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IV. D'abord qu'est-ce que le bénéfice

Le bénéfice est l'excédent des recettes sur les dépenses à la fin d'une opération ou d'un exercice. Mais, comme le fait remarquer M. Eugène Léautey, dans l'article Bénéfice du Dictionnaire du Commerce, il n'est pas aussi facile à déterminer qu'on pourrait le supposer.

Un commerçant, pour établir un prix d'achat net, compte d'abord le coût de l'objet qu'il augmente des frais

(1; Voir Yves Guvut, Cunllils du Travail, p. 190.

accessoires, et de ce total il soustrait les comptes du rabais obtenu. Ce nouveau total est alors majoré d'un i;int pour cent de frais généraux. Presque toujours ils snnt estimés trop bas, d'où les déboires.

En industrie, les calculs du prix de revient sur devis sont encore plus délicats et plus dangereux.. Outre le prix des matières qui subit des variations incessantes, il est difficile d'évaluer exactement les frais de production, les coulages, dépréciations, déperditions, la maind'œuvre, les frais généraux, sans compter les aléas qui peuvent se produire : grèves, encombrement du marché. L'industriel peut faire varier son bénéfice d'après le taux do l'amortissement.

Les rapports des conseils d'administration des sociétés financières, industrielles et commerciales nous montrent tous les jours que le bénéfice de l'entreprise n'est pas déterminé par un critérium certain.

Il y a là une première difficulté pour faire accéder des salariés au partage des bénéfices. Sont-ils tenus à accepter comme exacts des bénéfices qui leur seront déclarés par le chef d'industrie ?

Auront-ils un droit de contrôle pour déterminer la fixation des bénéfices ? Dans ce cas, ce sont eux qui ont ]n, direction de l'entreprise. Or la définition de la participation aux bénéfices données par le congrès international de 1889 les exclut de cett»'^ prétention. La voici :

(( La participation dans les bénéfices est une libre convention expresse, ou tacite suivant les cas, par laquelle un patron donne à son ouvrier, en sus du salaire normal, une part dans ses bénéfices, sans participation aux pertes. »

Du moment que les participants aux bénéfices sont soustraits aux risques de perte, ils ne peuvent en aucune façon intervenir dans le contrôle de l'entreprise.

Tous les propagateurs de la participation aux bénéfices en reviennent à la maison Leclaire. Mais, M. Leclaire était entrepreneur de peinture. L'outillage d'un peintre se compose d'une échelle, d'un pot à couleur et d'une brosse. Les ouvriers étaient répartis isolément on par petits groupes sur toute la surface de Paris. Ils ',',àchaient de la couleur, escamotaient des couches, allaient flâner au lieu de travailler. M. Leclaire transforma chacun d'eux en contrôleur : de là le succès.

Mais est-ce que toutes les industries sont stisceptibles d'une pareille organisation ? Et combien y a-t-il d'industries dans lesquelles la main-d'œuvre n'a aucun rapport avec le succès ?

Des typographes excellents peuvent travailler pour un journal qui subit des pertes. Ils ne participeront donc jamais à ses bénéfices. Est-ce leur faute ? Pas le moins du monde. Mais si le journal réalise des bénéfices, parce qu'il flatte des préjugés, des passions ou parce qu'il caresse le petit cochon que, selon Pi'éault, chaque homme porte dans son cœur, ce n'est pas de leur fait non plus.

La participation aux bénéfices implique que le salarié a le droit d intervenir dans la direction de l'entreprise. Où est le socialiste qui admettra que le tyjDOgraphe puisse intervenir dans la direction politique de son journal ?

Voici un brevet d'invention. Que donnera-t-il ? rien. Les ouvriers qui auront travaillé pour le compte de cette invention n'auront part à nucun bénéfice. A\\ contraire, c'est l'injecteur Giffard, c'est l'acier Bessemer. En quoi les ouvriers qui auront travaillé aux appareils qui portent les noms de ces inventeurs, contribuent-ils aux bénéfices qu'ils rapportent ?

Voici un chantier de travaux publics qui commence avec un ouvrier, qui en occupe quinze cents à un moment et qui se ferme avec un ou deux ouvriers ; la liquidation a lieu deux ou trois ans plus tard. Elle est onéreuse, si l'entrepreneur a mal fait ses évaluations ou a été victime de certains faits imprévus ; elle est rémunératrice s'il n'avait pas fait un rabais trop fort, s'il avait su bien organiser ses chantiers, s'il a été favorisé par les circonstances. Comment évaluer, déterminer, régler la part de bénéfice de chaque ouvrier ? et quelle est donc la part de l'ouvrier dans le bénéfice ?

Le bénéfice ne vient pas du travail : autrement, il suffirait d'embaucher plusieurs milliers d'ouvriers et le bénéfice serait certain. Le bénéfice ne vient pas du capital ; autrement, il suffirait de mettre beaucoup de capitaux dans une entreprise pour être assiu'é du gain.

Le bénéfice vient de la direction de Ventreprise. Il est influencé par des contingences qui ne dépendent ni du travail ni du capital, et auxquelles doit se conformer la direction.

La participation aux bénéfices n'est donc pas une solution économique : elle est, avec un titre ambitieux et mensonger, paternelle et philanthropique.

En dépit des vérités économiques que je viens de rappeler, on a voulu forcer les industriels à mettre en pratique ce mensonge. M. Doumer, rapporteur d'une proposition de loi sur les sociétés coopératives, obligeait les sociétés de production à faire participer leur personnel auxiliaire à 50 p. 100 de leurs bénéfices ? Et il se fâcha lorsque je lui demandai : « S'il n'y a qu un auxiliaire, aura-t-il les cinquante pour 100 ? »

M. Guillemet déposa, vers 1891, une proposition de loi obligeant tout concessionnaire de l'Etat, des départements et des communes, pour une durée de plus de cinq ans, à associer son personnel à la. participation des bénéfices. Mais tous les concessionnaires de l'Etat font-ils des bénéfices ?

M. Guillemet demandait encore que l'Etat organisât la participation aux bénéfices dans toutes les usines, manufactures et exploitations qu'il gère lui-même et dont il met en vente les produits.

Mais l'Etat ne fait pas de bénéfices quand il force les fumeurs d'acheter du tabac sortant de ses manufactures ; il les frappe d'un impôt. De même pour les allumettes.

Est-ce que les arsenaux de la marine font des bénéfices ?

La commission me demanda, comme ministre des Travaux publics, si je voulais intéresser les employés des chemins de fer de l'Etat à la participation aux bénéfices , je répondis qu'avant d'en disposer, il fallait en avoir ; qu'on pouvait donner aux employés des primes de toutes sortes, mais qu'employer le mot bénéfices, était se servir d'un mot impropre, .le fus traité « d'ennemi des ouvriers », tandis qu'un de mes collègues passa pour philanthrope parce qu'il avait promis de faire participer les ouvriers aux bénéfices d'un établissement de l'Etat qui ne vend pas ses produits.

On voit que ces mots « participation aux bénéfices » ne présentent pas seulement des illusion.?, mais font courir des dangers.

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