‹ La science économique (volume 2)Chapitre 36 sur 196 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

I «* Organisation artiflcielle » et « structure naturelle ». — « Laissez faire, laissez passer. » — Les contradictions et les harmonies économiqnes- — Préoccupations étrangères à la* science. — II. Les fails historiques. — TH. La statistique. Définitions : Âchenwall; Guerry; Moreau de Jonnès; Achille Guillard. — Les moyennes.— Erreurs des moyennes. — Le travail humain et les moyennes.— Des chiffres! — Que valent-ils? — Gomment sont faites les statistiques. — Les tahleaax de douanes. — Erreur de M. Keller. — Rapports inexacts. — Ge qu'il y a sous certains chiffres. -^ Décadence de Londre.^. — IV. Les graphiques. — Playfair. — Vulgarisation. — Maxima et mînîma. — Méthode graphique applicable à l'économie politique. — V. Les enquêtes. — Enquêtes hiérarchiques. — Enquêtes administralives. — ^ M. de Bismarck et M.Varnbûhler. — La commission des douanes. — Les hommes spéciaux. — Théories préconçues. — Herbert Spencer et les enquêtes.

'I. Il est iauUIe de nier que, rapplîcation de la méthode scientifique à la scieace économique présentant les plus grandes difficultés^ elle n'ait souvent été faite d'une manière maladroite, avec des idées préconçues, par les maîtres mêmes de l'économie politique.

Dans la science économique, il y a plus de causes d'erreurs que dans toute autre. J.-B. Say se trompe, par exemple, en disant : « Les parties qui composent la société ne sont pas un effet de son organisation artificielle, mais de sa structure naturelle. » En ce moment, elles sont l'effet de l'une et de l'autre. L'idéal que poursuit l'économie politique dans ses applications est de substituer une structure tracée sur les lois naturelles à une structure qui, jusqu'à présent, n'a cherché qu'à les fausser et à les violer au détriment des uns pour le profit des autres. Vous faites un réservoir d'eau sur une montagne et vous l'empôchez de couler dans la vallée ; vous ne violez pas les lois naturelles; seulement, grâce à leur applicacation, vous arriverez à une œuvre artificielle. C'est ainsi que les peuples et les gouvernements ont compris l'application des

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lois économiques. Ils oat mis partout des barrages, afÎQ d'empêcher la circulation des utilités.

Lorsque Quesnay, après de Gournay, répétait cette formule : Laissez faire, laissez passer! elle signifiait: respect à la science, n'essayez pas de contrarier les lois naturelles de la production et de la distribution des richesses. C'est la première formule d'un art qui, renonçant aux conventions à priori, comprend qu'il doit se borner à appliquer les lois existantes.

Je le reconnais volontiers : certains économistes, animés des meilleures intentions, ont fait de la science avec des préoccupations étrangères à l'objet de la science môme. Au lieu de chercher la vérité, ils ont voulu soutenir des thèses. Bastiat, par exemple, a composé ses Harmonies économiques pour répondre aux Contradictions économiques de Proudhon. « J'entreprends, disait-il, de montrer dans cet écrit l'harmonie des lois providentielles qui régissent la société humaine. » 11 voulait, en prouvant que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes économiques possibles, justifier la Providence des reproches que des esprits chagrins lui adressaient. Dans ce cas, Bastiat n'est qu'un disciple de Pangloss.

Mais les physiciens, les chimistes, les physiologistes, n'ontils jamais fait des déclarations analogues et n'ont-ils jamais mêlé des préoccupations théologiques à des recherches scie tifiques?ll nous semble que M. Pasteur ne combattait pas seulement la génération spontanée comme physiologiste : il la combattait encore au nom de la religion et de la morale. La Providence n'a point encore quitté l'Académie des sciences, et M. Coste se montra d'une rare hardiesse le jour où, voulant tout concilier, il rendit hommage « à la matière éternellt et à son étemel auteur! »

Certes, tous les économistes n'ont point été exempts de préjugés, de préventions, de passions; mais les autres savants n'ont-ils jamais eu ni préjugés, ni préventions, ni passions? Leurs erreurs prouvent contre*les hommes, elles ne prouvent pas contre la science même. Nous devons les étudier pour

nous en préserver, avec d autant plus de soin que l'examen rigoureux des questions économiques est soumis à plus de motifs d'erreurs.

