mathématique à réconomie politique, juin 1878.

« Voir Yves Guyot, l'Inventeur, p, 264.

dans des fiunnulës brèves, elles peuvent jouer un rôle utile, analogue à celui des graphiques. Mais c'est une fausse prétention que et vouloir substituer, dans la science économique, la méthode mathématique à la méthode d'observation.

Toutefois» au cours de sa brochure, M. Ingram abandonne son premier reproche, et il fait bien, car ce reproche ne résiste pas à Texameu. Le tort des économistes a été non de se limiter trop, mais de aepas se limiter assez. Une science n'existe qu'en se spécialisant ; autrement, tout est dans tout : on peut bâtir une encyclopédie sur un grain de sel.

Quant au second reproche, nous avons vu que la méthode indiquée par J.-B. Say est la véritable méthode d'observation. M. Ingram reconnaît que le livre d'Adam Smith est plein de faits' et qu'il y a donné une large place à l'induction. Senior disait : a L'économie politique est avide de faits. » 11 est vrai que Ricardo a basé ses théories sur des abstractions : mais J.-B. Say avait constaté, dès 1826, cette vicieuse tendance*. Si M. Ingram s'imagine l'avoir découverte, il vient un peu tard. A propos de Ricardo, J.-B. Say disait : « Condillac a remarqué judicieusement qu'un raisonnement abstrait est un calcul avec d'autres signes. Mais un argument ne fournit pas plus qu'une équation les données qui, dans les sciences expérimentales, sont indispensables pour parvenir à la découverte de la vérité. » Il adresse à Quesnay et à ses amis le reproche d'avoir « commencé par poser des généralités abstraites ».

Qu'il y ait eu des disciples de Ricardo qui n'aient fait que des déductions, c'est possible ; c'est Ja faute de ces disciples ; en quoi ce défaut personnel incrimine-t-il la science?

Mais, après avoir reproché à la science économique de trop user de la méthode déductive, M. Ingram et M. Clifîe Leslie ne sont pas heureux en invoquant l'autorité d'Auguste Comte. Ils ignorent sans doute que, dans sa Politique positive, Auguste

* Discours prélim,, p. 16, 24, 41,

Comte fonde toute la sociologie sur la méthode déductive. Il a pris le système de Gall, a assigné à l'homme dix-huit facultés, sans même essayer de vérifier a posteriori cette affirmation ; puis il a partagé ces facultés en facultés affectives et en facultés intellectuelles, et a conclu à la subordination de cellesci à celles-là. M. Ingram , en se jetant dans le subjectivisme d'Auguste Comte, pour échapper aux abstractions de Ricardo, a été tout simplement un Gribouille inconscient.

IV. M. Bonamy Price s'est tout d'un coup avisé de se poser cette question : L'économie politique est-elle une science? et d'y répondre : — Non ! C'était de la modestie de sa part, puisque, professeur d'économie politique depuis de longues années à l'Université d'Oxford, il venait dire à ses élèves : — Ce n'est pas une science que je vous ai enseignée. Ce n'est pas une science que je vous enseigne *.

Ses arguments sont-ils égaux à sa modestie ? Ses arguments sont au nombre de quatre :

a 1» L'économie politique n'a pas inventé ni découvert les moyens de satisfaire les besoins de l'homme . » — C'est vrai ; mais les hommes ont mangé du pain avant que la chimie n'en indiquât la composition et que la physiologie n'étudiât les phénomènes de l'assimilation. L'homme a marché, l'homme a construit des maisons, l'homme a soulevé des fardeaux avec le levier avant d'en faire la théorie, avant d'étudier les lois de la pesanteur, etc. Il a soufflé le verre avant de connaître les silicates. Parce que l'homme a accompli ces fonctions avant d'être chimiste, physiologiste ou physicien, dira-t-on que la chimie, la physiologie et la physique ne sont pas des sciences? Partout l'empirisme précède la science.

« 2° Le but de Téconomie politique est de faire du sens commun le suprême régulateur de l'industrie et du commerce. »

Je cite cette phrase parce que M. Bonamy Price y attache beaucoup d'importance, mais elle ne signifie rien. Depuis

* Chapten on practical political Economy, ch. 1. 1878.

longtemps la philosophie objective a abandonné la conception « du sens commun o . Si M. Bonamy Price a voulu dire que le but de l'économie politique est de formuler des lois tellement précises que tout le monde soit obligé de les accepter et de les appliquer, il est en contradiction avec la thèse qu'il soutient. Ce but est celui de toutes les sciences : proclamer des vérités indéniables.

3« M. Bonamy Price dit encore : « La plupart des hommes n^étudient pas la chimie et l'astronomie. Ils savent que ces connaissances sont au-dessus d'eux. Mais ils savent aussi que ces sciences contiennent des renseignements extrêmement importants pour eux et ils sont prêts à suivre les règles qu'elles leur donneront, quoiqu'ils ne s'en rendent pas compte. Le teinturier et le fermier intelligent les demandent au chimiste. Le marin prend les observations du soleil et de la lune et consulte ses tables. Il en est tout autrement en économie politique. Chacun pense qu'il comprend aussi bien et même mieux les questions économiques que les économistes. » — Qu'est-ce que cela prouve ? L'infatuation de l'ignorance sous une de ses formes.

a 4° Les vérités proclamées par l'économie politique sont des truismes. » — Il en est de même de toutes les lois scientifiques. Le légendaire M. de la Palisse est le patron de tous les savants. Ils se bornant à constater des faits.

