I. Les catholiques sociaux. — L'évêque Ketteler
II. L' « affection sociale » contre l'intérêt personnel. — Lord Shaftesbury et Mandeville. — Le « gemeinsuin » allemand. — « Les hommes vertueux par système. » — Robespierre et le Rapport sur les principes de la Morale publique. — Louis Blanc. — Auguste Comte. — « Vivre pour autrui. » — « La S9lidarité sociale ». — Cabet : « ma science, c'est la fraternité. » — M. Léon Bourgeois : « La dette sociale ». — Crée-telle une obligation juridique? — Les articles 1370 et 1371 du Code civil. — Constitue-t-elle un mobile d'action? — « Ames généreuses » et « Ecole dure ». — Quiélisme social. — Régression. — Ascétisme. — La prévoyance sociale détruit la prévoyance individuelle. — Fonctionnarisme.
I Les catheder socialisten sont chrétiens. Il y a aussi des catholiques sociaux (1). Un grand personnage allemand, le baron Ketteler, évêque de Mayence, (( avait devancé, dit M. Georges Goyau, les protestations de Lassalle et de Karl Marx » (2).
II La science économique est condamnée par des gens qui devraient condamner aussi l'arithmétique : car l'aristhmétique exprime souvent des vérités désagréables ; et ils veulent que l'humanité vive dans l'illusion du bonheur et de la tendresse.
Ces vertueux contempteurs de l'intérêt personnel le suppriment, comme mobile des actions humaines, et le remplacent par « l'affection sociale » inventée vers 1708 par Lord Shaftesbury et devenue le <« gemeinsuin » allemand.
Mandeville, dans un des dialogues qui commentent la Fable des abeilles, n'a pas de peine à montrer l'illu-
(1) V. Yves Guyot, le Bilan de l'Eglise ; Arnold VVithe, la Lutte de la Science contre la Théolopie.
(2) Le Pape, les Catholiques et la Question sociale.
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sion de cette affirmation par quantité d'exemples depuis celui de la vieille femme misérable qui ferait de son fils un ramoneur « par affection sociale », jusqu'à celui du médecin qui, « par bienveillance pour son espèce, visitant les malades du matin au soir, entretiendrait plusieui's attelages de chevaux afin de pouvoir être utile à un plus grand nombre de personnes ».
Après Lord Shaftesbury, à la fin du dix-huitième siècle, on a eu l'école sensible et pleurarde, célébrant l'homme vertueux et bon, perverti par la société ; et en même temps, cette école remettait à l'Etat qui la représente le soin de rendre « les hommes vertueux par système », selon le mot de Hume. Robespierre en a établi la théorie dans son Rapport sur les principes de morale publique qui doivent guider la Convention nationale dans Vadministration intérieure de la République, faite au nom du comité de salut public (17 pluviôse an II) : (( Nous voulons un ordre de choses où toutes les passions basses et cruelles soient enchaînées, toutes les passions bienfaisantes et généi'euses éveillées par les lois ; où la patrie assure le bien-être de chaque individu. Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l'égoïsme. »
Louis Blanc a opposé cette école de la fraternité aux tendances égoïstes de la bourgeoisie (1). Quand Robespierre écrivait ce rapport, en pleine Terreur, il avait déjà montré, par quels procédés pouvait se traduire l'affection sociale des âmes sensibles et vertueuses comme la sienne ; mais il n'avait pas démontré que l'intérêt personnel eût cessé d'être le principal mobile des actions humaines.
Auguste Comte, sous l'influence de Saint-Simon, du catholicisme et du mysticisme, considère que « l'état social est un état continu de sacrifice ». Il croit aux sentiments innés et universels de bienveillance et de sympathie. Il finit par nier l'individu « qui n'est qu'une pure abstraction ; il n'y a de réel que l'humanité (2) ».
(( Vivre pour autrui », tel est le dernier mot de Comte (3). Mais en même temps que Pierre Leroux, il introduit dans le vocabulaire sociologique les mots de « solidarité sociale » qui ont remplacé celui de fraternité. On a pris
(1) Histoire de la RévoluUon française, t. I, p. 533.
(2) Cours, t. VI, p. 636.
(3) Syslèmc de polit, positive, I, 93.
