‹ La science économique (volume 2)Chapitre 37 sur 196 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

La question psychologique. — De Tidentité des mobiles humains. — Instinct de la conservation. — L'égoïsme de l'homme.— M. Held. — Lange. Sentiments altruistes. — Adam Smith. — Les engouements. — L'apathie. — > La question d'argent est secondaire. — L*acquisiyité. — Ricardo : l'ayeraion pour le travail. — Avantages de ce mobile. — L'utilité. — Définition. — Délimitation de la science économique.

Autre difficulté de Tapplication de la méthode dans la science économique : c'est la question psychologique.

Quoi que prétendent les Catheder-Socialisteriy Tétude de l'économie politique ne saurait se limiter à une nation. Autant vaudrait dire qu'il y a des phénomènes physiques nationaux, et que la pression de l'air n'agit pas sur le baromètre en Allemagne comme en Angleterre. Cependant l'homme est-il donc partout le même? un naturel de la Terre de Feu pense-t-il comme un habitant de l'Europe occidentale du dix-neuvième siècle?

Je n'examine pas si dans les profondeurs de nos civilisations il n'y a pas des hommes et des femmes dont le développement intellectuel n'est pas à peu près égal aux types les plus primitifs de la civilisation humaine ; je ne dis pas non plus avec Voltaire : « Les différences sont extérieures, partout l'homme est l'homme. » Non : les différences sont considérables.; le type homme est susceptible des variations les plus diverses. Et toutefois Voltaire n'a pas complètement tort.

M. Francis Galton reçoit l'image de six personnes sur une plaque photographique; chacune n'a posé qu'un sixième du temps nécessaire pour faire un seul portrait : tous les traits communs ressortent avec force ; les dissemblables restent dans le vague. M. Galton projette plusieurs portraits distincts sur le même écran, au moyen de lanternes magiques disposées de

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façoQ que les images se superposent exactement : les traits communs se renforcent si bien que les autres disparaissent : l'image obtenue est très nette. Il superpose des figures appartenant à des races diverses, et il obtient un type général de Thomme *.

Cette expérience matérialise une vérité indéniable : Torgaoisation de tous les hommes est la môme ; leurs variations proviennent de son plus ou moins grand développement. Or, cet organisme commun implique similitude de besoins. Tout homme a besoin de manger, de boire, il craint les intempéries, il est sollicité par ses appétits reproducteurs, il a des sentiments égoïstes et altruistes, dont la forme et Fintensité se modifient selon les milieux; il à enfin cet instinct de la conservation, sans lequel il périrait.

Cet instinct de la conservation, ce besoin de développement qu'éprouve chaque être organique^ qui constitue son pouvoir de résistance dans la lutte pour l'existence, a reçu, quand il s'agit de Thomme, le nom d'égoisme.

M. Held répond que a Thomme n*est pas égoïste ». S'il n'était pas égoïste, il y a longtemps qu'il n'existerait plus. M. Held ajoute que « l'homme ne connaît pas toujours pour le mieux ses intérêts t. Soit; mais l'erreur que peut commettre un homme, en désirant telle ou telle chose, ne change pas le caractère égoïste de son désir. La science économique, qui n'a pas à s'inquiéter de la moralité des volontés, mais de leurs effets producteurs ou destructeurs, ne peut considérer les hommes que comme des êtres parfaitement égoïstes, en dépit de la pro. testation de Lange, qui appelle cette conception a un matérialisme blâmable' o.

Mais, nous dit-on, cette conception est fausse : Smith avait raison en considérant la sympathie comme un mobile égal à rintérêt. Est-ce qu'à côté des sentiments égoïstes de l'homme il n'y a pas des sentiments altruistes ? Bien plus, est-ce que

