‹ La science économique (volume 2)Chapitre 57 sur 196 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

I. Le temps. — Avance des eapitanx eircalanis poar l'établissement des capitaux fixes. — II. Le crédit j[>rodait-il ? — Le crédit et le transport. — Staart Mill. — III. Caractères du crédit. — Ses avantages. — Les actifs et les inactifs.— .Erreur de J.-B. Say.-- Took.— Bagehot. — Caractère démocratique.— IV. Le profit. —Est en raison inverse du temps, — V. Caractère moderne du crédit. — Le pèr« de Pope. —VI. Intérêt de l'argent» — VII. Son caractère. — Amortissement» — Définition. — Conclusion.

I. Un autre facteur économique, beaucoup trop négligé^ c'est le temps.

L*homme préhistorique, pour construire sa hache de pierre, doit pouvoir vivre pendant quinze jours, un mois ; il ne peut, si habitué qu'il soit à supporter la faim, rester tout ce temps sans manger. Il absorbe donc des capitaux circulants, sous forme d'aliments, qui se transformeront en capital fixe, comme la hache de pierre. C'est une avance quMl est obligé de faire.

Plus la civilisation se développe, plus cette avance est considérable ; i kilomètre de chemin de fer coûte 500 000 francs, Qu'est-ce que cela veut dire ? Pendant trois ans, quatre ans, il a englouti, sous form^ d'aliments pour les ouvriers, pour les moteurs animés, de houille pour les machines à vapeur, de matériaux, une quantité de capitaux circulants équivalant à cette somme.

Or, ce capital fixe ne i^end pas en utilité immédiate les capitaux circulants qu'il a consommés.

1.1 faut attendre qu'il soit constitué définitivement, et une fois constitué, il ne donne que peu à peu l'équivalence des utilités absorbées par lui.

Il y a avance de capitaux circulants* Qu'est-ce que cette avance? C'est la diminution du temps, comme le transport est la diminution de l'espace»

Cet acte s'appelle le crédit.

11 peut être défini rigoureusement ainsi :

Le crédit est l'avance des capitaux circulants.

Ces capitaux circulants seront consommés d'une manière ou d'une autre ; mais, comme nous Tavons constaté, la plus grande l>artie sera convertie en capitaux fixes.

IL Le crédit ne produit rien, dit-on. Pas plus que le transporty alors ! Il raccourcit le temps, comme le transport raccourcit l'espace.

A possède un capital de 50 000 Trancs ; avec ces 500«)0 francs il peut acheter une usine à Z, qu'il payera en partie seulement; il achète du charbon à Y, qu'il payera seulement dans trois mois, quand il aura eu le temps de fabriquer un produit qu'il vendra alors à N. Chacun fait exactement de même pour ses propres affaires ; si le crédit n'était pas en usage, Y n'aurait pas donné à A ces matières premières. Celui-ci n'aurait pas pu s'en servir, et la production qui en est résultée n'aurait pas existé.

Mais si Y n'avait pas eu de matières premières, il est évident qu'il n'aurait pas pu en faire crédit à A. Le crédit s'exerce toujours sur quelque chose, est inséparable de quelque chose, exactement comme le transport ; mais le transport, en rapprochant des matières premières d'origines diverses, en mettant les produits à la portée des besoins des consommateurs, a une conséquence indiscutable : la multiplication des capitaux. 11 en est de même pour le crédit.

Le crédit n'augmente pas la quantité des capitaux existants au moment où il se produit ; mais il augmente le pouvoir producteur de ces capitaux.

Dans une civilisation active, il «n résulte une répercussion indéfinie qui multiplie indéfiniment le capital initial ; un consommateur achète à trois mois, vend à trois mois, cela fait six mois, et ainsi de suite. Cette multiplication s'appliquant de jour en jour, de mois en mois, sur les millions d'individus qui produisent et consomment, finit par représenter un immense

pouvoir de production. On aura beau ergoter, il n'est pas possible de le nier.

