‹ La science économiqueChapitre 114 sur 210 · I. Baisse des prix. — La crise normale · texte numérisé non relu

I. Baisse des prix. — La crise normale

II. Question de J.-B. Say. — Proudhon : Contradiction entre l'utilité et la valeur. — Philosophie de la misère. — Réponses. — Passy. — Frédéric Bastiat. — Question insoluble en dehors de la loi qui détermine les rapports des capitaux fixes et des capitaux circulants.

I. D'après les Index numbers basés sur le prix des unités des capitaux circulants, depuis 1885 jusqu'à 1906, le prix des marchandises est inférieur à ce qu'il était de 1845 à 1850, en dépit des crises et des guerres qui ont relevé un peu les prix à certains moments, nonobstant la production de plus en plus grande de l'or.

Quoique l'évolution économique fût beaucoup plus lente, du temps de J.-B. Say que maintenant, il avait été frappé par ce phénomène et il avait posé la question suivante : (( La richesse d'un pays étant composée de la valeur des choses dépossédées, comment se peut-il qu'une nation soit d'autant plus riche que les choses y sont à plus bas prix ? »

Proudhon, qui cherchait bien plus les jeux de la dialectique que la réalité des choses, s'empara de la question de J.-B. Say et en fit son livre les Contradictions économiques où il disait : « La valeur décroît comme la production de l'utilité augmente, et un producteur peut arriver à l'indigence en s'enrichissant toujours. Trois années de fertilité dans certaines provinces de la Russie sont une calamité publique ; comme, dans nos vignobles, diverses années d'abondance sont une calamité pour le vigneron (1). II résulte du rapport utile à valeur échangeable que si, par accident ou par mal-

(1) Contradictions économiques, chap. TI.

veillance, l'échange était interdit à l'un des producteurs, avec des magasins remplis il ne prélèverait rien...»

« L'utilité est la condition nécessaire de l'échange , mais ôtez l'échange, l'utilité devient nulle.

« L'effet inévitable de la multiplication des valeurs est de les avilir. Il y a donc contradiction entre nécessité du travail et ses résultats.

(( Je somme donc tout économiste sérieux de me dire, autrement qu'en répétant ou en traduisant la question, par quelle cause la valeur décroît à mesure que la production augmente.

(( En termes techniques, la valeur utile et la valeur échangeable nécessaires l'une à l'autre sont en raison inverse l'une de l'autre. »

Proudhon ajoutait : « Cette contradiction est nécessaire. » Donc, plus les peuples travaillent pour s'enrichir, plus ils deviennent pauvres. Il donnait comme sous-titre à son ouvrage : Philosophie de la misère.

La question n'est pas seulement captieuse ; elle contient une certaine partie de vérité.

D'abord nous devons débarrasser la question d'une proposition incidente que supprime la définition que ^ j'ai donnée de VUtilité et du Capital : Proudhon dit « Otez l'échange, l'utilité devient nulle. » Robinson se charge de répondre : il ne peut échanger sa cabane, son fusil, son parasol, et cependant ils lui sont fort '\ utiles.

Bastiat a essayé de résoudre la question à l'aide d'une brillante et subtile théorie. La coopération de la nature ' est gratuite pour l'homme ; la coopération de l'homme | seule est onéreuse. Or, le progrès humain consiste à; rendre la coopération de la nature de plus en plus grande ; donc elle est de plus en plus gratuite.

« Nous gagnons d'autant plus que nous réussissons' mieux à épargner notre travail et celui de nos capitaux qui est nécessairement coûteux, et que nous parvenons à faire exécuter, au moyen des services gratuits de la nature, une plus grande part des produits. La richesse de l'homme, c'est l'abondance des choses. »

Bastiat conclut : 1» Que l'utilité tend à devenir de plus en plus gratuite, commune, en sortant progressivement ^ du domaine de l'appropriation individuelle :

2° Que la valeur, au contraire, seule appropriable,

LA CONTRADICTION APPARENTi; l07

seule constituant la propriété de droit et de fait, tend à diminuer de plus en plus relativement à l'utilité à laquelle elle est attachée (1).

Certes, le progrès industriel consiste en une appropriation de plus en plus grande de la matière à nos besoins. Mais Bastiat ne répond pas à la question de Say et de Proudhon.

Si la richesse est en raison inverse de la valeur, alors pourquoi les individus estiment-ils leur fortune d'après la valeur ? Pourquoi un peuple est-il riche quand il possède plus de valeurs ?

Si le progrès consiste à faire prévaloir la quantité des utilités gratuites sur les utilités onéreuses, les nations les plus riches seraient celles dont la valeur est la plus basse.

Loin qu'il en soit de même, comment un particulier apprécie-t-il l'importance de sa fortune ? 11 dit : « J'avais une propriété valant 100.000 francs ; maintenant elle vaut 200.000 francs ou elle vaut moins de 100.000. »

Or, ce qui est vrai pour un particulier ne saurait être faux pour une nation ; car la richesse d'une nation n'est que le total des richesses des individus qui la composent.

Et nous en revenons toujours à la question : — Y at-il contradiction entre la valeur utile et la valeur échangeable, pour me servir des termes de Smith et de Say ; entre l'utilité et la valeur, d'après les définitions que j'en ai données plus haut (2) ?

Cette question est insoluble pour quiconque ne se rend pas compte du rôle des capitaux flxes et des capitaux circulants dans la production.

(1) Harmonies économiques, ch. V.

(2) Liv. m, ch. I. II, III, VIII et IX.

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