Seulement les plus grands, parmi eux, sont ceux qui établissent entre les phénomènes des rapports que tout le monde pouvait voir, mais que seuls ils ont vu. Leur mérite a é:é de substituer l'observation voulue à l'observation fortuite et de tirer de cette observation les inductions qu'elle comporte, puis de ces inductions des déductions rigoureuses.

V. En Allemagne, l'économie politique a toujours été considérée comme une science camérale, venant de Kammer, la chambre, qui dès le moyen âge, dans la plupart des pays allemands, était chargée d'administrer le domaine et de veiller aux droits régaliens. En 1727, Frédéric Guillaume I" avait fondé à

Halle et à Francfort-sur-rOder, des chaires d'économie et de science camérale. L'économie politique n'est ainsi qu'une des formes de l'administration et du fisc. Les Allemands ont pu faire quelques monographies de statistique ; mais, jusqu'à ces dernières années, ils n'avaient joué aucun rôle dans la science économique .

On connaît, au point de vue du droit, l'école historique allemande, qui a pour représentants Savigny, Eichhorn, Grimm, Hugo. Une institution existe, une loi existe; du moment qu'elles ont existé, elles sont légitimes, car elles devaient exister.

Sans doute, elles ont réuni les conditions nécessaires pour se produire: car autrement, elles ne se seraient pas produites; mais leur manifestation n'était pas forcée. Elles auraient pu ne pas se produire. Aller plus loin, c'est tomber dans le fatalisme qu'il ne faut pas confondre avec le déterminisme. Un exemple fera saisir la distinction profonde qui existe entre les deux.

Chaque fois qu'un corps tombe dans le vide, il parcourt des espaces proportionnels au carré des temps pendant lesquels ils ont été parcourus. Voilà la loi, exprimant un rapport constant. Si ce rapport n'existait pas, l'univers serait autre qu'il n'est. C'est un fait nécessaire . Mais une pierre, en tombant, tue un homme : cet acte n'était pas forcé. Il a eu lieu, en vertu des lois de la pesanteur; mais les lois de la pesanteur n'obligeaient pas cette pierre à tomber dans le moment précis où l'homme passait au-dessous de la direction de sa chute. C'est là un fait contingent. Le mulsulman ou tout autre providentiel doit croire à sa nécessité.

Tout acte d'achat et de vente est dominé par la loi de l'offre et de la demande ; mais il n'en résulte pas que X doive faire aujourd'hui une bonne affaire parce qu'il y obéit et Z une mauvaise, parce qu'il n'en tient pas compte. Les conditions qui les ont mis en rapport n'étaient pas nécessaires. L'univers aurait continué d'accomplir son cours sans qu'il y eût eu rien de changé ; la loi de l'offre et de la demande n'en eût pas été altérée. De même, telle institution politique ou sociale eût pu

De la Méthode. is

être ou ne pas être, sans que les lois économiques, les lois de l'évolution humaine en eussent été altérées. Elle a pu nuire ou être favorable au progrès économique, selon qu'elle a respecté ou violé les lois économiques . De même, un homme qui ne tient pas compte .des lois de la pesanteur, se tue si, pour arriver dans la rue, il saute d'un cinquième étage; il arrive en sécurité, s'il descend l'escalier. La science économique doit chercher à déterminer, à l'aide de l'observation des faits, la loi normale, fixe, constante, se reproduisant dans tous les temps, dans tous les lieux ; elle juge ensuite tel ou tel fait historique ou contemporain, d'après les lois qu'elle a obtenues, en se servant de la méthode, grâce à laquelle ont été accomplies toutes les grandes découvertes de la science moderne.

Le système de M. Roscher n'est pas très clair : il le représente comme « la simple description de la nature économique et des besoins du peuple, ainsi que des lois et des institutions destinées à procurer la satisfaction de ces besoins, enfin du succès plus ou moins grand avec lequel celles-ci ont été appliquées ^ » Il ne veut négliger aucun peuple dans le parallèle. C'est une ambition légitime, mais d'une réalisation difficile; car les matériaux manquent, dans beaucoup de cas, ou sont altérés si profondément, par ceux qui les fournissent, qu'ils ne peuvent être acceptés qu'avec la plus grande défiance. Le fossile fournit sa propre empreinte au paléontologiste : le fait économique, trop souvent, a été déformé par celui qui le présente. En matière économique, la multitude de faits importe moins que la précision des faits. Leur fatras n'aboutit qu'à la confusfon.

« Nos actes, dit un homme pratique, M. BrasseyS ont dépassé notre savoir, encombrent notre marche. Il faut les généraliser et les mettre en ordre. »

A l'origine, on n'admet que des faits arbitraires, des volontés arbitraires; plus tard, on recherche des lois dans l'ordre phy-

* Principes (t économie politique, 1854. Trad, par Wolowski, 1857.

• Foreign Works and Wages^ p. viii.

sique comme dans Tordre social. C'est cette dernière tâche qu'ont entreprise les fondateurs français et anglais de Téconomie politique. En refusant d'y participer, les économistes allemands font œuvre rétrograde. Ils parlent de rhistoire, au point de vue économique, comme s'ils l'avaient découverte; mais, un siècle avant M. Roscher, À.dam Smith s'était livré à des analyses historiques fort étudiées sur les banques, sur les divers systèmes agricoles, sur les différences des progrès de la richesse chez les divers peuples. Le livre de Malthus est une série de monographies sur la population. On trouve des études analogues chez J.-B. Say. Tous avaient si peu nié le passé, qu'ils avaient constaté combien il avait souvent violé les lois économiques, et les effroyables perturbations et les misères qui en étaient résultées.