Quoique Stuart Mill ait constaté lui-même ces effets, il se moque des gens qui parlent f d'une extension de crédit, comme si c'était une extension de capital, tandis que le crédit n'est que la permission d'user du capital d'autrui ».

Si Stuart Mil! a raison, ces gens n'ont pas tout à fait tort non plus. Extension de crédit équivaut à extension de capital ; car elle met à la disposition de ceux qui le demandent un capital qu'avec une dépression du crédit ils n'auraient pas eu. Crédit n'implique pas toujours usage du capital d'autrui ; il peut signifier simplement caution, garantie. Un capitaliste ouvre un crédit à un industriel. Sur cette assurance, celui-ci prend des engagements ; mais si ses affaires prospèrent, il est possible qu'il n'ait jamais recours au capital représentant son crédit. Le crédit ici est donc bien une extension de capital.

III. Le crédit est extension de capital, comme diminution du temps.

Pour produire tel capital fixe, un chemin de fer par exemple, il faut que j'engloutisse d'abord pour 500 000 francs par kilomètre d'objets d'alimentation, de vêtements nécessaires aux ouvriers ; de pierre, de fer, et autres capitaux circulants que j'immobilise dans cette voie. Une fois cette voie construite, on calcule, en France, qu'en quatre-vingt-dix-neuf ans les capitaux fixes qui l'utiliseront auront remboursé cette avance. De plus, ils auront rémunéré cette avance.

Voici un billet escompté à trois mois. Ce billet me permet de me procurer des capitaux circulants, matières premières qui, transformées en produits, me permettront de payer ce billet à échéance. D'où vient la valeur de ce billet ? De la garantie qu'il sera payé au terme fixé. Sans doute, grâce à ce billet, j'ai pu me procurer « le capital d'autrui f , j'ai pu en user, je puis le transformer en capital d'une valeur supérieure; opération que je n'aurais pu faire autrement. Il n'y a donc pas là simplement déplacement de capital, il y a extension de capital.

— Mais, me dit-on, si le crédit produit une extension de capital, il suffirait donc d^étendre indéfiniment le crédit pour augmenter indéfiniment le capital ?

Cette objection confirme ma thèse. Le crédit ayant pour résultat d'absorber les capitaux circulants dans les capitaux fixes^ il en résulte qu^une trop grande extension du crédit provoque cette absorption trop rapidement ; alors, Téquilibre est rompu, les capitaux circulants manquent pour utiliser les capitaux fixes ^

Stuart Mill reconnaît lui-même que le crédit a une puissance d'acquisition semblable à celle de la monnaie.

Le crédit a Favantage de mettre à la disposition du plus capable de remployer un capital que Tapathie ou Tinaptitude du possesseur laisserait moins productif ou même improductif.

Ainsi, M. Bagehot a très bien montré le caractère principal de Lombard street. Il y a des parties tranquilles du pays qui accumulent les capitaux ; il y a des parties actives qui les emploient : Lombard street sert d'intermédiaire entre les deux.

Les questions relatives au crédit étaient si mal connues, à une date relativement récente, que J.-B. Say écrivait :

« 11 vaut mieux, chaque fois que la chose est possible, travailler avec ses propres capitaux. »

Voici la réponse :

(c La puissance d'acquisition des négociants qui ont des capitaux et du crédit s'étend, dit M. Tooke, bien au-delà de ce que peuvent imaginer ceux qui n'ont pas une connaissance pratique des marchés sur lesquels se font les spéculations. Si celui qui a la réputation de posséder un capital suffisant pour ses afifaîres et qui jouit d'un bon crédit dans son commerce^ vient à prévoir sérieusement une hausse du prix de Tarticle dont il fait le commerce ; s'il est favorisé par les circonstances au début et dans le cours de sa spéculation, il peut effectuer des achats énormes, hors de toute proportion avec son capitale. .»

