CHAPITRE PREMIER
L'avilissement des métaux précieux et la cherté. — Les métaux précieux et les prix au seizième siècle. — La théorie quantitative. — Bodin. — Montesquieu. — Général VValker. — Ch. Limousin. — Nicholson. — Formule de M. de Foville. — Formule de M. Levasseur. — Explication de la hausse produite par des mines d'or. — Explication du professeur Marshall. — Ce n'est pas la théorie quantitative. — Le vendeur fixe-t-il son prix d'après la quantité de monnaie de l'acheteur ? — L'offre ne suffit pas pour établir la valeur. — Le professeur Laughlin : influence de l'augmentation de l'offre de l'or comme étalon de valeur. — Valeur spéciale attribuée à l'or. — L'or ne baisse pas de valeur. — Différence avec les assignats. — Divergences entre Economistes.
L'Europe était très pauvre en métaux précieux au moment de la découverte de l'Amérique. Mais comme on peut s'en assurer, en jetant un coup d'oeil sur le tableau (1) de la production de l'or et de l'argent, les millions n'ont point été déversés d'un jour à l'autre sur l'Europe. De 1493 jusqu'à 1560, on y importait quelque dizc-ines de millions d'or et d'argent par an ; à partir de cette date, après la découverte des mines de Potosi et de Guanarato, l'importation augmenta.
(1) Voir p. luo'.
LA SCIENCE ECONOMIOLE
Mais d'après Léxis on avait importé, de 1493 à 1600, soit en plus dun siècle une somme d'en^•i^on 4 milliards, ce qui fait une moyenne de moins de 40 millions par an. Malgré ces trésors, Charles-Quint ne cessait de parler de la misère de l'Espagne; Philippe II recourait à tous les expédients et, en 1596, il faisait une banqueroute éhontée (1).
Cependant, paraît-il, les prix au moins de la plupart des denrées augmentèrent (2) ; Jean Bodin (3) et Dazanvati (4) attribuèrent cette hausse à l'abondance des métaux précieux. Telle est l'origine de ce qu'on a appelé, en langage d'école . la théorie quantitative. Locke, un siècle plus tard, adopta cette théorie, tx)ut en y ajoutant la question de la circulation. Montesquieu lui a donné tout le relief et toute la préci-sion possibles (L. XXII, chap. VII et VIII).
a Si l'on compare la masse de l'or et de l'argent qui est dans le monde avec la somme des marchandises qui y sont, il est certain que chaque denrée ou marchandise en particulier pourra être comparée à une certaine portion de la masse de l'or et de l'argent. Comme le total de Tune est au total de l'autre, la partie de l'une sera à la partie de l'autre. L'établissement du prix des choses dépend toujours fondamentalement de la raison du total des choses au total des signes.
« Si, depuis la découverte des Indes, l'or et l'argent ont augmenté en Europe, à raison de 1 à 20, le prix des denrées et marchandises aurait dû monter en raison de 1 à 20 ; mais si, d'un autre côté, ce nombre de marchandises a augmenté comme 1 à 2, il faudra que le prix de ces marchandises et denrées ait haussé, d'un côté, en raison de 1 à 20, et qu'il ait baissé en raison de 1 à 2 ; et qu'il ne soit, par conséquent, qu'en raison de 1 à 10. »
David Hume (1752) dit : « Augmentez les marchandises, leur prix baisse ; augmentez la monnaie, leur prix hausse. » Toutefois, il fait observer que la monnaie, qui n'est pas dans la circulation, est comme inexistante
(1) Yves Guyot, VEvolulion politique et sociale de l'Espace, p. 130.
(2) Levasseur, Histoire des Classes oiirriéres.
(3) Réponse aux paradoxes de M. Maleslroit touchant le renchérissement de toutes cho«es. 1568.
(4) Leçons sur la Monnaie, 1588.
et que si Félévation du prix des marchandises est une conséquence de l'augmentation de l'or et de l'argent, elle ne se fait pas sentir immédiatement, parce qu'il faut quelque temps pour que la monnaie circule à travers l'Etat (1).
James Mill préconisait la théorie quantitative que John Stuart Mill adoptait en y ajoutant le facteur de la rapidité de la circulation.