Certes, loin de moi de nier la valeur de quantité de travaux estimables qui ont été faits en France et en Angleterre, depuis les grands ouvrages d'Adam Smith et de J.-B. Say; mais trop souvent ils n'ont été que la paraphrase ou le commentaire des ouvrages des maîtres. Ils se sont perdus en subtilités raffinées. On est ainsi tombé dans un byzantinisme économique, au lieu de se retremper dans l'observation.

IL Quels matériaux Téconomiste a-t-il à sa disposition? Quelle en est la valeur?

Les faits historiques ? Nous en rapportons-nous à l'évaluation failc par ordre de Charles VII, attribuant à la France, qui alors ne comprenait pas plus de 15000 lieues carrées, 1 700 000 villes, bourgs et villages ?

En Angleterre, même incertitude qu'en France : en 1340, lo roi Edouard III obtint du parlement un subside de 50 000 livres sterling. On calcula que la répartition de celte somme ferait lever, en moyenne, i liv. 2 sh. 4 den. par paroisse. Or, chacune paya 5 liv. st. 10 sh. Au lieu de 45 000, il n'y en avait que 9 000, soit le cinquième !

Cette erreur persista jusqu'en 1775. Sous le règne de Charles m, la Chambre des communes ayant fixé chaque paroisse à 22 shillings, on supposa que la somme totale s'élèverait à 50000 livres sterling. On s'aperçut ensuite qu'on s'était trompé des auatre cinquièmes 1

lli.'C'est à l'aide de la statistique que l'économie politique peut se procurer la plupart des éléments de ses travaux. D'après Archenwall, qui le premier paraît avoir employé le mot en allemand (1749), a la statistique est l'ensemble de ce qui est réellement remarquable dans un^État, en fait la constitution dans le sens le plus général, et l'exposé de la constitution d*un ou de plusieurs États. »

Depuis, le sens de ce mot a été restreint. « La statistique,

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dit Guerry, consiste essentiellement dans l'énumération méthodique d'éléments variables dont elle détermine la moyenne. »

En réalité, la statistique est la simple constatation de certains phénomènes. C'est avec raison que J.-B. Say disait qu'il était impossible de ne pas ajouter au mot de «statistique » ceux-ci : « de tel endroit, de telle époque. »

Selon Moreau de Jonnès/la statistique consiste à prendre, d'après le plus grand nombre des observations similaires, la moyenne des nombres qui les expriment.

D'après Guillard, elle est « la science qui se compose de toutes les observations susceptibles d'être réduites en moyennes exprimées par des nombres ».

Quelles sont les questions à poser ^dans une bonne statistique? Neuf congrès de statisticiens n'ont pu encore répondre.

Il n'y a de statistique sérieuse que celle qui est établie sur de grands nombres. Quételet est allé jusqu'à dire que « la précision des résultats croît comme la racine carrée du nombre des observations. » Ainsi les degrés de précision sont comme les nombres l, 2, 3, 4, etc., quand les observations sont comme les nombres 1, 4, 9, 16, etc. Il avait vérifié ce fait par un tirage de boules blanches et noires.

Quant aux moyennes, certains statisticiens ont une tendance à en abuser. Michelet demande à Moreau de Jonnès une note sur la journée du* 10 août 1792 dont il avait été témoin. Le statisticien indique le nombre des combattants tués par les canons, à coups de fusil et à coups de sabre ; puis il ajoute : « moyenne, a? » ; le chiffre y était I

Une moyenne, c'est bien; mais quelle est l'amplitude des oscillations qui la déterminent ?

On prend une moyenne du prix du blé pendant dix ans. Cette moyenne peut n'être pas élevée, et toutefois, pendant une année, ce pays a pu subir une véritable disette.

Voyez les moyennes du commerce de la France de 1867 à 1876: on ne se douterait pas que nous avons passé par les efifroyables désastres de 1870.