Mais les Allemands font du terme « méthode historique » un instrument d'exclusion. Ils ne veulent reconnaître que des faits particuliers; ils s'imaginent qu'ils peuvent trouver ainsi la solution la plus heureuse pour tel ou tel problème d'application ; quant aux faits généraux, sur lesquels se basent les lois générales, ils refusent de les admettre.

Les représentants de cette école ont reçu le nom de Catheder-Socialisten, les socialistes de la chaire, en 1872, dans une brochure publiée par M. Oppenheim.

M. Emile de Laveleye, de Liège, qui s'est fait, en France et en Belgique, leur porte-voix, résume ainsi leur principe commun : a Les lois dont s'occupe l'économie politique ne sont pas les lois de la nature, ce sont celles qu'édicté le législateur *. » Mais où est le législateur qui a édicté la loi de l'offre et de la demande? La loi, dite loi de Gresham ^, est-elle contenue dans un Code? ces lois ont-elles une sanction juridique?

Ayant ce point de départ, les Catheder-Socialisten croient que les lois faites par les gouvernements ont une puissance sans limites. M. Schmoller, professeur à Strasbourg, l'a dit naïve-

» Emile de Laveleye, Éléments d'économie politique^ 1882, p. 17. * Voir plus loin, liv. 111, ch. m.

ment : « L'Ëtat peut tout faire, puisqu'il fait les lois.» Telle a été, en effet, la prétention de tous les autocrates ; mais ce n*est pas la peine d*ètre professeur et de se donner des airs profonds pour formuler une idée qui se trouve dans le cerveau du dernier petit tyranneau africain.

MM. Held, de Bonn, Hildebrand, d'Iéna , Knies, de Heidelberg, soutiennent la même thèse en termes plus ou moins nets. Tous demandent une plus forte intervenlion de FÉtat en matière économique, « pour fortifier l'esprit public», dit M. Held, qui ne s'aperçoit pas que plus TÉtat est fort, plus Tesprït public est faible. M. Wagner va jusqu'à nier pour l'individu le droit d'aller et de venir, de changer de résidence d'une commune dans une autre, de se marier sans autorisation ; il admettrait, avec Mario et Schœffle, que l'Etat puisse fixer le nombre des ménages et le nombre des enfants par ménage. Il oublie de dire comment l'État s'y prendrait pour obtenir ce dernier résultat.

M. de Bismarck, dans la discussion du tarif allemand, s'est montré le plus puissant des Catheder-Socialisten,

Leurs théories absolutistes sont colorées de sentimentalisme; leurs auteurs veulent non seulement étudier la richesse, mais les hommes; non seulement les intérêts matériels, mais les intérêts immatériels. Us parlent du libre arbitre, de la « charité chrétienne » et invoquent beaucoup a le sentiment du juste », comme si la a charité chrétienne » et le « sentiment du juste » pouvaient servir de bases scientifiques.

Ils me paraissent se rapprocher, sous certains rapports, de M. Rondelet, qui a publié un livre intitulé : Du spiritualisme en économie politique ; et de M. de Metz-Noblat, professeur à la faculté de droit de Nancy, qui a donné comme épigraphe à un Cours d'économie politique^ ce passage de saint Matthieu : « Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu et de sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît. » De

" 2« édit., 1880.

pareilles sottises prouvent contre leurs auteurs, elles ne prouvent rien contre la science économique.

Mais quelle est donc la différence entre ces Catheder-Socialisten, dont M. de Bismarck soutient les doctrines au Parlement, et les socialistes qu'il poursuit avec un acharnement de proscripteur?

La différence est simple; les uns veulent appliquer les forces de l'État surtout au profit des gouvernants actuels ; les autres veulent les appliquer au profit des gouvernants *futurs. Au fond les uns et les autres ont la même doctrine, se font les mêmes illusions sur le rôle de l'État et ne pensent qu'à constituer ou à déplacer des privilèges.

M. de Bismarck ne s'y était pas trompé, comme le prouve l'aveu de ses relations avec Lassalle*. Celui-ci voulait fonder des sociétés de production par l'intervention de l'État : l'État réglerait le travail de la nation , comme on règle le travail dans une grande usine.

C'est toujours la substitution de l'État, forme collective, aux initiatives et aux énergies individuelles. Cette idée n'est pas neuve. Les Catheder-Socialisten, malgré leurs prétentions, n'ont rien dit que n'aient dit tous les protectionnistes, les communistes et les socialistes autoritaires.

VL Je prends en France leur plus haute expression, M. Louis Blanc. Son séjour en Angleterre ne modifia pas ses idées de 1848, et, dans sou discours à Nîmes, le 28 septembre 1879, il prouva qu'il en était toujours à sa conception de Y Organisation du travail, dont ne diffèrent pas beaucoup les théories collectivistes.