1 Expériences faites à l'Institut royal de Londres. > Histoire du matérialisme, t. H, p. 474.

rbomme ne pense qu*à faire des échanges, qu'à combiner des valeurs? est-ce que même, dans ces combinaisons de valeurs, c'est toujours son propre intérêt d'acquéreur qu'il consulte? est-ce qu'il ne subit pas l'influence de mobiles variés : la paresse, l'habitude, l'amour, l'amour-propre, des vices, comme l'ivrognerie? Est-ce que pour le Napolitain la paresse n'a pas plus d'utilité que le bien-être? L'Irlandais ne sacrifiera-t41 pas le confortable de l'avenir au plaisir de causer, de flâner et de boire, tandis que l'Ecossais aimera mieux travailler que se reposer? Si vous étudiez les crises commerciales, ne devezvous pas tenir compte de l'apathie routinière qui empêche le capital de changer d'emploi? Par contre, voyez l'histoire des chemins de fer en Angleterre, pays qui passe pour savoir compter ; est-ce qu'il n'a pas subi la période de la « folie des chemins de fer », qui a englouti inutilement une masse de capitaux? Gomment expliquer ces engouements pour les emprunts de pays insolvables qui ont dévoré des milliards prélevés sur les places de Paris et de Londres, tandis que des industries sérieuses, en Angleterre et en France, ne pouvaient trouver de commanditaires? Comment pouvez- vous déterminer par une loi économique l'esprit de jeu qui apporte tant de perturbations dans les rapports économiques?

Enfin, examinez même les hommes dont toute la vie paraît avoir pour unique mobile de gagner de l'argent : industriels, banquiers, et vous remarquerez que chez eux, comme chez la plupart des hommes, la question d'argent, qu'on considère volontiers comme le premier mobile de nos actions, ne vient qu'en seconde ligne. Les grands industriels et les grands banquiers, riches à dizaines de millions, qui compromettent leur fortune.déjà acquise, leur repos, dans de nouvelles entreprises, le font-ils donc pour gagner de nouveaux millions ? Les uns obéissent à un besoin d'activité, les autres à une fièvre de jeu, tous à des passions étrangères au désir de gagner de l'argent pour l'argent même.

Puis, compterez-vous pour rien les influences de la mode

qui, tout d'un coup, peuvent ruiner ou enrichir une industrie, les monomanies comme celles des bibelots, des tableaux, qui donnent des valeurs factices à des objets délaissés hier et destinés peut-être à retomber demain dans la môme indifférence?

Tout cela est vrai.

Mais Tacquisivité n*en est pas moins un besoin constant, permanent, universel chez l'homme. La guerre, l'art, la science, comme le travail, comme le commerce, ne sont que des expressions diverses de ce besoin, résultat de Tinstinct de la conservation. Que son intensité puisse varier selon les individus et les milieux, nous sommes loin de le contester. Chacun se contente plus ou moins facilement, met son idéal plus ou moins haut, fait un effort plus ou moins grand. Les plus capables de progrès sont ceux pour qui tout désir satisfait engendre un nouveau désir.

Ricardo a fort bien indiqué l'autre mobile économique de l'homme : non seulement il désire acquérir, mais il désire acquérir avec le moins de peine possible. En un mot, au point de vue économique, l'homme obéit à deux impulsions : le désir de richesse et l'aversion du travail.

Souvent cette aversion du travail lui fait faire des efforts et courir des dangers beaucoup plus grands que s'il se résignait tout simplement au travail direct. Il fait la guerre pour piller le travail des autres et acquérir des esclaves qui travailleront pour lui. Mauvais calcul, soit, mais calcul dérivant des deux mobiles que nous venons de mentionner. A un autre degré de civilisation, cette aversion du travail le pousse à inventer des machines, à gagner par l'épargne la possibilité de jouir, sans travail, de richesses accumulées. Désir de richesse, aversion du travail I acquisivité et apathie ! besoin et paresse !

En un mot, tout désir constitue un besoin. L'utilité est un phénomêne essentiellement subjectif»

La recherche de l'utilité se traduit par des phénomènes objectifs : ce sont ces phénomènes qu'étudie la science économique.

L'utilité éiant subjective, nous n*avoQS pas à savoir, comme le voudrait Lange, si Thomme sait toujours discerner son intérêt véritable. Telle ou telle chose est utile parce que telle ou telle personne croit qu'elle lui est utile. La science économique est essentiellement immorale. Elle n'a pas à s'inquiéter de la qualité des sentiments, des besoins, des passions des hommes. Elle constate avec la même impartialité l'adoration des noires pour les verroteries et des blanches pour les diamants. Elle admet que la musique est une utilité, puisque beaucoup de personnes jugent utiles les émotions qu'elle leur fait éprouver. Tout désir est besoin, et toute satisfaction de ce besoin est utilité. La science économique étudie les lois qui régissent les efforts de Vhomme à la recherche de Vutile.

Elle doit observer les frottements, les obstacles qu'apportent, dans l'application de ces lois, les habitudes, les passions, les mobiles contraires; mais ces phénomènes psychologiques ne sauraient porter le moindre trouble dans ses études.

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