‹ La science économiqueChapitre 199 sur 210 · RAPPEL DE QUELQUES DÉFINITIONS · texte numérisé non relu

RAPPEL DE QUELQUES DÉFINITIONS

Je rappelle les définitions suivantes :

— La Science économique a pour objet de déterminer les lois générales et immuables, conformément auxquelles se font les échanges et s'établissent les valeurs.

— L'échange implique la propriété qui est la faculté exclusive, pour un individu ou im groupe d'individus, d'user et de disposer d'utilités déterminées.

— L'échange est réglé par la loi de l'offre et de la demande.

— Le rapport des utilités entre elles exprimé en monnaie s'appelle le prix.

Cm-^PITRE III l'inflation fiduciaire et son pouvoir d'achat

L'Etat et la Banque de France au moment de la guerre. — Avances de la banque à l'Etat. — Le vrai billet de banque et le billet non gagé. — Emprunt à la Banque et emprunt forcé de l'Etat. — Pouvoir d'achat fictif et spontané. — Effets objectifs. — Le gaspillage de l'Etat. — Le miracle. — Mais n'opère pas au delà de la frontière. — Le contrôle extérieur : le cnange. — Le billet non gagé n'exige pas d'intérêt. — Mais fait la cherté. — Mange le capital. — Le pire des emprunts. — La mesure de l'inflation en France et son arrêt. — La loi du 31 décembre 1920. — Propositions parlementaires. — Ricardo : le haut prix de la monnaie métallique est la preuve de la dépréciation des billets de banque. — Valeur de la couronne autrichienne, du mark allemand, du rouble bolchevik.

La guerre éclate. En France, par suite d'une convention de 1911 entre le gouvernement et la Banque de France, celle-ci devait fournir à l'Etat, au moment de la mobilisation, une somme de 3 milliards. Elle fut vite absorbée; et alors commença une série d'avances de la Banque à l'Etat. On croyait que la guerre ne durerait que quelques mois. Le gouvernement s'engageait à rembourser la première avance, qui fut de 3 milliards, sur les ressources du premier emprunt. La guerre se prolongea : le gouvernement demanda de nouvelles avances. Il eut recours au procédé qui s'appelle l'inflation. Il autorisa la Banque de France à émettre des billets non gagés par l'encaisse et par le portefeuille. Il eut recours à ce procédé qui consiste à donner, par le cours forcé, une valeur à des morceaux de papier. Ce fut le papier monnaie, la création de valeurs sans autre ba^e que la volonté de l'Etat.

On peut dire que, depuis 1914, tous les gouvernements ont augmenté indûment leur circulation monétaire.

Il y a deux modes d'inflation : 1° le papier monnaie, émis par l'Etat directement ou par l'intermédiaire d'un

établissement financier; 2° des emprunts sur dépôts de titres qui servent aoix déposants à faire de nouveaux dépôts ou des placements.

Ce dernier mode a été largement pratiqué aux Etats- Unis jusqu'à la seconde moitié de 1920 et dans la Grande- Bretagne.

Les Banques elles-mêmes y ont mis un terme. Il n'a pas le même caractère et il ne présente pas les mêmes dangers que le premier. Nous ne nous occuperons que de celui-ci.

J'ai expliqué, dans la Science économique, les caractères des vrais billets de banque... (V. livre IX, ch. V, p. 304). Les vrais billets de banque ne sont pas d'une autre nature que les autres papiers de commerce. Le client apporte à la banque des valeurs irréductibles payables à terme, revêtues de signatures soumises à l'endossement. La banque lui rend sous forme de billets des valeurs au porteur, à vue, facilement divisibles. Le particulier qui demande un billet de banque fait volontairement un emprunt sur la garantie d'un papier commercial en vue de buts commerciaux, qui tend à porter, pour le plus grand bénéfice du contractant, à une pleine efficacité, les forces productrices.

Au contraire, le billet de banque, qui n'existe qu'en vertu du cours forcé, sans correspondre à une valeur commerciale, est un emprunt forcé, prélevé par le gouvernement, directement ou indirectement, sut tous les membres de la nation.