Je ne veux examiner son discours qu'au point de vue de la méthode, et, dès les premières lignes, j'y trouve Tassertiou suivante : « Adam Smith, Turgot, tous les grands économistes furent des hommes de bien, mais ils eurent le tort de n'étudier les phénomènes économiques qu'au point de vue du fait, sans

* Reichstag. Séance du 17 septembre 1878.

se préoccuper du droit. » Et alors le voilà qui s'indigne contre Adam Smith et contre J.-B. Say, parce qu'ils ont dit : « que le prix du travail était fixé pat le rapport de l'offre à la demande ; que dans les relations sociales, ce prix dépendait de la proportion qui existait entre le nombre des travailleurs et cette portion de la richesse sociale qui est destinée à la rémunération du travail. » — Eh bien^ oui^ cela a été dit ; et M. Louis Blanc voue les économistes qui ont constaté ces faits à Tanathènfe! Mais ces faits étaient-ils vrais ou étaient-ils faux ? Voilà ce qu'aurait dû examiner M. Louis Blanc.

Or, M. Louis Blanc ne conteste pas la réalité de ces faits : il la reconnaît lui-même : « Les économistes ont très savamment expliqué comment les choses se passent ; mais ils ne se sont pas demandé comment elles doivent se passer. Ils ont fait de l'économie politique une science purement descriptive. Ils ont décrit avec beaucoup d'exactitude comment, dans les sociétés modernes, la richesse se crée, comment elle se distribue, comment elle se change, mais ils ne se sont pas inquiétés de savoir si elle était répartie conformément aux règles de la justice... »

Confusion entre la réalité et une conception plus ou moins exacte du droit, de la justice : voilà ce que révèle ce passage. Si les économistes étaient parvenus aux résultats qu'indiquait M. Louis Blanc, leur tâche serait terminée. Malheureusement, ils sont loin d'avoir formulé toutes les lois qui régissent la production et la répartition des richesses. Ils en ont formulé quelques-unes, c'est déjà beaucoup. Ces lois sont dures: soit: mais faut-il les nier alors qu'elles existent? Est-ce la conclusion de M. Louis Blanc? Non, puisqu'il reconnaît leur existence. Faut-il ne pas en tenir compte? Il semblerait l'insinuer; mais qu'aurait-il dit d'un mécanicien qui, construisant une machine, rejetterait les lois de la statique et de la dynamiguc, sous prétexte qu'elles sont gênantes ?

Les Allemands sont logiques, eux, puisqu'ils déclarent que ces lois sont fausses ; il est vrai qu'ils se bornent à cetle dé-

SCIËNCE ÉCONO.M. 2

j8 LA SCIENCE ÉCONOMIQUE.

claration, car dès qu'ils essayent de raisonner, ils sont bien obligés de les reconnaître. Mais M. Louis Blanc a-t-il un procédé pour les violer, sans que leur violation n*ait pour résultat la destruction de la richesse elle-même? Quant aux économistes, en constatant les vérités que M. Louis Blanc reconnaît lui-môme, ont-ils dit que l'humanité ne devait rien faire pour améliorer son sort? C'est précisément le contraire qu'ils ont dit ; chaque fois qu'ils ont proposé une application de la science économique, celte application a eu pour but d'augmenter le bien-être, la richesse de la majorité. Je parle ici des maîtres de la science^ sans m'inquiéter de quelques économistes plus ou moins réactionnaires. Mais ils étaient réactionnaires^ non pas parce qu'ils étaient économistes ; ils étaient réactionnaires, quoique économistes : car l'application de la science économique implique la destruction des spoliations établies par la force ou la ruse et qui s'appellent des privilèges, et sa première affirmation a été la constatation du progrès humaine

M. Louis Blanc et, depuis lui, sous des noms divers, collectivistes, possibilistes ou révolutionnaires, qui font de « l'extinction du prolétariat la seule question sociale*», se créent un idéal social plus ou moins vague, mais très en dehors de la réalité. Ils ont une conception d'un avenir de bonheur qui a des analogies avec les rêveries des millénaires'. On entend dans leurs discours comme un écho de ces paroles de Jésus : « Je vous assure que quiconque aura comme moi quitté sa maison, sa femme ou ses enfants, recevra dès ce temps-ci le centuple en maisons, en terres, en parentés. Plusieurs qui étaient les derniers seront les premiers, et plusieurs qui étaient les premiers seront les derniers. » Dans les théories de beaucoup de socialistes, il y a une sorte de transformation de ridée religieuse. On rêve à un avenir parfait comme à un para-

* Turgot, Discours sur le progrès, 1750. « Discours de Nîmes.

8 Voir Études sur les doctrines sociales du christianisme, par Yves Guyot. In-12, 2« édit. Marpon, éditeur.

dis. Oa en parle avec renihousiasrae de la foi ; on excommunie ceux qui doutent que la négation des lois économiques soit le meilleur moyen d'y arriver, comme les croyants excommuniaient les savants ; et on néglige les moyens pratiques de le préparer I

Méfions-nous de ce mysticisme social : il ne peut produire qu'enthousiasmes insensés et déceptions amères.

VIL II serait bon aussi que ceux qui veulent amuser les besoins de Thumanité, avec des mots représentant des conceptions subjectives plus ou moins élastiques, sussent au moins ce dont ils parlent.

M. Tolain n'affirmait-il pas un jour que Téconomie politique ne s'occupe pas de la répartition des richesses * ?

Cependant Adam Smith a déclaré que son livre sur la Richesse des nations examine « les causes qui ont perfectionné les facultés productives du travail, et Tordre selon lequel son produit se distribue naturellement parmi les différeates classes du peuple. »

J.-B. Say a donné de l'économie politique la définition suivante : « La science qui montre comment la richesse se forme, se distribue et se consomme. >^

Rossi disait : « L'économie politique est la science de la richesse. »

La loi de l'offre et de la demande est une loi concernant plutôt la répartition des richesses que leur production.