En 1856, le ministre des travaux publics demande aux compagnies de chemins de fer le nombre d'heures de travail de leurs mécaniciens et chauffeurs. On lui envoie des moyennes. En 1865, le ministre des travaux publics, dans une nouvelle circulaire, demande qu'on n'indique pas seulement la moyenne, mais aussi le maximum. Les compagnies ne répondent pas, afin de ne pas avouer qull y avait eu des maxima de 18 heures, 24 heures et même 38 heures 1

La moyenne ne rend pas compte de tout.

Les gens qui n'ont pas l'habitude d*éiudier ces questions vous disent, en vous montrant des chiffres quelconques :

— Ce sont des chiffres, cela ! je ne connais que les chiffres f

Us proclament Tinfaillibilité du chiffre, ignorant que les chiffres sont de simples signes qui n'ont aucune valeur par eux-mêmes. Qu'y a-t-il dessous? qui les a groupés? quels phénomènes les ont déterminés? voilà ce qu'il importe de savoir.

Qui a fait la statistique d'abord ?

Deux sortes de gens jusqu'à présent ont fait les statistiques : — des employés de bureaux, qui ne voyaient dans ce travail qu'un ennui, et qui, par conséquent, le faisaient au hasard, s'occupant peu de vérifier et de contrôler les éléments qui le composaient ; ils ne s'occupent même pas de corriger les fautes grossières d'impression ou de calcul qui sautent aux yeux de tous ceux qui ont le malheur de consulter des documents officiels ; — ou bien des gens intéressés, qui, voulant prouver telle ou telle thèse, avaient recours à l'art de grouper les chiffres.

On a découvert un jour que le plus grand accroissement de la population française a eu lieu de 1802 à 1806 ^ Dans le même volume de VAnniiaire du bureau des longitudes on trouve que la vie moyenne, en France, est à la fois de 36 ans et de 39 ans 7 mois, ce qui parait difficile 1

* Voir Gaillard, Éléments de statistique humaine, p. xvi.

Dans Farithmétique la plus primaire, on enseigne qu'il faut additionner des unités de même ordre. Dans la statistique, on additionne fort bien ensemble des tonneaux de navires à voile et des tonneaux de navires à vapeur ; et chacun de ceux-ci représente quelque chose comme quatre des autres !

Gomment sont faites les statistiques agricoles ? quelle^valeur leur attribuer, alors que tant de cultivateurs ne savent pas eux-mêmes l'exacte quantité de leur récolte ?

Quand on compare le prix moyen du blé par année, il est nécessaire de savoir s'il s'agit de l'année agricole, qui s'étend du 1®' août au 31 juillet, ou de Tannée ordinaire.

Les statistiques ne valent que si les rapports sont constants ; or, presque toujours, et souvent par des circonstances forcées, les rapports varient.

Par exemple, vous consultez la statistique du commerce extérieur de la France : mais en 1859 la France a subi une augmentation de territoire ; en 1870, une diminution; il faut tenir compte de ces deux phénomènes, si on veut avoir des rapports exacts.

Vous estimez le mouvement des marchandises en millions de francs.

Mais la valeur des marchandises n'a-t-elle pas varié ? Pour avoir un rapport exact, il faut donc tenir compte des variations de cette valeur, et généralement on oublie cette petite considération.

M. Keller, dans un grand discours en faveur de l'agriculture, prononcé le 14 février 1880, montrait, par sa propre argumentation, à quelles conséquences on pouvait arriver en la négligeant. M. Keller disait : a Sur les soieries, il y a une très grosse perte depuis 1860. Cette perte est aujourd'hui de 250 millions. Il y a une perte d'environ 100 millions sur l'exportation des vins et eaux-de-vie. »

Or, si nous consultons les quantités, voici ce que nous trouvons : en 1857, elle s'élevait à 2 460 000 hectolitres ; mais, en 1876, elle atteignait 3 245 000 hectolitres.

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En 4859, rhectolitre était inscrit pour 104 francs; en 1876, il ne l'était plus que pour 76 francs. De même, pour les soieries : elles étaient portées à 146 francs le kilogramme en 1859, et elles étaient portées seulement à 105 francs en 1876. Pour les rubans, Testimation était de 178 francs en 1859 et de 111 francs en 1876, etc. Si on comparait exactement les prix, il faudrait relever de plus de 500 millions le chiffre de nos exportations.

