INTRODUCTION. IX
Chaque métier est enfermé dans la sphère d'activité la plus étroite. Les teinturiers en laine ne peuvent teindre ni soie ni ooton . Les cordonniers étaient sévèrement distingués des savetiers ; les libraires, des bouquinistes ; les drapiers, des foulons, et toujours en perpétuels procès les uns contre les autres, sous prétexte d'empiétements réciproques. Les procédures entre tailleurs et fripiers durèrent de 1530 à 1776, émaillées de plus de vingt mille arrêts! 11 ne fallait pas moins de six corporations pour l'équipement d'un cheval; les chapuisiers faisaient le fond de la selle; les bourreliers, les troussequins ; les peintres-selliers, les ornements ; les blasonniers, les armoiries ; les lormîers, le mors, les gourmettes et les étriers ; enfin venaient les éperonniers. Les lormiers firent aux bourreliers un procès qui traîna un demi* siècle, pour les empêcher d'exposer en vente mors, gourmettes et chanfreins. Les corporations mêmes arrivaient à s'émietter; les patenôtriers, faiseurs de chapelets, en comptaient quatre à eux seuls.
Alafin du règne de Louis XIV, 1 551 communautés d'artisans, comprenant 17 080 maîtres, 38000 ouvriers, 6000 apprentis, se partageaient le droit de travailler et de vendre à Paris.
Au fond, un seul sentiment, l'exclusivisme. Chacun s'occupait moins de faire que d'empêcher les autres de faire. Il pensait moins à acheter, fabriquer et vendre qu'à rogner le champ d'activité de son voisin. Au lieu de travailler, il espionnait et plaidait pour agrandir son privilège et restreindre celui des concurrents. Les prétentions rivales s'entre-croisaient, se heurtaient, éclataient en procès, quand ce n'était pas en batailles. A l'intérieur de la corporation dominait aussi cet exclusivisme. L'apprenti était l'esclave du maître et du compagnon. Ne pouvait pas travailler qui voulait. (Voir liv. IV, ch. iv.) Chaque maître eût volontiers réduit sa corporation à lui seul. Dès 1529, il n'y avait que quatre familles de la grande boucherie de Paris, et, au dix -huitième siècle, elles avaient encore la prétention d'être propriétaires de tous les étaux de Paris, et d'avoir seules le droit d'en disposer.