Maintenant voyons la contre-partie.

Ceux qui se considèrent comme constituant les classes dirigeantes parlent volontiers de l'ignorance des ouvriers ; et pour les instruire en matière économique, on a fait des lois contre les associations, on a fait des lois contre les réunions, on a fait des lois contre la presse : excellent moyen d'instruire les gens que de les priver de moyens d'information et d'expé* rience ! On parle avec dédain de leurs « utopies socialistes » ;

' Conférence : la République du travail, 20 avril 1879.

on leur dit qu'ils ne savent ce qu'ils veulent, et, comme dernier argument, on les menace de la force : manière commode d'abréger la discussion.

Mais qui parle ainsi? Des gens qui sont peut-être allés au collège, qui sont peut-être bacheliers, qui sont peut-être licenciés en droit, docteurs es sciences ou en médecine, mais leur savoir économique est-il donc supérieur à celui des ouvriers ?

II ne suffit pas d'avoir ruminé du latin pour être astronome ; il ne suffit pas d'avoir appris les racines grecques pour être chimiste ; il ne suffit pas d'avoir étudié les Pandectes pour être physiologiste ; il ne suffit pas non plus d'être ce qu'on appelle dans la bonne compagnie « un homme instruit » pour être économiste.

> C'est une remarque pleine de justesse d'Herbert Spencer, qu'en face de la science économique, l'ignorance des gens dits instruits et des gens ignorants est égale * : « Entre analyser une phrase et se faire une idée nette des causes qui déterminent le taux des salaires, il n'y a pas de rapport. Des rois, des pairs, des membres du Parlement, élèves pour la plupart des universités, n'ont su qu'embarrasser le commerce avec force précautions, prohibitions et primes. Parmi tous ces gens bien élevés, venus des quatre coins du pays, pendant cette suite de siècles, à peine se trouva-t-il un homme pour voir combien ces dispositions nous faisaient de tort.

u Ce ne fut pas un des adeptes de ces études tant estimées qui sut, avec un livre, remettre dans le droit chemin ces politiques. Non, ce fut un homme qui sortit du collège sans un grade, pour poursuivre des études fort étrçingères au programme établi, Adam Smith!... Dans ces derniers temps^ ceux qui ont le mieux entendu les vérités de son livre et qui, par leur persévérance à les exposer, ont gagné la nation à leurs idées, n'étaient pas des gradés de l'Université. Tout au contraire, ceux qui avaient suivi le curriculum obligé ont fait en

1 Essais politiques, La Réfoi^ie électorale.

DE LA MÉTHODE. 2t

général Topposition la plus âpre et la plus obstiaée aux réformes conseillées par réconoinie politique. Voilà toute une question de premier ordre, dans laquelle les bonnes lois ont été soutenues par des hommes à qui manquait la prétendue bonne éducation, et combattues par le plus grand nombre des hommes formés par cette bonne éducation ! »

Buckle a constaté que le livre d'Adam Smith, paru en 1776, avait été cité pour la première fois au parlement en 1782. Mais cette ignorance des questions économiques, de la part des hommes politiques, est encore plus frappante en France qu'en Angleterre.

En 1848, il y avait en France quatre chaires d'économie politique ; en Angleterre, il y en avait quatre mille. Les grandes universités ont des professeurs d'économie politique et multiplient partout les cours*. En France, des cours d'économie politique ont été organisés dans les Facultés de droit; mais la plupart des professeurs à qui ils incombent y ont été mal préparés ; leur éducation de légistes leur a donné des habitudes de méthode dialectique détestables pour une science d'observation. Elevés dans le respect du droit écrit, ils croient à la toute-puissance d'un texte. Presque tous sont disposés à devenir des ca^ theder-Socialisten et à prendre pour la science un empirisme plus ou moins grossier. Quelques notions économiques avaient fait partie du programme de la classe de philosophie dans les lycées. Elles n'ont pas tardé à être supprimées. Toutefois le programme de l'enseignement secondaire spécial du il août 1886 comporte l'enseignement de l'économie politique, et l'arrêté du 27 juillet 1882 introduit dans le programme des écoles primaires les éléments de l'économie politique^.

1 Un comité^ une municipalité s'adresse à runiversité de Cambridge, qui lui envoie un professeur, stipule pour celui-ci, et contrôle son enseignement par des examinateurs qui donnent des certificats aux élèves.

* De fort bons ouvrages ont été mis à la disposition des maîtres et des élèves : pour renseignement secondaire spécial, le Précis

Nous nous apercevons, hélas ! chaque jour que les efforts de propagande pour l'économie politique sont tout récents, en constatant combien, elle a peu pénétré Tinteilect de la nation. Chacun tranche les questions économiques sans les avoir étudiées.

La plupart de nos hommes d'Etat, loin d'être gênés par cette ignorance, s'en font un titre. Toujours la vieille fable du Renard et les Raisins : Ils sont trop verts I Et alors, pour se dédommager, ils s'accordent avec les utopistes afin de^rendre responsables les économistes des embarras où ils se trouvent.