* Voir liv. IV, tes Crises commerciales,

* Recherches sur le principe de la circulation, p. 78 et 136*138.

M. Bagehot va encore plus loin .

(( 11 a surgi, dans toutes les parties de T Angleterre, une foule de petits commerçants qui escomptent des quantités considérables de papier, et qui, au moyen de ce capital emprunté, circonviennent et terrassent le vieux capitaliste, en admettant même qu*ils ne parviennent à le chasser. Le nouveau commerçant a évidemment d'immenses avantages pour soutenir la lutte. Admettons qu'un négociant ait un capital à lui, capital de 1 250 000 francs : pour que ce capital lui rapporte 10 pour 100, il lui faudra faire 125 000 francs de bénéfices annuels, et il doit vendre ses marchandises en conséquence; si un autre marchand, au contraire, n'a que 250 000 francs à lui et qu'au moyen de l'escompte il emprunte 1 million, il se trouve à la tête d'un capital semblable de 1 250 000 francs et peut vendre à beaucoup meilleur marché. S'il a emprunté au taux de 5 pour 100, il devra chaque année payer 50 000 francs d'intérêts; et siy comme le vieux commerçant, il réalise 125000 francs de profits par an, il lui restera encore, après avoir déduit les intérêts qu'il doit, une somme annuelle de 75000 francs, c'està-dire que son capital de 250 000 francs lui rapportera 30 pour 100.

a La certitude de pouvoir se procurer de l'argent en escomptant du papier ou autrement, et cela à un taux d'intérêt modéré, fait que, dans le commerce anglais moderne, il y a une sorte de prime à travailler avec un capital d'emprunt et une sorte de défaveur constante à se borner uniquement à son propre capital, ou à s'appuyer principalement sur lui. »

Le crédit est le capital de Tavenir.

IV. — Dans l'industrie, le profit est la difi'érence en plus entre la valeur d'un produit et ses frais de production.

Il dépend de la manière dont vous savez employer les utilités que vous possédez par vous-même ou que vous avez acquises par le crédit ; de votre perspicacité à les employer à la satisfaction de besoins existants ; de la rapidité avec laquelle vous avez su les consommer et les reproduire.

Dans les évaluations qu*on fait du prix de revient, presque toujours on oublie ce dernier facteur.

Si vous faites une opération en un mois au lieu de la faire en douze, vous pouvez en augmenter les frais de production, augmenter la main-d'œuvre qui servira à rétablir et en vendre le résultat à plus bas prix. Supposons que le capital avancé, comprenant la main-d'œuvre et autres frais de production soit de 100 et que le profit soit de 20; s'il est fait dans une année, le profit sera au taux de 20 pour iOO pour un an ; mais s'il est obtenu en un moîs^ le profit sera au taux de 240 pour i 00 pour un an. Rien de plus vrai que la loi de Macleod :

« Le taux du profit est en raison directe de la différence de la valeur du produit au-dessus du coût, et en raison inverse du temps dans lequel il est obtenu ^. »

Le crédit donne un caractère démocratique à la production ; il remplace le capital initial par l'activité personnelle ; il a fait disparaître les grandes et vieilles familles de « princes marchands » ; en ce moment on peut dire que quiconque a une conception, paraissant devoir donner des bénéfices^ peut trouver des capitaux. Je dis : « paraissant », car il ne s'agit pas seulement d'avoir raison, il faut persuader aux autres qu'on a raison : Credercy croire : crédit.