Le vrai billet de banque a une compensation certaine, c'est le papier commercial en échange duquel il est émis. Le jour de l'échéance, il sera remboursé.

Le papier monnaie n'a pas die compensation. Il n'a pas d'échéance de remboursement. Il mange d'avance une partie du capital constitué par les individus : car ce papier monnaie, il faudra le rembourser un jour ou l'autre, ou faire banqueroute.

Dans l'histoire de toaiite inflation, il faut distinguer deux phases.

En France, les signes monétaires créés, en 1914, par le gouvernement, en vertu de son fiât monnaie, ont obtenu un acte de foi de la part de la presque unanimité de la nation. Tout le monde a accepté la diéclaration du gouvernement qu'ils valaient 5, 10, 20, 50, 100, 1.000 fr.

La direction des monnaies aux Etats-Unis évaluait,

avant la guerre, à 42 milliards de francs la quantité d'or existant dans les Banques et dans la circulation mondiale. Et en France, sur un espace restreint de 536.400 kilomètres avant la guerre,, de 550.000 kilomètres carrés, depuis la guerre, moins de 40 millions d'habitants ont eu à leur disposition une quantité d'espèces monétaires dont la valeur nominale égale presque la quantité d'or accumulée dans la circulation monétaire depuis 1492, date de la découverte de l'Amérique, soit depuis 431 ans. Mais il n'y a aucune proportion entre cette augmentation de signes monétaires et la production du blé, de la houille, du cuir, du coton, de la laine, des vêtements. des chaussures, etc., en un mot des objets d'alimentation, des matières premières et des autres produits qui répondent aux besoins de l'homme. Au contraire, depuis la guerre, en France, la production en avait diminué, puisque la plupart des hommes dans la force de l'âge étaient mobilisés et que presque toute l'énergie de la nation était employée à faire oeuvre destructive au lieu d'oeuvre productive.

Cette augmentation presque instantanée du pouvoir d'achat sans que ce pouvoir d'achat ait eu à s'exercer sur une plus grande quantité d'utilités, a produit l'ettet d'une pompe aspirante et a entraîné la hausse des prix.

Il y avait, il y a peut-être encore des gens qui croient que la guerre a été une bonne affaire : il est certain qu'elle a provoqué le développement de certaines fortunes particulières, dues à des actes plus ou moins utiles, plus ou moins délicats. On connaît les nouveaux riches dont le nonfbre et l'importance ont été multipliés par l'imagination populaire. Une partie de la population a pu avoir l'illusion d'une augmentation de la fortune grâce aux gaspillages de l'Etat. En France, le gouvernement s'est cru habile en mettant un socialiste unifié, M. Albert Thomas, à la tête du Ministère des armements. — Pas de conflits! a été le mot d'ordre. Les fournisseurs de la guerre ont répondu : « Volontiers! C'est l'Etat qui paye. Peu nous importe le prix de revient! » Les gaspillages publics ont entraîné les gaspillages de la vie privée : et, dans un tourbillon de folie, tous ceux qui pou^ valent dépenser les deniers publics ou en recevoir leur Part ont collaboré à la destruction des capitaux existants, aux dépens des contribuables qui devaient pour-

voir à ces dépenses, soit par l'impôt, soit par lerapriint qui n'est que l'impôt ajourné; et la fin de la guerre n'a pas été le terme de ces prodigalités. Elles ont augmenté en 1919 et en 1920.

— Avec quelles ressources?

— Avec des illusions : et c'est là le miracle. Mais le miracle est national. Il n'opère pas au delà de

frontières!

Tout va bien ! oui, à l'intérieur, pour ceux qui reçoi- ' vent! Mais le contrôle vient de l'extérieur. C'est leV change, et il est implacable, comme le doit et avoir.