Les assemblées les plus intelligentes n'échappent pas à ce travers. Dupont (de Nemours) écrivait à J.-B. Say : « Vous ne savez pas qu'à l'Assemblée nationale, dès qu'il était question de commerce ou de finances, on commençait toujours par quelque violente invective contre les économistes. » L'habitude n'est pas perdue. Les financiers politiques, qui s'occupent peu d'augmenter la richesse générale de la nation, mais beaucoup de servir des intérêts particuliers, n'ont pas assez de dédain pour les économistes. M. Claude (des Vosges) a fait, sans hésitation, cette déclaration solennelle : « En économie politique, il n'y a point de principes, mais seulement des intérêts *. »

M. Thiers ne tarissait pas de sarcasmes sur cette « littérature ennuyeuse ».

Que prouvent ces attaques de la part des utopistes et des conservateurs? La même ignorance, non seulement de la science économique, mais de la méthode scientifique, de l'objet de la science.

En Angleterre, le livre d'Adam Smith paru, en 1776, ne fut cité au Parlement, pour la première fois, qu'en 1882. Mais il a fini plus tard par orienter toute sa politique économique.

VIU. En astronomie, il ne s'agit pas de savoir s'il vaudrait mieux que le soleil fût plus près ou plus loin de la terre ; s'il

d'économie politique^ par M. Levasseur; pour l'enseignement primaire, Notions élémentaires d'économie politique, par Burdeau. * 13 janvier 1872.

vaudrait mieux qu'il tournât autour d'elle au lieu que ce soit elle qui tourne autour de lui ; si la lune ne devrait pas briller d'un éclat assez vif et continu pour nous dispenser de lanternes el de bougies. En chimie, il ne s'agit pas de savoir si Tacide carbonique et Toxyde de carbone sont des gaz désagréables qui ne devraient pas exister, etc. On ne s'est jamais avisé de rendre Newton responsable de la chute des tuiles sur la tête des passants.

En matière économique, on rend les économistes responsables de toutes les lois qu'ils ont constatées. Parce qu'ils les ont constatées, on s'imagine qu'ils les ont créées et inventées, pour avoir la satisfaction d'aggraver les souffrances des pauvres gens ou de vexer les parasites qui considèrent leurs privilèges comme des droits acquis.

Ils ont le sort de tous ceux qui disent des vérités désagréables : on leur sait mauvais gré de leur franchise, et on applaudit les flatteurs. Les économistes sincères sont dans une situation d'autant plus difficile qu'ils se trouvent placés entre deux ordres de préjugés hostiles les uns aux autres.

Deux exemples :

1° La loi de Malthus : elle est fausse, comme je le démontrerai facilement plus loin; mais il la croyait vraie. Cette loi se résume en ceci : la population croît en progression géométrique, 1, 2, 4, 8, 16, 32, etc., tandis que la production ne croît qu'en progression arithmétique, 4,2, 3, 4, 3, 6, 7, 8, etc.

Si celte loi était vraie, il faudrait l'accepter comme telle ; mais, sans examiner si cette loi est exacte ou erronée, quantité de gens font de Malthus un monstre, une sorte d'ogre, d'apôtre de l'infanticide, et son nom est devenu une injure!

Il est vrai que Malthus a donné certains conseils d'application de sa loi ; mais supposez sa loi exacte, dans ce cas il n'y aurait rien de mieux à faire que de. les suivre.

2° Les économistes ont détruit les préjugés de la balance du commerce et réclamé le libre-échange. Beaucoup de propriétaires, de grands industriels, de grands manufacturiers qui

traitent de socialistes anarchistes les ouvriers, qui réclament des protections de la part de TEtat, réclament à leur tour des droits prohibitifs contre les produits similaires à ceux qu'ils fabriquent. Ils admettent Tapplication des lois économiques quand elle leur est favorable, ils la repoussent quand elle diminue leurs privilèges.

Les économistes reçoivent des horions des deux côtés.

La plupart des gens en sont encore restés à la conception d'une alchimie sociale : ils croient que l'économiste doit avoir le secret de faire de Tor, de créer de la richesse; si, modestement, il répond que telle n'est pas sa tâche et s'il refuse de s'occuper de ces chimères, on le taxe d'égoïsme, on lui crie ; Anathème ! et on le rend responsable de toutes les misères inhérentes à notre nature.

Les économistes doivent prendre pour devise ces paroles de La Mettrie :

« Ecris comme si tu étais seul dans l'univers, et que [tu n'eusses rien à craindre de la jalousie et des préjugés des hommes, ou bien tu manqueras ton but^ »

La plupart des'progrès dans les sciences et dans les arts sont le renversement complet de ce qu'on avait cru jusqu'alors : la science n'a progressé que lorsqu'on a substitué à la méthode scolastique la méthode d'observation, qui est précisément le contraire. On avait cru longtemps que la science devait consister à chercher le pourquoi : elle ne s'est constituée que lorsqu'elle s'est bornée à chercher le comment. L'humanité a cru pendant des siècles la terre plate et le ciel rond, la terre immobile et le soleil tournant autour. La science a prouvé exactement le contraire.

En histoire, une des gloires de Voltaire est d'avoir substitué à l'histoire providentielle l'histoire humaine et d'avoir prouvé que l'âge d'or, loin d'être derrière nous, est devant nous. Dans tous les ordres de connaissance, nous pourrions faire la même démonstration.

t Préface de ses CEuvres philosophiques.

En matière économique, Montaigne n'était que l'expression d'an préjugé général en disant : « Il ne se fait aulcun prouflt qu'au dommage d'aultruy^ » Beaucoup de gens prennent encore cette sentence pour une vérité ; la science économique en a prouvé la fausseté.