V. Le crédit est une institution toute moderne. Jadis, il n'y avait que les usuriers classiques, aventurant leurs capitaux sur des affaires plus ou moins fantastiques, ayant pour spécialité de secourir des gens dans l'embarras en leur faisant payer cher le rachat de leur détresse. Le préteur était un être exceptionnel, ne pouvant faire autre chose, un juif, par exemple ; en réalité, il était fort rare. Encore dans beaucoup de pays, le capitaliste ne tient pas à retirer un intérêt de son argent, il tient à garder son argent. Les légendes populaires sur les trésors constatent un fait universel qu'on retrouve encore en Asie, en Afrique, dans l'Amérique du Sud, et môme

* Principles of economical philosophy^ eh. xii.

chez un certain nombre de nos paysans français. Macaulay a fort bien montré, dans un certa n état social, l*embarras d'un homme, ayant de l'argent et ne sachant qu^en faire : « Pendant rintervalle, dit-il» qui s'est écoulé entre la Restauration et la Révolution, la richesse de la nation s'était rapidement augmentée. Des milliers de négociants s'apercevaient, en faisant leur inventaire à Noël, qu'après avoir pourvu aux dépenses du ménage sur les revenus de l'année, il leur restait encore un surplus. Gomment employer ce surplus? C'était là pour beaucoup une question qui ne laissait pas que d'être assez difficile à résoudre. Au seizième siècle, un avocat, un médecin, an négociant retiré des affaires, qui avait mis de côté quelques milliers de livres sterling, et qui désirait les placer sûrement et de façon proûtabie, se trouvait souvent fort embarrassé. Le père de Pope, le poète, était un marchand de la Cité ; quand il quitta les affaires, il emporta avec lui un coffre contenant 20000 livres sterling, d'où il retirait de temps en temps les sommes nécessaires à Tentretien de la maison. »

VI. De là viennent les préjugés relatifs à l'intérêt de l'argent. Us commencent du reste à disparaître. Proudhon, qui n'a eu d'autre importance que de s'approprier et de formuler d'une manière pittoresque toutes les chimères des divers utopistes qui ont amusé la crédulité des foules aux environs de 1848, s'est écrié : a Ma pierre philosophale, c'est la gratuité du crédit ; si je me trompe là-dessus, le socialisme est un vain rêve. » Je me rappelle ma stupéfaction, lorsqu'en 1868 et 1869 je vis, dans les réunions publiques, discuter fort longuement la question de la gratuité du crédit. Les disciples de Proudhon la présentaient comme une panacée universelle. Cependant, ce n'est pas le taux du crédit qui gêne les gens dans l'embarras, c'est l'absence de crédit. Pour eux, avant la préoccupation de son taux, vient le problème de l'obtenir. En réalité, l'intérêt est basé sur deux faits indestructibles : l® le prix du temps ; 2" l'assurance du risque.

L'emprunteur paye le service qui lui est rendu. S'il ne veut

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pas le payer, qu*il ne le demande pas. Les gens qui veulen supprimer rintérét de l'argent devraient commencer par sup primer l'emprunteur.

Toutes les combinaisons de crédit ont pour but d'empiété sur le temps, de provoquer la formation de plus en plus rapid de nouveaux capitaux, de môme que toutes les combinaison de transport ont pour but de gagner sur l'espace» et ces deu sortes de combinaisons s'unissent dans la même oeuvre ; les inst tutions de crédit transportent des capitaux d'un bout du mond à l'autre, tandis qu'en augmentant la rapidité et la facilité d la circulation des capitaux circulants, les moyens de transpo] rendent leur réalisation plus facile et plus rapide!

VIL Un chemin de fer est construit, il a dévoré pour 100 mi lions de nourriture, de vêtements pour les ouvriers ; de noui riture pour les chevaux ; de charbon de terre pour les loc< motives employées aux travaux de remblai ; de traverses, é rails, etc., dont la production elle-même n'a été qu'un engloi tissement de capitaux circulants. Puis, dans un temps donn ces dépenses sont remboursées : cela s'appelle l'amortissemen

Qu'est-ce donc?

L'amortissement, c'est le remboursement des capitatix circulan absorbés par le capital fixe.

Conclusion : Le crédit est l'avance de capitaux circulants.

Il n'augmentepas la quantité de capitaïuc existants au moment ^ il se produit;mais il augmente le pouvoir producteur de ces capitau

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