‹ La science économiqueChapitre 142 sur 210 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I. Salaire fixé par la loi de l'offre et de la demande. — Fausseté du lieu commun que l'ouvrier ne peut attendre. — La poissonnière et la marchande de fleurs.

II. « Rémunération du travail. » — Définition inexacte. — Achat du produit ou rémunération du service. — Capital et travail. — Théorie du fonds des salaires. — Le rôle du capital. — C'est le consommateur qui paye le salaire et en détermine le taux. — Uindustrie a le gain pour obiet.

III. Eléments du prix de revient. — Cherté des bas salaires. — « Le péril jaune ». — Prix de revient des filés de coton dans l'Inde. — Produits chimiques. — Le coefficient du travail. — Eléments du prix de revient. — Mettre d'accord Vintérêt du salarié et la morale professionnelle.

Le salaire, comme tous les autres prix, est fixé par l'action et la réaction de Foffre et de la demande, par la concurrence des vendeurs et des acheteurs.

Nulle part, le travail n'est une quantité fixe. Pour des raisons multiples, les uns quittent un genre de travail, une localité, les autres prennent leur place. M. John Burns disait (1) que sur les 220.000 membres qui font partie de la Heart of oak Society, il y en avait 120.000 qui s'étaient déplacés en 1898, soit 500 par jour. « Le travail mobile est la règle et le travail immobile l'exception », confirmait M. Asquith.

Le véritable salaire économique est celui qui est nécessaire pour attirer un nombre suffisant d'ouvriers pour un travail.

Toute tentative pour écraser les hommes les plus faibles et réduire les salaires aboutirait à un déficit d'hommes et, par conséquent, à un relèvement de salaires pour les ramener.

Même des économistes, comme le professeur Marshall,

(1) Ch. des Communes, 7 avril 1899.

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parlent de la situation d'infériorité dans laquelle se trouve l'ouvrier qui, sous peine de mourir de faim, doit accepter n'importent quelles conditions. La nécessité de cession immédiate existe aussi pour d'autres commerces que celui du travail. Le pâtissier, le boulanger, la marchande de poisson et la marchande de fleurs doivent procéder à des liquidations quotidiennes.

Le plus souvent, l'homme qui prend un nouvel engagement n'est pas un sans-travail ; il ne fait que changer d'emploi ou d'atelier ; et le salariant qui a son outillage, ses contrats, ses échéances, ne peut pas mettre son usine en chômage avec la même facilité que l'ouvrier peut prendre quelques jours de loisir.

Avec un singulier illogisme certains économistes reconnaissent la loi de l'offre et de la demande pour les biens de toutes sortes et ne l'admettent pas pour le travail.

II. — Quand on dit : « Le salaire est la rémunération du travail », on en donne une définition inexacte. Le travail, c'est l'effort nécessaire que fait un homme ou une machine pour fournir un produit ou un service. Dans le régime du travail libre, le salariant ne paye pas l'effort, mais le résultat de V effort, le service ou le -produit.

L'expression « conflit du travail et du capital » fait supposer que c'est le capital qui paye le travail. Mais quand un industriel paye le travail sur son capital, (( il mange son fonds ».

Cette expression, conflit du travail et du capital, ne .s'applique qu'à la théorie du fonds des salaires qui fut acceptée, en général, par les économistes de 1820 à 1870. Elle a pour point de départ cette phrase de Malthus (1) : <( Je ne puis, à l'aide de monnaie, améliorer la situation d'un pauvre homme sans porter atteinte à la situation d'autres hommes de la même classe... Si je lui donne de la monnaie, je lui donne un titre pour une part plus grande des productions du pays qu'il n'avait auparavant et, par conséquent, je diminue la part des autres », James Mill affirma que c'était le total du capital, comprenant les objets d'alimentation, les matières premières, l'outillage, employés à la production, qui déter-

(1) nssaii on nopulat., book III, chap. V.

mine la part de la richesse nationale que les classes laborieuses peuvent se partager (2). John Stuart Mill, Fawcett, Cairnes maintinrent cette théorie avec quelques modifications.

F. D. Longe (3), en 1866, Thornton dans son livre Labour and daims, F. A. Walker, dans son livre Wages question, en 1876, déclarèrent que les salaires sont payés par le produit de Tindustrle et que c'est la production ([ui fournit la véritable mesure du salaire.

Dans le capital d'un établissement industriel, la partie ({ui est réservée a\i fonds de roulement fait quelquefois l'avance du salaire ; en tout cas, elle garantit que, si les objets fournis par l'ouvrier restent pour compte au fabricant ou sont vendus à perte, le salaire sera payé.

Mais un établissement industriel ne vit et ne prospère que lorsque îe salaire est remboursé par l'acheteur. C'est donc le consommateur qui paye le salaire et c'est lui qui en détermine le taux.

L'industrie n'a qu'une raison d'être : c'est le gain.

Un industriel produit non pas pour produire, il produit pour vendre avec priflt.

III. Etablir le prix de revient le plus bas possible : telle est donc la préoccupation de tout industriel.

Plus le prix de revient est bas et plus l'industriel peut soutenir la concurrence, agrandir ses débouchés.