Tous les jours on dit encore que « la balance du commerce » nous est défavorable quand nos importations dépassent nos exportations : or, la science économique a prouvé depuis près d'un siècle qu'un pays ne s'enrichit que lorsque la balance du commerce lui est contraire.

Aujourd'hui, la plupart des financiers, beaucoup d'économistes pensent que les crises commerciales viennent d'un excès de production. Nous verrons qu'elles viennent d'un excès de consommation.

La plupart des publicistes qui se sont occupés des questions fiscales ont cru jusqu'à présent que le meilleur système pour atteindre les revenus était de les frapper au moment où ils se manifestent sous forme de consommation. M. Menier a prouvé qu'il faut les atteindre dans leur source, qui est le capital.

Ces exemples suffisent pour démontrer que la plupart des progrès de la science économique impUquent le renversement des préjugés existants. Mais ces préjugés sont assez clairvoyants pour comprendre que toute loi économique dégagée doit recevoir des applications. Or, ces applications ne troublent pas seulement des idées fausses, elles troublent des intérêts : contre toute vérité économique, il y a donc coalition des préjugés et des intérêts. Pour qu'elle triomphe de cette formidable opposition, il faut qu'elle s'impose avec force et éclat ; mais plus cette force est grande, plus cet éclat est brillant, et plus les protestations effarées sont violentes.

Cependant, pour ceux qui ne recherchent que la vérité ellemême, il y a une satisfaction. La voici; dans les attaques qu'on dirige contre eux, on s'appuie toujours sur les vérités qu'ils

1 Montaigne, liv. I, ch. xxi.

i6 LÀ SCIENCE ÉCONOMIQUE.

ont démontrées eux-mêmes. Quand vous essayez de diminuer, de restreindre la concurrence, pour votre profit particulier, vous ne niez pas une loi économique : vous essayez tout simplement de l'appliquer à votre avantage.

Il n'y en a pas moins quantité de gens qui vous disent : — C'est bon en théorie et mauvais en pratique ! et qui opposent ces deux termes l'un à l'autre, comme si toute pratique n'était pas le résultat d'une théorie. Seulement, ceux qui s'intitulent a hommes pratiques » agissent en général d'après une théorie inconsciente, mal liée, dont ils n'aperçoivent que des lambeaux.

En mécanique, il y a aussi la théorie et la pratique ; mais jamais mécanicien s'avise-t-il de dire : « Je me sers d'une pratique en opposition avec la théorie ?» Au contraire, quel est son idéal ? C'est, par le poli des surfaces et la précision des engrenages, de rapprocher sa machine de la machine théoriquement parfaite ; c'est de lui donner un rendement qui se rapproche le plus près possible du rendement théorique.

Y a-t-il deux chimies ? Y a-t-il deux physiq^ues, l'une théorique, l'autre pratique ?

Si à ces gens pratiques on venait dire : Vous prétendez qu'il ne faut pas relier TefTet à la cause, qu'il faut se garder d'observer les diverses données du problème, qu'il est insignifiant d'oublier la moitié de ses coefficients ! évidemment ils se révolteraient, et cependant leurs protestations contre la théorie aboutissent exactement à cette thèse.

Mais ces gens pratiques sont intoxiqués de théories qui viennent de leur ignorance des faits, de leur foi dans des entités ou de l'impression produite sur eux par des métaphores. Ils parlent de la balance du commerce, sans se douter que, si leur théorie était juste, le Pérou serait très riche et l'Angleterre ruinée ; ils prêtent à la monnaie une vertu spéciale ; ils sont épouvantés à l'idée de l'invasion des produits étrangers ; ils sont terrifiés devant l'inondation des blés d'Amérique ou de* l'Inde; ils seprésentent comme les défenseurs du travail national.

Dupes de leurs propres mots, ils dupent les autres en évoquant devant eux ces vaines images !

Malheureusement, les préjugés qu'elles incarnent prennent une forme arrêtée dans la pratique, et ce sont elles qui orientent la politique économique de la plupart des hommes.

Enfin, reste encore la grosse difficulté, c*est de détruire la confusion qui existe constamment entre Finlérôt accidentel et l'intérêt permanent. Dans l'application, bien peu de gens se rappellent celte règle formulée par Benjamin Constant : « Un principe reconnu vrai ne doit jamais être abandonné, quels que soient ses dangers apparents. »

Les adversaires de la science économique qui ne veulent pas tenir compte des résultats acquis lui reprochent en même temps de n'avoir pas dit le dernier mot sur toutes les questions ; or, les sciences d'observation ne résolvent jamais une question que pour en poser une autre,

Certes, la science économique est encore bien imparfaite ; et cependant nul ne viendra dire que. ces applications ont appauvri les peuples, qu'elles ont eu pour but d'augmenter leurs charges, d'arrêter la circulation des matières premières et des produits, de diminuer la richesse publique, d'aggraver la contrebande !

Bien plus, les hommes qui s'intitulent pratiques sont obligés de s'incliner, en maugréant, en les maudissant, en les analhématisant, devant les conséquences de ses principes.