Les chiffres ont-ils toujours été établis de la même façon? Non ; car en 1863 on a déduit de Teslimation remballage, ce qui fait une diminution d'environ 20 pour 100.

Un tableau est dressé, en vue de constater tel ou tel résultat, et il parait constater ce résultat. Les gens naïfs s'écrient: t C'est évident ! » Le sceptique, à qui l'expérience a appris à se méfier des statistiques, dit : « Voyons donc ce qu'il y a sous les chiffres et si ce résultat ne serait point dû à de tout autres causes que celles auxquelles on l'attribue généralement. »

Rarement le sceptique se trompe ; je n'en veux citer qu'un exemple : l'amirauté anglaise a publié des tableaux pour prouver que les maladies contagieuses ont diminué dans les stations où les Contagions diseases acts ont été appliqués. A partir de 1873, tout d'un coup, on voit une diminution assez accentuée. Les partisans de la réglementation de la prostitution triomphent alors. « Vous voyez que les actes ont diminué la maladie ! »

Eh bien, pas du tout ; ils indiquent non une diminution, mais une dissimulation de la maladie, parce que, cette annéelà, on prit la mesure ingénieuse de supprimer la paye aux soldats et aux marins qui s'avouaient malades ^ !

^ Après une remarquable enquête qui n'a pas duré moins de trois ans, sur les résultats statistiques de rapplication des Contagions diseases acts, ils ont été définitivement abolis en Angleterre le 2 avril 1886. Voir, sur les erreurs des statistiques médicales, la Prostitution, par Yves Gayot.

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Je suppose qu'on montre au « monsieur qui ne connaît que les chiffres » les chiffres suivants, indiquant le nombre des maisons et la population d'une ville :

1801 16 508 maisons, 128 883 habitants.

Immédiatement, l'homme qui « ne voit que les chiffres » dira : « Voilà une ville en décadence ! c'est une ville ruinée ! » — Pardon, ces chiffres s'appliquent à la cité de Londres, qui ne passe pas précisément pour ruinée !

11 ne faut pas seulement « voir les chiffres », il faut voir ce qu'il y a dessous.

D'où vient celte décadence apparente de la cité de Londres? C'est que des monuments publics, des établissements de banque, des bureaux de compagnies financières, des office'? de tout genre, des gares de chemins de fer, ont été élevés ; c'est que de larges et grandes rues ont été percées ; c'est que les moyens de communication se sont perfectionnés, de sorte que le soir presque toutes ces maisons, remplies de bruit et de mouvement dans la- journée restent désertes. Au fur et à mesure que les affaires se sont entassées dans la cité, les habitants s'en sont éloignés ; et si le nombre des freemen, possédant le droit de voter dans la cité, ne cesse pas d'augmenter, le nombre des résidants ne cesse pas de diminuer.

Ce recensement est celui de la nuit à l'heure où il ne reste que des gardiens et des concierges, tandis que le recensement le jour donne 266 000 habitants, dont la plupart ont leurs bureaux dans la cité et leur habitation dans le West End,

Les chiffres, en admettant qu'ils soient exacts, que les rapports qui ont servi à les établir 'n'aient pas été altérés, peuvent indiquer tel ou tel phénomène : ils n'indiquent pas les causes du phénomène. Il faut faire parler les chiffres, « il faut leur ouvrir la bouche », dit, avec une hardiesse métaphorique

dont nous serions incapables, un Allemand, M. Rûmelin.

IV. Grand partisan des tableaux graphiques, je suis étonné que, depuis qu'ils ont été appliqués aux phénomènes économiques par Playfair en 1789, leur usage ne se soit pas répandu davantage *.

Je m'en suis servi dans des conférences populaires et dans des démonstrations scientifiques ; je m'en sers dans ce livre pour rendre plus nettes et plus évidentes certaines démonstrations, pour faire saisir plus facilement certains rapports. Mais, en transformant des grandeurs en longueurs, on ne les rend pas plus exactes : on les exprime d'une autre façon.

Ces graphiques ont encore l'avantage, dans certains cas, d'indiquer, en même temps que l'axe des moyennes, les minima et les maxima, de donner ainsi un aperçu complet de tous les éléments de la question et de montrer avec netteté de quelle manière la moyenne est obtenue.