Mais quels sont les éléments de ce prix de revient ? 1° L'intérêt et l'amortissement du capital ; 2° l'organisation de l'outillage ; 3° l'achat des matières premières ; 4° la part du salaire ; 5° les frais de vente.

Pour l'ouvrier, le salaire est bas ou haut selon la quantité des objets qu'il peut lui procurer. A Pittsburg, les salaires sont très élevés, mais la vie est chère. Cependant, comme le disait un ouvrier à M. Arthur Shadwell (1), « il est agréable de manier une poignée de monnaie ».

Les « patrons » de la vieille école, d'accord avec Ricardo, croyaient que le bon marché du prix de revient dépendait surtout du bas taux des salaires. Et ce préjugé n'a pas encore disparu. Cependant, il est réfuté par des exemples comme celui des aciéries de Homes-

(2) James Mill, Eléments o/ Pal. écon., chap. II, § 2.

(3) Régulation o( the Wages fund theory, 1866. (V) Ind. cflieicnri).

tead, qui font partie de «■ l'United States Steel Corporation )>, où les salaires moyens sont de $ 3 (15 fr.) et où ceux des lamineurs s'élèvent à $ 15, plus de 77 francs par jour de douze heures (2).

Cependant, on entend encore invoquer le péril jaime, à propos des bas salaires de la Chine et du Japon.

En 1888', la chambre de commerce de Manchester dans une enquête sur l'industrie du coton dans llnde constatait que, malgré Jes salaires de 5 d. à 1 sh, par jour, un travail de 80 heures par semaine, sans repos hebdomadaire, le prix de revient des filés était beaucoup plus onéreux que dans le Lancashire avec des salaires beaucoup plus élevés, 56 heures de travail par semaine et 306 jours de travail par an (3). Un filateur allemand déclarait que, dans les filatures anglaises, 92 et 95 p. 100 du temps étaient occupés, tandis qu'en Alsace il ne fallait compter que sur 80 p. 100. Un ingénieur américain, M. Bacon, écrivait : (( Si bas que soient les salaires en Russie, le travail russe est, relativement à son efiQcacité, le plus cher que j'aie pratiqué (1) ».

Voici un exemple de l'influence que peut avoir le salaire sur le prix de revient d'un produit.

Le prix de revient pour une même quantité d'ammoniaque se chiffre de la manière suivante (2) :

Hommes Salaires Px. p. ton.

Angleterre 100 100 100

Allemagne 131 78 102

Etats-Unis 110 135 148

Le prix de la tonne, en Allemagne, n'est pas compensé par le bas taux des salaires parce qu'il faut pour la produire un plus grand nombre d'hommes qu'en Angleterre. Aux Etats-Unis, l'élévation des salaires qui n'est pas compensée par la productivité du travail, donne un prix de revient beaucoup plus élevé.

Lord Brassey, fils du grand constructeur de chemins de fer, lui-même grand industriel, dit (3) : « Le prix

(2) S.-J. Chapman. Work and Wages, (1904) vol. I. p. 93.

(3) S.-J. Chapman, Work and Wages, vol. I, p. 156.

(1) Présent condition o[ Bussia, Yale Review, août 1903.

(2) Arthur Shadwell, Industrial Efficiencif, 1906, vol. II, p. 123.

(3) Foreign Work and English Wages, 1879.

d'exécution d'un travail ne peut être estimé par les salaires quotidiens des ouvriers. Le travail peut être cher avec des salaires bas, et bon marché avec des salaires élevés. » Et il ajoute que « son père, avec une expérience sans égale, disait que le prix de la main-d'œuvre, ou, en d'autres termes, le coefficient résultant de la division du travail accompli chaque jour par le salaire quotidien, était à peu de chose près le même dans tous les pays. M. Siemens, le grand constructeur, dans im discours présidentiel à l'Institut du fer et de l'acier, rappelait cette opinion et s'y associait.

Pour le salariant, le coût n'est donc pas en raison de la somme de monnaie qu il représente ; il est en raison de la productivité du travail.

Cette productivité dépend de deux facteurs :

1° Le premier est subordonné au milieu. Si un établissement industriel est situé dans le lieu le plus propre à son développement eu égard aux matières premières et à l'écoulement de ses produits ; s'il a un outillage donnant le maximum de rendement, le travail y a une efficacité plus grande que dans les établissements mal situés et mal aménagés. La part de travail dans le prix de revient peut donc être élevée et le produit bon marché.

2° Le second facteur dépend de la capacité du salarié , cette capacité est leprésentée à la fois par son habileté et par sa morale professionnelle.

Si son habileté lui permet de donner, avec l'outillage qu'il a à sa disposition, un chiffre x de produits, reste la question de savoir s'il les donne.

Or, de même que l'industriel n'a qu'un objet : le gain, l'ouvrier en travaillant, ne peut pas en avoir un autre. Il pratique son métier avec le désir de toucher le salaire le plus élevé possible.

Vouvrier ne donne le maximum de rendement que s'il est incité à le produire par Vaccord de S07i intérêt et de la morale professionnelle.

L'intérêt de l'industriel est que les salariés soient incités à toucher toujours de plus hauts salaires, si son prix de revient est diminué dans une proportion qui lui permette d'étendre ses débouchés et d'assurer un renouvellement plus rapide de son capital circulant.

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