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l'habitude de mettre aussi le mot « social » à la suite de celui de justice, comme s'il pouvait y avoir une solidarité et une justice en dehors de la société.
En 1848, Cabet, l'auteur de ïlcarie, était l'interprète de la plupart des socialistes quand il s'écriait : (( Ma science, c'est la fraternité ! » Il essaya de l'appliquer en Amérique, et sa tentative n'aboutit qu'à la mort et à la ruine de ceux qui s'étaient laissé séduire par ses illusions.
M. Léon Bourgeois a imaginé un <( quasi-contrat social » qui constituerait chaque nouveau-né débiteur envers ses aïeux, dont la plus grande partie sont morts, et ses contemporains. Il doit certainement la vie à ses parents et à leurs ancêtres, sans lesquels il ne serait pas i-é ; mais si on fait son bilan le jour de la naissance, on constate qu'il est créancier, car, s'il ne reçoit pas les aliments et les soins dont il a besoin pour vivre, il disparaîtra du nombre des vivants. Jusqu'à ce qu'il soit arrivé à l'âge où il peut subvenir à son propre entretien, le malheureux serait bien incapable de payer une partie de la dette que lui impose M. Léon Bourgeois. Maisquelle conclusion tire-t-il de cette conception de la « dette sociale » ? C'est qu'il y a des gens qui devront la payer. Quels sont les débiteurs ? quels sont les créanciers ?
'Voici comment M. Léon Bourgeois établit son bilan social (1) :
« Envers qui sommes-nous obligés ? dit-il : envers le passé. Mais le trésor amassé par l'effort commun des générations éteintes, ce sont tous mes contemporains qui ont un droit égal à en profiter. Et si certains d'entre nous, comme cela a lieu dans la réalité, sont empêchés d'en tirer parti, si d'autres en bénéficient d'une manière surabondante, ne suis-je pas fondé à dire qu'il y a un redressement de compte à opérer, que chacun est débiteur ou créancier de naissance, qu'il faut refaire son compte social... que les uns doivent rendre, doivent payer, et que les autres doivent recevoir ? »
Ainsi les uns naissent avec une dette sociale et les
(1) Léon Bourgeois. Conférences faites à l'Ecole des hautes études sociales et recueillies avec d'autres conférences sur le même sujet en un volume intitulé : Essai d'une philosophie de la Solidarité (Alcaii, 1902). Solidarité, 1 vol. Colin, 3° cdil., 1902.
autres avec une créance sociale, et la solidarité exige que les uns donnent et que les autres reçoivent.
Cependant le plus misérable et le plus abandonné des enfants doit aussi la vie à ses ancêtres et s'il parvient à vivre, il doit la vie au milieu social dans lequel il se trouve. Il est exactement dans le cas de l'enfant qui naît dans l'opulence : ils sont débiteurs tous les deux, si M. Léon Bourgeois y tient, mais ils sont surtout créanciers au nom de leurs besoins, autrement ils mourraient.
Cette thèse, qui rappelle les exercices de casuistique des scolastiques, ne peut servir de base à une obligation juridique.
M. Léon Bourgeois a essayé de baser sa thèse sur les articles 1370 et 1371 du Code civil.
L'article 1371 est ainsi conçu : « Les quasi-contrats sont faits purement volontaires de l'homme dont il résulte un engagement quelconque envers un tiers et quelquefois un engagement réciproque des deux parties. »
Le code traite spécialement, on le sait, à ce sujet, dit M. Eugène d'Eichthal (1), du cas de la gestion volontaire d'un bien d'autrui, sans mandat, et qui s'impose à celui qui gère et à celui dont le bien est géré, certains devoirs.
Les commentateurs citent d'autres cas de quasi-contrats : la procréation des enfants, le maintien de l'état d'indivision entre copropriétaires, etc., qui tous supposent un acte (ou une abstention) volontaire d'une au moins des parties. Donc, on pourrait prétendre que les pères sont, jusqu'à un certain point, obligés à l'égard de leurs descendants ; mais la réciproque, même comme principe, est plus malaisée à établir.
Pour que l'article 1371 fût applicable au nouveau-né, il faudrait au moins en supprimer le mot « volontaires ».