IX. M. de Tocqueville a constaté, non sans reproche, le grand rôle des économistes dans la Révolution française * :

« Les économistes ont eu moins d'éclat dans l'histoire que les philosophes ; moins qu'eux ils ont contribué peut-être à l'avènement de la Révolution ; je crois pourtant que c'est dans leurs écrits qu'on peut le mieux étudier leur vrai naturel. Les philosophes ne sont guère sortis des idées très générales et très abstraites en matière de gouvernement ; les économistes,

1 V Ancien Régime et la Révolution, p. 234.)

sans se séparer des théories, soat cependant descendus plus près des faits : les uns ont dit ce qu'on pouvait imaginer, les autres ont indiqué parfois ce qu'il y avait à faire. Toutes les institutions que la Révolution devait abolir sans retour ont été lobjet particulier de leurs attaques, aucune n*a trouvé grâce à leurs yeux. Toutes celles, au contraire, qui peuvent passer pour son œuvre propre, ont été annoncées par eux à l'avance et préconisées avec ardeur : on en citerait à peine une seule dont le] germe n'ait été déposé dans quelques-uns de leurs écrits. On trouve en eux tout ce quUl y a de plus substantiel en elles.

« Ce sont pourtant, en général, des hommes de mœurs douces, tranquilles, des gens de bien, d'honnêtes magistrats, d'habiles administrateurs ; mais le germe particulier à leur œuvre les entraîne. Le passé est, pour les économistes, l'objet d'un mépris sans bornes. « La nation est gouvernée, depuis « des siècles, par de faux principes; jtout semble y avoir été « fait au hasard, » dit Letronne. Partant de cette idée, ils se mettent à l'œuvre : il n'y a pas d'institution si vieille et qui paraisse si bien fondée dans notre histoire dont ils ne demandent l'abolition pour peu qu'elle les incommode et nuise à la symétrie de leurs plans. L'un d'eux propose d'effacer à la fois toutes les anciennes divisions territoriales et de changer tous les noms des provinces quarante ans avant que l'Assemblée constituante l'exécute. Ils ont conçu la pensée de toutes les réformes sociales et administratives que la Révolution a faites. »

Herbert Spencer, se plaçant à un autre point de vue, a pu dire sans exagération * :

(( Adam Smith, du coin de sa cheminée a imposé au monde des changements plus grands que pas un premier ministre. Un général Thompson, qui forge les armes nécessaires à la guerre contre la loi des grains ; un Cobden et un Bright qui

^ Essais de politique. Le Gouvernement représentatif.

les confectionnent et qui s'en servent, font plus pour la civilisation qu'aucun des porte-sceptre. La chose peut déplaire aux hommes d'Etat ; mais il n'y a pas à chicaner. Calculez tous les résultats déjà acquis du libre-échange *, joignez-y les résultats bien plus grands encore qu'il nous promet, et non seulement à nous, mais à toutes les nations qui adopteront notre principe, et vous verrez que la révolution entreprise par ces hommes surpasse en grandeur tout ce qu'a jamais fait un potentat moderne. M. Carlyle le sait bien : ceux qui préparent des vérités nouvelles et qui les enseignent à leurs semblables, sont, de nos jours, les vrais maîtres, « les législateurs non reconnus », les rois véritables. Chacun le sent : ceux qui sont assis sur les trônes et qui composent les cabinets ne sont que leurs serviteurs. »

Et maintenant, hommes pratiques, pleins de dédain pour les idéologues, grands hommes politiques, qui, en échange de votre puissance passagère, n'avez souvent rien de mieux à réclamer que l'oubli de vos fautes et même de vos crimes, demandez : « Toi qui traites de la science de la richesse, as-tu su l'appliquer à ton profit? J»

Figaro a répondu depuis longtemps : « 11 n'est pas nécessaire de posséder les^choses pour en parler! »

Nous sommes dans un train de chemin de fer. La locomotive nous entraîne et nous emporte. Combien parmi nous en connaissent le mécanisme ? Le chauffeur qui l'alimente n'en saurait démonter lui-même tous les rouages. Le mécanicien qui sait qu'en pesant sur tel levier, en ouvrant tel robinet, il la mettra en marche, lui donnera une pleine vitesse ou la ralentira, la poussera en avant ou la ramènera en arrière, ignore souvent les lois mécaniques et physiques qu'il applique.

Le savant, au contraire, qui, du fond de son laboratoire, donnera la formule exacte des effets mécaniques produits, serait fort embarrassé s'il devait mener un train.

1 11 n'existe encore nulle part d'une manière complète.

Tel petit épicier et tel grand industriel, tel petit chang' et tel grand financier gagnent, perdent, achètent, vende spéculent sans se rendre compte de ce qu'ils font : ils se i nent ou deviennent riches sans savoir même ce que c'est ( la richesse, exactement comme M. Jourdain faisait de la prc La plupart agissent d'après des raisons qu'ils ne pourrai formuler, parce qu'ils ne peuvent les analyser. Ils agiss par instinct, et ils appellent ainsi des raisonnements incc plets. Dans les enquêtes, on voit l'embarras de leurs répons Les maîtres de l'économie politique, ceux qui ont eu cette fluence décisive que constatent de Tocqueville et Hert Spencer, ne sont point les Rothschild : c'est un chirurg comme Quesnay ; c'est un professeur, vivant solitaire, com Adam Smith; c'est un journaliste comme J.-B. Say; c'est journaliste comme Charles Dunoyer ; c'est un homme qi sacrifié ses intérêts particuliers aux intérêts publics, com Cobden, dont deux souscriptions publiques, l'une de 70000 vres sterling, l'autre de 40 000 livres sterling, ont réparé ruine ; c'est un petit juge de paix de campagne comme B tiat; et Bentham, qui a eu une si grande influence sur les c linées de l'Angleterre au dix-neuvième siècle, n'a jamais lord de la Trésorerie.

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