Mais au moment des discussions sur le bimétallisme, ses partisans affirmèrent avec le général Walker que « la théorie de la quantité était une déduction de la loi de l'offre et de la demande, et, par conséquent, en dehors de toute discussion (2) ». Pour eux, comme pour Montesquieu, le prix est le rapport qu'il y a entre chaque marchandise et la quantité de monnaie existante.
M. Ch. Limousin affirmait que « la marchandise existant dans un pays équivaut toujours à la monnaie existant dans le même pays, totalité contre totalité, fraction contre fraction » (3). Le professeur J.-S. Nicholson (4) enfermait la théorie quantitative dans une métaphore : « L'or est le vent du commerce et la marée de l'industrie, et son abondance ou sa rareté élève ou abaisse les prix généraux comme le vent ou la marée accélère ou ralentit la vitesse des navires. »
M. de Foville a noté de la manière suivante l'équation de Montesquieu :
En y ajoutant la rapidité de la circulation, on a :
M. Levasseur, dans la Question de Vor, a proposé la. formule suivante :
Soit T la somme totale du travail et des marchandises, C la rapidité de la circulation générale, CR le crédit,
(1) David Hume, 0/ Money.
(2) Quart. Journ. Econ. July 1895.
(3) Société (ÏEc. Polit., ;. août 1896.
(4) A Treatise on Money, 3" édil., 1895.
SOUS toutes ses formes, M la quantité de métaux précieux, R la partie de ces métaux qui est créée ou réservée, C, la rapidité de la circulation particulière des métaux, la valeur des métaux dans le monde est égale à :
TC
(M — R) C'xCR
« Mais il ne faut jamais perdre de vue, ajoute M. Levasseur, qu'un des termes de cette formule, M, est étroitement lié au coût de production des métaux.
Dans cette formule, la quantité est réduite à un rôle très secondaire.
M. Levasseur a exposé d'une manière réaliste la hausse des marchandises à la suite d'un afflux d'or (1). Jacques, négociant français, apprend qu'en Californie, où l'on vient de découvrir des mines, les marchandises se vendront deux fois plus cher qu'ailleurs. Il s'empresse de les offrir et fait un gain considérable. Avec l'or qu'il a gagné, il achète à Pierre de nouvelles marchandises qu'il se propose d'expédier de la même manière. Mais cent autres négociants en ont fait autant que lui, les industriels profitent de la situation et augmentent leurs prix. Ils achètent plus de matières premières et plus d'outils. Tous les bénéficiaires augmentent leurs dépenses, etc.
M. Levasseur caractérise ainsi l'influence de l'or offert sur le marché, et il est évident que si l'on augmentait la quantité monétaire avec du papier, cette série de phénomènes ne se produirait pas.
Mais ils ne dépendent pas de l'or. Les mines de diamant de Kimberley avaient été découvertes avant les mines d'or du Transvaal. Elles ont provoqué un appel du genre de celui décrit par M. Levasseur.
A la place, mettez des mines de houille ou de fer, ou toute autre création industrielle, le résultat sera le même ; cette activité ne provient pas de ce qu'on a mis sur le marché une plus grande quantité de monnaie, mais de ce qu'il tj a eu de nouveaux capitaux introduits dans le monde. Cette explication n'a aucun rapport avec
il) La Question de lor, p. 157.
la théorie quantitative. Elle est dynamique, tandis que la théorie quantitative est statique.
M. le professeur Marshall décrit, d'une façon analogue à celle de M. Levasseur, l'effet d'une augmentation reproductive de l'or sur les prix. Lombard Street prête plus facilement. Il grossit les dépôts et les crédits, et ainsi pousse le public à augmenter ses spéculations avec un capital emprunté : d'où, une augmentation de demandes pour les marchandises et une élévation des prix.
Soit ; mais ce n'est pas parce que le plateau de la balance contenant l'or est plus lourd. L'observation du professeur Marshall peut être juste, mais comme cette augmentation de l'or aura pour conséquence une augmentation de production, cette hausse présente a pour conséquence forcée une nouvelle baisse des prix.