Là se borne leur rôle : on commet un abus de langage, si, en les appliquant à l'économie politique ou à la statistique, on désigne leur usage par l'expression : a méthode graphique ».

Les physiologistes ont fait des sphygmographes qui enregistrent les battements du pouls, des pneumographes qui inscrivent les mouvements respiratoires, des myographes qui inscrivent nos actes musculaires ; les météorologistes ont des pluviomètres inscripteurs ; le physicien inscrit l'intensité des courants électriques au moyen du rhéographe électrique, etc.*

Les statisticiens n'ont pas d'appareil enregistreur constatant mécaniquement le phénomène. Nos graphiques ne servent qu'à établir clairement des rapports que rendraient d'une manière moins nette et moins facile de longues démonstrations, mais nous ne pouvons provoquer des expériences comme le physiologiste, nous sommes obligés de prendre les faits comme ils

* Tableau d'arithmétique linéaire du commerce, des finances et de la dette d'Angleterre, par Playfair. Trad. de l'anglais. Mars 1789. Paris. •,

* Marey, la Méthode graphique.

^ienneat et de nous contenter des renseignements incomplets^ donnés trop souvent par des politiques intéressés à les falsifier ou par des bureaucrates indolents.

V. Quant aux enquêtes, elles sont choses excellentes, mais à la condition qu'on ne les accepte que sous bénéfice d'inventaire. Les enquêtes hiérarchiques n'aboutissent jamais. Gomment rinférieur se mettrait-il en contradiction avec son supérieur? S'il n'est dominé par une passion qui rend son témoignage suspect, il lui faudrait le plus difficile des courages^ le courage de l'abnégation, de la souffrance, de la misère peut-être en perspective, pour oser dire la vérité. On ne peut exiger que tous les hommes soient des héros !

Les enquêtes administratives? Nous les connaissons. Un ministère ou un service quelconque les entreprend. Le but de ceux qui les ouvrent est facile à comprendre. Il s'agit pour eux de prouver que tout est pour le mieux dans la meilleure des administrations. Si, malgré tous les efforts, l'enquête tend à prouver le contraire, rien de plus facile : on l'interrompt, sous prétexte qu'elle désorganise les services. Je ne citerai qu'un fait, parce qu'il a été tellement flagrant, qu'il a culbuté un ministre : l'enquête sur la Préfecture de police, commencée par M. Gigot, pour donner un os à ronger à l'opinion publique, et interrompue par M. de Marcère, parce qu'elle prouvait précisément ce qu'on ne voulait pas qu'elle révélât ! Un sténographe assistait à ses séances. Je suis bien sûr que jamais on ne publiera ses procès-verbaux.

Dans les enquêtes économiques des faits analogues se produisent. La commission chargée de reviser les tarifs douaniers en Allemagne était présidée par M. Varnbûhler, qui n'avait garde de se mettre mal avec M. de Bismarck. Dans la distribution des rapports, il a donné des matières peu importantes aux libre-échangistes et a réservé les autres aux protectionnistes. En France, la Ghambre des députés nomme une commission pour examiner le tarif général des douanes. Les bureaux choisissent pour en faire partie, qui ? des industriels, des manu-

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facturiers, des dépatés représentant certains arrondissements de grande industrie. Cette commission ouvre une enquête. Qui entend-elle ? Des représentants de tontes ces industries. Que disent-ils ? Qu'ils ont des concurrents à l'étranger et qu'ils préféreraient ne pas en avoir. Que concluent les membres de la commission ? Les un^ sont exactement dans la même position, les autres ont derrière eux certains électeurs influents qui ont une position analogue ; alors ils affirment que a l'intérêt du pays exige la suppression de la concurrence étrangère et la constitution de privilèges pour tels et tels producteurs français. y>

Us appellent cela « défendre le travail national », et des naïfs disent : « Ce sont des hommes spéciaux ! »

Mais, précisément, rien de plus dangereux qu'un homme spécial ! Il ne voit que son intérêt immédiat; et, dans ce cas, son intérêt immédiat, c'est d'élever le barrage de la douane de manière à bénéficier de toute la différence de niveau. II se dit que toute augmentation de tarif constituera un bénéfice net pour lui, dont il peut à peu près calculer le chiffre. N'exigez pas de son abnégation qu'il étende son regard un peu au delà el qu'il étudie de quelle manière nos intérêts privés se solidarisent avec l'intérêt général!