M. Léon Bourgeois cite incomplètement l'article 1370, dans ces termes {Solidarité, p. 133) : (( Certains engagements se forment sans qu'il intervienne aucune convention, ni de la part de celui qui s'oblige, ni de la part de celui envers lequel il est obligé... les uns... sont les engagements formés involontairement, tels que ceux entre propriétaires voisins, ceux des tuteurs, etc. »
Or le paragraphe 2, que M. Bourgeois a omis dit :
(1) Mémoire lu à l'Académie des Sciences morales et politiques.
l'école HISTORICO-ETHIOIE 361
« Les uns résultent de l'autorité seule de la loi, les autres naissent d'un fait personnel à celui qui se trouve obligé.
« Les premiers (c'est-à-dire ceux résultant de l'autorité seule de la loi) sont les engagements formés involontairement, tels que ceux entre propriétaires voisins, ceux des tuteurs, etc.
(( Les engagements qui naissent d'un fait personnel à celui qui se trouve obligé résultant ou des quasi-con trats, ou des délits ou quasi-délits. »
On voit que les (c engagements involontaires » dont parle M. Bourgeois ne sont pas considérés par le code comme des quasi-contrats, mais comme des engagements résultant de l'autorité seule de la loi.
Pour essayer d'établir sa thèse, M. Léon Bourgeois est obligé de déformer les articles du Code civil sur lesquels il veut l'appuyer.
Cette conception peut-elle constituer un mobile d'action ? Est-ce que l'enfant ou l'adulte se dira chaque matin : « Je suis débiteur, il faut que je paye ma dette aux ancêtres et à l'humanité ? » Et comment la paieraitil, s'il ne commençait d'abord par se suffire à lui-même en travaillant ou en gérant ses affaires, avec son intérêt pour mobile ou pour boussole ?
Mais ceux qui imaginent et exploitent les conceptions de ce genre passent pour « des âmes généreuses », et reprochent à ceux qui se réclament de la science économique de représenter « l'école dure ». Or une science n'est ni dure ni tendre. Elle est vraie ou fausse. Ils ont présenté, aux imaginations des foules, les économistes « le poing fermé », comme si un poing pouvait être ouvert, et pour compléter l'antithèse, ils se représentaient, eux, la main tendue vers « les humbles, les petits », comme si la Révolution de 89 n'avait pas proclamé l'égalité entre les hommes. Ils ont repris le vocabulaire de la charité catholique ; et leur image peut se confondre avec celle des saint Vincent de Paul de la rue Saint-Sulpice.
Le quiétisme social estompe les vérités, amollit les volontés et les énergies, aboutit à la confusion et à la déliquescence, à la négation de la justice remplacée par la bonté capricieuse et arbitraire du juge qui se fait législateur, à une politique incohérente, visqueuse et désossée.
oU2 LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
Si cette doctrine était appliquée, elle ramènerait l'organisme social à im retour vers cette masse homogène et flasque de gélatine qu'on appelle une méduse (1).
Le socialisme paternaliste de l'école de Le Play et le socialisme sentimental parlent beaucoup des institutions de prévoyance sociale : mais plus la prévoyance est socialisée, moins la prévoyance individuelle est nécessaire. Il en résulte qu'elle a pour résultat la diminution de la préoccupation de chacun de poui-voir à son sort et à celui des siens. Cependant par une équivoque bizarre qui montre avec quelle facilité on confond les idées, le public croit que ces institutions qui ont pour but de substituer la prévoyance machinale, automatique, obligatoire, représentent une vertu morale alors quelles la détruisent. Elles revêtent vite le caractère de spoliation, car la plupart prennent à l'ensemble des contribuables pour donner à quelques-uns (2). Mais elles ont le grand avantage de multiplier les fonctionnaires et l'importance des fonctions ; et par là, elles reçoivent un formidable appui.
(1) V. Herbert Spencer, la Doctrine de VEcolalion sociale, par Yves Guyot. Société d'Econ. polit., Journal des Economistes, 15 janvier 1904.
(2) Yves Guyot, Les déviations de la solidarité. (Congrès de sociologie de Berne, 1909). La solidarité, Revue des idées, avril 1910.