Pendant la guerre, les Etats-Unis avaient consenti à i faire des prêts destinés à payer les dépenses des alliés ; et surtout des Français. Moyennant un prêt de 1.955 mil- ' lions de francs à la Banque d'Angleterre, la France avait | obtenu pour 9 milliards de disponibilités de change. En- '> fin, par la vente de valeurs américaines et de valeurs \ de pays neutres, elle était parvenue à atténuer les dif- • fîciiltés de payement au dehors. î

Les dépenses des armées anglaises et américaines en f France venaient en atténuation de ce que nous avions à « payer à l'étranger, mais elles ont évacué la France après '\ l'armistice. Les combinaisons faites en France pour atté- • nuer le taux du change ont disparu; et le public, tout ,| d'un coup, s'est aperçu de la charge qu'il comportait. ' Les étrangers n'acceptent le papier français que sous i bénéfice d'inventaire. Ils entendent qu'on paye leurs i fournitures en valeurs dans lesquelles ils aient confiance, j par exemple en monnaie de leur pays. Un Français i achète en Angleterre ou aux -Etats-Unis, il faut qu'il se i procure des livres sterling ou des dollars; et il ne peut pas les acheter au pair. Leur prix augmente en raison : m'me de la quantité de papier qui a été émise dans son i pays et de la diminution de crédit qu'elle inspire; il en I résulte qu'au lieu de se procurer une livre sterling à 25 fr. 22. il a dû la payer, à certains moments, jusqu'à plus de 77 francs; il a dû payer un dollar jusqu'à 17 francs. C'est-à-dire qu'il a dû payer la marchandise achetée dans ces pays respectivement 164 0/0 et 224 0/0 plus cher que son prix dans son pays d'origine. C'est le change qui est une expression formelle de la loi de l'offre et de la demande.

Triomphalement, les partisans du papier monnaie di-

saient : « C'est un emprunt économique, car il n'exige pas d'intérêts! ».

Seulement, il oblige de payer les objets ou les services qu on doit demander à l'étranger, deux, trois, quatre fois, dix fois leur valeur : et il arrive un moment où nul étranger ne voulant plus de ce papier monnaie, il a perdu tout pouvoir d'achat. Il place le pays qui l'a émis en état de blocus.

II a perdu aussi, à l'intérieur, une partie de son pouvoir d'achat : cette perte se manifeste par une élévation du prix de tous les objets qui plonge dans la misère la plus profonde ceux qui ne participent pas aux générosités faites par l'Etat.

Les plaintes s'élèvent : « Tout est hors de prix! On manque de tout! » Ouvriers et fonctionnaires consultent les index numbers indiquant les augmentations du coût de la vie, et ils demandent des augmentations de salaires et d'appointements égales aux hausses .signalées. Celui qui réclame et celui qui concède ces augmentations contribuent également à la cherté; en même temps, l'Etat qui, par sa faiblesse, autorise le mouvement, charge les magistrats de combattre comme délictueuse la cherté dont il est le plus puissant facteur.

Alors, on se rend compte qoie le papier monnaie a mangé une partie plus ou moins grande du capital constitué par les individus et que, de toutes les formes d'emprunt, c'est la pire.

L'inflation est boulimique : elle se dévore elle-même, mais elle exige toujours de nouveaux apports.

Cependant, aux Etats-Unis et en Angleterre, où l'inflation avait une forme spéciale (1).. la déflation a commencé en 1920. En France, si la Banque de France fut autorisée, en 1921, à émettre pour 43 milliards de billets, leur émission n'a jamais dépasse le chiffre de 39.645 millions, le 3 novembre 1920. Le 5 août 1922, elle était de 36.399 millions; mais, parmi ces billets de banque, il y en a un certain nombre de gagés régulièrement : 3.581 millions sur l'encaisse or de la Banque existant en France; 578 millions sur les disponibilités et avoir à l'étranger; 2.515 millions sur le portefeuille com-

(1) V. Yves Gcyot et A. Raffalovich : Inflation et déflation, p. 141 et ch. V, p. 111, p. 169, ch. VI, p. 178. — Yves GuvoT ; Les problèmes de la déflation.

mercial; 12.874.000 sur avances sur lingots et monnaies à Paris; 2.139 millions sur avances sur titres, soit vin total de 8.825,8 millions. L'inflation n'est donc que die 27.574 millions et les biUets compris entre les gages bancaires et les avances à l'Etat ne se montent qu'à 3 ou 4 milliards (août 1922).