Dans le marché le plus simple, quand vous achetez une marchandise, vous donnez de la monnaie, et votre vendeur en reçoit. Mais, est-ce que, vous vous êtes tenu ce langage : « J'ai plus de monnaie que lui ; et je vais lui acheter ? » Et l'autre a-t-il dit : « Il a plus de monnaie que moi ; et je m'en vais lui vendre ? »
Certainement des magasins comme le Louvre et le Bon-Marché ont plus de monnaie que chacun des clients qui va leur acheter ; et avant de lui fixer un prix, les vendeurs lui demandent-ils : « Combien avez-vous dans votre bourse ? »
La monnaie n'est, pour le client, qu'un véhicule de valeur et, en même temps, une valeur type qui lui permet de comparer, à ses ressources et à d'autres objets, le coût de l'objet qu'il achète.
M. le professeur Laughlin a bien vu ce défaut de la théorie quantitative de la valeur (1) ; mais il n'a osé rompre complètement avec elle. Il déclare qu'il n'a pas omis de reconnaître l'influence de l'augmentation de l'offre (ou de la diminution des frais de production) de l'or sur sa propre valeur ; mais il considère que la quantité d'or a affecté les prix seulement à cause de l'influence qu'elle a eue sur sa propre valeur ; comme étalon des prix et non comme moyen d'échange contre des marchandises. Un échange ne peut avoir lieu tant
(1) Professeur d'écon. politique à l'Université de Chicago, Principles o{ Money, 1903.
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que le prix n'a pas été fixé : le total des moyens d'échange offert pour les marchandises doit être égal au chiffre établi pour les marchandises échangées. La quantité des moyens d'échange est un résultat, non pas une cause, de l'évaluation entre l'or et les marchandises, et c'est pourquoi elle ne peut être un moyen de fixer les prix. Mais M. Laughlin ne démontre pas comment, d'après son système, se fait cette opération, pas plus que les partisans absolus de la théorie quantitative ne démontrent comment l'or mesure l'or.
Est-ce l'or que l'acheteur compai'e avec la marchatidise ? Ce qu'il examine, c'est l'usage qu'il pourra faire de cette marchandise et ses disponibilités. Quand un homme veut prendre un loyer, ce n'est pas la valeur de la maison qu'il 'examine, ce sont ses revenus annuels, exprimés en monnaie, qu'il considère pour fixer la limite du prix qu'il veut payer. Et pour choisir un appartement, il compare des appartements à peu près de même type.
'Vous payez : et celui à qui vous payez n'a qu'une hâte, c'est de se débarrasser de la monnaie que vous lui avez versée. Loin de thésauriser, il la convertit, dès que l'occasion lui semble propice, en d'autres marchandises. Son bénéfice est basé sur la rapidité de la circulation de son fonds de roulement. Le passage de la monnaie dans ses caisses est instantané. Le même louis entre, sort, revient, ressort, et s'il est enfoui dans une caisse, il est remplacé par des billets de banque ou des chèques. •
Thésaurisez-vous la monnaie ? alors le volume importe. L'employez-vous comme véhicule de valeur ? alors c'est la rapidité de la circulation qui importe : et quoique 10.000 francs ne pèsent en or que 3 kg. 225, vous préférez un billet de banque, encore mieux un chèque, qui peut emmagasiner des millions dans quelques grammes de papier, encore mieux un virement qui est impondérable.
Il suffit, d'après les partisans de la théorie quantitative, d'apporter des métaux précieux sur le marché, et aussitôt tous les prix sont modifiés ; mais est-ce que les autres objets n'ont pas d'influence sur les prix de ces métaux ? On a apporté de l'argent sur le marché : est-ce l'argent qui a modifié les prix ? C'est son propre prix
qui a été changé : et il a baissé. Voilà ce qui prouve qu'il ne suffit pas de l'offre pour établir une valeur, il faut que la demande y corresponde.
D'après l'hypothèse de la théorie quantitative, d'un côté il y a les terres, les usines, les valeurs industrielles de toutes sortes, les objets d'alimentation, les matières premières, les objets fabriqués, en un mot toutes les choses qui peuvent faire l'objet d'un échange ; et d'un autre côté il y a un métal ou deux métaux précieux : et alors les prix de tous les autres biens s'élèvent, si la quantité de ces métaux augmente ; tous baissent, si la quantité en diminue !