Mais» bien plus, ces hommes qui, si volontiers, demandent : Des faits! des faits ! comme le héros des Hardtimes de Dickens, ne jugent le plus souvent que d'après des théories préconçues. L'Angleterre est le pays des enquêtes, et nulle part, je crois» elles ne se font avec une plus entière bonne foi, une plus sincère passion de découvrir la vérité. Or, voici comment les apprécie Herbert Spencer * :

« Avant de faire ou de changer une loi, Tusage est de nommer une commission d'enquête, qui appelle les hommes capables de la renseigner sur le sujet en question et qui leur pose quelques milliers de questions. Ces questions, avec les

' Essais de politique. Le Gouvernement représentatif.

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réponses^ sont imprimées dans de gros livres qu*on distribue aux membres du Parlement : et, m'a-t-on dit, il se dépense quelque 100 000 livres (2 millions et demi de francs) par an à ramasser ainsi et à distribuer des renseignements. Néanmoins, il m'a paru que les ministres et les représentants du peuple anglais sont obstinément attachés à des théories que les faits les plus éclatants ont depuis longtemps démenties. Ils font grande attention à des renseignements de détail ; mais, quant aux grandes vérités, .ils les négligent. Ainsi, l'expérience de plusieurs générations a prouvé que TEtat est à peu près en tout mauvais administrateur. Les domaines nationaux sont si misérablement exploites, que souvent, au lieu de rapporter, ils coûtent. Les chantiers de l'Etat, pour la construction des vaisseaux, sont toujours établis d'une façon bizarre et incommode. L'administration de la justice est si mauvaise, que la plupart des citoyens aiment mieux supporter même de grosses pertes que d'entamer un procès, ce qui serait courir le risque de se ruiner. On voit, par des faits innombrables, que le gouvernement est le pire propriétaire, le pire fabricant, le pire commerçant ; bref, le pire administrateur, quelle que soit la chose à administrer. Les preuves sont abondantes et concluantes : durant une récente guerre, les bévues des fonctionnaires ont été aussi frappantes et aussi nombreuses que jamais : n'importe! la croyance générale que, si l'on crée un nouveau département et qu'on le charge de quelque fonction, il s'en acquittera toujours à la satisfaction de tous, n'a pas perdu une ligne de terrain. Des législateurs, qui se croient bien pratiques, se cramponnent à leur idée d'une société réglée par voie administrative, en dépit des preuves accumulées, en dépit des échecs incessants du contrôle administratif.

rt Au contraire, cette croyance semble gagner du terrain parmi ces hommes d'Etat anglais si amis des faits, et cela, au moment où tous les faits s'élèvent contre elle. Jamais on n'a vu foisonner à ce point les projets tendant à attribuer à l'Etat le droit de surveillance sur ceci et sur cela.

« Si les actionnaires d'un chemin de fer, continue Herbert Spencer, se mettaient à nommer à leur conseil d'administration le secrétaire de la compagnie, Tingénieuri Tinspecteur général, le chef d'exploitation et autres fonctionnaires, comme nous ririons de leur sottise I comme nous prédirions que Tintérêt particulier de ces employés l'emportera plus d'une fois sur le bien de la compagnie ! »

Dites ces vérités dans un bureau de la Chambre, chargé de nommer un commissaire du tarif des douanes, et vous verrez ses membres ouvrir de grands yeux, vous regarder avec stupéfaction et ne pas comprendre.

Mais, en dépit de la nature humaine, supposons que tout homme, une fois député, oubliera assez ses intérêts pour que, élu membre d'une commission, il les sacrifie généreusement sur l'autel de la patrie, il y a encore un mot à ajouter.

Un homme spécial ne voit que sa spécialité. Fixez votre œil dans le champ d'un microscope, il découvrira des infiniment petits fort intéressants ; mais il n'apercevra qu'un horizon restreint.

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