Les avances à l'Etat avaient approché de ce dernier chiffre; mais la loi du 31 décembre 1920 les a ram^enées. au 31 novembre 1921, à 25 milliards, chiffre maximum : et l'Etat s'est engagé à « en rembourser régulièrement au moins 2 milliards par an ».

En 1922, il n'a remboursé qu'un milliard, mais nous devons espérer que, même si ce remboursement ne dépasse pas le « au moins » prévu, la Banque serîÉ complètement dégagée en 1834; et que ce jour-là elle pourra reprendre alors le payement de ses billets en oi à guichet ouvert.

Elle n'aura pas besoin d'une grande quantité d'or poiH obtenir ce résultat; car, en 19*11 et 19'12, ses versements en espèces n'étaient que de 12.000 francs par million.

Il faut ajouter que la Banque a deux comptes d'amortissement : l'un qui, au 9 décembre était de 528 millions; l'autre, constitué avec les revenus à 3 0/0 que la Banque doit à l'Etat pour ses émissions de billets qui s'élève, au 9 décembre, à 759 millions et qui est affecté au rem-i boursement des avances à l'Etat.

L'inflation a été combattue avec énergie à la Société.? d'Economie politique et dans les publications écono- î mistes <1).

Mais les membres du Parlement ont déposé plusieurs propositions qui montrent leur ignorance et leurs illusions. En matière monétaire, les hommes les plus intelligents sont capables de toutes les aberrations. Aux Etats-Unis. M. Ford, le grand constructeur d'automobiles, et M. Edison, le célèbre inventeur, ont demandé au gouvernement de payer des travaux publics en émettant du papier monnaie.

(1) V. les Bulletins de la Société d'Economie Politique. — Le Journal des Economistes. — Le livre : Inflation et déflation, par Yves Guyot et Arthur Raffalovich, etc.. Société de Statistique, mars 1921. — La Semaine de la Monnaie, juin 1922. M. Georges Raphaël Lévj', président; M. François Marsal, rapporteur général. — Yves Gcyot ; Les problèmes de la déflation.

II est vrai que le souvenir des greenbacks y est trop récent pour qu'ils aient pu rencontrer le moindre appui; mais il y a, hélas! de nombreux exemples contemporains des périls de l'inflation; je n'en citerai que trois : l'Autriche, la Russie et l'Allemagne.

Ricardo avait dit avec raison que ce qui caractérisait la perte de pouvoir d'achat du papier monnaie, c'était le change. « Le haut prix de la monnaie métallique est la preuve de la dépréciation des billets de banque. »

Actuellement, c'est le dollar américain qui est choisi comme représentant la pleine valeur de l'or : la livre sterling, dont le pair avec le dollar est 4/86, ne vaut que 4/57 (10 décembre 1922). Elle est donc un peu inférieure.

Cependant, relativement aux monnaies dépréciées, nous pouvons prendre la 'livre sterling comme type de comparaison : le 25 août 1921, il fallait plus de 3.000 couronnes autrichiennes, le 25 août 1922, il en fallait 400.000 pour acheter une livre sterling qui, au pair, vaut 25 ifr. 22; le 25 août 1921, il fallait 317 marks et, le 25 août 1922, plus de 8.000 et, au 9 décembre, 35.000. Le 31 janvier, 225.000 et en mars environ 100.000. Le 29 mars, la Reichsbank avait en circulation 5 trillions 117 milliards de marks. Il en a fallu plus de 98.000 pour acheter une livre sterling et plus de 21.000 pour acheter un dollar. Quant au rouble russe, il ne compte plus. Le papier monnaie s'annule lui-même.

En Russie, on a dû faire des roubles papiers d'un million pour en alléger le transport; ce billet d'un million de roubles ne permettrait pas de payer, à Paris, un dîner modeste dans un Rouillon Duval.

Au fur et à mesure que la quantité de papier monnaie augmente, sa valeur diminue. Les gouvernements dans l'embarras font marcher la presse à imprimer; mais s'ils reçoivent le double du papier existant déjà, loin d'avoir doublé leurs ressources, ils les ont diminuées, et s'ils continuent, leur papier perd tout pouvoir d'achat. Toute nouvelle émission équivaut à la mise au pilon des billets déjà existants.

Page 1