Les partisans de la théorie quantitative donnent à l'or et à l'argent un caractère miraculeux. Et où ont-ils vu la balance dont un des plateaux, chargé des métaux précieux, enlève automatiquement l'autre chargé de toutes les richesses de ce monde qui ne sont ni l'or ni l'argent ?
J'entends l'objection : — Si vous niez l'influence de la production de l'or sur les prix, vous ne pouvez nier cependant que des assignats et autres papiers monétaires ont provoqué de nombreuses hausses de prix ; et vous même vous avez déclaré que le bimétallisme aurait pour conséquence, en mettant en circulation des assignats d'argent, de provoquer une hausse des prix.
Mais un papier n'a pas de valeur par lui-même ; la loi dira bien qu'il peut être un moyen de liquidation des dettes publiques et privées ; mais ce moyen de liquidation ne s'étend que dans la sphère d'influence de la loi. Sa valeur ne peut dépasser la frontière.
L'or baisserait de valeur, si les Banques de France, d'Angleterre, les Banques des Etats-Unis, de tous les pays le refusaient ; si les joailliers et orfèvres étaient obligés de fermer leurs ateliers et leurs boutiques.
Le prix de revient de l'or étant moindre, sa valeur devrait baisser relativement à toutes les autres marchandises. — Oui, si la demande baissait. L'offre d'or étant plus abondante, sa valeur devrait baisser. — Oui, si l'offre était supérieure à la demande.
Tooke et Nevi^march ont nié que les découvertes des mines de la Californie eussent augmenté les prix de 1851 à 1857.
« Dans toute variation du prix, on trouve une pleine
explication dans les circonstances affectant l'offre et la demande », disent-ils (1).
Cependant, il n'y a guère d'historiens et d'économistes qui n'affirment que la valeur de l'or a baissé ou monté d'une manière absolue. Il est vrai qu'ils sont singulièrement d'accord entre eux ! Stanley levons déclare que, de 1780 à 1809, la valeur de l'or baissa de 46 p. 100 ; de 1809 à 1849, elle se releva de 14 p. 100 ; de 1849 elle est redescendue de plus de 20 p. 100. Et les chiffres qu'il donne dans son tableau des prix depuis 1785 ne s'accordent pas avec ces mouvements. Diaprés M. de Foville, la baisse de l'or depuis le commencement du siècle aurait été de 25 p. 100. Roswag (2) affirmait qu'elle n'atteignait pas 4 p. 100. M. David, ancien secrétaire du département fédéral du commerce suisse, l'évaluait à 3 et demi p. 100. M. Sœtbeer, enfin, constatait la baisse du métal argent et la hausse du métal or.
Robert Giffen considérait en 1880 que la valeur de l'or avait augmenté depuis vingt ans. Lord Beaconsfield, dans un discours à la Chambre des Lords sur la crise de l'agriculture, émettait cette affirmation en 1878 : (( L'or augmente chaque jour de valeur, et son augmentation de valeur provoque la baisse des prix. » M. Patterson démontrait en 1880, à la Statistical Societxj, que l'or ne cessait pas de baisser de valeur en Angleterre et dans le monde (3).
Ces opinions variées prouvent que la question est mal posée.
Un jour, on parlait devant moi, dans un dîner d'économistes, de la dépréciation des métaux précieux. Quelqu'un me dit : (( Un louis du dix-huitième siècle et un louis du dix-neuvième siècle ont-ils la même valeur ? )>
Je répondis : Cela dépend de ce que vous voulez acheter. Il est faux de dire : « La valeur de Vor a baissé ou haussé » si on ne spécifie pas Vobjet auquel on le compare ; et alors reste une question : est-ce Vobjet qui a baissé ou haussé de valeur ou est-ce Vor ?
Et comment mesurer les valeurs, si on ne peut pas les rapporter à un type abstrait et invariable ?
(1) Hislonj o/ priées, t. VI, p. 332.
(2) Voir Journal ol Ihe Staltslical Society (On Ihe Variation o/ Priées, 18fô).
(3) Journal of Ihe Slatistical Society, mars 1880.